‹ Vie de Madame de Krudener (volume 3)Chapitre 2 sur 34 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Juillet et Août 1S15.

Curiosité du public Pari&icn Son (k'sappointcmpiit, — lutrig-ues. — Quolibets.

— Citation de M. Sainte-Beuve. — Support de Madame de Kriidcner. — Contagfion de son prosélytisme. — Visite à Madame de Gcnlis. — Relations diverses. — Gréïjoire, ancien évèque de Blois. — L'Evangile et le monde.

— Culte du soir. — Lettre de Madame de Kriidener." — La biographie universelle et ses mystifications. — Citation de M. Sainte-Beuve. — Réfutatien. — La confession de foi vraiment satisfaisante du chrétien. — Humilité et confiance d'Alexandre. — Sa loyauté envers la France. — Sa générosité.

— Difficultés politiques. — Le duc de Richelieu en face des alliés. — Capodistrias sauve la France du partage. — Alexandre et Frédéric Fontaine.

— Maria Kummrin à Paris. — Révélation mystérieuse. — Alexandre faillit être empoisonné. — Menaces d'assassinat. — Sincérité et délicatesse de conscience d'Alexandre. — Benjamin Constant, — Citation de M. Sainte Beuve.

— Lettres de Benjamin Constant. — Lctti-c de Madame do Kriidener à Mademoiselle de St'jurdza.

'f^i EPENDÂNT la curiosité stimulée , mais non

^''M^l^' assouvie à Heiclelberg , en était encore à

"^^i^ Paris à chercher le mot de l'énigme de la

relation de 1 empereur de Russie avec Madame de Kriidener. Les meilleures léles de la diplomatie s'en préoccupaient et avaient chargé. leurs polices officielles et officieuses de saisir à tout prix le fil qui devait les guider dans ce labyrinthe. Les

bruits les plus extravagants étaient tour à tour accueillis et répétés selon qu'ils coloraient ou confirmaient plus ou moins bien , les suppositions du moment. Plutôt que de croire à la réalité, que n'auraiton pas inventé ?

Aussi quand la vérité fut bien établie , quand il fut démontré que toutes les menées occultes de Madame de Rriidener et les allures ténébreuses de l'autocrate aboutissaient à passer leur soirée à lire la parole de Dieu , sans autre but que de s'occuper de la seule chose nécessaire et de se tenir, comme Marie, aux pieds de Jésus , la pitié , l'indignation et le mépris eurent bientôt fait justice d'un tel aveuglement. Les incrédules qui jusqu'alors avaient affecté de compter l'empereur de Russie parmi les adeptes du libéralisme, ne purent lui pardonner son retour à Dieu et ne lui épargnèrent ni les quolibets ni les sarcasmes.

Alexandre ne s'en émut guère. On eut recours alors* a une tactique plus adroite. Un diplomate Français, trop connu , pour qu'il soit besoin de le nonmier , conseilla de contrcmlner la puissance de Madame de Kriidener en attirant FEmpereur dans un autre salon , où des femmes aimables et spirituelles tiendraient bureau d'esprit à son intention. Le diplomate Français en fut pour ses frais , au grand plaisir du prince de Mctterniçh , qui se flatta d'être plus heureux , au moyen d'un salon allemand dont nous dirons les mécomptes en leur temps.

On conçoit que , dans toutes ces cabales , la pauvre baronne de Krùdener n'était pas à l'abri des piqûres de la malignité. Paris' qui Favait vue, onze ans auparavant, si brillante, si légère, si entraînée, si avide de succès, avait bien quelque droit à n'accepter sa conversion que sous bénéfice d'inventaire. Mais on se dispensa même de cet exarùen, et sans trop approfondir les résultats de son changement , l'on s'en tint volontiers aux lazzis et aux quolibets des petits journaux de l'époque qui se divertissaient à ses dépens. On lui supposait toutes les fantaisies qui pouvaient la rendre burlesque , ou lui prêtait les plus ridicules propos. M. Sainte-Beuve en a accueilli quelquesuns avec sa grâce accoutumée, u Un jour , à quel- » qu'un qui venait la voir , dans la soirée , à l'heure » de la prière , elle disait : — De grandes œuvres s'ac- » complissent ; tout Paris jeûne. — Et cet ami qui » sortait du Palais-Royal où il avait vu tout le monde » dîner, ne put la détromper comme il aurait voulu.»

