CHAPITRE XXVIII
flSlS. •— isto.
Départ de Lelpzick pour EUembourg. —Séjour à Lubben. •— Allocation pronoucée k Beeskow, -i- Le surintendant Ideler. — Appel aux Militaires, -i- Séjour a Francfort-sur-l'Oder , Neuenbourg , Marienwerder. — Sévérités de la police condamnées par TEmpereur de Russie. — Lettre du prince Galilsin. -— Arrivée en Livonie. — Fragment d*une poésie Allemande* — Séjour à Jungfernboff. -i- Lettre de Madame de Kriidener. — Établissement k Kosse. -<- Examen d'une assertion de M. Parisot. — L'année 1819. ■»- Poésie. -— Le dimanche des Rameaux. — Arrivée de Madame de Berckheim k Kosse. — M. de Langallerie. <-* Lettre de H. de Berckheim. <— Progrès religieux de M. Kellner.
EPENDANT au bout de quelques Jours, toutes les permissions de voir Madame de Kriidener furent refusées. Elle avait demandé à passer l'hiver à Dessau, pour y remettre sa santé; au lieu de cela, on la conduisit à Ëilembourg, de là k Lubben , où elle fut reçue avec toutes sortes d'égards et d'attentions. Comme on ne laissait entrer que les notabilités de la ville , le peuple stationnait quelquefois jusqu'à une heure avancée de la nuit sous les fenêtres , dans l'espérance d'entendre quelques exhortations de Madame de Krûdener. Dès-
lors y elle n'eut guère 2i se plaindre des rigueurs de la police.
En arrivant à Beeskow^ elle fut soUicitée de tenir une reunion. Frappée depuis son arrivée en Allemagne des idées fausses qu on y avait répandues sur son compte, elle fit l'apologie de sa conduite en Suisse, et expliqua,, en peu de mots, le but de ses prédications. Mais elle était obligée de se renfermer dans certaines limites, car un inexorable commissaire de police pressait le départ. Il ne faut donc pas s'étonner si , dans les fragmens que nous citons, d'après le discours sténographié sur place ^ le parfum de l'Evangile semble un peu évaporé, et si le moi y occupe une place plus grande que dans d'autres allocutions du même genre, on sent que Madame de Kriidener tient à protester de son innocence devant l'agent du pouvoir qui l'accompagne.
Voici la traduction de quelques passages :
« — Si vous n'étiez venus que pour me voir ce » serait vraiment bien peu de chose, car rien en moi » ne mérite d'attirer les regards ; mais si vous êtes » venus dans l'intention d'entendre de ma bouche la » parole de Dieu , je n'ai autre chose à vous dire que » ce que j'ai dit partout , et ce qui m'attire la persé- » cution des hommes, persécution dont je suis fière, » puisque je la souffre pour l'amour de Jésus-Christ » le Juste
» J^ai annoncé dans la Suisse la parole con-
» tenue dans les saintes Ecritures , avec pureté , et se-
» Ion la vérité ; et là, j'ai soutenu des milliers d'indi-
)» vidus sur le point de mourir de faim , en les arra-
» chant à une mort inévitable. La confiance en Dieu
)> tout-puissant et la prière continuelle ont été les
» moyens par lesquels j'af opéré toutes ces choses.
» Souvent, n'ayant pas un sou , j'ai par l'interven-
» tion de Dieu y nourri miraculeusement plus de
» trois mille personnes dans un jour, et guéri des
» malades. Ce n'est que par l'emploi des mêmes
» moyens que nous pouvons échapper aux jugemens
» dont nous sommes menacés
» .... L'Empereur de Russie me disait lui-même qu'il
)» n'avait ouvert les yeux à la vérité, que sur les débris
» de son empire, et qu'il n'y avait que Dieu , Dieu
» seul, capable d'accomplir ce qu'aucune puissance
» humaine n'aurait pu attendre de ses propres forces.
