CHAPITRE XXIX
Insurrection de la Grèce. — Enthousiasme de Madame de Kriidener pour cette cause* — Poésie. — L'intercession de la Vierge. — Citation de M. Vinet.— Travail intérieur de l'âme. •— Purification par l'Esprit. — Affliction — Maladie de M. de Berckheim. — Lettre a Madame de Berckbeim. — Prières faites à Kosse pour obtenir la guérison. — Lettre à Madame de Berckheim. — Madame de Kriidener sollicite la permission de se rendre à Pëtersbourg. — Effet produit par ses lettres sur son gendre. ■— Lettre de M. die Berckheim. — Vision à Kosse. — Lettre à Madame de Berckheim.-^ Lettre à la princesse Galitzin. — Lettre k Madame de Berckheim. <— Lettres à la princesse Galitsin. -«- Puissance de la foi et de la piétë.
ÂDÂME DE KrudeNer perdait chaque jour j dans la conlemplalion des mystères de l'amour divin, le souvenir des préoccupations du ! siècle. Sa vie , toujours plus détachée des intérêts de la terre, semblait difficilement pouvoir s'y mêler encore, lorsqu'elle entendit les premiers cris de liberté , qui firent connaître au monde que la Grèce , si long-temps opprimée , préférait la mort à l'esclavage.
Déjà, en plusieurs occasions, Madame deKriidener avait prédit la lulte des ottomans contre les chrétiens. Elle en avait parlé en 1815, à l'empereur de Russie , dans une lettre , dont nous avons cité un fragment : elle l'avait répété dans ses discours , en traversant l'Allemagne ; « — Vous allez encore » avoir les Turcs à combattre, » disait-elle aux militaires prussiens qu'elle haranguait à Beeskow.
L'insurrection de la Grèce qui tendait les bras à ses libérateurs , la voix de ces martyrs qui les appelait avec tant d'éloquence , lui semblèrent répondre à ses pressentimens. Seule , sur les rivages de la Baltique, elle exprimait l'espoir de leur délivrance et la demandait à Dieu dans ses chants prophétiques.
Nous en donnons ici une traduction :
« Loué soit Jésus-Christ, notre vie ! Que le Roi des » Eternités soit loué ! Adorez-le , vous tous qui êtes » comme les ceps de la vigne qull a plantée. Son » grand nom est un bouclier , quand tout gronde et » s'émeut.
» Terre promise , écoute la salutation que je t'a- )i dresse des bords lointains de la Baltique. Tandis » que l'Europe se meurt , déjà s'embrase pour toi » l'aurore dont La Toute -Puissance allume les clartés.
» Tu sors du linceul qui te couvre , terre antique )• des fables. Cette glorieuse salutation qui déjà a réj» veillé des milliers et des milliers , ce cri : Loué
» soit Jësos-Qirist I ébranle de tes mers les abîmes n profonds.
» Un nouveau peuple de chrétiens foule tes ruines » et s^est courageusement avancé au travers des dé- )i serts. Les montagnes se réjouissent » et la clarté des » étoiles pénètre d^une ravissante joie le cœur des » jeunes héros.
» L'Orient accueille avec la tendresse d'une mère » la faible troupe qui grossit chaque jour , Dieu lui » donna FEpoux et avec FEpoux ^ Tamour : le grand » Pasteur lui-même la conduit.
» Que ce cri : Loué soit Jésus-Girist , nos délices! » retentisse parmi tous les peuples. Que tous recony naissent le soleil d'éternité ! Que toute adoration » s'adresse à l'agneau du sacrifice !
n Sur les rives où s'élève la fîère Byzance , les flots » du Pont-Euxin font entendre ce cri : Voici la » croix : Celui qui vit éternellement est vainqueur de V Tarmée des sarrazins.
» Oh ! vous qui contemplant les campagnes d'Odessa^ s> voyez se refléter la mosquée dans les nuages , pi'os- 3» ternez-vous , vous qui bâtissez le temple ^ et priez D avec hardiesse que la croix y rayonne.
» Ici , sur ces lointains rivages , ici , le cœur brû- » lant de ces désirs, la femme du désert se prosterne » et prie. Elle supplie ardemment le Prince de la vie : » 6 amour divin, s'écrie-t-elle , remplis tous les a cœurs.
» Oh ! venez tous à lui , vous tous qui gémissez ; » il vous invite tous à son repas d'amour. 11 vous avait i> appelés y tandis que. vous dormiez encore, et, pour » vous, il ornera la grande salle des noces.
