Vie de Madame de Krudener
La conversion du pécLeur. — Les voies admirables de Dieu chez Alexandre et chez Mad:jine de Kriidener. — Erreur d'Alpbouse Rabbe. — Béfulation* ^ Lettre d'Aleiaudre. — Madame de Kriidener le suit à Heidelberg. — Conversation avec M« Empaytaz. — Alexandre et la Parole de Dieu, — La puissance de la prière. — La foi d'Alexandre — Affluence chez Madame de Kriidener. — Préventions du monde. — Prédication victorieuse. — Le comte
Capodisf rias. — Le baron de Stein F.-C. de Laharpe — Le Psaume XXXV.
Effet produit sur Alexandre. — Sa confiance eu Dieu. — Batailles de Qualre- Bris et de Ligny. — Consternation des alliés à Heidelberg. — Le Psaume XXXVII. — Waterloo. — Beconnaissance d'Alexandre. — Il part pour Paris. Lettre de Madame de Kriidener. — Visite dans les prisons. — M. Pirisot, Mariage du baron de Berckhoim et de Mademoiselle de Kriidener. — Madame Armand à Heidelberg. — Départ pour Carlsruhe et Paris. — Désastres de l'invasion. — Arrivée a Paris. — L'hôtel de Moutcbenu. — Difficulté de l<i posi'ion de Madame de Kriidener.. — Alcsandre la rassure. — L'Elyséc-Bourbon. — Danger que court Alexandre en se rendant chez Madame de Kriidener. —
Le voleur de légumes. — Bonté d'Alexandre sLa messe Grce<jue. — Alexandre
fuyaat les plaisirs et rapportant toute gloire à Dieu»
L est dans la vîe chrétienne des émotions saintes que le plus chétif des membres de TE^lise de Jésus-Clirist comprend ou devine, parce qu'il suffît pour cela d'en avoir éprouvé de semblables ; mais, pour les peindre, il faudrait emprunter le langa«je des Anges qui célèbrent dans les cieux la conversion du pécheur. Seul il pourrait exprimer les ineffables joies , 1 adoration , lexal-
lalion delà reconnaissance qu'éprouve Tame chrétienne choisie pour élre Tinslrument et le témoin tle ce miracle cVamour.
Et que Ton ne s'imagine pas que l'a me s'habitue à de scmhlables joies ; que Ton ne croie pas qu'en cueillant plus souvent ce fruit de l'amour divin elle en goûte moins le parfum et la saveur : plus elle avancera dans la connaissance de son indignité et des perfections de Dieu , cl mieux au contraire , elle comprendra tout ce qu'il déploie de puissance et de compassion dans celle grande œuvre , parce qu^elle sentira toujours mieux que toute la gloire en revient à Dieu. En quittant l'Empereur , Madame de Krùdener était pénétrée de ces pensées. Devant elle , se déroulaient les voies insondables de la sagesse de Dieu. Elle voyait ces longues années qu'Alexandre avait consumées à se débattre dans ses raisonnemens et à se dépiter contre leur impuissance, et ces défaites répétées et ces besoins de lumière qu'il n'avait pu ni satisfaire, ni étouffer, jusqu'au moment où lassé , désespéré , il était arrivé à Heilbronn fatigué de ses efforts, brisé de ses chûtes, mais incapable de demander grâce. Madame de Kriidener paraît ; il s'abaisse, il gémit , il renonce à savoir, il pleure ; ce cœur flétri et desséché , s'amollit et se renouvelle, et tout ce que Dieu refusait à une raison orgueilleuse et hautaine , est accordé à ce cœur misérable , désormais avide de justice et d'amour.
