CHAPITRE XXIL
fsiii.
Beneontres cBréricunes. — Délibération do eonseH (TAftrait. — Tolérance d«s deux clergés. — Lettre de Madame de Krudener. — Etie attire la iennesse.
— Un dimanche à Suhr. — Témoignag-e de» eoTanif. — Invitation de Madame de Dicsbach* — Départ d'Aarau. — Spjour au cMteau de Liebegg. — Prédications. — Leur effet. — Retour au Hoemleiu. — Xes pèlerins d'Einsiedien. — La polémique de Madame de Krudener. — Visites des touristes.
— William Allen. — La vieille pèlerine. — La grftce de Dieu. Libéralité des aumônes de Madame de Krudener. — Accusation injuste de M. Parisot. — Défense touchante de Madame de Krudener. — Etablissement a Unterholts. — Lettre à Mademoiselle Cochclet. — Disette qui chasse les
ouvriers des fabriques. — Leur détresse L'amour des pauvres. Trait
de charité de Madsmie de Krudener. — La fête de Madame de Krudener. .*. Amour de» ennemis. — Le maire de Grcnzach-Hom. — Litoléraoce. — Les gendarmes badois au Hoernleio. — Un persécuteur acharné. — Victoire de la charité.
U milieu de ces foules qui accouraient avides de reniendre , Madame de Krudener avait bien souvent l'indicible joie de discerner des âmes élues et enseignées par l'Esprit du Seigneur. Un rapide coup-d'œil , ou quelques mois d'entretien lui révélaient ces trésors de grâce , d'espérance , d'amour , dons exquis, souvent ignorés de ceux mêmes qui les possèdent, que le chrétien aime à trouver chez ses frères , parce qu'ils lui font éprouver un avant-goût de la communion dont les Saints jouiront dans les cieux. Des liens élernels
1^ resserraient dans ces momcns fugitifs. Celui qui n'a jamais éprouvé les douceurs de celte rencontre de deux âmes si intimement unies en Dieu sans s'être jamais connues jusqu'alors , ignore tout ce que ce monde déshérité renferme encore de bonheurs purs et de célestes joies.
Cependant la foule des campagnes qui affluait a Âarau, donnait des inquiétudes sérieuses aux magistrats . Une multitude chaque jour plus nombreuse envahis* sait la ville : rien n'clait calculé pour cette éventualité. Le conseil se réunit le 1 8 avril , pour y aviser , et la proposition de fermer les assemblées fut mise .en délibération «
Le clergé répondît dignement a sa mission en prctiant avec chaleur la défense de la liberté. Curés et pasteurs recommandèrent également la tolérance et ob* tinrent qu'elle fût décrétée.
Void quelques mots d'un lettre écrite d'Aarau, par Madame de Krudener : *
cr En venant ici , je n^y connaissais pas une
]» àme; dès que j^ai été ici^ il s'est présenté du » monde , et tant , et tant , que le canton entier pour » ainsi dire est venu a moi.
ï) On ne peut méconnaître les grandes voies de mî- 1^ séricorde du Dieu qui veut avant les grands chàti- » mens, faire avertir son peuple et sauver ce qui peut
* iO Avril 1910.
» être sauvé. Il donne à tout ce monde un tel attrait » pour moi , un tel besoin de m^ouvrir leur cœur , de » me demander conseil, de me confier toutes leurs 9 peines , enfin , un tel amour , qu il n'est pas éton- » nant que les gouvernemens qui ne connaissent pas X» Timmense puissance que le Seigneur accorde aux » plus misérables créatures qui ne veulent que sa » gloire et le bonheur de leurs frères, n'y comprenï> nent rien; plus la terre s'enfuit sous nos pas, plus » je méprise, plus je hais ce que les hommes ambi-
» tionnent, plus jai de pouvoir sur leur cœur
» Priez pour moi , afin que je sois fidèle à tant de » grâces, le Seigneur a exaucé l'ardent désir que p j'avais conçu dès ma conversion de lui amener des
» âmes.
» Il fallait auparavant que je connusse bien des » douleurs, que je me les attirasse moi-même, en bu- » vaut avec le monde à la coupe des vertiges, pour » juger du néant de tout , pour apprendre d'autant j> plus a aimer et à plaindre les autres et pour sentir » en me prosternant avec la plus profonde reconnais- » sance^ combien était grande cette miséricorde si n immense qui cherche les pécheurs et leur donne les o trésors de son amour. »
Chaque jour Madame deKriidener avait de nouvelles occasions de répondre à la confiance dont elle était l'objet. Ainsi elle reçut la visite de plus de quarante jeunes catéchumènes qui vinrent spontanément lui
demander ses conseils et ses exhortations après avoir passé leurs examens. Qui pouvait mieux qu^elle, leur parler de leurs privilèges , leur montrer les pièges de la route y les regrets d^une première désobéissance et les joies d'une communion constante avec le Sauveur. Ces jeunes filles sortirent le cœur pénétré de sa teur dresse et de la sagesse de ses leçons.