» Quittez tout ce qui pourrait vous tenir éloignés du » royal appel. La terre tremble, les antiques rochers » se fendent, mais il veille sur nous. Celui qui a créé » touies choses. . '
» Un peuple de sacrificateurs a de hauts et grands
* » devoirs. Il est sans cesse prosterné, il adore dans la
» poussière. Criez sans cesse : — Le Sauveur soit avec
» nous ! si vous voulez échapper au jugement de la
» création. ' •
» Pour Un pécheur, le Seigneur donne des mondes ; » pour un seul pécheur qui abandonne la voie large » de la perdition , les tabernacles célestes se parent » de tout l'éclat d'une fêle ! Louez donc la groix , la » grande voie du salut !
» Christ ne peut être annoncé que par un peuple » pauvre, un peuple de héros, un peuple sans idoles, » un peuple d'amour, qui ne condamne point ses » frères pécheurs, un peuple d'enfants, qui n'a qu'wn » aujourd'hui. »
Puis s'adressant à ses frères, elle ajoute :
» Si , dans une nuit profonde, vous regardez la lune » qui se mire dans les flots , pensez qu'elle luit aussi
» tristement sur des frères , et demandez pour eux » la rosée divine.
» Priez aussi pour moi , vous^ messagers de paix ! 9 Vous y amis de FAUemagne , si précieux a mon » cœur. Soyez aussi pour moi de vigilants pilotes » et demandez que je sois entièrement consumée par » Tamour.
H » Quand vous êtes réunis, dans les heures silen- » cieuses du soir , pour goûter Famour du Père, son » Esprit vous enseigne , et quand vous entendez la » parole* d'Eternité, priez, oh ! priez pour moi, que 9 je sois fidèle.
j^ Intercédez pour moi, ministres des autels ! Quand, » plus élevés que les anges , vous vous tenez à l'au- » tel, les Césars doivent pâlir devant vous , si vous * n'intercédez pour eux.
» Intercédez pour moi, dans ma pénitence , quand )» je demande au Tout-Puissant le sang du Sacrifice. » Oh ! Bénissez-moi ; annoncez-moi les victoires de la » grande mort , sur laquelle tout repose !
» Oh ! intercédez pour moi, que la Vierge pleine » de grâces, que l'Ecriture appelle épouse et mère, » prie aussi pour moi , afin qu'un jour le Seigneur me » reçoive dans sa miséricorde ! »
Déjà , en quelques endroits de ses poésies et dans le récit de Monsieur de Berckeim , nous avons pu remarquer la vénération que Madame de Krùdener ressentait pour la Vierge Marie. Mais c'est ici
la première occasion où elle se formule tietlement , sous forme d'invocation. Nous n'ajouterons rien à ce que nous avons dit sur la nécessité de ne pas. trop presser la théologie de Madame de Krùdener, et surtout lorsqu'elle est exaltée par quelque émotion ou par la maladie. D'ailleurs, nous aimons à rappeler ici les sages paroles de M. Vinet, à l'occasion du testament de Pascal : leur application à Madame de Krùdenei? est d'autant plus légitime qu'habituellement elle ne men* tionne jamais que le nom du Sauveur.
» Plusieurs lecteurs, en eniendant Pascal implorer » les intercessions de la glorieuse Vierge Marie et de » tous les Saints et Saintes du Paradis^ vont se scan*- » daliser, et crier a l'inconséquence. Mais, entr'eux » et nous, qui est-ce qui est tout-àrfait conséquent ? » Probablement personne. Pour ce qui est de Pas* » cal, nous avons la ferme confiance que , tout en » exprimant ici une persuasion sincère, au sujet de » la Vierge et dés Saints, il faisait reposer d'aplomb » sa foi et son expérience sur l'unique et Vrai fonde- » ment. Si l'on veut absolimient qu'il y ait ici con- » tradiction dans les formes, contradiction dans lesno- » tions même, à la bonne heure, nous ne conteste- » rons pas. Nous nous cqnlentons d'êti*e certains, pour » notre compte, qu'il n'y avait pas contradiction dans » le cœur. »
Madame de Krùdener eut la joie de revoir Madame de Berckheim en automne, et jamais elle ne jouit
mieux de la grâce que Dieu lui avait faite en lui donnant sa fille bien-aimée pour amie et pour sœur en la foi. Elle se retrouvait en elle avec jeunesse, comme le dit M. Sainte-Beuve, mais purifiée, idéalisée, telle qu'elle aurait pu être elle-même , si le mondé n'avait jamais été son idole. Malgré ces différences , deux vies ne furent guères plus mêlées, plus fondues que ne Tétaient celles de Madame de Krûdener et de sa fille. La princesse Anna Galitzin avait accompagné son amie. M. deBerckheim vint les chercher au commencement de l'automne : Madame de Krûdener le chérissait comme son fils, et celte réunion fut une source de joies iniimes et profondes telles qu'il n'est donné d'en ressentir que dans la communion du Christ.
