‹ Vie de Madame de Krudener; (volume 2)Chapitre 6 sur 31 · SOU · texte numérisé non relu

SOU

» — Non, monsieur, » reprit tranquillement M. » Empaytaz. « Le souhait du pasteur a été accompli, » par la somme qui lui a été donnée , peu après ; » et il n'est pas a désirer que le mendiant soit allé » où le riche l'envoyait. »

M, Ëhinger resta bouche béante , et ne reprit la parole que pour renouveler Tinjonction d'un prompt départ.

Un conseiller d'Etat, M. La Roche, engagea madame de Krûdener à demander que cet ordre lui fut

donné par écrir y et, après quelques pourparlers , elle Tobtint. Mais y la naexue difficulté , qui s'était déjà présentée si souvent, s'opposait au d^rt ; Madame de Erùdener se trouvait sans argent.

« Je devais nulle écus de France , écrivait-elle , » cent vingt-cinq louis > pour le séjour fait à Tau- » berge, et je ne savais absolument où les prendre.^ » Sentant dans mon cœur que celle à qui je les de- » vais était inquiète , je m'adressai au Sauveur le » matin , et je lui dis : — Cher Sauveur, tu sais bien » que je ne puis rien faire à cela et que je ne sais » comment m'y prendre : tu m'apprends toujours » plus que tu me conduis comme un petit enfant , » qui ne doit s'embarrasser de rien et qui ne doit » penser qu'à s'abandonner à toi.

» Le même jour , quelqu'un de très-intérieur vint » me dire : — Je suis chargé de la part de quel- » qu'un qui ne veut pas vous être nommé, de vous » offrir cent vingt-cinq louis ou mille écus , car il » sait que vous en avez^ besoin , et il vous prie de » les prendre sans intérêt pour six mois. Je n'ac- » ceptai pas cette clause , mais je me vis tirée d'em- » barras par ce miracle de miséricorde. C'est ce qui » m'arrive toujours , et voilà pourquoi je n'qse agir » par nv>i-miéme. »

Cependant on suppliait Madame de Kriidener de ne point s'éloigner. Les regrets , les craintes de beaucoup d'àmes , encore mal affermies., la touchèrent profoin*

dément , et, après avoir prié , elle se crut obligée de continuer son œuvre à Bàle ou dans les environs. Souvent déjà eUe s'était demandé où elle pourrait s'établir sur la frontière badoise. Le village le plus voisin était Grenzach-horn, h une lieue de Bàle. « J'étais » en prières, écrivait-elle, et je demandais au Sei- » gneur : -^ Dis-moi , cher Sauveur, si c'est à Gren«- » zach'-Horn que je dois aller. Â l'instant même en* » tre Juliette , qui me dit : — Voilà le possesseur de » la petite maison.

» C'était Un pieux chrétien , vivant près de Gren* » sach-Hom , qui , sachant que nous devions quit-- » ter Bàle , n'avait eu aucun repos , pendant toute » une journée , entendant toujours une voix intérieure » qui disait : «^ Va offrir ta maison à ces gens ! Il » venait nous chercher. C'est un ange de Dieu et » nous sommes bien heureux. »

Nous avons vu jusqu'ici Madame de Krûdener cherchant à appliquer les doctrines de l'évangile dans ime sphère élevée. Appelée à Pétersbourg, elle semblait destinée à condamner encore au milieu des grandeurs d'ime cour , la vanité des préoccupations qu'elle avait rejetées si loin d'elle , mais elle n'avait en cela aucune volonté. C'était Dieu qu'elle voulait suivre : c'était à lui qu'elle demandait sa route , sachant que ses plans , et ses projets étaient subordonnés à une sagesse plus haute et meilleure que la sienne.

Dans la nouvelle carrière où elle entre nous ne rencontrerons plus de noms Ulustres , de grands génies ni d'altesses , mais nous vivrons avec elle au milieu des malades , des pauvres et des petits de ce monde. Si cette vie a dès-lors été plus humble , ce n'est pas à dire que l'étude en soit moins salutaire y car elle nous retrace d'une manière encore pins sensible y l'amour de Celui, qui n^eut pas un lieu où reposer sa tête. Dans ses rapports avec le^ pauvres, qui pendant plusieurs années, la rendirent Tobjet des sarcasmes et des insultes d^]n monde aussi' incapable de la comprendre que de l'imiter , Madame de Krûdener fut toujours exposée a des tentations subtiles : elle eut sans doute ses illusions et ses faiblesses, mais que d'abnégation ! Que de sacrifices joyeusement offerts ! Quelle infatigable ardeur dans les soins qu'elle apportait au soulagement des misères humaines !