Cette plaisanterie qui courut en effet, lui fut rapportée le lendemain , et nous savons d'un témoin , qu'elle eh accueillit l'invention avec la bonne humeur et la grâce qu'elle n)ettait à toutes choses. Jamais on ne lui vit un sentiment d'amertume ou d'amour-propre froissé ; et si, plus d'une fois elle s'attrista de la méchanceté déchaînée contre elle, ce fut par un retour douloureux sur son indignité et par le regret d'être pour autrui une occasion de péché. Aussi

ne manqnall-olle jamais ensiille de prier pour ceux qui la tléchiraieiit,

M. Sainle-Beave est tout à fait dans le vrai, quand il dit : « Bien des railleurs qui allaient IVnlendre dans » son grand salon du faubourg Sainl-Honoré , ouvert » à tous, revenaient sinon convaincus, du moins » charmés et pénétrés de sa personne. Tel de sa con- » naissance qui se croyait tenu de résister, quand il » était là, prêchait un peu à son exemple, dès qu'il n'y » était plus. Elle avait une éloquence parliculièrement » admira])le et un redouhlement de plénitude quand » elle parlait des misères humaines chez les grands. »

Cependant Madame de Kriidener n'avait pas rencontré seulement des railleurs dans la société Parisienne ; elle y avait aussi trouvé des amis et de chauds avocats. D'autres ne pouvant aller la voir, la priaient de venir les visiter.

Madame de Genlis, alors retirée aux Carmélites, rue de Vaugirard , eut un grand désir de la connaître. « Madame de Kriidener, écrit elle, disait les choses » les plus singulières avec un calme qui les rendait » persuasives; elle était certainement de très-honne » foi ; elle me parut être aimable, spirituelle et d'une » originalité très-piquante; elle revint plusieurs fois » me voir, me témoigna beaucoup de bonté, et m^ins- » pira un véritable intérêt : elle avait de la sensibilité, » de la douceur et d'excellentes intentions. Elle était » jeune encore , etc. »

Bcrgasse , avocat célèbre , spontané , généreux , homme d'imaginalion et mystique, venait souvent chez Madame de Krùdener.

Nous pourrions ciler encore parmi ses défenseurs MM. Benjamin Constant, de Chateaubriand, de Puységur , Ducosquet , Isnard , Grégoire, De Gérando , de Doudeauville, eic, etc., etc. ; S. A. R. la duchesse de Bourbon "et ses dames ; les duchesses de Duras et d'Escars ; la princesse Sophie Wolkonsky ; Mesdames d'Arjuzon , De Gérando, Récamier, etc., etc., etc., qni venaient fréquemment à 1 hôtel Monlchenu.

» La curiosité, dit Grégoire, ancien évéque de Blois , « était puissamment stimulée par l'aspect )» d'une femme qui , née dans l'opulence , avait » déserté les palais pour venir sous le chaume vi- )» siler le malheur , d'une femme chez qui les » grâces de son sexe étaient embellies par l'éclat » des talens, qui s'exprimait avec élégance et abon- » dance , avec l'accent et le ton d'une inspirée , » avec ce geste précurseur de la pensée qui prépare » l'esprit à la conviction , et qui verse Tonction dans » les âmes. »

Des hommes nés dans l'incrédulité du siècle dernier et qui avaient traversé sans Dieu la tourmente révolutionnaire entendaient pour la première fois raconter les merveilles de l'amour divin. D'autres, que leurs affaires et leurs plaisirs avaient tenu à l'écart de toute profession religieuse, mais qui croyaient avoir des

convictions et auraient consenti aussi difTicilement à les perdre qu'à les voir devenir trop fortes , venaient chez elle afin de se rendre le tén^oij^nage d'avoir cherché à s'éclairer davantage. Ils ahordaient avec quelque crainte celle qui pouvait être l'instrument de Dieu pour leur présenter la religion réelle , mais bientôt effrayés au contact de celte foi vive , dont le despotisme ne pouvait s'accommoder de leur vie partagée et risquait de leur enlever la position qu'ils tenaient à conserver dans le monde , ils se hâtaient de refermer les yeux et de se replonger dans le tourbillon.