Si elle regarde à elle-même , le miracle esl-il moins grand? Elle repasse dans son esprit ces directions providentielles qui , du milieu des frivolités les plus insensées , Vont appelée à une même grâce , qui , dans son cœur malade et dénaturé par le péché, ont ainsi rétabli l'image de Dieu , rallumé la flamme de l'amour divin et en ont fait jaillir pour Alexandre une abondante source de lumière : toutes ces interventions de la miséricorde de Dieu , qui , de loin , ont jalonné sa route , et viennent enfin de la faire atteindre à ce but qu'elle poursuivait, la remplissent d\me religieuse surprise. Sa foi est changée en vue. Elle s'étonne de son établissement à Schlucktern et de son voyage à Heilbronn ; elle est confondue de la sérénité avec laquelle elle est venue se mêler au tumulte des armes et des fêtes, et aux agitations de cette foule, avide de contempler l'empereur de Russie. En se rappelant son attente si calme , et son assurance inébranlable en présence du prince Wolkonsky , dont les résistances et les refus auraient pu la persuader qu'elle n^était ni attendue ni désirée ; en se retraçant sa sévérité tendre , mais inexorable à l'égard d'Alexandre , elle s'écrie du plus profond de son cœur : l'Eternel est magnifique, abondant en grâce et en miséricorde , et ses compassions sont par dessus toutes ses œuvres. Mon âme magnifie le Seigneur. Mon âme y bénis l'Eternel !
Nous ne surprendrons personne en disant que le
monde n'a point compris le sens de cette mystérieuse entrevue , où suivant Alphonse Rabbe , « la célèbre » propliélesse sut s'eniparer de ce qu^il y a toujours » de vivant et de chatouilleux dans le cœur d'un roi, )» de cette orgueilleuse faiblesse qui se complaît dans M les idées de puissance et de domination »
Hélas ! ni la Russie épuisée par de longues guerres, ni la nécessité de recourir encore aux armes , si souvent favorables à Napoléon j ni la pensée de la France se levant de nouveau par un suprême effort pour défendre son indépendance, n'étaient de nature à exaller les idées de puissance et de domination, dans un cœur écrasé sous le poids de sa faiblesse.
Et que pouvait donc opposer Madame de Kri'idener à l'ahauement d'une âme trisle jusqu'à la mort ? Comment renouveler ce cœur qui fléchissait sous le découragement et la défiance de lui-même? Ses cinquante ans , la sévérité de son costume , pouvaient-ils la rajeunir aux yeux d'Alexandre ? Suffisait-il de sa parole austère pour régénérer cet homme blasé sur tous les succès , et pour lequel toutes les formules de l'enthousiasme et de l'adoration étaient épuisées dès long-temps ? Non , pour lui faire subir l'empire de la vérité qu'il aimait sans lui obéir, pour courber devant Dieu , ce front qui ne s'était point encore incliné , Madame de Kriidencr n'eut qu'un seul secret , celui d'une conviction profonde •, elle n'eut qu'un seul charme, celui d'une ardente charité. Son héroïsme chré-
lien convainquit Alexandre de làchelé. Forcé de reconnaître qu'il n'avait été qu'un amateur de la sagesse évangélique , il sentit chez cette femme si frêle et si délicate, le mâle courase d'un véritable soldat de Jésus- Christ. Tandis qu'elle regardait la terre comme un champ de bataille et la vie comme une sanglante et glorieuse campagne, où nous sommes appelés à venger Jésus-Christ sur nous-mêmes et aux dépens de notre chair, des longs outrages dont nous l'avons fait victime , il se vit toujours avide de flatteries et d hommages , idolâtre de sa propre personne et de sa propre gloire , aussi timide qu'elle était dévouée , aussi pusillanime qu'elle était courageuse , et celte comparaison réchauffa son cœur d'une sainte émulation.