Chacun a pu observer néanmoins , dans les citations que nous avons faites, une sorte de mélancolie et de tristesse, une recherche de paix et de pardon, qui semblent voiler la foi et l'espérance par lesquelles Madame de Kriidener avait triomphé quelques années auparavant. Bien des causes peuvent concourir a un pareil résultat. Le travail de la sanctification de nos misérables cœurs est une œuvre de longue haleine. La maladie du péché , dont nous ne sommes sur la terre que des convalescents plus ou moins avancés , a ses accidents et ses rechutes auxquelles Madame de Kriidener fut sujette sans doute. Quelquefois même, sans qu'il soit possible d'assigner humainement aucune cause à ces épreuves. Dieu émonde et taille le sarment pour
qu'il produise plus de fruits ; le souvenir des péchés passés , leur intensité , leur noirceur nous sont représentés sous un jour nouveau , et loin d'être une diminution de vie spirituelle, c'est au contraire, la lumière de l'Esprit qui en pénétrant plus abondamment dans nos cœurs y éclaire des obscurités que nos regards n'avaient point encore sondées ; ou bien ce sont des nuances, des faces nouvelles d'un péché reconnu et porlé au pied de la croix , qui le rendent comiùe nouveau et plus horrible qu'il n'avait semblé d'abord. Et de même que notre corruption prend feti de quelque côté qu'on l'allume, les conséquences de cette découverte douloureuse se multipliant à l'infini , nous sommes forcés de repasser par les angoisses et les morts du péché dont nous espérions avoir lavé dans le sang de l'agneau jusqu'au dernier vestige. Souvent c'est dans les jours même du découragement qu'il nous est donné de reconnaître la réalité de notre espérance. Dieu nous place dans des circonstances telles qu'il nous force , pour ainsi dire , de refaire le compte de toutes les grâces reçues, de toules les promesses qui en sont le fondement. Alors la souffrance nous relève loin de nous abattre , parce que nous osons lever nos regards sur Jésus et lui crier : nous périssons !
Madame de Krûdener fut aj^elée à une de ces épreu-* ves au mois de novembre 1 820 par une maladie terrible de son gendre. M. et Madame de Berckheim demeuraient près de Pélersboui^, chez la princesse Galitzin.
Le danger était imminent et M. de Berckheim fut condamné par les médecins. Madame de Krùdener en l'apprenant entrevit dès le premier moment la possibilité d'une perte bien douloureuse, et la fit envisager a son gendre et à $a fille avec une grande fidélité,
« Kosse, 24 novembre 1820,
» Que te dlrai-je , mon ange , que peut te dire * une misérable créature plus pécheresse que tous ? » Un calme paisible et grand se mêle h. la profonde » douleur de mon àme ; je ne souffre pas , maïs , » j'aime. Je te dépose aux pieds de celui qui est » tout et dont lu connais Tinexprimable amour; j'y » dépose l'objet de mes tendres affections, notre bien^ » aimé François. Je voudrais m'élancer auprès de vous , » embrasser ce cher malade , et l'entraîner au pied » de celle croix , son refuge et le mien , mais c'est » ce que tout fait autour de lui. Heureux ami, lu » es soigné par des âmes chrétiennes ; le nom ado- » rable du Sauveur est invoqué pour toi et la nii- » séricorde infinie du Père t'est sans cesse montrée » dans le sang de Jésus-Christ , l'agneau sans lâche.
» La grfice toute puissante de TEsprit-Saint le àé- » couvre sans cesse de nouveaux trésors de grâce par » tant de bénédictions , tant d'inlervenlîons de la » providence à chaque moment. Si tu languis elle )? t'environne pourtant; voilà, cher ami, les tré- » sors des chrétiens. Pourquoi pleurerais- je quand je
» te vols mûr pour réterniié? Si je recule encore » devant la douleur , c'est parce que je suis mise- » rable , mais elle n'en est pas moins riche de ses ^ » trésors y quand elle nous approche de plus en plus » de notre Dieu. Ma chère fille , c'est aux grands » cœurs que sont demandés les grands sacrifices, et » tes lettres me montrent un calme que le Seigneur » seul peut donner.