Le culte avait lieu à 7 heures du soir •, il se composait , comme le culte réformé, d'une prière improvisée et de la méditation d'une portion de la parole de Dieu. Empaytaz y prenait seul la parole. Les réunions avaient lieu dans un grand salon ayant vue sur le jardin et donnant sur un corridor à main droite, en entrant dans la cour. De l'autre côté de ce corridor était la chambre à manger donnant aussi sur le jardin et un cabinet où Madame de Krûdener recevait ceux qui voulaient lui parler. Rien de simple et de sérieux comme ce culte, dépouillé de toute apparence et de toute pompe , où Madame de Krûdener, velue de brun ou de noir , était confondue parmi les autres assistans. La simplicité extraordinaire de l'ameu- ■ blement s'accordait bien avec la prédication austère d'Empaytaz.

Elle n'clait pas le rcsnllat d'un calcul terreslrc comme nous le voyons par la lelire suivante :

« Il est singulier que je n'aie jamais ose faire meu- « l)lcr mon appartement à Paris, «écrivait Madame de Kriidener quelques mois plus tard ; « au commen- M cément je le voulais, je me disais : un apparte- » ment simple , décemment meublé , voilà ce qu'il » faut. Il y eut bientôt des choses qui me montrèrent » clairement que je devais rester ainsi avec mon ap- » partement sans glaces , quelques chaises de paille » et le simple nécessaire, très-simple. Je vis, par la » suite, combien ces grands contrastes du luxe dans » lequel j'avais toujours vécu , et de cet abanbon de » tout, agissaient sur le monde ; combien au milieu de » Paris, on était frappé de me voir courageusement )) braver les convenances dont on est l'esclave , et » montrer par la liberté de ceux qui sont enlevés à » tous les faux biens , à quel point ils sont heureux. )» On comprenait que je ne tenais plus à rien, et ceux » qui peut-être n'y avaient jamais réfléchi, pensèrent » qu'il devait y avoir un bonheur positif dans cette » religion de l'Evangile, dont le divin maître, le Dieu » le l'Univers avait pratiqué la pureté après avoir » quitté la gloire des cieux , pour prendre la figure » humaine et souffrir toutes les misères. »

M. Empaytaz vêtu d'une robe de ministre, n'avait pas recours à d'autres moyens d'entraînement que sa parole simple y élégante et facile , rendue pénétrante par

la connaissance des Ecritures et par une conviction profonde. Tel était tout Fappareil des réunions de Iholel Monlchenu. Voici ce qu'en a fait M. Parisot dans la Biographie Universelle :

« A Paris , où Madame de Krûdener revint h. la » suite des armées alliées , elle fit de sa maison un » temple et y tint des assemblées religieuses , où elle » faisait tantôt la prière , tantôt le sermon et où la » foule à genoux lapcrcevait de loin au bout clime » enfilade de pièces à la faveur d\m demi-jour ou » d'une nuit savamment éclairée en costume majes- V tueux qui s'liarn»oniat avec ses traits et fît valoir » ses ruines. Etrange désir de trôner toujours, et » quand le piédestal de brome tombe , de s'en élever » un de carton ! Cette mascarade qui date de la pre- » mière restauration se renouvela de plus belle, après » les cent jours, qu'elle prétendit avoir prédits ainsi » que le retour de File d Elbe. »

M. Mahul affirme « qu'on la voyait souvent au » fond àe plusieurs clmmhres sombres dans une es- » pèce de costume de prêtresse , etc. »