Le lendemain était un dimanche * ; Madame de Krûdener avait espéré goûter quelque repos, en se retirant dans le beau village de Suhr, chez un de ses nombreux amis. Le meunier du village avait désiré fêter ses hôtes en leur ofFrant de partager son modeste dîner ; mais la nouvelle s'en était répandue et avait attiré une foule considérable qui remplissait la maison. 11 fallait parler : Madame de Krûdener crut pouvoir se soustraire à c«iie fatigue et à la grande chaleur en descendant au jardin ; mais inutilement. Des femmes, de jeunes filles la suivent et Fentourent : chacune voudrait un entrelien particulier sur son état spirituel , puis , dès qu'il est commencé , la foule accourt , se presse j il faut encore parler pour tous. Le bailli de Suhr , ému de ce spectacle , suppliait Madame de Krûdener de venir s'établir chez lui.
C'est peut-être à &ihr, qu'elle produisit une profonde impression sur un jeune homme venu de fort loin
* »1 Avril,
pour leoienclre el qui dè»-lors renonça au commercé, pour annoiiGcr Tévaugile ; il nous racontait que lor9« qu'elle parlait y elle atait quelque dbose de si enleré à la terre , qu^elIe lui serablait lumineuse. <c Son » éloquence rappelait les plus beaux temps de la pro-' j» phétie. Sa simplicité , Fonction , la puissance de j» sa parole , Témotion qu^elle causait à son auditoire , y me transportaient au temps de la prédication de » Néhémie. » ,
Le 22 y plus de cinquante jeunes filles qui n'avaient pu trouver place au culte du matin sollicitèrent une quatrième prédication qui leur fut accordée. C'était le dcn par excellence de Madame de Kriidener que renseignement de la jeunesse. Â toute heure y elle en faisait une bien touchante expérience. Tantôt c'était un enfant , nommé Jaggy y âgé de douze ans , qui , rentrant chez ses parens, répondait à l'offre qu'on lui faisait de lui donner à souper : « -^ Non, j'ai eu » le meilleur de tous les soupers , mon cœur et mon » esprit sont pleins y je n'ai jamais été si heureux ! a Et il allait se mettre à genoux pour rendre grâces à Dieu. Ou bien, une jeune fille, de onze ans, qui disait a sa tante : < — « Permets-moi d'aller à ces » prières. Ah ! si tu savais comme on s'y fait du ;• bien, on peut bien se passer de manger pour j» aller là ! »
De nouvelles assemblées de petits garçons et de jeunes filles devinrent nécessaires; pour satisfaire à ces
besoins nouveaux. Le conseil de ville se rassembla encore y et, celte fois y comme a Baie y les résultats de cette mission commençant à inquiéter le monde, il fut décidé qu^on prendrait quelques mesures de police, dont 1 effet devait élre d'entraver les réunions : en même temps, madame de Eriîdener recevait une invitatioa irès-pressanie d'aller passer quelque temps chez Madame de Diesbach, au château de Liebegg. Elle Taccepta.
Si les adieux furent douloureux a Aarau, en revanche , Tarrivée à Liebegg fut un jour de fête , pour le village de Suhr , dont lies habitants s'étaient portés à la rencontre de madame de Krùdeuer. Dès le lendemain, la foule était si considérable, à Theure du culte, que le château ne pouvait la contenir. Il fallut be transporter dans une vaste grange. L'aprcs-midi , elle était devenue trop petite ; Tauditoire avait envahi le grenier à foin, heureusement vide dans cette saison. Les heures s'écoulaient sans que cette foule, altérée de la parole de Dieu, s'en montrât rassasiée. Madame de Kriklener, MM. Jaeger et Kellncr, prirent la parole tour-à tour. La nuit mettant un terme à ces exercices pieux, les paysans regagnaient leurs villages, en chantant des cantiques , dont les modulations en se perdant au travers des collines et des bois vobins formaient un effet ravissant.
Les jours suivants , les mêmes scènes se renouvelèrent. Plusieure milliers de personnes assistaient au culte chaque jour. Les consciences étaient profondé-
ment remuées. Des objets, recelés ou volés, depuis long-temps furent rendus à leurs propriétaires. Ni le mauvais temps ^ ni la distance, ne purent ralentir le zèle des auditeurs.