» Oui , mon cœur espère de grandes consolations » et d'immenses bienfaits, pour notre bien-aimé. » Puisse la miséricorde infinie l'avoir déjà tiré du » dange? et nous faire la grâce de le revoir ici , où » tant d'espérances de mon cœur se sont concentrées » autour de lui ; presse contre le tien, cette femme » angélique et remercie là des fréquentes nouvelles » qu'elle veut bien me donner de vous , mes cbers s» enfans. »
Madame de Krûdener avait demandé à tous ses amis et aux paysans de Kosse de prier pour cette guérison. Des enfans guidés par une petite fille de deux ans s'agenouillaient ensemble chaque jour pour faire la même demande.
« Depuis avant-hier 26 , reprend Madame de Krii- » dener plusieurs se sont trouvés soulagés touchant » notre cher malade ; y avait-il une crise ?
» Je vous embrasse mes bien aimés, que Dieu ji vous bénisse en Christ et qu'il soit éternellement n- loué!
» 29 novembre 1820.
» Loué soit Jésus-Christ ! Oui , loué et béni soit le » Seigneur de gloire, mes cbers enfants, qui sait at* » tacher les grandes bénédictions aux grandes épreuves, » qui nous tire de Tabime et nous ouvre le ciel , pour p nous montrer des joies infinies. »
» Eternel amour! Verbe incréé ! Océan de Lumière !
» Seigneur et Sauveur, qui êtes un avec le Père et le » Saint-Esprit, qui nous manifestez la source inta-» XI rissable et insondable de Tamour : Agneau sans » tache , qui portez nos péchés, vous êtes notre espé- » rance et notre consolation. Vous avez tout prévu, » vous tene? dans vos mains nos jours et notre éter- » nité, et vous présentez sans cesse a votre Père Cé- » leste, ce grand et redoutable sacrifice de votre » amour. mon Dieu! daignez garder, consoler, for- » tifier mes enfants ; répandez dans leurs cœurs la lu- » miore et l'amour, dont vous êtes la source, que leur )» union sacrée en vous, ne se présente pas a eux » comme un lien de quelques jours, mais comme un » beau fruit de l'éternité J Vous êtes notre soleil, Sei^ » gneur, si vous transplantez le fruit , en êtes-vDus » moins la vie et le soleil? Si un nuage couvre un ins* » tant réloile qui nous regarde toujours et avec la- » quelle nous communiquons, nous n*en tenons pas » moins au cep.' Que ce soit là notre grande affaire, » et notre constante prière, que d'être toujours at- » tachés au cep, que d'être unis en Christ, il nous
» dépouille pour nous purifier ; mais il nous nourrit » et c'est en Lui que nous avons la vie, le mouvement » et Tétre. Quittons donc tout, et Dieu se donnera a » nous ; embrassons la souffrance , aux pieds sacrés )) du grand consolateur ; déposons tout en lui , et il » nous rendra tout avec magnificence.
» Que suis-je , vil et méprisable néant , pour oser » vous parler ainsi? Hélas ! mon Dieu , Je veux vous » aimer ; daignez avoir compassion de mes larmes , » et considérer votre grand sacrifice.
» Vous êtes bien persuadés, mes chers amis, mes » chers enfans, que je voudrais voler vers vous , si » j'avais la conviction intime de pouvoir le faire; » j'espère que sll plaît au Seigneur , cela me sera » montré d'un moment à l'autre : quelquefois cela me » paraît probable, mais je n'ai pas de volonté.