A peine arrivé à Heidelberg , Alexandre écrivit , le lendemain, à Madame de Krûdener, pour l'inviter à se rendre auprès de lui , en lui faisant connaître qu'il avait un vif désir de l'entretenir sur ce qui l'occupait depuis long-temps ; « Yous me trou- » verez logé dans une petite maison hors de la ville , » écrivait-il en terminant ; j'ai choisi cette habitation » parce que j'y ai trouvé ma bannière, une croix » dans le jardin. »
Madame de Krûdener répondit aussitôt à cette lettre, et le lendemain 9 juin, elle arriva à Heidelberg avec sa fille, MM. Empaytaz et de Bercklielm. Pour éviter le tumulte du camp , Madame de Krûdener s'établit sur les bords du Necker dans une petite ca-
Lane de paysan, trop étroite même pour les amis qui l'accoiDpagnaient , et dépourvue de toutes les commodités de la vie. Une étable contenant trois vaches élait contiguë à la chambre où TEmpcreur de Russie venait tous les deux jours passer la soirée. Sa visite se prolongeait jusqu'à deux heures du malin et r étude de la parole de Dieu en occupait la plus grande partie. C'était Alexandre qui indiquait les chapitres sur lesquels il désirait recevoir des explications. La première fois qu'il vit M. Empaytaz chez Madame de Krùdener, il eut avec lui un entretien dont celui-ci nous a conservé quelques traits. * M. Empaytaz lui ayant demandé s'il avait la paix de Dieu et s'il était assuré du pardon de ses péchés , Alexandre fut saisi conmie on l'est ordinairement la première fois qu'on entend cette question , et il resta un moment sans réponse : il semblait livré à un combat intérieur ; mais enfin, levant les yeux au ciel il rendit avec émotion un glorieux témoignage à l'œuvre accomplie en lui : il se reconnut pécheur et condamné , et il glorifia le beau nom dans lequel il avait cru , avec une foi et une humilité qui réjouirent profondément ceux qui en furent témoins.
« Souvent il revenait, raconte M. Empaytaz, sur » les fruits que l'on relire de la lecture de la Bible, » lorsqu'on la lit avec un esprit de soumission. 11
■* Notice sur la vie de TEiupereur Alexandre.
» nous disait que depuis long-lemps , Dieu lui avait » donné le goût de cette lecture et un grand attrait » poiu' la prière ; que tous les jours , quelles que » fussent ses occupations, il lisait trois chapitres, un » des prophètes, un des évangiles et un des épitres. » Même pendant la guerre, et quand le canon gron- » dait autour de sa tente , il ne se laissait point » distraire de ses dévotions. Il ajoutait que dans le )> temps où il était ainsi attiré vers les choses de Dieu, » il faisait tous ses efforts pour conformer sa vie à » ce que les saintes écritures ordonnent et à se dé- » tacher de ce qu'elles défendent , mais qu'il n'avait » jamais pu déraciner de son cœur un seul péché : » que maintenant, il sentait la puissance de la grâce » et de Fesprit de Jésus, leqilcl peut seul nous don- » ner la force de pratiquer ce qu'il nous commande » et qu'il éprouvait une paix qui l'accompagnait dans » tous les moraens. »
Un jour, M. Empaytaz lui ayant parlé de l'efficace de la prière du fidèle , et lui ayant cité plusieurs exemples de prières exaucées d'une manière très-surprenante : — <f Et moi, Je puis vous assurer, dit Alexandre, » que m'étant souvent trouvé dans des situations fâ- » cheuses, j'en ai toujours été tiré par la prière. Je » vous dirai même une chose qui étonnerait singu- » lièrement le monde, si elle était connue; c'est que » dans mes conférences avec mes ministres qui sont » loin d'avoir mes principes , lorsqu'ils sont d'avis
» contraire , au lieu de disputer , je prie intérieure- » ment et je les vois se rapprocher peu à peu des » principes de la charité et de la justice. »
Un autre jour , M. Empaytaz lui parlait de la nécessité de marcher par la foi , lui faisant remarquer que cette foi , de même que celle d'Abraham, dont il est dit qu'il crut Dieu et que cela lui fut imputé à justice, ne doit s'appuyer que sur la parole de Dieu.
— « Ah ! oui, reprit Alexandre, il faut avoir cette » foi simple et vivante qui ne regarde qu'au Seigneur, » qui espère contre toute espérance ; mais il faut du » courage pour sacrifier Ylsaac. Voilà ce qui me man- » que. Demandez à Dieu, qu'il me donne la force de » tout sacrifier pour servir Jésus-Christ et pour le » confesser ouvertemenit devant les hommes. »
M. Empaytaz se mil à genoux et après la prière faite à haute voix , Alexandre se releva, les yeux baignés de larmes. Plein de cette joie pure qu'inspire le sentiment de la paix de Dieu , il prit la main de M. Empaytaz en disant :
— « Oh ! combien je sens la force de Tamour frater- » nel qui unit les disciples de Christ entr'eux ! Oui, » votre prière sera exaucée 5 il me sera donné d'en » haut, de confesser publiquement mon Dieu Sauveur.»