Nous ne ferons point rctonjber le ridicule de ces fables sur ceux qui les ont accueillies et s'en sont fait les échos : mais nous ne pouvons passer sous silence une antre accusation moins grave en apparence et plus dangereuse en elle-même, d'un ami au témoignage duquel nous attachons le plus grand prix. M. Sainte- Beuve revient à deux reprises sur l'incohérence et le

manque de direclion de Madame de Kriidencr : « Faible j» femme en ses plus beaux élans , s'écric-t-il , vase , » déljordé d'amour , où puisa-t-elle sa doctrine ? Ro- » seau parlant , mais agité par tous les vents qui se » combattent, à qui demandait elle le souffle pur de » la parole ? Je cberche et ne vois pas à ses côtés , » l'ombre même d'un Fénélon ; ce ne sont qu'apôtres » à l'aventure. Qu'on la presse de questions, qu'on » la presse sur les moyens, sur le but, sur la tradi- » tion Icj^itimc et le symbole , la voilà qui s'arrête ; » son abondance de cœur lui fait défaut , et elle se » retourne, en l'inlerrogeant , vers M. Empaytaz. » Et plus loin : « Combien de fois, quand on la pres- » sait sur cette doctrine, quand on lui en deman- » dait la source et les témoignages , quand on di- » sait à ses idées mystiques : — Qui étes-vous ? d'où » êtes-vous? Elle se contentait après les premiers » mots de faire un geste vers Empaytaz qui répon- » dait : — « Je vous expliquerai cela. » Et le vent » de l'inspiration tournait , et de l'explication j il n'en » était jamais question davantage. »

Nous reconnaissons bien francbement que Madame de Rrûdener ne pouvait résoudre tous les problèmes et répondre à toutes les questions , et que lorsqu'on la pressait sur tant de cboses à la fois, elle pouvait bien être embarrassée; mais nous repoussons tout ce qui aurait l'air d'une connivence avec M. Empaytaz pour donner le cliange à la curiosité des question-

neurs. Madame de Kriidcner et IM. EiDpayiaz communiquaient tout ce qu'ils avaient reçu de Dieu. Ils étaient toujours prèis à rendre iémoùjncuje avec doU' ceur et respect de l'espérance qui était en e^ix , ainsi que le commande saint Panl: Leur réserve sur les choses dont ils n'avaient pas le secret, ne laissait aucune prise à cetle sorte d cscamoiage dont Tinsiuuation perce au fond de la j^ensée de M. Sainte- Beuve. Quant à ceux qui demandaient à Madame de Krûdener raison de sa crovance , un homme , dont M. Sainte-Beuve reconnaît et apprécie la haute raison, aurait pu leur repondre :

« Viendrez-vous , esprits siiperhes , lui demander » compte de sa foi? Certes, elle ne vous expliquera » pas l'inexplicable , et elle vous renverra sous ce » rapport mal satisfaits. Mais si elle vous dit , si elle » peut vous dire : — J'aime , — celte réponse ne » doit-elle pas vous suffire? Si elle peut vous dire : » — Je ne m'appartiens plus à moi-même, ni à l'hon- » neur , ni au monde ; ma nourriture est de faire » la volonté de mon Père céleste ; je n'aspire qu'aux » biens éternels ; j'aime en Dieu tous mes frères d'une » affeciion cordiale ; je suis contente de vivre , je » serai heureuse de mourir ; tout est désormais har- » monie en moi , mes forces et mon activité , ma » destination et mes désirs , mes affections et mes » pensées j le monde , la vie , les choses humaines » n'ont plus de secret qui me lourmcnle , ni de

» contradiction qui me désole, en nn mot, je snis

» ressiisciiée en nouveauté de vie — Si elle vous

» dit toutes ces •choses, et si elle peut vous les dire,

» et si toute sa vie cautionne ses paroles; ah! ne

» perdez pas avec elle de vains raisonnements ; n'es-

» sayez pas de la réfuter ; elle a la vérité , car elle

» a la vie. Elle touche de ses mains, elle voit de ses

» yeux , elle perçoit , en quelque sorte , par tous ses

)> sens, une vérité que tous les argnmens du monde

» n'établiraient pas avec autant de certitude, que tous

» les argnmens du monde n'ébranleraient pas. Celui

» qui jouit de la vue a-t-il besoin qu'on lui procure

» la lumière? Celui qiii se porte bien se laissera-t-il

» persuader qu'il souffre ? Elles sont inébranlables les

» vérités dont la preuve est en lui, que dis-jc? dont

» lui-même est la vivante preuve. »