La petite maison de Daniel Diedrich, nommée le Hoernlein , s'élève au bord du Rhin , dans une charmante situation. Comme la plupart des habitations de paysan , elle se composait de trois petites chambres et d'une petite cuisine. Une paillasse, une table et une chaise de bois formaient tout l'ameublement de chaque chambre. Madame Armand et M. Empaytaz adjugèrent à Madame de Krûdener un banc de bois qu'elle décora du nom de canapé. M. et Madame de Berckheim ne pouvant trouver place dans cette cabane étaient restés à Baie , pour^ veiller aux intérêts reli-

gieux de tant drames y qui avaient besoin de leurs directions.

« Le 24 janvier, le soir même de notre installation 30 chez Diedricb, écrit MadameArmand, ilyeut un inj» cendie a Baie qui nous parut comme Téruption d'un » volcan. Nous priâmes beaucoup, et comme si le Seij» gneur eut exauce nos supplications, le feu s'éteignit.» C^était chez la fille du pasteur Faesch que Fincendie a^ait été maîtrisé.

Voici quelques autres détails consignés dans le même journal : « Nos chers de Berckheim sont restés à la viye » avec Fanchette. Leur domestique vient chaque matin » nous apporter de quoi mettre le pot au feu. Madaine }» de Krûdeuer fait par-ci ^ par-là , laf ménagère. C'est » entre nous trois, à qui mieux mieux. Madame de 3» Krûdener trouve toujours que tout est trop bien, 9 trop bon. Elle dit qu'elle voudrait ne jamais être » mieux , que tout le monde n'a pas un morceau de p bouilli et des légumes. » Dès le lendemain de son arrivée, elle s'était mise à nettoyer son salon, avec un enjouement qui ne la quittait qu'au moment de vaquer à des devoirs sérieux, à la prière ou à de saintes méditations. Elle avait recouvert de vieux meubles , fait des rideaux , avec du linge de table et put enfin se vanter d^avoir atteint à l'idéal de simplicité qu'elle poursuivait depuis si long- temps. Jamais elle n'avait fait les honneurs de son salon, aux grands de la terre, avec, plus de grâce et de sérénité qu'elle n'en mit à

balayer la petite maison et à préparer le déjeuner pendant les premiers jours de son établissement au Hoernlein, mais bientôt sa retraite ayant été connue , elle dut sacrifier une portion de sa tacbe à des soins plus importans.

Les réunions continuaient à être fort suivies à Baie : le respectable Von Brunn, pasteur de Saint-Léonard y en avait pris la direction. Elles se tenaient chez M. Lachenal. La malveillance n^osant s'attaquer h un homme aussi considéré que 1 était M. Yon Brunn y se déchaîna contre Madame de Krudener. Les journaux commencèrent contre elle une guerre active, dont le signal fut donné à Strasbourg, par une correspondance de Baie, du 6 février.

« J'ai eu encore, écrivait madame de Krudener, » un échantillon de la haine qui nous poursuit , » quoique je ne sois pas digne de souffrir la moindre » chose pour Tamour du Christ. C'est Tarticle de » Strasbourg, fait par Salzmann, grand savant, » franc maçon , ayant traduit beaucoup d'ouvrages » mystiques , et de plus mon ami. Le voici :

» On écrit de Baie qu'il s'était formé, dans ces » derniers temps, une secte de convulsionnaires, » qui avait réussi a tourner la tête des femmes et des » jeunes filles, et qui aurait exercé l'influence la » plus fâcheuse sur les esprits faibles, si la police n'y » avait pas mis un terme en faisant cesser ces réun nions. Les gouveruemens ont raison de s'élever

» Êomre ce scandale, contraire à Tordre public, aussi » la prêcheuse de celle nouvelle secte a-l-elle dû quit- » ter Baie, et, si elle venait s'établir ici, on pour- » rail bien lui adresser la même invitation. »

La malveillance qui dictait cet avertissement ne pouvait nuire a Madame de Krûdener, mais elle atteignit les réunions que Monsieur Wéguelin avait continué de présider à Strasbourg : la persécution qui s attacha à lui le frappa très-sensiblement dans sa fortune.