Cependant , le mois de mai allait finir , M. et Madame de Berckheim qui étaient restés au Hoemlein avec Madame Empaytaz avaient aussi besoin d'aides, et rappelaient Madame de Krudener qui les rejoignit le 1 .'' juin. Madame Armand resta seule à Liebegg. Â peine ces amis goutaient-ils la joie de se trouver réunis, pour rendre grâces de tant de misères soulagées et savourer les douceurs de Tintimité , que leur Maître les rappela h, l'œuvre.
Dès le lendemain , Madame de Krudener entrouvrant sa fenêtre pour admirer la campagne, fut surprise du spectacle qui s'offrait à ses yeux. Une longue file de pèlerins couvrait la route. Us allaient demander à Notre-Dame des Ermites, d'intercéder pour le pardon de leurs péchés ou la remercier de quelques bienfaits. Dans ce but , ils avaient entrepris de longs et pénibles voyages : ils semblaient avoir transformé cette douce parole du Sauveur : Venez à moiy vous tous qui êtes travaillés et chargés et je vous soulagerai, et vous trouverez le repos de vos âmes, en cette autre : « Allez a la statue n d'Einsiedlen , vous tous qui êtes travaillés et charp gés, et elle vous soulagera et elle donnera du » repos à vos âmes. »
Etait-il possible b des disciples de Jésus de ne pas dire à cette foule afTamée de justice et de paix , ce qu'ils savaient des compassions ineffables , infinies et gratuites, que le Sauveur répand en tous lieux avec tant de largesses, sur tous ceux qui le cherchent? D'ailleurs la misère , Tàge , la fatigue de ces malheureux les recommandaient a la commisération des ha* bitans du Hoernlein , dont l'occupation constante pendant les mois de juin et de juillet, fut de tendre une main fraternelle aux pèlerins et de leur distribuer des secours.
La tendance générale des esprits qui recherchaient les consolations de l'évangile après tant de désastres, était toujours plus marquée et s'entretenait par les craintes sérieuses et très-vives qu'inspirait l'avenir. La saison avait été mauvaise depuis trois mois : les pluies ne cessaient point ; les blés pourrissaient dans les champs. La vigne ne faisait aucun progrès ; le pain se vendait dix sous la livre. Le grand duc de Bade ordonna des prières extraordinaires , deux fois par jour,
dans toutes les églises de ses états. La consternation
était générale. Le nombre des pauvres croissait d'une manière inquiétante et le Hoernlein ne pouvant contenir tous ceux qui y accouraient, M. Kellner eut l'idée de les réunir en plein air. Le gouvernement Badois s'en irrita ; les articles injurieux et les calomnies contre Madame de Krùdener recommencèrent. Un jour qu'elle était pressée, par un de ses amis, de se justifier^ elle répon-
dit : « J'ai à soutenir une polémique bien autrement » importante, c'est contre ma vieille nature,^ mon » découragement et ma paresse. J'ai appris de l'a- » potre Paul à marcher dans la bonne et dans la mau- » vaise fortune. »
M. et Madame de Berckheim et Madame Armand avaient quitté le Hoernlein pour aller se reposer à Wangenried. Outre les pauvres et les malheureux, Madame de Krûdener recevait constamment la visite des touristes allemands, français et anglais qui parcouraient la Suisse et elle ne manquait pas l'occasion de leur parler de la seule chose nécessaire. Le 29 août, William Allen fut conduit au Hoernlein par Spittler et a parlé de cette visite en ces termes dans un journal : « La Baronne habitait dans une pauvre » petite maison. Nous la trouvâmes faisant du thé » ou du café dans une petite chambre h. un lit. 11 » y avait là trois hommes et trois femmes sans nous » compter *. Un homme respectable et intéressant , » conseiller d'Etat , sa femme , un autre jeune homme » de manières très-agréables qui portait une croix » noire suspendue au cou , un troisième plus agc , qui » élait un de leurs disciples; ce dernier avait prêché le » matin en plein air à trois ou quatre cents personnes. » La Baronne était vêtue de blanc avec un bonnet
* Messieurs Laroche , Empaytaz , Jaeger. Mesdames Laroche» do Kruiiener, £aipayuz.