» N'allez pas vous imaginer , Messieurs les militaires,
» ni vous messieurs les employés, savants et philoso-
» phes, et vous tous qui avez une existence de pa-
» piery qui avez répandu la semence de la corruption
» et avez mis le monde k deux doigts de sa ruine ,
» n'allez pas vous imaginer que vous ayez contribué
» peu ou beaucoup à la restauration de l'Allemagne.
» Ne croyez pas non plus que cette restauration doive
» exclure de vos cœurs une juste sollicitude et vous.
» affranchir de toutes craintes. L'Allemagne est en-«
» core bien chancelante. Prosternons-nous plutôt dans
• la poussière devant Jésus Christ, et rendons-lui grâces^ » à genoux, de notre délivrance, en le suppliant de » nous garder à Tavenir. Oh ! n'ayez pas de honte de » fléchir les genoux devant Dieu, il est notre Sei- » gneur à tous. Combien de fois votre bienheureuse » Reine, avec laquelle j'ai eu souvent Thonneur de » m'entretenir , me disait-elle quelle avait souvent )» prié Dieu à genoux. Et les souverains, après la j» grande bataille des nations, près de Leipsick , ne se » prosternèrent-ils pas pour rendre grâces à TEternel » des armées, de la victoire qull leur avait donnée. •
En ce moment M. Hellwig de Mersebourg, commissaire du roi de Prusse, vint annoncer que la voiture Tattendalt. — a Je suis à vous , répondit Madame de Krûdener , puis se tournant vers les officiers présents :
— «La croix de fer que vous portez , Messieurs, JD n'est pas le signe de la victoire remportée sur » nos ennemis : elle vous est donnée pour vous faire 2> ressouvenir de la grâce obtenue par le sacrifice » de J.-C. sur la croix, ou il mourut pour nos » péchés. C'est par cette grâce et au nom de Jésus, » que vous avez remporté la victoire. Votre croix » extérieure n'est pas une vraie croix d'honneur : » celle-ci , le chrétien seul la porte et il la porte » dans son cœur. C'est là sa place, c'est là qu'elle » doit être conservée par celui qui veut ^goûter les j> fruits de la victoire glorieusement acquise. Si vous
» êtes tous de bons et pieux chrétiens , le Dieu Tout- » Puissant vous fera miséricorde et ne retirera point » sa grâce du milieu de vous. Maintenant je dois vous
» dire adieu J^ai éprouvé une vive satisfaction
» d'épancher mon cœur au milieu de vous et d'avoir 9 pu accomplir ma mission en déposant dans Vos cœurs » la sainte Parole et en vous bénissant de la part de » Dieu. Puisse cette parole , contenue dans l'Evangile, » porter en vous les fruits les plus riches et les plus » abondans. Loué soit Jésus-Christ ! »
Madame de Krûdener fit alors le signe de la croix , dit le récit imprimé de cette séance , et s'achemina vers la porte après avoir salué rassemblée, M. le surintendant Ideler lui exprima au nom des assistans que ce n'était point la curiosité , mais un intérêt religieux qui avait rassemblé tant de monde. Madame de Krûdener , debout sur le seuil y dit encore quelques paroles et termina par ces mots :
a J'ai été déchirée dans les gazettes ; j'ai beaucoup V souffert ; car je n'ai pas été partout accueillie aussi » gracieusement que dans ce pays. Souvent l'on a agi » rudement envers moi, mais on n'a point pu dé- » truire l'efficace de la parole de Dieu ; et partout » où je l'ai annoncée , il s'est trouvé des âmes pour » l'entendre et lui donner gloire. Qu'on en fasse » l'épreuve, qu'on place les plus savans professeurs i> ou philosophes au haut des tours de Leipsick pour » y publier leurs systèmes : leur parole n'est point de
9 DieU) or, celle-lk seule, possède efficace pour éclairer » et réchaufier les cœurs. Leurs paroles sont vides et 1» froides, car ce qui ne vient pas du cœur ne retourne » point au cœur.