» Serre pour moi , notre cher malade contre ton » cœur , il est mon fils, mon ami, mon frère, il sait » combien il m'est cher ; mais ne crains pas de lui » lire tout ce que j'écris, prépare le a tout, il dépo- » sera, il acceptera tout avec l'aide du Seigneur. Oui, » le Tout Puissant vous fortifiera l'un et l'autre. Pros- » terne-toi, chère fille, aux pieds adorables que Marie- » Magdelaine baignait de ses larmes, et abandonne- » toi tbut-à'fait à la volonté de notre Dieu Sauveur ; » et prie le pour nwi pécheresse que je fasse de » même pour la vie et l'éternité,
» Le Dieu Tri-un en Christ nous bénisse tous. »
M. de Berckheim désirait ardemment Tarrivce de sa belle-mcre et de M. Kellner. Madame de Krûdener avait sollicité la permission de se rendre à Pétersbourg; il fallait attendre une réponse et M. de Berckheim pensait en lui-même : « Elle arrivera » trop tard ou après la guérison. »
Un jour Madame de Berckheim lut à son mari une portion d^un ancien journal de sa mère , où se trouvaient ces mots qui Tavaient consolée dans une circonstance douloureuse : « Le sang de Jésus-Christ » me purifie de tout péché. » M. de Berckheim en ressentit l'efficace. Le lendemain il put se lever et se trouvant seul, il ouvrit un livre de la princesse Galitzin et y trouva une lettre de Madame de Krùdener dont on lui avait fait la lecture ; eu la parcourant, il s'aperçut qu'on ne lui avait pas lii les passages où la pensée de la mort était trop vivement exprimée. Madame de Krùdener y racontait une vision d'une personne de Kosse , à laquelle il avait été déclaré que la maladie de M. de Berckheim avait un but d'avancement pour son âme; qu'il souffrirait encore de grandes douleurs pendant quatre semaines et qu'il devait arrêter ses regards sur Jésus crucifié. Cependant on ajoutait : a Mais tu ne mourras point, y*
On y laissait entrevoir « que M. de Berckheim » devait faire des confessions sur son intérieur. » Il en fut frappé , et malgré ces assurances de guérison., il écrivit ses dernières dispositions ^ en Tabsence de
sa femme. Puis , lorque celle-ci rentra , il la pria de lui lire toutes les lettres de sa mère, v Ce fut un » baume pour mon cœur , écrivait-il plus tard , le » Seigneur m'y fit puiser des grâces d'abandon pour x> k vie et pour la mort.... On me mit deux fois » des sangsues et Ton me fit une saignée , et dans )> les intervalles je reçus du ciel la joie de faire ma » confession à Juliette qui la reçut à genoux près de » mon fauteuil. Je me sentais comme un pécheur sous » la condamnation du juste jugement de Dieu, mais' » aussi, reçu en grâce par le sang du Sauveur h la » miséricorde duquel je pus faire un abandon com- » plet de mon être. Je n'éprouvais point les douleurs » de la séparation , je sentais que mon union avec » ceux que j'aime et qui m'aiment en Dieu, serait » plus forte et plus intime lorsque mon àme aurait » passé dans une autre vie.
» Lorsque Juliette était à genoux auprès de mon » lit , elle répandait le calme et la paix dans mon n âme, mais je ne lui parlais presque plus, je n'avais » plus rien à dire ; mon cœur, uni au sien , atten- » dait la décision du Seigneur pour la vie ou pour la » mort. J'avais demandé un crucifix; la princesse en )» mit un à mon cou et en plaça un autre dans ma n chambre. Cette vue me fortifiait , m'inspirait la pai tience et le nom de Jésus que je prononçais sou- » vent me remplissait de consolations et de l'espérance » de l'éternité. »
Cependant à Kosse on savait M. de Berkheim mourant, mais des visions venaient ranimer le courage de ceux qui priaient. « Un jour, écrit-il , on m'avait vu » enlevé vers le ciel, dans un linceul^ par quatre hom- » mes vêtus de blanc. Une voix dit alors : — C'est » assez! Et je Tus descendu vers la terre. C'est une » catholique très-pieuse qui a eu cette vision. »
Madame de Kriidener écrivait à sa fille peu de jours après :
«^ Kosse, 8 décembre 1820.
» Oh ! ma fille , quelle grande et déchirante lettre » que celle que nous reçûmes hier ! Que le Dieu des » miséricordes qui soutient si puissamment mon fils » et ma fille soit adoré et glorifié ! Prosternons-nous : » ne voyons que sa gloire , la gloire de l'homme j» Dieu , qui, dans chacun, opère ses miracles d'amour, » qui fiiit tout avancer pour son règne dans les âmes, » selon sa sagesse. Que son Père céleste nous regarde » en lui, l'adorable Jésus ; que son Saint-Esprit nous » éclaire, nous guide et nous fortifie !
» Un espoir secret me soutient ; je pense que mon » François respire encore ; que le Dieu des miracles » nous le conserve ! . . . Mon cher fils, tu ne nous quittes » pas; tu nous environneras, tu prieras pour nous; » les communications sont intimes. Le Seigneur me » fait . aussi la grâce de m'accorder une grande tran- » quillité dans cette triste circonstance : je mets ma » Juliette à ses pieds sacrés ; je sais qu'il la fortifie ,
» et que son Esprit saint la fortifie aussi pour le » règne de Christ , notre adorable maître , afin que » la douleur soit une offrande pure , mise sur la croix » et qu'elle gagne des cœurs au Sauveur.