M plat. Cest une personne d'un certain &ge , pluiât )» grande et mince ; elle a beaucoup de vivacité dans » ses manières ; elle parla français avec grâce et abon- » dance , et resta debout tout le temps de notre » entretien. Elle nous dit que le lx>nheiir qu'elle » goûtait dans cette pauvre demeure était bien supé* » rieur a celui qu elle avait goûté dans les gran* 9 deurs ; que si nous voulions faire Tœuvre de Dieu, » nous en trouverions bien quelque occasion là où » nous étions ; que les temps présents n'étaient pas » ordinaires, mais que le Tout^Puissant avait une A grande œuvre sur la terre ; qu'il s était opéré dans » ce lieu un grand nombre de ctonversions, spécialement parmi les pauvres, quelques-unes aussi parmi I» les riches; que l'homme n'a autre chose à faire que » d'aller à Christ, en toute sincérité de cœur, pour » devenir quelque chose ou rien, suivant son bon » plaisir.
v Elle nous dit encore que l'œuvre de la religion » s'affermit dans le silence et la prière. Interrogée , 9 je crois , par Martin , si elle comptait retourner v à Paris , elle dit qu'elle ne savait rien , si ce n'est » qu'elle était dans la main du Seigneur, à sa dis-» » position. Elle dit aussi en passant que quelques peiv 9 sonnes lui avaient attribué la Sainte- Alliance, mais » que c'était une grande erreur , car c'était le Sei- » gneur seulement qui l'avait inspirée. Elle tient des » réunions de prière chaque jour, qui sont excessi-
» vement nombreuses. Elle parle avec beaucoup d'é- » nergie y et pour mon compte, j'aurais désiré avoir » une conversation plus longue avec elle, sHl ny » avait pas eu là tant de personnes. »
Quelques autres visiteurs laissèrent a madame de Kriidener de douces impressions *y mais plus souvent encore , et surtout le dimanche , il venait des moqueurs et des ennemis de Tévangile^ insulter par des cris et des blasphèmes ceux qui se réunissaient au Hoernlein. Quelquefois on pouvait en être informé d'avance , et, pour éviter un scandale , madame de Krûdener et ses amis , se transportaient dans quelque village des environs, où Tœuvre de Tévangélisation trouvait encore à s'accomplir. Le 1 5 septembre, elle adressa des exhortations pleines d'amour à une vingtaine de pauvres femmes, du village de Wielen, quelle trouva agenouillées, disant leur chapelet , sur les dalles du vieux doitre de Greschone. Elle s'adressa si vivement à leurs consciences, qu'elles en furent profondément touchées.
Un autre jour, madan^ de Krûdener vit dans la foule qui écoutait l'exhortation de M. Eellner, une femme d'un grand âge, qui, au lieu de prêter l'oreille, récitait son chapelet , a genoux ; madame de Krûdener s'approcha d'elle et lui demanda si elle avait compris le prédicateur.
* M. de Marchangy, avocat-général, ealr^autres.
— » Oh ! non , madame , ce monsieur parle alle- » mand et moi je parle français.
— » Eh hien! venez avec moi, dans ma diamy hre, et nous causerons ensemble. Vous paraissez » bien fatiguée.
» — Ah oui ! j'ai déjà fait trois liSbes aujourji d'hui , et il m'en faut faire encore quatre, pour ac- » complir la pénitence de ce jour^ et, à mon âge cesl » bien rude.
» — Quel âge avez-vous ?
» — J'ai quatre-vingt et douze ans, ma bonne dame ; » oui, quatre-vingt et douze. Je suis de l'an 1724 : » comptez ! Voici la cinquantième fois que je fais le » pèlerinage à Notre-Dame, je suis une pauvre pé- » cheresse : j'ai beaucoup de péchés à me reprocher, » et plus j'avance en âge , plus j'en découvre que n je n'avais pas vus. On m'a dit que pour mériter » mon pardon je devais faire pénitence et aller en » pèlerinage. Je crois que c'est la dernière fois que » je pourrai faire ce voyage ; j'espère que j'obtiendrai » mon pardon ! — Hélas ! mon Dieu , si je ne l'ob- » tiens pas , je suis une femme perdue ! !
» — Le Seigneur vous a envoyé ici , chère amie, » pour vous faire entendre des choses qui soulage- » ront votre cœur. Vous avez l'air agité : calmez-vous, » je vous en prie et écoulez avec attention ce que » j'ai à vous dire. Savez-vous lire?
» — Oui, Madame.
1» — Faites -moi le plaisir de lire ces paroles. D Elle lut dans le nouveau testament qui lui était » présenté t
jt Voici r Agneau de Vieu^ qui ôte les péchés du » monde. — Et quand Jésus eut pris le vinaigre il 9 dit : -- llout est accompli : et ayant baissé la tête il » rendit V esprit.
Alors Madame de Krûdener «^appuyant sur ces déclarations lui montra que Thomme ne peut en aucune manière se sauver lui-même , mais que Jésus donne gi^tuitement son salut. Cliaque parole pénétrait dans le cœur de la pauvre vieille : elle semblait hors d'ellemême à la piensée de ce don gratuit. Tont-à-coup elle se lève et va précipitamment jeter dans la cheminée le chapelet qu^elle tenait à la main.