Tels étaient les délassemens d'Alexandre. Mais on n'avait pu comprendre au-dehors, ses longues et fréquentes conférences avec Madame de Kriidener. De toutes parts , on accourait chez elle. La curiosité
y poussait ceux même qui, jusqu'alors, n'avaient prononcé son nom que pour la couvrir de leur dédain et la livrer au ridicule, et c'était un triste spectacle de les voir, s'efTorçant, plus ou moins gauchement, de se donner Tair et la contenance de néophytes, dans l'espoir de faire leur cour à l'Empereur et d'en être remarqués. Quelques grands diplomates se croyaient Lien habiles, d'avoir découvert en Madame de Krûdener un instrument caché des vues de la Russie sur l'Allemagne, tandis que d'autres plus fins encore, témoins de l'immense ascendant des femmes sur Alexandre , laissaient percer, dans leurs rélicences, la pensée qu'elle n'avait pris le masque de la religion que pour mieux le faire tomber dans ses filels.
Dans cette supposition aussi bizarre qu'invraisemblable, ils ne tenaient point compte des cinquante ans passés de Madame de KriUlener, que rendaient plus apparents encore les jeûnes et les fatigues inséparables du genre de vie qu'elle avait adopté.
Madame de Krùdencr ne se souciait guère de ces bruits dont les échos lui étaient fidèlement transmis. Bonne, affable et spirituelle avec tous ceux qui la recherchaient, elle avait, pour déjouer tous les calculs des hommes d'Etat, un merveilleux secret. Elle leur prêchait l'Evangile; elle leur montrait les biens du Ciel en regard des misères de ce monde et cette doctrine des simples et des petits confondait leur sagessse et leur orgueil.
Sans dnrclé, mais sans crainte, sans affecter aucune supériorité , mais avec le calme de la conviction , elle arrachait les voiles dont auraient voidu se couvrir à ses yeux , ceux qui se flattaient d'échapper à son prosélytisme. Elle n'avait pas de peine à arrêter sur leurs lèvres les protestations d'ime foi mensongère et les formules hypocrites d'une fausse religiosité. Elle leur signalait l'inconséquence qu'ils commettaient en appelant hazard ou fatalité , un événement qui compromettait leur hien-être , au moment même où ils venaient de professer leur foi à la Providence ; ou hien elle leur faisait voir le tort qu'ils avaient de porter toute leur reconnaissance, sur l'instrument visihle et humain d'un hienfait qu'ils avaient reçu, sans élever leurs regards à l'auteur divin de ce hien. D'autres ne pensaient qu'à s'indigner contre la main de chair qui les avait frappés dans leur intérêt et dans leur amhilion : elle leur montrait l'autorité céleste sans la permission de laquelle ils n'auraient pu être alieinls, A tous ceux enfin qui, au milieu des révolutions du monde , n'apercevaient que les causes secondes dont l'élude n'a d'importance que comme moyen de remonter ensuite à la cause première, elle démontrait clairement que leur foi à la Providence n'était qu'une prétention insouteuahle, qu'elle les conjurait de rejeter, pour entrer dans la sphère des sentimens vrais. S attaquant sans faihlesse, à la plus commune et à la plus insensée des erreurs de 1 homme, celle dou-
blier par qui et pour quoi nous sommes dans ce monde, et de vouloir exister pour un autre que celui par lequel nous avons la vie , le mouvement et l'être , elle avait l'art de parer les exitjences de sa logique et de sa foi , d\me forme assez attrayante, pour ne point rebuter ses auditeurs mondains.
Cependant, au milieu de cette foule qui la visitait, elle avait trouvé de nobles cœurs , des âmes d'élite avec lesquelles elle pouvait sympatbiser. Le comte Capodistrias venait la voir souvent , ainsi que le baron de Stein , ce liéros antique , aussi incapable de déguiser sa pensée , que de transiger avec sa conscience. Ennemi mortel du despotisme de Napoléon et de la tyrannie des Princes, qui le flattaient en le baissant^ M. de Stein n^était bien compris que d'Alexandre, qui le soutint toujours, dans ses nobles efforts pour la liberté des peuples.