» Encore une fois , Messieurs les militaires , j^en 9 appelle à vos consciences. Oh devenez chrétiens! » Humiliez- vous sous la puissante main de Dieu ! Moi » aussi je suis de race guerrière , je suis petite-fille » du maréchal Munich. Abandonnez-vous à la sainte D volonté de Dieu et que sa crainte soit continuelle-
» ment devant vos yeux; car Tennemi est proche
» Un rude combat vous attend au terme duquel il vous sera accordé du repos , si vous commencez » votre guerre dans une foi ferme au Seigneur et à sa » parole : ayez dans le c^ur la crois du Sauveur et » vous y tenez inébranlablement attachés. Priez sans » cesse, et le Seigneur Jésus-Christ se tournera vers j» vous en sa grâce , alors aussi vous serez en état d'être » utiles à la patrie pour le temps etpourréternité....»
Dans tous leurs discours , Madame de Kriidener et M. Kellner, insistaient assez fortement sur la nécessité de la génuflexion et du signe de la croix. A leurs yeux, celte pratique était une arme centre le rationalisme protestant de T Allemagne. Car il ne faut point oublier qu'à cette époque FAUemagne comme la Suisse ne s'étaient pas encore réveillées du lourd sommeil de l'indifférence religieuse. Si le moyen qu'elle recommande ne parait pas efficace à tous , la vie de Ma-
dame de Kriidener en esl-elle moins chrétienne pour cela ? Ses paroles ne répondaient-elles plus aussi bien à ces immenses besoins de l'âme humaine , auxquelles jadis elle apportait de si douces et si puissantes consolations ? Nous n'oserions le dire, et nous voyons que Madame de Krûdener retrouve encore des accens sympathiques et profonds, quand elle se voit entourée d'une multitude altérée des paroles de Dieu.
A Francfort-sur-Oder, elle tint de nombreuses assemblées^ et parla aux soldats et aux officiers avec une véritable éloquence , de la bonne guerre que fait le chrétien sous la conduite de son glorieux chef; plusieurs en furent touchés. Elle eut la même liberté de se faire entendre dans toutes les villes situées entre l'Oder et la Vistule. Le commissaire de police qui l'escortait permettait la réunion de plusieurs centaines de personnes ; lui même y assistait et prenait part à la prière avec les apparences de la dévotion.
Madame de Krûdener s'arrêta plusieurs jours à Neuenbourg , où elle fut retenue par le débordement du fleuve : elle y tint de nombreuses assemblées de catholiques , de protestants et de Juifs. Plusieurs de ceux-ci éprouvèrent des émotions durables à la lecture du XXIIl chapitre de Jérémie. Elle oblint le même succès à Marienwerder , mais à Mittau, la police devint toul-à-coup tracassière et malveillante, M. Kellner fut séparé de Madame de Krûdener , et plu-
sieurs personnes de sa suite reçurent Tordre de retourner dans leur pays. Le gouverneur-général de la Livonie prit aussi quelques mesures d'une surveillance importune. Aussitôt que Fempereur Alexandre en fut informé, il en témoigna ses regrets. Un comTier fut expédié à Madame de Krûdener par le prince Alexandre Galitzin , ministre des cultes , pour réclamer en même temps de la Prusse les personnes de la suite de Madame de Krûdener , qu'on avait retenues. « L'empereur est très-peiné de ce qui s'est » passé, écrivait le prince Galitzin ; il ne veut pas que » l'Europe pense qu'il ait pu agir de cette manière, lui » qui ouvre ses états au peuple du Seigneur par Tor- » dre du Seigneur. »
En revoyant ce ciel sombre et glacé, en mettant le pied sur ce sol dépouillé, au sein de cette nature sévère, qui l'avait si cruellement fait souffrir quelques années auparavant. Madame de Krûdener s'étonna de ne ressentir plus ni tristesse ni abattement. L'épreuve l'avait fortifiée et grandie : non seulement sa sérénité et sa force ne l'abandonnèrent point , mais ce fut avec une profonde gratitude qu'elle salua cette terre de Livonie, qui lui rappelait tant de souvenirs tristes et doux.