« — C'est fait ! c'est fait ! s^écrie-t-elle, mes pén chés sont pardonnes ! Jésus m'a sauvée ! Je vais me » remettre en route , mais ce n'est plus pour aller à * Notre-Dame-des-Ermites. Je retourne chez nous , » pour dire à tous mes voisins , que c'est Jésus , et » Jésus seul , qui a sauvé la vieille pécheresse ! »
Madame de Kriidener s'agenouilla avec elle, pour rendre grâces à Dieu , et lui remit un nouveau testament, que la pauvre vieille baisa , avec l'expression de la plus vive reconnaissance et elle partit pleine de joie d^ayoir atteint le but de ses pèlerinages. Nous ne savons si elle parvint en Belgique , sa patrie , mais ses yeux avaient entrevu la patrie céleste, et elle sa-
vait que Jésus y a préparé la place de quiconque l'invoque et se confie en Lui.
La misère croissait de jour en jour et Madame de Krûdener pour faire face aux plus pressans besoins avait eu recours à tous les expédiens d'une ingénieuse charité. Ses parures et ses toilettes avaient été vendues; ses diamants seuls lui avaient rapporté une somme de trente mille francs qui fut dépensée à nourrir les malheureux et tout ce qu elle pouvait tirer de Russie était aussi consacré à cet usage. Cela n^empêchait pas qu'on ne Taccusat d'encourager la fainéantise, et de nos jours, celte accusation a été répétée avait acharnement, par M. Parisoî, dans la Biographie Universelle. « L'abondance des aumônes )) qui passaient par ses mains, encore plus que l'onc- » tion de son langage et l'élévation de ses pensées , » rendues par elle et par ses amis , attirait les vi- » siteurs par centaines et quelquefois par milliers. » L'hiver venu , on en compta jusqu'à 4,000 par » jour, qui presque tous étaient des pauvre», des » mendians , des fainéants , et des aventuriers. Elle » ne pouvait , va-t-on dire , faire le triage du bon » grain et de l'ivraie; mais, si elle ne le pouvait, » |)ourqnoi ne pas remettre les fonds, qu'elle attirait » en si grande quantité, aux administrateurs des » établissements de charité? Pourquoi ne pas com- » prendre, que par ses dons irréfléchis et prodigués » sans intelligence, elle encourageait la paresse, l'im-
» prévoyance , Finierapérance et Faudace à mendier ? » Pourquoi former a plaisir des rassemblements in-- » quiétans? Pourquoi surtout par des tirades impru- » dentés , et qui ne faisaient que trop écho, exagérer » la misère du pauvre, rindifférence et Tinsensibilité » du riche, comme si la guerre du riche et du » pauvre n^était pas assez imminente? »
Un jour qu'on la reprenait vivement de sa trop grande largesse et de son manque de discernement et qu'on l'accusait de s'attirer ainsi le mauvais vouloir des autorités, elle répondit :
» — Je ne cherche personne. Je voudrais vivre dans la » retraite là plus absolue. On vient à moi. Puis-Je re- » pousser le pauvre qui a faim, l'orphelin sans ressource, » l'âme angoissée et travaillée par le péché? Je me de- » mande : Qu'aurait fait le Sauveur dans les circonstances » où je me trouve ? La réponse est claire , et avec le j> peu de forces qui me restent, j'agis. Que Ton veuille » me pardonner la seule ambition qui me reste, celle » d'imiter mon Sauveur. » Et ses larmes coulaient en prononçant cette touchante confession. Sa lettre à M. de Berckheim que nous citerons plus tard a d'ailleurs fait une éclatante justice de ces reproches. Cependant M. et Madame de Berckheim désiraient se réunir à Madame de Krudener et la petite maison du Hoernlein ne pouvait recevoir tant de monde. L'offre de M. Lachenal de transporter une portion de la petite colonie dans sa campagne de Unterholtz permettait à Madame de
Eràdener de continuer sans fatigue , son oeuvre au Hoernlein. Elle avait négligé depuis long-temps sa correspondance avec ses amis^ et s^en excusait dans une lettre a Mademoiselle Cochelet :
» Chère enfant, je suis loin de vous avoir oubliée; j> Je pense à vous avec Tinlérét dont vous-même ne 2/ doutez pas un instant ; je vous aime , c^est tout dire. » Mais si vous connaissiez ma vie , les centaines de » misérables et d'êtres souffrants qui me réclament ; 9 la misère , le malheur , le désespoir qui y sous mille » formes, suites hideuses du péché, couvrent mainte- » nant une terre de ruines et de désolation , et ne I» sont que le commencement de ces justes et terri-' » blés châtiments par lesquels Tamour. infini veut » encore sauver ce qui peut être sauvé ; alors vous ne 9 vous étonneriez pas de mon silence.
ji Vous me verriez ainsi que ma fille, occupée a en- » tendre les secrètes douleurs de Tàme , à consoler , a » ramener le désespoir au pied de la croix, a porter » des vêtements , ou des secours , ou des aliments, a » ces malheureux qui assiègent ma porte, le travail » manquant partout. Il faut calmer leur faim ainsi m que leurs douleurs ; on ne peut le faire qu'en leur » disant d'aller par la prière , le repentir et l'espé- » rance , se laver dans le sang de la rédemption et
» aux pieds du Sauveur mon amie !