Madame de Kriidener passait en ce moment par une épreuve aussi salutaire que douloureuse. Après avoir quitté Paris, Frédéric Fontaine s'était retiré dans le domaine de Rappenhoff : Déçu dans ses espérances de gagner Alexandre, il avait levé le masque , et s'était livré , sans retenue , à la grossie*^ relé de ses instincts. Loin de fonder une communauté chrétienne, il aurait été un sujet de scandale, si la police Wurlembergeoise , toujours mal disposée pour lui , ne l'eut arrêté à temps : mais il en avait fait assez, pour s'attirer de sérieuses difficultés avec le gouvernement , qui , après enquête , prononça son expulsion du pays et la séquestration du domaine de Rappenhoff.

On ne manqua pas d'instruire l'empereur de Russie des déporlements du protégé de madame de Krûdener; on alla même jusqu'à lui reprocher la faveur dont il l'avait couverte. Alexandre ne pouvait la confondre un instant avec un tel misérable; mais

madame de Krûdener enlacée dans les liens dont Fontaine avait su Tentourer, ne pouvait protester avec toute Ténergie de son indignation contre sa conduite. Peut-être même ne Taurait-elle pas fait si elle Tavait pu, afin de ne pas accabler un homme déjà sous le coup de la justice..

Alexandre poussait la circonspection à rextréme; il fut blessé de pouvoir être un instant cx)mpromis, même indirectement, par Finconduite d^un homme dont le nom s'associait, en quelque manière , a celui de madame de Krûdener. Les rapports envenimés qui lui furent faits , avec intention , sans refroidir son cœur , Tobligèrent a renfermer les témoignages .de sa confiance. Ce fut une nouvelle souffrance, ajoutée il tant d'autres soucis, que lui causait sa responsabilité de souverain et de chrétien.

Madame de Krûdener vit son domaine de Rappenhoff confisqué , pour garantir les dettes de Fontaine. Aux embarras matériels qu'elle en éprouva, se joignit le chagrin de sentir la faveur et TafTection de l'Empereur se voiler; mais, nous sommes heureux de le dire, sa grande douleur fut la chute de Fontaine , et la perte des sentiments d^estinie qu'elle n'avait cesse de lui conserver. Sa grandeur d'àme , dans cette

épreuve, frappait Madame Armand. « Tou-

» tes ces choses, écrit-elle, sont parvenues aux » oreilles de l'empereur ; de sorte que Madame de j» Krûdener éprouve les peines les plus sensibles ,

» en tout genre. Elle est honorée dans un lieu^ mais

» honnie dans l'autre : réputation , fortune, tout est

» en souffrance sans souffrance toutefois, car

» son amour et sa foi se fortifient loin de s'altérer.

» U fallait , j en suis sûre , qu elle passât par un feu

» aussi ardent, pour sa parfaite purification

» Ses yeux étaient obscurcis par une forte cataracte ;

» ce n'était que par une opération douloureuse

» qu'elle pouvait recouvrer la vue , et déjà elle cora-

y mence à voir ce que nous désirions qu'elle vit.

9 Priez donc pour c^tte angélique amie , car on ne

3» peut qu'admirer, tout en n'approuvant pas, quand

» on ne considère que le principe qui la dirigée. » Une lettre de Madame de Krûdener à M."* d'Ochando , justifie, par son élévation, les éloges de M. ■• Armand :

« * U est sûrement bien pénible d'être hu-

y milié surtout du côté sensible. Je l'ai, ce côté, plus

» qu'un autre et j'ai traversé des i^hoses dont vous

n n'avez aucune idée. Je me dis alors : Ce temps

» de grâce , qui ne voudrait y avoir passé, dans cette

» éternité ou rien ne comptera que ce que nous

3> aurons souffert pour suivre notre adorable maître.