Cependant Alexandre continuait ses visiles du soir

à rhôtel Moutchenu. — « Priez pour moi, » disait-il un jour, a ne priez pas pour que je sois garanti du mal

» que peuvent me faire les hommes, je n'ai aucune

» crainte à cet égard : je suis dans les mains de Dieu ,

» mais priez le Tout-Puissant de me fortifier contre

» les mauvaises influences de ce séjour. Jusqu'à pré-

» sent j'ai résisté aux séductions , mais l'homme est si

» faible , que s il n^est soutenu par la grâce , il suc-

» combe aux tentations qui l'assiègent de toutes parts*

» Je sens la nécessité de fuir le monde ; c'est pour

» cela que j'ai demandé une habitation retirée. Dans

» rapparlcnienl que j'occupe , j'ai beaucoup de calme, » je ne vois ni n'enlends rien qui m'éloigne de mes » devoirs ; je travaille , je lis la Parole , je m'entre- » liens avec mon Dieu par la prière et je vois sa mi- » séricordieuse et tendre protection dans tout ce qu'il » me fait éviter, »

Il portait cette même élévation dans les affaires. Alexandre encouragea loyalement la France à réparer ses pertes et à réorganiser son armée , el lorsque les ministres alliés lui représentèrent qu'il pouvait être impoliiique de lui laisser recouvrer ses forces , il répondit :

— « Je ne connais point d'autre politique que celle » de ma conscience et d'aller le droit chemin.

— « Ah ! vous avez raison , lui dit Madame de Krûdener, à qui il le racontait. « Plus vous serez géi) néreux pour les autres, plus Dieu le sera pour vous. » J'écrivais à quelqu'un que la politique sacrée dcs- » cendait du ciel et que vous seriez comme l'aigle » qui déchirerait cette toile d'araignée de la politique » actuelle. Vous avez d'autant mieux fait de donner » ces conseils que vous aviez à vous plaindre du Roi.

— « Ah ! je n'ai pensé qu'à l'Evangile qui dit : » quand on te demande de faire une lieue , fais-en » deux , et si l'on te demande ton habit donne encore » ton manteau. »

Chacun a pu lire dans les histoires de la Restauralion, les difficultés contre lesquelles eut à lutter le

duc de Richelieu, pour empêcher le déiiiemhrenient de la France , résolu dans les cabinets de Vienne , de Berlin et de Londres.

L'Empereur de Russie était dans la plus fausse position, entre ses alliés qui lui rappelaient la duplicité de Louis XVIII à son égard, et ses sympathies qui Ven- Iraînaient vers la France. On lui représentait que la situation de ses Etats en Europe lui otant toutes craintes du côté de la France , il ne pouvait exiger que la Prusse et FAutriche , bien plus maltraitées et plus exposées , ne prissent quelques mesures de sûreté contre leurs turhulens voisins. Enfin , on lui faisait comprendre avec toutes sortes de ménagemens, que ses armées n'ayant point combattu à Waterloo, il n'avait plus le droit de faire peser dans la balance, sa parole jusqu'alors si prépondérante dan» les conseils de l'Europe. Alexandre répugnait, par délicatesse, à prendre un ton absolu , et il attendait le moment de le faire sans heurter la susceptibilité de ses alliés. Le duc de Richelieu admis à lui présenter ses hommages avec une certaine intimité , ne manquait pas de solliciter son intervention.