» Quelle éloquente peinture tu me fais, ma fille , » de ce lit de douleur , de la patience et de la paix à de notre bien-aimé ! . . . . Au milieu de ses sacrifices » et de ses douleurs , oh ! mon frère , mon ami y » mon François , un Dieu d'infinie miséricorde es- » suiera tes larmes. Heureuses âmes , votre union en » Christ est éternelle ; mais l'espoir vit encore en » moi. Oh! presse-le sur ton cœur fidèle, heureuse » compagne ; tu ne lui as donné que du bonheur : » tu prieras avec Ibi ; tu lui étais unie en notre » Seigneur , tu vivras pour lui encore en vivant pour » notre Dieu et en immolant tout pour sa gloire.
» Oh ! que notre amie a raison , qu'il est heureux » d'être chrétien ! Serre-la pour moi contre ton cœur » cette femme angélique , ta sœur , ma seconde fille.
» Que le Seigneur de gloire nous bénisse tous » en Christ. »
Elle écrivait deux jours plus tard à la princesse Galitzin :
fc 11 décembre 1820.
« Deux lignes , mon amie , car le temps presse ; » je vous serre contre mon cœur : je voudrais arroser » votre main de mes larmes ; ces mains qui soignent » mon François et ma Juliette. Que vous dirai-je?
» Une douce quiétude "remplit mon âme, de douces » larmes coulent de mes yeux ; je suis à genoux, » les trésors de la magnificence de l'amour me remj» plissent de reconnaissance envers l'Eternel. Comme » il environne son enfant d'amour et le prépare à » tout quitter !
• Quel amour ! Oh ! enfants de la terre et de la » chute, élevez donc vos cœur« ; plongez-vous dans » l'abîme de l'amour , dans le sang et dans le cœur » de Christ, où vous trouverez le Père,
» Ah! si la mort de ce que nous aimons tant » nous remplit de si douces et de si saintes joies, » qui n'aspirerait à être chrétien? Plongeons-nous » donc, mon amie, dans ce sang adorable qui nous » ouvre le cœur du Père et l'Eternité.
» mon Françoisj si ma nature s'attache encore » à ta vie terrestre, mon âme s'envole avec toi vers » ces régions inaltérables ; oserai-je ne pas sentir que » tes saintes* dispositions sont un immense bonheur? » Prêche, mon fils, ainsi que les premiers chrétiens ; » dis qu'il nous faut tout quitter, et nous quitter » nous-mêmes.
» Saint Cyprien défendait le deuil aux chrétiens, » et moi, je n'ai pu, tout ce temps, prier intérieure- » ment pour la vie de notre ami ; il est vrai qu'il » me reste encore un fonds d'espérance, mais que la » volonté du Seigneur soit faite!
)i J'ai beaucoup souffert de mes affreuses misères,
» de mes terribles pensées , enfin , de mes combats » intérieurs ; mais le Seigneur de miséricorde est » grand , et ne me laisse pas tomber dans labîme.
» Que son nom soit glorifié. Amen, Jésus! »
Dans ces alternatives de tristesse et de joie , d'abattement et d'allégresse , nous retrouvons toujours Madame de Krùdener aux pieds de son Sauveur. Elle écrivait à sa fille :
« Loué sent Jésus-Christ !
» Au milieu des larmes que je verse doucement, » je ne puis dire autre chose du fond de mon cœur , » que : Loué, glorifié soit le Seigneur Jésus-Christ I » qu'il est grand et adorable celui qui prépare tout » pour sa gloire et notre immortalité? Que pouvons- » nous désirer de plus , ma fille , que celte subli- » me direction qui amène noire bien-aimé François » aux sacrifices qui doivent être d'une si grande uti- » lité pour lui , quelque soit la volonté du Seigneur: » Mourir en Christ n'est-ce pas tout? N'est-ce pas » tout que l'espoir d'être à Lui, le chemin, la vérité, » et la vie ? Oui, il veut nous conduire à son père, i> par les grâces ineffables de son Saint-Esprit, et les » trésors de son sang. Allons donc à cette piscine ado- » rable, à ces eaux vives! à ces plaies sacrées, por- » tons-y notre ami si cher !
» Voyageurs d'un jour , pensons qu'il ne précède » que de peu d'instans les pèlerins ; ne songeons » qu'à tout quitter , qu'à montrer à nos frères le
» néant de la vie et Timmense félicité que nous
» donne la croix. Montrons-leur à chercher le Sau-
y» veur pendant quHl en est temps encore.