A côté de ces deux hommes, on voyait encore à Hcidelberg , la noble figure de Labarpe qui jouissait vivement de la gloire de son élève. Ses manières franches et républicaines contrastaient singulièrement avec le grand cordon de Saint- André, dont Alexandre s'était plu à le décorer en l'élevant au rang des plus grands dignitaires de l'empire. Sa candeur désarmait Tenvie et dissipait les préventions les plus fortes. Madame de Rrïidener aurait voulu l'attirer , mais Labarpe , aussi sincèrement partisan de la liberté religieuse qu'il l'était peu du mysticisme , voyait avec peine 1 influence de
Madame de Kriidcner sur rEmpereur, Celui-ci, do son côté , se flaltant de ramener par son exemple aux convictions chrétiennes dont il était lui-même si heureux , évitait toute discussion sur ce sujet.
Cependant les grands événemens qui allaient renouveler la face de TEurope s'accomplissaient. L'armée Française venait de hattre les Prussiens et les Auiilais, à higny et aux Quatre-Bras, les 16 et 17 juin. Le 18, eut lieu la bataille de Waterloo.
Le lundi 1 9 juin , Alexandre avait lu le psaume XXXV , qui renferme ce passage :
Eternel, plaide contre ceux qui plaident contre moi, fais la guerre à ceux qui me font la guerre.
Réveille- toi , réveille-toi, dis-je, ô mon Dieu et mon Seigneur! pour me rendre justice et pour soutenir ma cause. Juge-moi selon ta justice , ô Etemel mon Dieu ! et que mes ennemis ne se réjouissent point de moi I
Le soir , il exprima chez Madame de Rrùdener, à quel degré ce psaume avait dissipé ses inquiétudes au sujet de la guerre et il manifesta hautement sa conviction que Dieu était avec lui. Puis il prit sa Bible et la remit à M. Empaytaz, en le priant de lui lire encore ce psaume, et pendant cette lecture, Alexandre développait les diverses circonstances de sa vie qui y avaient rapport. Quand il en fut à ces paroles : « Ils m'ont rendu le mal pour le bien, cher- » chant à m'ôter la vie, mais moi quand ils ont
» été malades , je me vêtais d\m sac et f affligeais
» mon âme par le jeûne » 11 mit son doigt sur
le mot jeune et dit : — « J'ai flùt cela à la lettre, car » je Taimais.''» — Et après ces mots de David : « J'ai agi comme si c'eût été mon intime ami : a il ajouta :
— « Je ne cesse pas de prier pour mes ennemis , » et je puis les aimer comme l'Evangile me le com- » mande : quand il en vint à ces mots que nous » avons cité plus haut : Réveille-toi pour me rendre » justice et pour soutenir ma cause. — C'est ce qu'il » fera, s'écria Alexandre, j'en suis pleinement con- » vaincu. Cette cause est la sienne, puisqu'il s'agit du » bonheur des peuples. Oh! que Dieu m'accorde de » procurer la paix à l'Europe , je suis prêt à donner » ma vie d^ns ce but. »
Le 21 juin, un courrier apporte la nouvelle des batailles de Quatre-Bras et de Ligny à Heidelberg où la consternation devient générale. L'Empereur seul montre un visage serein. Il s'était retiré dans son appartement pour se livrer au recueillement. Après avoir prié , il ouvrit sa Bible au psaume de ce jour. C'était le XXXVII.* qui commence par ces mots : Ne te dépite point à cause des médians : ne sois point jaloux de ceux qui s'adonnent à la perversité, car ils seront soudainement retranchés comme le foin et se faneront comme l'herbe verte. Assure-
* Il faisait allusion à ses sentimens pour Napoléon.
toi en l'Eternel, et fais ce qui est bon. Habile la terre et te nourris de vérité, et prends ton plaisir en VEternel et il t'accordera les demandes de ton cœur.
Remets ta voie sur l'Eternel et te confie en lui et il agira et il manifestera la justice comme la clarté et ton droit comme le midi.
Demeure tranquille, te confiant dans l'Eternel et V attends , ne te dépite point à cause de celui qui fait bien ses affaires , à cause , dis-je , de l'homme qui vient à bout de ses entreprises.