» Tout est grâce , c'est Jésus lui-même qui nous aide

» dans ces combats et nous fait traverser ces morts. » Nous ne pouvons rien mériter. U nous a tput

y> acquis par son sang et ses mérites. Mais si nous

♦ 28 février 1S16.

» voulons de ces félicités du ciel, si nous voulons

» travailler ici , comme dans une autre vie , comme

31 fidèles soutiens du Christ, si même nous vou-

» Ions nous trouver heureux et soutenir la pré-

» sence des anges et des saints, ne devons nous pas

» être nettoyés de nos infirmités et remplis de la

» vie du Christ qui seule peut supporter les régions

» de la vie ? Or , Thumilité , les dépouillemens de

» nos volontés et de tout ce qui est esprit du monde

>» nécessite des positions douloureuses.

* Les gens du monde y passent aussi, comme

» suite naturelle de leurs fautes , mais ils n'ont pas

» les immenses consolations , les jouissances mêmes

» que nous donnent les croix , quand Dieu nous aide

y à les porter. Que de douleurs cachées plus cui-

» santés que tout ce qu'on imagine, dans la propre

31 situation de ceux qu'on croit heureux dans le

» monde!

3» 15 mars.

» Il y a quinze jours que cette lettre est com-

)• mencée , je ne puis la continuer, chère Sophie ;

» je n'ai quelquefois pas une minute, tant les gens

» se succèdent avec rapidité. Priez pour moi qui

» en ai si peu le temps. Juliette vous a écrit hier

» au long et vous a dit que nous n'attendons que

» le moment où nous aurons Tordre du Seigneur, pour

yt aller vers vous. Il nous enverra aussi les moyens

» car nous n'avons pas douze creutzers aujourd'hui.

» Cela ne nous empêche pas d'être irès-conlents. » J'emprunte pour les pauvres , et je n'ose plus » même prier pour le nécessaire. Je présente ma » situation au Seigneur et toujours tout vient à point.

» ]e le prie en attendant de me préparer à cette » entière pauvreté sans laquelle on ne suit pas » Christ , qui étant le Seigneur du Ciel et de la terre » vint pauvre sur la terre , mais au reste soyons » ce que Dieu veut que nous soyons , nous pouvons » être pauvres avec une couronne impériale *

Ce n'était pas une façon de parler chez Madame de Krûdener. Elle sentait, comme elle ne l'avait jamais sentie, la puissance des consolations et des joies chrétiennes. Les insondables richesses de l'amour de Christ étaient pour elle une réalité. Peu s'en fallait qu'elle ne considérât le Hoernlein comme un véritable palais, aussi Irouva-t-elle tout simple d'engager M. et Madame de Berckheim et leur fidèle Fanchette à venir en partager avec elle , les splendeurs. La même proposition fut faite a Madame Empaytaz la mère ; tous répondirent à Tappel au mois de février , et cette petite maison qui n'avait pu contenir au premier moment que trois personnes, non sans gêne, sembla par les soins de Madame de Kriidener devenir élastique pour recevoir tous ses hôtes. MM. Empaytaz et de Berckheim s'étaient retirés dans une sorte de grenier sous le toit, et chacun avait dû nécessairement se resserrer dans le moindre espace

possible. Mais jamais on ne vit pins de joie , de séi énité et de paix que dans cet heureux intérieur.

Madame Armand était la seule qui éprouvât quelquefois de la tristesse en se comparant a ceux dont elle admirait Tavancemeut. Mais son amie avait le talent de remonter son courage et finissait toujours par lui communiquer un peu de cette gaité qu'elle ressentait elle-même, à considérer les comforis de leur logement, et la régularité de leurs repas d^anachorètes , invariablement composés de bœuf bouilli et d'un plat de légumes servis dans de la vaisselle de terre brune.

Cependant , la journée avait un autre emploi que celui de jouir des douceurs de cette communauté fraternelle. Le soin des pauvres et des malades , et l'instruction religieuse a donner a d'innombrables visiteurs , occupaient tous les membres de cette petite colonie. Elle s'était encore accrue d'un bonnête artisan , ugé de soixante ans , dont la connaissance s'était faite au Ban de la Roche : il se nommait Jaeger et avait dévoué sa vie à la moralisation et a l'enseignement des classes pauvres des environs de Sarreguemines. La persécution l'ayant forcé de s'éloigner, il vint rejoindre Madanie de Krûdener et s'associer a son œuvre. De son côté M. Empaytaz s'occupait dans ses rares loisirs, de traductions et d'écrits pour la société des traités religieux.