» 11 y a pliisieur; demeures dans la maison de
» mon PèrC; dit cet adorable Maître, qui est un avec
» son père. Oui, cet Agneau sans tache daignera nous
» donner à tous une petite place auprès de Lui, quel*-
» qu'indignes que nous en soyons, et moi la plus in-
T» digne de tous. Oui, nous Tadorerons tous ensemble,
j» je l'espère de son infinie miséricorde.
» Qu'il soit béni, notre Dieu Sauveur du grand
» repos qui couvre ton àme ; ma fille , prie pour
» moi misérable : les accents d'une douleur résignée
n obtiennent bien des bénédictions ; tu sais, mon en-
n fant, si je vous aime tous deux. J'ai pensé qu^il
» me sera peut-être permis de vous rejoindre; mais
» que la sainte volonté de mon Dieu soit faite ! S'il
» m'accorde la vie, mon cœur ira vous chercher.
u Oh ! si je peux encore embrasser mon François !
» Que de fois je pense à vous dans ce jardin , à
» ce temps passé ensemble avec cette angélique prin-
» cesse ; que dirai-je à cette femme aimée ? Seigneur
m bénissez-là !
» Je reprends la plume , car je ne puis l'écrire de
» suite. Embrasse mon fils, mon frère, mon ami;
» qu'il prie pour moi, que je sois aussi calme, aussi
» résignée, aussi remplie d'espérance que toi quand
» le Seigneur ordonnera que je quitte ce monde. Si
» le Seigneur veut prolonger la vie de notre bien- » aimé, demande pour lui, qu'il vive d'amour, d'obéis- » sance, de pauvreté et de la cbarité des anges. Le » temps s'enfuit sous nos pas ; puissent les chrétiens » se le répéter sans cesse ! Et moi, misérable, puis* » sè-je devenir une véritable chrétienne ! Oh ! je » sens bien que je ne suis que misérable, maïs le » sang de Christ est ma richesse et mon espoir. »
» .Demande pardon pour moi à notre cher François, » de toutes mes fautes, manquemens et péchés; je » ne me sépare pas de lui, et s'il est parti pour les » demeures du repos , j'ai des larmes, oui, de douces » larmes qui ne sont pas celles du deuil. Je le serre » contre ce cœur qui l'aime tant ; je te serre aussi j» contre ce cœur maternel , ma bien-aimée fille.
» Que tes amis reçoivent mes vœux et mes homj» mages ; ce lit de douleur leur dira beaucoup !
» Heureux Kosse, où l'on peut pleurer avec un )• peuple pieux, et embrasser en triomphant d^espé- » rance, la croix où le repentir nous atlacbe.
» Que le Dieu Tri-un en .Christ nous bénisse tous.»
Madame de Krudener répondait 4i la princesse Galitzin qui avait sollicité ses direcKons i
« 15 décembre 1820.
» Fidèle amie en Christ, comment vous remercie- » rai-je, comment vous aimerai-je assez? Que puis- » je faire, ma chère Anna, ma sœur? je baise vos » mains avec reconnaissance , je vois avec délices
» fpC'û y a en vous, mieux qae tout ce que les hont- » mes donnent et désirent.
» Oh ! ma chère amie , mon espoir est grand y » plus grand que ma douleur , vous marcherez dans 3 la royale voie ; mon adorable maître aura en vous » une àme toute a lui, et c'est pour être un instru- -» ment béni qu^il vous élève au milieu des souf&an- » ces et des croix. Femme que mon cœur^ime tant ; » marchez, marchez, jetez loin de >vous le monde; » ne voyez que le Seigneur, sa croix et son amour in- » comparable. Fermez les yeux et les oreilles h ce qui » se passe autour de vous , et appelez Tunique bien, » Tamour de Dieu , par votre silence et par vos pay rôles bénies. Non, ce ne sont point les joies mêmes » du paradis qui enflamment les cœurs comme le » votre, c^est un regard de celui qui sonde les abî- 9 mes et appelle les soleils.
» Eh ! ma fille , que parlez-vous de moi ? Je m'hu- » milîe par l'humiliation des louanges ; mes larmes » coulent. Hélas ! mon Dieu , je vous disais ce matin » que si j'étais avec raison rejetée par vous, si mon » indigne vie ^ si mes affreux péchés*, si mes misères » actuelles qui P|e rendent si coupable , puisque je » vous offense toujours et que mon crime est de ne » pas vous aimer autant que je le dois, si tout m'ac- » cuse, si votre justice me condamne, quelque » chose me reste, ce sont ces larmes brûlantes qui » attestent que j'ai voulu vous aimer. beauté in-
» comparable ! ô abîme d'amour ! oui, j'ai voulu vous » aimer ; et quand vous me jetteriez dans Tabîme où B j'ai mérité d'être , j'aurais vécu voulant vous aimer, 3^ Ô Jésus ! ô mon Dieu ; faites donc que je vous aime » purement; mon maître et mon seul«Seigneur.