M. Capefigue donne au duc de Richelieu tout le mérite d'avoir, par ses insistances, entraîné Alexandre à se prononcer en faveur de la France. Le Duc se serait adressé à l'empereur Alexandre ; il lui aurait montré que sa gloire, et son intérêt véritable, voulaient que la France en recouvrant ses Rois , « conservât le terri-

» loirc qu'ils avaient gouverné. 11 poignil avec l'cncr- » j^ie tic la conviclion, le désespoir cVun grand peuple » et les effets qu'on pouvait en redouter. Ses efforts » ne furent pas vains •, les conseils de la générosité et » de la modération prévalurent , etc. »

Sans rien ôter au mérite du duc de Richelieu , il est juste de rendre au comte Capodisirias une part honorai le dai.s ce succts. Nous pouvons garantir la par" faite véiiié des détails que voici : Le démembrement était inévitable. Le duc de Richelieu, désespéré, courut à l'Elys.''e-Bourbon et exhala sa douleur avec toute l'énergie de son j)atriotisme , chez le comte Capodistrios. Celui-ci après Tavoir écouté tranquillement, lui dit : — « Je sais encore un moyen que je crois » infaillible; voulez-vous engager le Roi à le tenter? — « Eh! grand Dieu! sans doute, expliquez-vous, » il ne nous reste que quelques instaiis , demain le » malheur et la ruine de la France seront consonniiés.

— « 11 ne faut qu'une demie-heure. Veuillez m'at- » tendre un moment. »

Le comte Capodistrias passe dans son cabinet , communique son plan à M. Alexandre de Stourdza , d'après lequel celui-ci rédigea une lettre ostensible, a l'empereur Alexandre, dans laquelle Louis XVIIl exprimait avec noblesse, la vive douleur qne lui causait la décision des Alliés ; il en faisait prévoir les conséquences fatales : il déclarait avec dignité qu'il ne consentirait pas à donner le spectacle de 1 humiliation

de sa couronne ; enfin il faisait pressentir qu'en y renonçant , il livrerait la France aux conseils de son désespoir et aux fureurs des partis. Louis XVIII copia cette lettre exactement , et la France fut sauvée.

La sagesse d'Alexandre ne fut pas moins salutaire a Madame de Kriidcner , en la délivrant de son mauvais génie , le pasteur Fontaine , qui venait d'arriver à Paris avec Maria Kummrin. Madame de Krûdener commençait à ouvrir les yeux , et le désintéressement qui la guida toujours s'effarouchant des prétentions et des exigences de Fontaine, elle lui refusa son appui auprès de l'Empereur.

La voyante avait eu une première extase et avait annoncé qu'elle en aurait une seconde le lendemain dans l'antichambre . Madame de Krûdener avait passé bien des heures en prière pour demander a Dieu de manifester sa volonté. Cependant à l'heure où TEmpereur traversait l'antichambre , il trouve Maria Kummrin étendue sur un canapé. Il s'informe ; Madame de Krûdener ne répondant point , Fontaine prend la parole et annonce à l'Empereur que c'est une prophétesse de FEternel qui avait à lui parler de la part de Dieu. L'Empereur s'assied prêt à écouler, et Maria Kummrin commence un discours sentencieux qui aboutissait à une demande de fonds pour la création d'une communauté chrétienne dans les environs de Weinsbcrg. Madame de Kriidener s'était levée en l'entendant et était sortie

avec sa fille. Au bout tVun iuslant, elle revint prier Alexandre de passer an salon. Alexandre la suivit, Tarréta dans les excuses qu'elle voulait lui faire , en lui disant qu'il connaissait assez les honniies, pour ne pas se laisser prendre à la piéic de gens si prompts à demander de l'argent , et lui conseilla de s'en débarrasser le plniôt possible.

Une autre version a circidé sur cette entrevue. Maria Kummrin aurait révélé dans son extase, des faits de la plus haute importance sur l'avenir d'Alexandre et de l'Europe et Madame de Kriïdener serait sortie de la chambre , pour cacher son émotion et s'évanouir dans la pièce voisine. Deux autres témoins de cette scène en auraient enseveli les détails dans le plus profond secret, jusqu'à ce jour. Du reste, les persoimes graves et haut placées qui nous ont transmis ce récit, n'avaient d^^iutre autorité, pour en garantir l'authenticité, que celle d'informations indirectes et nécessairement douteuses.