Elle ne s'arrêta guère à Riga, qu'elle traversa cependant avec un sentiment joyeux. Elle y voyait non seulement le lieu béni où Dieu s'était approché d'elle et où elle s'était approchée de Lui, mais un vague
pressentiment liait pour elle ce fait et ce Jieu, à Tavenir mystérieux mais magnifique qu'elle saluait par la foi. Elle exprimait ces pensées dans une hymne allemande^ dont voici la traduction à peu près littérale :
a II est saint pour moi , ce sol qu'autrefois je trou- » vais si triste ; dans ma patrie renouvelée y tout » exhale autour de moi un céleste soupir.
» La prophétie me parle dans ces branches élevées » des sapins qui forment les dômes des forets ; des » esprits célestes s'approchent de moi au travers des » rameaux gracieusement inclinés des bouleaux.
» Tout instruit, tout est révélation dans la sainte » sphère de Famour : avec les nuages et avec les » étoiles, je m'entretiens de l'Orient.
» Etoile du matin, tues apparue! Seigneur de gloire, » tu as fait annoncer à tous, l'étemelle réconciliation.
» Du sein de l'antique mer , s'élève une voix puis- » santé de reconnaissance. Christ ! * tout est accompli. » Tu es le Dieu de tous.
* Nous ne voulons pas omettre ici une obsertation qui aurait dû trouver sa place plus haut. Nos amis catholiques nous ont souvent posé cette question : — « Pourquoi Madame de Kriidener et les » protestans en général affectent-ils de dire Christ au lieu de » dire le Christ 7 » — Nous en répétons ici la raison trèssimple. Le Nouveau Testament est écrit en Grec, et les protestans le lisent dans cette langue ou dans des traductions du Grec, tandis que les catholiques le lisent en Latin ou dans les traductions françaises de la vûlgate. Or, le génie de la langue grecque admettant une nuance que repousse celui de la langue latine,
» L'aube du jour commence a poindre.
» Les montagnes s'embrasent k rOrient.
» L'orgueil de la raison est brisé y et la mort même » précbe la vie. »
« Dès que Jésus \it en moi, ô mort! où est ton » aiguillon ! me suis-je écriée comme la première des 3» pécheresses ) tandis qu'autour de moi tout tremblait j> d'effroi. »
Madame de Krudener fit un séjour chez le conseiller de Wietingboff, à Jungfernboff : elle y trouva comme partout des âmes altérées^ des cœurs brisés, des pauvres, des malheureux auxquels elle distribuait les trésors de sympathie dont son cœur était plein. Elle vivait du reste dans une grande retraite , et n'entretenait aucune correspondance qui pût lui rappeler son activité passée : elle s'était abstenue même d'écrire à ses plus intimes , dans la crainte de les compromettre. Voici quelques mots d'une de ses lettres , datée de Jungfernboff pendant l'été de 1 81 8 , qui
lorsque les écrivains sacrés employent le nom dn Sauveur avec ou sans l'article , on peut croire que leur intention est de présenter ce nom de Christ tantôt comme nom propre, tantôt comme qualité. C^est en tout cas , par respect pour cette nuance et sans aucune intention de controverse , que cette forme est usitée parmi nous. Ainsi , dans le texte Grec de Tépttre aux Romains , le Sauveur est appelé deux fois Jésus, neuf fois le Christ- Jésus, quatorze fois Christ, dix-neuf fois le Christ, vingt-quatre îois Jésus- Christ, Dans la première épUre de Pierre, il est nommé deux fois le Christ- Jésus , quatre fois le Christ, six fois Christ y neuf fols Jésus^ Christ y etc.