» Bénisses mon fils , ma fille , ma chère seconde » fille; que tous vous adorent, vous suivent, Seigneur, » et que de ces larmes naissent des fleurs à vos pieds , 31 de» fleurs éternelles. .
3» Mon amie, je n'ai pas besoin de ma Juliette » puisqu'elle est dans vos bras, embrassez4a au pied » de la croix. »
31 Un seul console , un seul est tout ,- qu'il soit 31 glorifié , béni , aimé , adoré ! »
•t Kosse, 22 décembre 1822.
« Vous vous tourmentez , mon amie , parce que » vous êtes, dites-vous, misérable ; laissez-vous humim lier par la main qui vous dispense d'aussi grands Il biens , et qui , lorsque vous êtes' un Ange pour 31 nous , vous montre que vous n'êtes que misère et » fisiiblesse par vous-même : c'est alors que le Sei* )» gneur se glorifie. Vous voulez l'aimer par dessus » tout , chère amie , c'est ce qu'il demande , et votre 31 néant, votre mécontentement de vous même lui 31 sont agréables.
» Je vous en conjure, ma chère Anna, ne vous » recherchez pas ainsi ; vous savez où est la seule » beauté ; vous savez où sont l'inaltérable perfection
» et rincomparable amour ; jetez*yous dans cette mer j> insondable : offrez à notre Dieu vos langueurs, vos » sécheresses, vos misères, et laissez-vous dévorer » par ce qui vous affecte , sans vous décourager , et » croyez que^ c'est une victorieuse prière.
)» Dans quelle sublime école le Seigneur vous con- » duit, mon amie ; un lit de douleur qui fait éprouver » des déchirements à votre coeur sensible ; des soins » fatigants , mais que le Seigneur allège ; peut-être » des mécontentemens et des reproches de la part » des vôtres ; des croix enfin et des morts sensibles.
» Âh ! ma chère amie, dans cette grande arène , ne )» nous étonnons pas si le gladiateur est attaqué » par la nature ; j'en fais l'expérience , .et je me con- » nais trop bien pour ne pas vous croire meilleure que » moi. Courage mon enfant^ vous êtes bien aimée par » l'adorable maître; que faut-il de plus? Mettez-vous » comme le paralytique à ses pieds, il vous regardera » et vous marcherez ; quand vous vous sentirez ma- » lade recourez de nouveau à ce Céleste Médecin et » il vous guérira ; mais il faut un «ntier abandon » entre ses mains paternelles.
» Les grandes fêtes de Noël approchent , adorons » près de cette crèche où la vie de tous les mondes » se donne h. nous, et nous montre l'incomparable » amour descendu jusqu'à la faiblesse de l'enfance et » des larmes de l'humanité. Pauvre , il nous dit ce » qu^est la pauvreté à ses yeux, et dans les langes
» il nous dit quHl a déjà vaincu Fenfer en naissant » pour nous; ne craignons donc pas noire faiblesse, n mais aimons , croyons, espérons tout, puisons tout » dans le Seigneur.
» Ma fille vous dira que j'ai Tespoir de vous emj» brasser bientôt; quel bonheur pour nous que de » prier ensemble, ma chère sœur en Christ !
> Le Dieu Tri-uri est et sera avec nous, il nous bénit » tous, quelque indignes que nous en soyons. »
Si nous ne pouvons nous associer à tous les élans de Madame de Krxidener , si nous avons ^moins de confiance auic songes et aux visions et à telle ou telle autre de ses pratiques, nous aimons à reconnaître que sa foi, son espérance et sa diarité, nous paraissent toujoi#s l'œuvre évidente de l'Esprit- Saint et nous nous réjouissons de la victoire qu'elle obtient par lui , sur les plus dures nécessités de notre vie terrestre, les douleurs.de ceux que nous aimons, la séparation et la mort.
Elle achève joyw.sement de souffrir en sa chair ee qui manque des tribulations du CÂrist pour l'amour de ce* corps glorieux auquel elle appartient. Elle a compris de cette souffrance comme de toutes les autres , qu'elle est à là fois, une nécessité , une bénédiction et une gloire. Elle l'a compris par l'amour qui seul peut nous expliquer toutes choses.