Fortifié par ces paroles , Alexandre se rend auprès de ses alliés : il ranime leur courage : il presse le départ de l'armée anstro-russe , et parle des chances de victoire avec la même certitude que s'il eut eu connaissance de la bataille de Mont- Saint-Jean , dont on n'apprit la nouvelle que le 23 ; Alexandre la reçut avec une profonde gratitude et une sérénité qui frappèrent tout le monde. Le soir , il se rendit à son ordinaire chez Madame de Kriidener.
— «Ah! mon ami, dit-il avec effusion à M. Empaytaz, » c'est bien aujourdluii qne nous devons rendre grâces » au Seigneur pour les bienfaits et la protection qu'il » nous accorde, « Et le premier , il se mit à genoux » et versa des larmes de reconnaissance. — «Oh/ que » je suis heureux, dit-il après la prière. Mon Sau- » veur est avec moi. Je suis un grand pécheur et il 'j veut bien se servir de moi pour procurer la paix
» aux peuples. Oh ! si tous ces peuples voulaient » comprendre les voies de la Providence ! s'ils vou- » laient obéir à 1 Evanj^ile , qu'ils seraient heureux ! »
Un moment après il ajouia :
— « Oh ! que j'aimerais voir mon frère Constantin » converti : je Taime beaucoup et j'éprouve une /> grande douleur de le sentir encore dans les ténè- )) hres du péché ; je le porte sur mon cœur ^ et je » ne cesserai de prier le Toul-puissant jusqu'à ce qu'il » lui ouvre les yeux. »
Le lendemain , il quitta Heidelberg en faisant promettre à Madame de Krûdener qu'elle le rejoindrait à Paris. Dans une leltre du 26 juin, elle s'exprimait en ces termes sur T Empereur :
« Oh ! combien il est grand de la seule grandeur
» du chrétien ! Comme sa foi , sa charité , son aban- >i don d'enfant montrent dans toute sa vie, la trace du » Dieu qu'il aime tant, de Jésus-Christ, Quel désinlé-
» ressèment dans celle grande cause ! Tout le
» monde reconnait la supériorité de lEmpereur , le » calme, la profondein* de ses pensées, sa direction )■> toujours inspirée par la prière , sa grande confiance » dans l'Eternel : tout en fait le seul homme des » temps, des affaires et des espérances. J'espère , s'il » plait à Dieu, encore aller voir l'Empereur à Spire » demain et y rester autant que lui. Ce ne sera pas » long. Priez pour lui. Nous le faisons avec fidélité ,
» pas assez pourtant Ma pelilc maison lui
» faisait un plaisir extrême.
— » J'ai aussi mes gardes , lui disais-je. Ce sont » trois vaches qui étaient à Tentrée de la maison. » Mon portier était un triste cosaque qu'il m'avait » donné ; car la maison était si petite que ceux qui » étaient avec moi ne pouvaient y loger. »
Pendant son séjour a lïcidelberg , Madame de Krûdener ayant appris qu'il se trouvait dans les prisons plusieurs condamnés à mort, éprouva le vif désir de pénétrer jusqu'à eux pour leur offrir les consolations de l'Evangile. Elle eut le bonheur de s'en faire écouter et emporta , en les quittant , la joie de les avoir laissés se préparant à la mort avec une résignation fervente.
Cet acte tout simple de la vie de Madame de Krûdener a trouvé grâce devant son biographe, M, Parisol , dont nous sommes heureux de reconnaître ici l'impartialité , au travers des formes passablement dédaigneuses dont il la revct. « A Hcidelberg, dit-il, elle » se présenta intrépidement un livre pieux à la main » dans la prison où étaient les condamnés à mort ; » elle les exhorta, elle les ramena la plupart au re- » pentir et à la résignation. Quelque mondains que » fussent les mobiles de sa renonciation au piondc , » et quelqu'absurdes que fussent les rêveries dont se » repaissait sa piété ; il faut croire de deux choses » l'une , ou que sa conviction était sincère et solide,
» ou bien qu'elle possédait une singulière puissance » de magnétisme sur elle-même , puisque les paroles » émanées de sa bouche opéraient de tels effets. » Jamais parleur de morale , de religion et de vie » éternelle , n'amollit un cœur coupable , ne fit des- » cendre la consolation dans un cœur flétri, sans » être lui-même pénétré de ce qu'il proclame *. »
Avant de quitter Heidelberg , Madame de Krùdener eut la douce satisfaction de bénir l'union de sa fille avec le baron de Berckheim ; Madame Armand , récemment arrivée de Genève , augmenta leur bonheur en le partageant.