» Quand j'ai un moment à moi , ne pensez-vous » pas, que j'ai besoin moi-même de me proster-
» ner devant le Dlen de mon àipe , de le prier de » me guider , de me fortifier, de me donner du cod- > rage^ de la palience , de la fidélité , et les accents » de cet amour que demande Tëvangile! Chacun )» presque se décourage. Les gens qui ne connaissent » pas^ comme moi, les devoirs de cette charité, » que je n'ai encore apprise que si imparfaitement , » ro^en veulent ; les envieux de la croix me déchi- » rent ; les aveugles qui ne voient rien , au-delà de » leurs passions, me supposent des vues politiques» » Ceux qui n'aiment pas la vérité craignent mon ini» fluence : ceux qui connaissent Fempire du ridicule, )) et qui , dans le monde « n'ont que le néant des » conceptions du monde , veulent m'atteindra par le n ridicule.
» Dites , mon enfant , pour passer au travers de » tout cela, pour naviguer sur celle mer orageuse , » que deviendraient ma faiblesse , mon incapacité et » ma fragilité humaine? Que deviendraient-elles au 3» milieu des plus rudes combats et des déchiremens n de Tàme que me font éprouver les peines des au- » très et les injustices de ceux qui devraient le mieux » me connaître?
» Qxxe deviendrais-je sans la prière , si je ne cher- » chais des secours et des forces dans Celui qui mou- )) rut sur une croix d'ignominie pour expier nos for* » faits, qui nous aime si profondément et qui ap- » pelle ceux qui veulent l'aimer à suivre ses traces ,
» k souffrir, a aimer , à luiler par la prière ci les n larmes et à bénir ceiii: qui les persécutent.
» Je cherche donc quelques momens pour la prière, » chère enfant , j^en ai tant besoin , et je vois autour » de moi des lettres de toute l'Europe ; que faire , » comment répondre?
» Ne me jugez donc pas , croyez que je vous aime , » je ne m'etcuse pas , je pourrais être plus exacte ,
» mais vous aimez a me pardonner Je laîss^
» ma lettre comme elle est ; il ma fallu la reprendre » à plusieurs reprises; pourrez-vous la lire? Etes- vous ^ » de retour de Munich? Ne croyez pas que notre » ange d'empereur Alexandre ait été fôché de vous » voir chez moi, à Paris ^ ce sont des contes. Je ne » sais rien de lui , et je ne suis pas étonnée qu'on » cherche a me nuire, mais comme je ne veux qu ai- » mer, par devant tous, Christ mon Dieu, le reste » n'est que sujet de réflexion: le Seigneur fait tou- » jours triompher la vérité. »
A peine les processions des pèlerins avaient-elles cessé que l'on vit ox>mmencer celles des malheureux ouvriers, renvoyés des fabriques françaises. De pauvres enfants, pales, exténués, des femmes épuisées, «t manquant des vétemens les plus nécessaires ; des familles entières renvoyées des fabriques par des maîtres réduits eux-mêmes à la phis dure extrémité , passaient sous les fenêtres de Madame de Krûdener, conduites .par les gendarmes , de station ^9 station.
Il ne leur était pas permis de mendier, car une main inflexible les poussait, en disant : a Marche ! marche !» Si seulement, il leur eût été donné d'entrevoir un terme à leurs misères ! Mais , non , arrivés dans leurs communes où la famine exerçait déjà les plus grands ravages, repoussés, mal vus par les autorités dont ils venaient compliquer Fadminislralion et absorber les ressources , ils étaient regardés avec un œil de haine par leurs concitoyens effrayés de cet accroissement de population qui faisait bientôt hausser le prix des denrées et mettait en péril le salut de tous sans pouvoir les sauver eux-mêmes. Mais au moins au Hoernlein et à Unterhoitz, des cœurs compàtissans sympathisaient à leurs détresses. . . La ils entendaient le langage de Tamour , de la commisération et comment en aurait-il été autrement? n'étaient-ils pas ces pauvres que Jésus aimait, ces petits qu'il accueillait, ces affamés qu'il nourrissait, pendant son passage sur la terre ? N'était-ce pas Lui qui les poussait à la porte de ses enfants , pour qu'ils en eussent pitié? Madame de Krûdener pouvait-elle la fermer, sans repousser Celui qui les envoyait? Chacun de ces exilés n'était-il pas la vivante image de Celui que les siens mêmes n'avaient pas reçu? Chaque victime de la sévérité, ou de l'arbitraire d'une administration, qui ne pouvait se conformer au code sacré , ne lui rappelait-elle pas ce Jésus qui n'éprouva que des insultes, et des mépris de la part des princi-
paux de sa nation? Elle aurait frémi de lear refuser Fassistance qui lui était demandée.