nous la montre toujours dans les mêmes pensées d'adoration :
fc Je ne veux que sa sainte volonté, et
» pour la faire, je dois me résigner souvent et mourir » à ma nature , et paraître froide pour ne pas entraver » Fœavre spirituelle. Que de fois je voudrais pouvoir • aider mes amis et vous , mes chers , chers ; mais le » Seigneur auquel appartiennent loutes choses, est » riche de toutes les richesses , allons donc à lui. II » est avide de nos cœurs d'enfans. Il est Tami de nos » âmes. Il est celui qui veut tout faire pour nous, et )» auquel seul, la gloire appartient. Mettons de côté » nos raisonnemens et jetons-nous dans ses bras , dans » son cœur ouvert pour nous, et transpercé par nous.»
Elle professe dans cette même lettre de son union avec la primitive Eglise , comme dans les lettres et les conversations déjà citées.
« L'Orient s'ouvre, les calamités s'approchent sur » l'Europe , et sur ces contrées aussi.
» Mon frère est arrivé, depuis trois mois ; il est ex* » cellent et sa piété est vraie et active : il envoie, jus-
» qu'en Sibérie, des traités pour les prisonniers
» Nous priâmes Tautre jour ensemble , en larmes et » prières ferventes. »
En quittant Jungfernhoff, elle se rendit à Kosse, où elle fut rejointe par quelques-uns Jes compagnons de ses travaux et , entr autres, par Klotz et par Mademoiselle Hélène Maurer. Madame de Krudc-
ner y continua ses œuvres de charité parmi ses paysans qu'elle se plaisait à visiter : s^asseyant à leur foyer , elle les entretenait du salut de leurs âmes , et de Famour de Jésus, sans renoncer pour cela aux heures précieuses de solitude qui lui devenaient toujours plus nécessaires. La prière et le recueillement avaient fait sa force, même au milieu des plus grandes agitations extérieures; au travers des distractions inséparables de ce mouvement auquel elle avait été si mêlée , elle avait conservé ce sentiment de la présence de Dieu , ce besoin de vigilance qui est le propre des vies fortement et profondément chrétiennes. Elle savourait à Kosse les douceurs de la retraite. Son àme s^exaltait dans la contemplation de Tavenir et souvent sur les rive^ de la mer Baltique elle composait des hymnes où son imagination traçait obscurément pour nous , les destinées de TEglise et du monde. Peut-être quelqu'un de ceux qui l'approchèrent nous donnera-t-il un jour la clef de ces révélations mysté' rieuses, que nous enregistrons en passant.
Encore un mot sur M. Parisot qui affirme ^ nous ne savons trop sur quel fondement, que Madame de Krûdener attendait pour le 1 4 janvier 1 81 9, une explosion de la colère céleste :
« — Hélas ! dit-il^ le 1 4 janvier passa, et comme » tant d'autres, tomba silencieux dans Fabîme de » TEiernité? N'était-ce pas jouer de malheur? etc.»
S'il était vrai, (et nous savons que l'on ne peut
accepter aucune des affirmations de M. Parîsot, qu^avec la plus grande circonspection) s'il était vrai, disonsnous, qu'elle eût attendu pour le 1 4 janvier, quelque grande catastrophe , encore faudrait-il se garder de la conclusion de M. Parisot. Jamais Madame de Krûdener ne crut jouer de malheur en voyant quelqu'une des calamités qu'elle redoutait se détourner de ceux qui en étaient menacés. Jamais elle n'entrevit les désastres de la terre , sans une douleur profonde , et sans demander à Dieu de tout son cœur de préserver et de sauver.
Nous n^avons du reste pu recueiinr aucun indice de ce que Madame de Krûdener pouvait craindre pour l'année 1819, il est certain cependant que cette date la préoccupait. Elle accordait aussi une attention particulière à ce passage de l'Apocalypse (XIL 1 . ) : «Et un grand signe parut dans le Ciel : » une femme revêtue du soleil, et la lune sous ses » pieds^; et &ur sa tête une couronne de douze étoiles y » etc. , etc. »
Elle y fait allusion^ dans ces paroles d'une poésie composée à cette époque :
« Et toi , tu nous précèdes , bénie et pleine de » grâces , vêtue d'un magnifique vêtement , toi qui as » rassemblé h troupe des fiancés et les douane fois » douze mille reconnus de Dieu.