L'armée et les brillans états-majors étaient en marche vers Paris. Les rues dlleidelbcrg étaient solitaires , et la misérable chaumière de Madame de Krùdener lui aurait paru plus sombre que de coutume, sans le contenteic^nt d'esprit de tous ceux qui s'y rendaient. On s'y entretenait volontiers des absens, et les noms de toutes les illuslrations de l'Europe y étaient fréquemment évoqués. Pendant plusieurs jours , Madame Armand , en femme d'ordre et tenant aux bienséances , avait peine à se rendre compte comment tant de gens bien élevés
* M. Mahul a placé ces faits en 1813, et comme M. Parisot, il conduit Madame de Krùdener à Paris, déjà en 1814 dans Tcxprcs dessein de reformer les idées morales et religieuses des cliefs des armées alliées.
avaient pu se trouver si à l'aise clans un pareil réduit et ses exclamations d'élonnement contribuaient à égayer celte douce réunion.
Le 8 juillet , Madame de Krùdener se rendit à Carlsnihe, où elle eut le bonheur de rendre un grand service à une pauvre Suédoise qui s'y était arrêtée malade , sans ressource et près d'accoucher. Elle ne la quitta qu'après l'avoir bien recommandée et l'avoir établie dans son appartement, tandis que , conformément au défeir d'Alexandre , elle partait pour Paris.
Ayant rejoint le corps d'armée alliée, elle arriva a Nancy sous la protection d'un major Hanovrien , qui lui avait offert une escorte sans la connaître. Grâce aux indications du comte d'Olonne , commandant à Pont-à -Mousson, elle parvint à Beaumont, où le maire la harangua pour lui recommander ses pauvres administrés. Sur toute la route, les malheureuses victimes de la euerrc lui offraient des occasions de parler des compassions de Dieu.
Bar-sur-Ornain venait d'être pillé , Port-à-Binson fumait encore lorsque Madame de Krùdener le traversa : terrible et odieuse représaille exercée pas les cosaques pour le massacre d'un soldat russe, qu ils soupçonnaient, injustement, avoir été livré par les habitans de ce village, à des maraudeurs français. En plusieurs lieux , les émanations des cadavres de chevaux répandaient une infection qui rendait le passage aussi pénible que dangereux.
Le I 4 juillet au soir , Madame de Kriidener descendit à riiôlel de IMayence , rue Cordière , fau- Ijourg Saint-Germain; mais l'Empereur ayant trouvé cet liotel trop éloigné de l'Elysée-Bourbon , Madame de Krïidener dut en chercher un autre. M. de Berckheim s'en occupait depuis deux jours , lorsqu'il rencontra Madame de Lézay , qui, aussitôt lui offrit le sien , qu'elle devait quitter pour aller soigner son fds, qu'on venait d'amener blessé chez un ami. Madame de Kriidener se transporta donc le 17, à Fliôtel Montchenu , faubourg Saint-Honoré , 35, où FEmpereur fut la visiter le même soir. Dès-lors il y vint régulièrement. Madame de Berckheim, Madame de Lézay ou M. Empaytaz assistaient tour à tour à ses visites.
Dès le premier soir. Madame de Kriidener présenta à l'Empereur la requête des pauvres commîmes qu'elle avait traversées , et peu de jours après , elle sut que d'abondans secours y avaient été envoyés.