La flamme divine qui brûlait dans son cœur s'entretenant dans ses sublimes élans par la contemplation de Tamour sans bornes de Jésus, elle ne croyait jamais pouvoir en approcher. En faisant trop aux yeux des hommes, trop au prix de ce qu'ils ont droit d'attendre , à peine croit-elle faire assez : plutôt que de ne pas atteindre le but elle est prête à le franchir, et si elle mesure le devoir c'est dans la crainte de rester en deçà, jamais de le dépasser.
Un jour, Madame de Knidener vit entrer au Hoernlein dans la chambre des pauvres une femme souffrant de la faim, à peine vêtue et pour comble de misère , atteinte d'un cancer qui avait rongé la partie inférieure de son visage , que dérobait à peine aux regards un linge dégoûtant. Les pauvres eux-mêmes ordinairement pleins de commisération pour leurs semblables s'éloignaient d'elle avec horreur. Madame de Krûdener l'aborde avec bienveillance et après lui avoir témoigné sa vive compassion l'embrasse au visage.
— « Que failes*vous, ma mère , lui dit Madame de Berckheim , « ne savez-vous pas que ce mal est C014- » tagieux, qu'il peut se communiquer ?
• — « Chère Juliette , ne me gronde pas. Pense que » depuis tant d'années , cette pauvre femme n'a reçu » que des marques de repoussement de ses sembla-
V blés. Ne fallait-il pas qu^elle sat que les chrétiens » aiment leur prochain? »
Elle ne se montrait pas moins tendre et compatissante aux misères de ses frères. Des distributions de soupe et de vétemens avaient lieu constamment chez M. Lachenal à Unterholiz, et y attiraient une foule considérable : le gouvernement balois ne pouvait s'y opposer, mais il mit un gendarme à la porte de Madame de Krijdener pour rempécher de parler de TEvangile aux pauvres qui entouraient la maison. Ces gendarmes , il faut le dire , se montraient en général compàtissans et bons pour leur prisonnière, puis Madame deKrùdener, privée de sa liberté extérieure, trouva bientôt une nouvelle occasion de continuer son œuvre, en organisant avec plus de r^ularité le travail des pauvres qu'elle avait retirés dans la maison. C'était un véritable hospice où chacun recevait avec empressement de sa main les moyens de se rendre utile. « II y avait » seize jours que je ne l'avais vue , écrit Madame Ar- » mand, je trouvai sa chambre tapissée de toutes sortes » de choses qu'elle reçoit pour les pauvres et pour en » faire travailler d'autres. Elle n'a plus le temps » d'écrire et presque pas celui de lire ce qu'on lui » écrit. Il vient de partout des personnes intéressantes » pour la voir , Tentendre et l'admirer. »
Le 21 novembre 1816 , Madame de Krudener ayant atteint sa cinquante-troisième année, ses amis se réunirent pour fêter ce jour et lui donnèrent des ca-
Aeaux qui . la comblèrent de joie. Des provisions de lentilles et de haricots , des véteniens de pauvres et des étoffes, la mirent en mesure de sufHre, pour plusieurs jours, aux besoins et au travail de ses nombreux protégés. M. Lachenal lui avait permis de disposer toute sa maison pour y loger des malades. Lorsqu'elle fut pleine, il fallut se resserrer encore. M. Kellner fit le premier l'abandon de son lit à une pauvre femme atteinte d'un cancer. Chacun imita cet exemple a son tour , en s^imposant quelque privation. La joie de ces sacrifices était si vraie, qu^on n'atteiKlait qu'une occasion d'eu offrir de plus excellens.