Les pèlerins qui se rendaient en foule à Einsiedlen

pendant le mais de mars , et qui passaient devant la petite maison du Hoernlein, accablés de faligue et sou« vent dans le plus complet dénuement, fournissaient à Madame de Krûdener une nouvelle occasion d'exercer son infatigable charilé.

« Je n'ai que très-peu de momens a moi y écrivaitelle, « a peine puis-je prier, ce dont j'ai cependant » grand besoin. L'affluence du monde est si grande, 9 que des villages entiers passent par ici. Je leur n prêche TEvangile , je les invile à aller au Christ j» qui a verse son saug pour nous ; je les invite à la » repenlance et à Tespérauce dans ses mériies. Je leur » donne , ainsi que ceux qui sont avec moi , des }è livres qui leur rappellent leur salut. Beaucoup » d'enfans viennent me chercher ; que de larmes ! n que de douleurs ! que de misères ! on n'a pas d'idée » de la pauvreté du pays de Bade ! Dieu nous fait il la grâce de nous donner de quoi faire l'aumône à » chacun. On ne peut pas donner beaucoup , mais » quelque chose du moins , une soupe aux malades

» et aux voyageurs fatigués Plus je vis, plus je

» vois combien on est heureux d'être dégagé de tout » ce qui est terrestre. Le courage héroïque que le » Dieu vivant, Jésus-Christ seul donna à ses disciples » fait tout franchir et tout braver. Que de fois j'ai » dit à Paris : Je ne conçois que la charité ; les » partis n'existent plus pour moi ; je prêche l'Evan- » gtle ; je ne sais ce que sont les haines , ni les in-

» téréts du monde. J^ai quitté, Dieu merci , cette » arène là, et c^est ainsi que j'ai eu le bonheur de » voir des conversions qui ont étonné bien du monde. » La misère au milieu de laquelle elle vivait , lui avait rendu toute apparence de luxe insupportable. La reine Horten&e avait été très -touchée de la chaude amitié que lui avait noontrée Madame de Erùdener, en la recommandant à TEmpereur Alexandre dans un moment difficile. Ne sachant comment lui faire recevoir un souvenir, elle lui avait destiné un voile qu'elle avait porté et l'avait priée de l'accepter pour l'amour d'elle. « Priez-la de me par- M donner, répondit-relle à Mademoiselle Cochelet si a je ne l'accepte pas. J'ai dû renoncer à toutes les va- » ni tés et je ne porte plus de dentelles. Si je l'avais . » je le vendrais pour les pauvres dont la triste misère n me fait peine chaque jour. Ma fille et moi , depuis n bien des années, n'avons plus porté que les plus n simples véiemens : nous avons de très-beaux dia- 9 mans , des perles qui n'ont point été vendues en- » core ; d'autres d*|iQ très-grand prix l'ont été : je souf- » fre aussi de penser que j'ai une quantité de très- » belles pelisses qui se gâtent et rapporteraient aux

» pauvres, mais elles ne peuvent se vendre Tout

» luxe doit disparaître pour ceux qui prêchent la

» pauvreté. »

Cependant, au commencement d'avril, la fatigue

de cette mission incessante se faisait sentir, lorsque

Madame de Kriidener reçut de deux daines Anglaises Finvitation de se rendre avec elles k Âarau : leur but était de procurer sa connaissance à Pestalozzi, qui les avait accompagnées à Baie.

Pestalozzi étail alors âgé de soixante et douze ans. Il avait, par philanthropie, consacré et dépensé sa vie à renseignement de la jeunesse et surtout des classes pauvres. On lui doit d'avoir inauguré , parmi nous , la véritable science pédagogique , fondée sur cette étude intelligente et continuelle des inclinations , des facultés de l'âme , et de leur développement progressif, qu'ont illustrée MM. de Fellemherg , Wehrli , Lippe, le père Girard et Madame Necker de Saussure.