» Je te suis, qui pourrai!; m'arrêter ? Seraient-ce » les hommes , serait-ce la rage des ennemis ? Les
» puissances n/ont mis hors la loi , parce que , je » ne suivais que la voix de la charité.
3» Lorsque j'annonçai Falliance de grâce, lorsque je » fis publier le manifeste du Roi des rois, de terres- * très liens tourmentaient mes voies. Les Rois me ;» persécutèrent , mais ma foi demeura ferme.
» Je crois fermement ; qui peut m' arrêter plus » long-temps? Donnez-moi la croix qui menace les » trônes. L'amour dompte les puissances ; et mon Sau-^ » veur est avec moi dans les combats. »
Madame de Berckbeim ayant accompagné son mari dans un voyage qu'il faisait en Suisse pour organiser le départ des colons , sa mère lui adressa des vers sur le dimamhe des Rameauco. En voici la traduction :
« Que ne puis-je te montrer les vagues de la mer » que je contemple solitaire à l'ombre des pins ! Que » ne puis-je , dès l'aurore , demander avec toi la rosée » céleste , et voir sur ton front lumineux rayonner » la joie du séraphin ! Avec toi prier à genoux , avec » loi présenter des palmes à Jésus ressuscité, avec toi » chanter : Hosanna à notre roi Jésus-Christ ! Que ne » puis-je , sur le rivage de cette vaste iner, errer , ma » main appuyée sur ta main de sœur, prier avec les » vagues innombrables , au bruit de tout ce qui sûu- » pire après la grande vie qui surpasse et traverse » toute vie, qui resplendit comme le soleil et do- » mine sur tous les monts , qui surpasse la hauteur » des étoiles et l'intelligence des séraphins, et qui vie-
j» lorieuse dans les cieux , inlerccde encore pour des » pécheurs.
» Soq grand nom est amour ! Uaraour brisa le » cœur divin.
» n sème partout la félicité et ne connait de dou- » leurs que par Thomme.
>» Sur la rive que foula le pied d'Adalbert, je de- » meure isolée.
» Autour de moi, les barques des pêcheurs, les » filets étendus au soleil ; les mouettes rasent de leurs » blanches ailes Técueil des mers.
» C'est dans les larmes que je te plaçai au seuil des » saints devoirs ; c'est à la source des renoncemens » que j'ai puisé une force nouvelle pour toi et pour » moi.
» De saintes joies surgissent des larmes saintes, » mon cœur brûlait d'amour pour Jésus quand je lui » fis l'offrande de ton cœur , qui était comme un » second cœur pour moi. »
» Sois pour les Suisses un ange de paix. Apporte- » leur de nos lointains climats la branche de lys de » l'annonciation et parle-leur de la nouvelle patrie.
fi Dis a nos bien -aimés qu'un jour aussi la haine » s'éteindra ; car pour la haine l'amour aura des n larmes. »
A son retour de Russie , Madame de Berckheim se rendit à Kosse , auprès de sa mère, qui éprouva une vive joie de la revoir , car elles n^avaieqt jamais été séparées jusqu'alors. G^était dans Fautomne de 1819. Madame de Knidener était très-souffrante , la visite de sa fille lui fît du bien.
Pendant leur séjour en Suisse , M. et Madame de Berckheim s^étaient plus intimement liés avec le marquis de Langallerie , que nous avons eu déjà l'occasion de nommer. Issu d'une ancienne famille française, dont le chef expia par d'incessantes persécutions rhonneur d'être allié a Madame de Maintenon, le marquis de Langallerie avait été converti fort jeune k Lausanne , par un mystique célèbre, M. Dutoit-Membrini, et il lui avait succédé dans la direction de plusieurs de ses disciples. La dévotion à la vierge Marie et plusieurs autres doctrines rapprochent ce mysticisme du catholicisme romain, dont il se sépare du reste, profondément, par son éloignement pour l'autorité du Souverain Pontife.