La position de Madame de Kriidener, auprès de l'empereur de Russie , était bien plus délicate à Paris qu'à Heidelberg. Pour concilier sa fidélité avec les concessions nécessaires qu'exigeait la position d'Alexandre , pour unir la largeur à la sollicitude chrétienne en l'aidant à s'abstenir de tout ce qui a quelque apparence de mal, sans le dispenser d'aucune des obligations inséparables de son rang, il fallait nn tact et une prudence douce , patiente , ingénieuse , modérée, que l'esprit de Dieu seul peut donner. Ma-
dame de Kriidcner craignait de scandaliser peut-élrc celle âme encore mal affermie par une discipline trop austère ; elle répugnait h fatiguer de ses conseils, un homme peu accoutumé à en recevoir 5 Alexandre la rassura bientôt.
— « Ali ! ne craignez rien , Madame , grondez- » moi seulement j je me conformerai , moyennant la » grâce de Dieu, à tout ce que vous me direz. »
La communication de lEIysée-Bourbon avec rhôlel Monlcbenu , était établie par une porte donnant sur les Champs-Elysées. Cette porte, dont Alexandre avait la clé , s'ouvrait en dedans et donnait accès par un petit pont, dans le jardin de l'hôtel. Joseph, valet de chambre du prince Pierre Wolkonsky, suivait TEmpereur à quelques pas de dislance, lorsqu'il se rendait chez Madame de Krudener. Un soir , le 24 juillet , la clef ne tournant pas bien dans la serrure , Joseph saute le fossé pour aller ouvrir de l'autre côté ; après quoi , il passe devant TEmpereur au lieu de le suivre ; mais au moment où il cuirait dans le jardin , un homme s'élance sur lui et le frappe avec un couteau qui lui efQeure Toreille : Joseph pousse un cri et l'Empereur est assailli par un paquet de légumes, d'oignons et de terre, lancés en pleine poitrine. Le cri de Joseph avait été entendu chez Madame de Krudener. Tout le monde accourait armé de cannes, de flambeaux et d'ombrelles , mais après une courte lutte , Joseph avait déjà terrassé l'agresseur. C'était un soldat
anglais qui , surpris en flagrant délit au moment où il volait des légumes, avait cru pouvoir écarter les arrivans avec son couteau. L'abandon de sa pacotille était sa dernière ressource. 11 fut introduit dans le salon ; à la vue de TEmpereur , il fut si épouvanté qu'il pouvait à peine parler ; Alexandre l'encouragea ; il ordonna qu'on lui fît du café qu'il lui présenta lui-même, et après s'être assuré que son récit était vrai, il le congédia en lui donnant quelqu'argent, afin qu'il n^eût pas recours à l'avenir à de semblables moyens. Le pauvre soldat était ivre de joie d'en être quitte à si bon marché , ce qui ne l'empêcha pas de prier instamment l'Empereur , de n'en rien dire à son sergent et à son capitaine : Alexandre le promit en souriant.
L'Empereur avait offert à Madame de Kriulener d'assister an culte grec dans sa chapelle à l'Elysée-Bourbon. Chaque dimanche , couverte d'un voile blanc , elle venait y occuper une place réservée , dans une chambre contiguë à la chapelle. Au sein de l'isolement religieux que lui imposait son rang , l'Empereur aimait à se sentir uni dans la prière, avec une âme qui comprenait comme lui la miséricorde de Dieu.
Paris avait conservé un vif souvenir de la grâce et de Tamabilité , toutes françaises , d'Alexandre ; sa magnanimité et sa modération dans la victoire , après la première restauration , lui avaient gagné tous les cœurs. Mais, en 1813, on ne tarda pas à observer
qu'un grand changement s'était opéré en lui. Non seulement il fuyait les plaisirs bruyans, les grands rassemblemens et les théâtres ; mais sa figure, comme toute sa manière d'être , portait l'empreinte d'une gravité sereine et d'un sérieux plein de bienveillance dont il ne se déparlait que dans de rares occasions.
— <f On a remarqué , lui dit un jour Madame de Krûdener, « que vous êtes plus grand, celle année, » que lors de voire premier séjour.
— » Comment donc ?
— » On dit que vous prenez l'air sévère quand » on vous loue.
— » Cela est vrai , parce que je rapporte à Dieu » ce que les hommes m'attribuent. »
Condamnant ainsi loule sa vie dépensée à la poursuite des choses sensibles et des vanités de la terre, il ne cherchait que les choses qui sont en haut où Christ est assis à la droite de Dieu.