Attaqué et méconnu par plusieurs de ceux auxquels il avait ouvert cette voie , en bute à la malveillance de quelques magistrats , Pestalozzi avait eu le cœur froissé en voyant que ni les sacrifices de tous genres qu'il avait faits aux orphelins dont il s'était chargé , ni son dévouement sans bornes à leurs intérêts, n'avaient pu lui faire trouver grâce devant quelques hommes estimés depuis long-temps pour leur piété.

Madame de Kriidener se réjouissait de le voir : » J'ai eu le bonheur, qui m'était connu d'avance, » par les grandes voies du Seigneur , de voir Pesta- » lozzi , qui était un ange de bienfaisance , mais non » encore un chrétien tout-à-fait convaincu : il n'avait » pas encore donné son cœur entier à Jésus-Christ. »

Jamais Pestalozzi n'avait connu cette sereine et

douce oommunton d^esprit, qui le frappa dès le premier jour de ce voyage. G)aformément à Tordre de S. Paul , de faire tout à la gloire de Dieu , madame de Kriidener ne se mettait point en route sans faire un acte d'adoration. Dès que Ton était en voiture, on chantait un cantique morave^ dont le sens est : « Nous » voyageons en ton nom , Seigneur Jésus , que ta » grâce nous accompagne , si Forage nous menace y » un regard sur toi nous rassure. »

Après ce cbant , on faisait une prière , puis on lisait quelque portion de TEcriture sainte , qiii fournissait le sujet d'un entrelien édifiant , dont Pestai ozzi ne se lassait pas. Son cœur se dilatait ; il arrosait de larmes les mains de Madame de Krùdener , en Tenteadant prier pour lui , avec toute Tonction de sa charité : ce Je vois le plus beau Jour de ma vie , » s'écriait-il. »

Le lendemain , il eut peine à s'arracher d'Aarau, et il fondit en larmes en quittant ses nouveaux amis.

L'arrivée de Madame de Krùdener à Aarau fut un événement. On lui demanda d'avoir chez elle des réunions religieuses , elle s'y prêta avec joie. M. Kellner présidait celle du matin spécialement destinée aux jeunes gens. AU heures, M. Jaeger réunissait les paysans qui venaient en foule des campagnes vobines; M. Empaytaz prêchait le soir en français.

Le pasteur Hunziker était devenu, dès le premier jotu*^ un des amis de madame Kriidener ^ et ne cessait

de Fencourager à réaliser , pour ses paroissiens , ce que son propre zèle et sa sollicitude leur souhaitaient^ depuis si long-temps : le digne curé d'Âarau, M. Yogt, lui envoyait les siens. Catholiques et protestans , rentrés dans leurs familles , donnaient k leurs parents le plus grand désir d^entendre , a leur tour, la prédication. De tous les villages voisins on accourait pour y assister.

Parmi les auditeurs, Madame de Krûdener remarqua un jour un jepne homme aux traits fortement accentués rappelant le type israélite d^ine manière frappante. C'était Joseph Wolff nouvellement converti au christianisme.

Fils d^un Rahbin , destiné a le devenir lui-même^ il connaissait également bien l'hébreu, le chaldéen et le syriaque et avait fait une étude approfondie de l'ancien testament. Il arrivait de Vienne où il avait intimement connu le célèbre prédicateur Werner dont il récitait des sermons entiers. 11 trouva dans les réunions auxquelles il assista, raffranchissement qui lui manquait encore et repartit pour Paris, bien affermi dans la doctrine du salut. 11 avait ime confiance pleine d'abandon dans la protection de Dieu. Madame Armand lui ayant demandé s'il trouver rait à Paris des amis et des protecteurs :

«f Eh! à quoi bon des connaissances. Dieu n'est-il » pas avec moi ? Quand j'allai en Westphalie, je parlai » à un seul homme ^ cet homme écrivit à mon

» sujet, au comte de Stolberg ; et Slolberg répondit )» que je devais venir chez lui. J'y passai trois mois^ » et Slolberg devint mon bon et cher ami. »

Il n'imaginait pas que cela put avoir lieu autrement , et vivait d'un secours de deux louis par mois^ que lui faisait un prince Allemand.