M. de Berckheim avait reçu de M. de Langallerie une connaissance plus complète des doctrines de Madame Guyon , dont on retrouvera l'empreinte dans les fragments de lettres que nous allons citer. Il vint oheroher sa femme à Kosse , le 5 février 4820.
» J'ai été prendre Juliette k Kosse, où j*aî passé, » grâce à Dieo, quatre semaines dans le recueillement
» el la prière. Noire bonne maman était très-souf- » frante , pendant notre séjour. Elle avait un rhume » opiniâtre et de la fièvre. Au moment de notre dé- )è part pour Pétersbourg, le Seigneur en soit loué^ elle y allait beaucoup mieux.
» J'ai infiniment goûté Kellner^ il a été introduit » dans le sanctuaire, quoiqu'il ne sente encore que » les horreurs du tombeau. Maman et lui , ont reçu » de grandes grâces d'intérieur ; la foi de maman » produit des miracles, car le peuple Esthonien est » simple de cœur, susceptible de recevoir l'effusion » de la foi de maman. »
Ces expressions mystiques étonnent , non sans raison, ceux qui cherchent la vérité, et qui sont accoutumés au ton plus simple de l'Ecriture. Elles ne doivent pas néanmoins nous surprendre si nous refléchissons qu'elles s'adressaient à des initiés. Qu'importe après tout , la forme plus ou moins étrange d'un langage qui se fait bien comprendre de ceux auxquels on le destine? Voilà pourquoi nous citons sans embarras une autre lettre où M. de Berckheim peint dans le style de Madame Guyon et sous des traits nouveaux , la vie de Madame de Kriidener à Kosse.
» Le jeudi 6 mai (4 820) , jour de l'Ascension,
» le soir , entre onze heures et minuit , ma belle- » mère pria sur la terrasse du jardin : il lui fut » donné de faire une prière extraordinaire dont la
» lettre ne peut rendre Fesprit. Elle paraissait pren*' » dre son vol au travers des deux , pour aimer et se }» laisser transformer en un rayon de lumière. Elle » se jeta dans le martyre de lamour , invoqua la m Jérusalem céleste , la Sainte Vierge et tous les 3» Saints de descendre des cieux pour lui amener des » âmes, dans le cœur desquelles elle pourrait faire » passer les flots d'amour qui inondaient le sien ; de » lui amener des cœurs enfans , simples^ des âmes de » confession, d'adoralion et de prière. Elle deman- )i dait au Seigneur une indication visible de ses mi-
» séricordes •••• •••••*••
>» Le même jour , il y avait grande fête à Petscheski, » couvent et lieu de pèlerinage pour les russes, où il » y a de l'intérieur. Peu de jours après , depuis la » Pentecôte nouveau style à la Pentecôte vieux style, » une grande quantité de Lettes accourut pressée par » le besoin de la confession et de l'absolulion des pé- » chés. Ma belle-mère avait senti depuis long- temps, » qu'il lui restait dans sa mission à faire la confession » publique des fautes de sa vie. Elle le fît en priant » avec les Lettes, mue par l'Esprit de Dieu, elle » confessa ses fautes , et reçut les confessions de ce » peuple. Il n'y a pas de jour où il ne vienne ici il beaucoup de Lettes. Les confessions sont générales » et publiques lorsque la marche providentielle l'in- » dique ; elles sont individuelles et parliculières lors- » que les circonstances l'exigent. Le confessional vivant
» s'établit dans les jardins de Kosse, des flots de Lé- » nédictions en découlent ; il n^ a pas de jours ou » la partie du sol ou les Leltes se rassemblent ne soit » mouillée de larmes. Brebis fidèle, ma belle-mère se » trouve la plus grande partie du jour au milieu des » agneaux que la providence lui amène. Dans les pre- » miers temps,* elle passait huit à neuf heures à ge- » noux, priant , suppliant , intercédant , recevant des » confessions et en faisant , demandant au Pontife de j> la nouvelle et éternelle alliance , l'absolution pour » ses péchés et ceux d^un peuple pénitent.