Madame de Kriidener ne cessait de prier pour ses ennemis et de demander pour eux tous les biens qu'elle pouvait leur souhaiter. Mais elle aurait voulu pouvoir faire mieux encore pour la gloire de son maître. Le commandement si admirable de Saint-Paul qui est à la base de nos obligations , exige de nous plus que de l'amour , des prières et des bénédictions. Aitmz vos ennemis; bénissez ceux qui vous maudissent; priez pour etux qui vous maliraite^it et qui vous per^^ sécutent , c'était la vie de Madame de Krùdener, mais cette parole : faiits du bien à ceux qui vous haïssent. elle brûlait de l'accomplir et demandait à Dieu de lui en accorder la grâce. Or, un jour, le maire de Grenzach-Horn qui avait montré beaucoup d'acharnement a persécuter Madame de Kriidener au Hoernlein,
se trouva mail en revenant de Baie , a peu de distancé de la maison de M. Lachenal. On ly porta sans connaissance. Les soins les plus aflectueux lui furent prodigués. Quand il revint à lui, il se trouva Fobjet de compassions si tendres , il vit dans tous les yeux tant dUntérét et d'amour, on mit tant* de délicatesse à ne lui rappeler en aucune manière , sa conduite passée qu'il en éprouva l'embarras et la confusion que Saint-Paul a en vue quand il dit : « Si ton en* 3 nemi a faim, donne-lui à manger; s'il a soif^ » donne-lui à boire; car en faisant ainsi y tu amaS" » seras des charbons de feu sur m tête. » Il retourna chez lui profondément touché.
Cependant, la persécution qui s'attachait a Ma* dame de Krûdener , sur le territoire balois , ne manqua pas d'exciter une détestable émulation chez les autorités badoises.
Le bailli de Loerrach , sachant qu'on avait envoyé des gendarmes a Unterholtz , de son chef, ou à l'ins* tigation de la police baloise , crut devoir en envoyer aussi au Hoernlein pour empêcher M. et Madame de Berckheim et Madame Armand d'y exercer leur charité. Ces gendarmes étaient à la charge des habitans de la maison et se montraient très-Klurs envers les pauvres. On les renouvelait chaque jour. Quand elle venait au Hoernlein, Madame de Krûdener avait toujours pour eux quelque bonne parole et souvent elle eut la joie de les ramener à des sentiments
plus doux et même de les faire entrer complètement dans ses intentions bienveillantes. Les autorités badoises n^y comprenaient rien, grondaient leurs employés et chercbaient un homme capable de résister à toutes les séductions de la charité : elles trouvèrent enfin celui qu'elles cherchaient : c'était un caporal de gendarmerie au caractère dur et impitoyable qui se faisait craindre dans tout le pays. Sa venue annoncée pour le lendemain , répandit Talarme parmi les pauvres logés au Hoernlein. Madame de Krûdener les trouva dans la désolation et s'étant informée du sujet de leurs craintes , elle les rassura, puis elle alla se mettre à genoux pour demander à Dieu de Tassister , lorqu'on vint l'avertir que le redoutable caporal était arrivé. Elle descend aussitôt et le trouve occupé à chasser ies pauvres h coups de plat de sabre, en proférant d'effroyables jurements. Elle s'approche et lui frappant sur l'épaule :
» — Que faites-vous, mon ami, vous ne savez pas » que c'est ici que les gendarmes se convertissent? '
Le caporal se retourne et demeure ébahi en voyant le regard plein de douceur et de bienveillance de Madame de Krûdener , qui reprit aussitôt :
« Je le vois, vous avez bien des péchés à vousrepro- » cher, de graves péchés, de terribles méfaits. N'a- )» joutez pas II tous ces reproches de votre conscience, » celui de séparer ces pauvres affamés de leur mère. » Laissez, laissez, je vous en conjure, les anges de
i> ténèbres mettre leur gloire dans le mal. Pour 9 vous y vous avez une àme à sauver et elle peut- » être sauvée. Oh! écx)utez, je vous en supplie^ je » vous en conjure y cher ami y écoutez la voix d'une » femme qui, elle aussi y à commis bien des péchés ; » elle vient vous dire, ce qui peut-être ne vous » a jamais été dit : C'est que Jésus est Faini des » pécheurs et des gens de mauvaise vie. Il est venu » chercher et sauver ce qui était perdu. C'est pour » vous aussi que son sang à coulé sur le calvaire. Il » vous appelle, il vous tend ses bras^ il vous ouvre son » cœur y il veut vous pardonner vos péchés , tous vos » péchés, sans en excepter un seul. Laissez- vous ai- » mer par ce Dieu qui est venu vous chercher, parce » que vous ne pourriez pas retourner à lui ! i»
Le caporal ne répond rien. De grosses larmes roulaient dans ses yeux et il se détourna pour les essuyer. — « Venez , cher ami , reprend Madame de » Krûdener , nous allons lire la parole de Dieu et » prier avec nos pauvres. Venez, vous prierez aussi » et votre àme sera bénie. »
Il la suit , il écoute , et se met a genoux pendant la prière. De profonds soupirs sorlent de sa poitrine . et le service achevé, il retourne à son poste , mais ce n'est plus pour maltraiter les pauvres. 11 assiste aux distributions et veille avec patience et douceur à l'observation et au maintien de l'ordre le plus parfait. 11 avait été touché par la grâce de Dieu*