Quelque temps après son départ , madame de Krûdener lui écrivit la lettre suivante :

ft Vous avez trouvé le chemin qui mène a la vie, le » Dieu d'Abraham, qui est mon Dieu, Christ, le » Seigneur des seigneurs , et le mien. Marchez fîdè- )» lement dans ce sentier de la vie et de la vérité; » apprenez au pied de la croix , à aimer celui que » les cieux ne peuvent contenir , qui quitta les serait phins pour sauver une race déchue , infidèle, » avilie et qui mourut de la grande mort de l'amour, n pour nous réconcilier avec le Père , en nous enno- » blissani pour le ciel. Prosternez-vous souvent en » adoration^ pour contempler le grand et magnifique » mystère de l'amour ; priez , pour qu'il pénètre au » plus profond de votre cœur , afin que vous vous re- » jetiez en arrière de tout ce que les hommes aiment, » désirent et convoitent ; car l'homme animal ne con- » naît que ces joies terrestres, dont il use jusqu'à la » satiété et qui l'abreuvent de troubles continuels. * « Il n'y a que l'amour pour Dieu et pour Jésus- » Christ source de tout ce qui est grand , qui » rende le chrétien grand et heureux. Au milieu

)» de privations apparentes , il passe comme une » grande énigme devant les païens , qui se dé- » corent, il est vrai, du beau nom de chrétiens^ » mais qui n'ont que des idoles.

9 Le sentier qu il suit est étroit , escarpé , et sou-

» vent raboteux, comme celui du voyageur dans les

» Âlpes, mais un zéphyr céleste vient le rafraîchir;

» des fontaines de vie , d^une eau vive et pure ,

» coulent et murmurent autour de lui ; plus son ho-

» rizon s'embellit, moins il supporte et comprend

» Tagitation de ces acheteurs et de ces vendeurs , qui

» obéissent au péché , en suivant la voie large ; qui

j> échangent un mal contre un autre mal, une mi-

» sère parée contre une autre misère, qui achètent

» toute espèce de sensualité terrestre , qui se vendent

» à tout le monde, et qui aiment tout, excepté ce

» qui seul est aimable , et ne recherchent que ce

» qui a de l'apparence , dans cette vie profanée. Mais

» pour lui, pour le chrétien, la vie est si grande,

» si belle et si sainte , au milieu des souffrances et

j» des persécutions! Elle deviennent déjà son pre-

» mier paradis ici-bas , parce qu'il marche avec

» Christ de même qu'Adam, avant que la chute l'eût

j» dépossédé de sa dignité première.

» Ainsi en est-il de l'homme rétabli par Jésus- » Christ , dont les puissantes armes sont la force » même de celui qui seul est invincible. Tel est le j» chrétien qui , par amour , peut tout supporter , tout

» souflTrir y et qui , par là même , gagne toutes cho-

» ses. Le chrétien, éclairé du St-Esprit, doit pénétrer

jf tontes choses. Mais, par cela même quil lui est

9 donné de pénétrer dans l'intérieur des autres,

9 il est appelé aussi à les supporter, à leur montrer

» des égards, à leur témoigner sa compassion par

» un haut degré de charité. 11 doit implorer pour

)» eux la grâce du Seigneur, qui, à celte heure, se

9 Toit encore crucifier par eux, mais qui, loin de

» vouloir les détruire , veut encore les sauver.

» Devenez un pareil chrétien ! qu'aucun esprit

9 étroit de forme ou de secte ne vienne comprimer

9 et resserrer votre cœur? Que l'évangile soit votre

9 sainte règle, que le grand cœur de Christ, que

9 son Esprit , qui embrase toutes choses , se grave

9 lui-même en vous ! Apprenez à renoncer à tout.

9 Soyez plein d'humilité, tempérant, chaste, d'un

» cœur pur, d'un cœur d'enfant • L'enfant

9 soumet sa volonté à sa mère , soumettez la votre h

9 Christ, qui vous conduit. Apprenez à garder le si-

9 lence : rentrez souvent en vous-même, et apprenez

9 h. prier sans cesse , pour toutes choses. Comme ua

9 enfant qui demande tout ce qu'il désire , ne veuil-

9 lez non plus rien apprendre que de Dieu même ,

» et , dans tous vos actes , ne cherchez uniquement

9 que la gloire de Christ , votre roi.