» Un Lette lui disait un jour, qu'il est dur de » s'humilier devant l'homme qui a été notre ennemi, » depuis long-temps. Ma belle-mère lui montra le sa- D crifice, et le Lette alla demander pardon à l'homme » qui avait été son ennemi.
» Les ouvriers Lettes , qui tiennent aux frères mo- » raves, sont à la tête de ce peuple de pénitents ; les » voix intérieures, les visions, un besoin pressant du » cœur, les conduisent à Kosse. Ce peuple fait l'aveu » public de ses fautes cachées à ceux qu'il a ofj) fensés. Ces paroles des Ecritures : Confessez-vous les » uns aux autres y paraissent vivantes en lui. Ils se re- » lèvent de la confession et de la prière , en baisant » la terre et les arbres qui ont été témoins de leur » grande réconciliation par le sang de Christ. Des » chants pieux, qui partent du cœur, retentissent » dans les jardins, et ce peuple se retire en célébrantj^
» d^un commun accord^ les louanges de Dieu. Dsem- » portent un sentiment profond et intérieur d'union » avec la Sainte Vierge, les Saints et TEglise intérieure, j» Eglise victorieuse, qui descend des cieux, avec le » Lion de Juda h sa tête, pour terrasser les puissances » de Tennemi et établir sur la terre le culte de Tado- » ration , en esprit et en vérité.
» Il a été montré a ma belle-mère que le temps est » venu où les divers mystères de l'Eglise chrétienne , » de l'antiqne Eglise catholique et intérieure , doivent D paraître d'une manière efficace et vivante. Ces paro- » les : — vous êtes le temple de Dieu , doivent recevoir jo leur accomplissement à la vue de tous et l'Eglise se » relèvera de son lit de douleur, brillante de vie. »
Quelques temps après, M. de Berckheim confirmait ces détails : « Juliette va partir avec son frère pour j» Kosse où elle passera deux ou trois mois chez maman ; » j'irai la rejoindre pour la ramener à Saint-Péters- » bourg si le Seigneur m'en facilite les moyens. Ma- » man se trouve dans un état précieux de recueille- » ment et de prière au milieu d'un peuple simple , en x> qui un esprit raisonneur n'a pas rétréci la capacité 2> de la foi. La population de sa terre est esthonienne, » les frères y avaient préparé les cœurs à recevoir » la bonne semence. Elle est entourée de Lettes, peu- » pie qui vient en grande troupe à Kosse pour y faire » la confession de ses péchés avec larmes et véritable 3> contrition . Le Seigneur accorde aux prières de ma-
» man et de Kellner des guérisons miraculeuses pour » donner au peuple simple et enfant des Lettes, le té- » moignage que son Père est au milieu de lui lorsqu'il » l'invoque. Kellner est dans le recueillement intérieur » le plus profond, il est dans un état avancé, selon » Madame Guyon.... Son action a l'extérieur n'est que » le résultat de l'obéissance et ne nourrit point comme » cela a eu lieu souvent par le passée Tesprit de pro- « priété. »
Cette œuvre de Dieu dans le cœur de M. Kellner avait été longue et difficile. La lutte de sa personnalité qui se refusait à l'abandon que Dieu nous commande dans toute sa parole avait été opiniâtre, mais il avait été vaincu. Il mûrissait rapidement pour l'éternité où Dieu allait bientôt l'appeler à paraître et cette rencontre dont le terme inconnu lui apparaissait comme l'aurore du plus beau jour, était le sujet habituel de ses méditations.