9 La destination primitive de l'homme, ainsi que

9 son premier devoir , furent d'aimer Dieu j c'est de

» Famour que jaillit comme de sa source , le désir » de plaire à Dieu , conséquemment aussi y le plus y sublime des cultes , celui du pur amour. Chaque n action , chaque battement de cœur , chaque parole i» qu il prononce y proclame Texistence d'un nouvel » être en lui. L'homme , dans son état de diûte, ne » cherche a se procurer que des joies viles et méprij» sables , afin de se distraire, parce qu il eàt déshé- » rite. Mais , le chrétien , celui qui a trouvé Christ » et qui Taime , ne connaît de joies que les cèles- » tes ; il n'a besoin de rien, car il est heureux. C'est » ainsi qu'il apprend, auK pieds du Christ, a respi- 9 rcr Tamour et à l'inspirer aux autres. Voilà le » christianisme , véritable santé de Tàme , qui n'est » que HSatitude pour toutes les éternités !

» Si donc , d'autres personnes ne savent autour

y de vous , que répéter constamment que Yhomme

» est exalté ; priez alors pour ceux qui ne sauraient

» pour un seul jour se procurer la vraie félicité,

» qui pensent , qui s'imaginent , qu'on peut ainsi par

9 soi-même se procurer le souverain bien, l'amour

n de Dieu , l'harmonie de la vie , au milieu d'un

» monde où l'on ne voit autour de soi que les tristes

y> vestiges d'une désolation universelle ! — Sanctifiez

» vos talents et vos connaissances dans les langues *, ou

» pluiôt , laissez le Seigneur, les sanclifier en vous.

j» N'aspirez point a briller; que l'orgueil ne vous

» porte point à opérer quelque chose par vous-même.

» 11 vous faut devenir pur de cœur, et ne vouloir » vivre et mourir que pour glorifier voire Seigneur » Jésus-Christ ; en un mot, ne vouloir^ pour tout au » monde , être quelque chose. Celui qui n a que soi- » même pour ohjet ne possède encore rien ; et, lors » même que le monde enlier vous admirerait, le » monde n'est qu'un zéro : Ton ne peut appeler nom-^ » bres que ceux en qui Dieu vit I!!

» Que Dieu hénisse ces glorieux commencements » de votre traduction de la bihle ! Glorifiez aussi » Christ en rendant clairement les passages qui le » désignent , lui , Christ , et que Luther n'a pas » assez fidèlement rendus. Que Jésus-Christ , la vie A de toute la Bible , devienne aussi la vôtre ! Et » que de saintes expériences fassent de vous tm saint » supplément de la parole écrite !

» Marchez, en la compagnie des empereurs et » des rois , des savants et des ignorants , sous les » étendards du Christ , sous la croix, où les enfants » deviennent des héros. Bientôt , bientôt , paraîtra » le lion de la tribu de Juda , qui combat pour )» les siens ; de grands jugements annonceront bientôt » son glorieux avènement.

» Priez ! priez ! afin qu'un grand nombre d'àmes » invoquent encore le grand nom du Sauveur , en se )i prosternant au pied de la croix , où il se plaît tant » à pardonner , avant que le tonnerre du jugement » les foudroie sans retour ! Que mon Seignem: et mon

» Dieu vous bénisse ! — Priez pour moi , et marchez » en la présence de Dieu ! »

Dès-lors Joseph Wolff a poursuivi sa noble carrière avec un courage et une persévérance qui l'ont rendu célèbre. Les voyages les plus lointains et les plus dangereux n'ont point ralenti son zèle. Plus tard, il unit son sort a une femme bien digne de le comprendre et qui l'encourage k poursuivre sa noble lâche, lady Georgina Walpole. Celui qui écrit CCS lignes l'a vue , il y a quelques années, supportant avec son jeune fils, pour l'amour de Christ , de longues et douloureuses séparations, glorifiant par son renoncement Celui dont le missionnaire racontait au loin les éternelles compassions aux malheureux restes d^Israël.

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