Quoiqu'il en soit , deux jours plus lard. Fontaine repartit pour Rapenhoff.

Un soir, en entrant chez Madame de Kriidener , Alexandre lui dit : « Eh! bien, on a voidu m'em- » poisonner aujovuxVhui ! » Chacun se récrie. — « Oui , reprend Alexandre , on a trouvé dans mon )) office une bouteille de vin empoisonné , sans que » Ton ait pu découvrir comment elle avait été in- » Iroduite dans la maison. Mon mailrc-dhôlcl vou-

» lant s'assurer si le vin qu'on allait me servir était » bien celui dont je fais usage , a ouvert cette bou- » teille et en a bu. Il serait mort sans les secours » très-pressans qui lui ont été administrés. * — Et » voyez la lettre que je viens de recevoir. » C'était une menace de mort s'il ne replaçait pas sur le trône le roi de Rome : elle était signée : le Capitaine des régicides. — «Soyez tranquilles,)» reprit Alexandre en voyant la consternation sur tous les visages , « Dieu » est là , Dieu est la , il me garde , je suis sans » crainte. L'Eternel est avec moi , je ne craindrai » pas ce que l'homme me pourrait faire.

Le devoir a sa grâce et sa beauté. Rien n'est serein, rien n'est riant comme une vie de franclie et généreuse obéissance. La figure d'Alexandre portait l'empreinte d'une satisfaction intérieure qui étonnait ceux qui le voyaient s'éloigner de tous les plaisirs. Cependant , le souverain absolu et impatient de toute contrariété reparaissait à de rares intervalles. Un soir, en traversant le vestibule de Madame de Krûdener, l'Empereur s'adresse à Joseph :

— « Avez-vous fait ma commission ?

* Cette tentative d'empoisonnement fit la fortune de M. Decazes, alors préfet de police. Il accourut chez M. de Nesselrode et se fit livrer la bouteille accusatrice, qui, soumise à l'analyse chimique, se trouva être un mélange destiné h nettoyer les meubles. Alexandre ne l'apprit que le lendemain. Louis XVill, enchanté du zèle et de rintclligcnce de M. Decazes, voulut, dès ce jour, qu'il lui rendit compte pcrsonnellemeul de tous les événcmcus de la capitale.

— » Sire , reprend Joseph en rougissant , je l'ai » oubliée.

— » Quand je vous donne un ordre , reprend » brusquement Alexandre , je prétends qu il soit » exécuté ponctuellement. »

Il entre dans le salon , Madame de Krûdener va au devant de lui et s'informe de ses nouvelles :

— « Bien.... Madame,.... bien, oui, assez

» bien , répond Alexandre , évidemment préoccupé.

— '< Qu'avez-vous donc, Sire, vous êtes troublé?

— » Ce n'est rien, Madame, ce n'est rien. Pardon, j» attendez-moi un instant, je vais rentrer. »

11 sort et abordant Joseph :

— « Joseph, pardonnez-moi : j'ai été dur, j'ai » été brusque envers vous. »

— » .... Mais, Sire »

— « Je vous prie, pardonnez-moi. »

L'émotion de Joseph l'empêchant de répondre ,

Alexandre lui prend la main :

— « Dites que vous me pardonnez ?

— » Oui , Sire.

— » Je vous remercie. »

Parmi les anciennes relations que Madame de Krûdener avait voulu resserrer par la sympathie chrétienne , nous ne devons pas omettre celle de Benjamin Constant, dont M. Sainte-Beuve nous a conservé quelques traits intcrcssans.

« 11 trouvait près d'elle consolation dans ses crises

» el aliment pour lonle une poriion de son ame. On

» sait quelles furent alors les vicissitudes de l'illustre

» publiciste ; ses sendmens religieux n'étaient pas

» moins agiles et à celte limileexlrême de la jeunesse,

y> revenant à la charge en lui , ils livraient comme

/» un dernier combat. D'autres troubles secrets s'y

» joignirent et formaient un aulre dernier orage.

» C'est près de Madame de Krûdener qu'il allait

» durant des heures chercher quelque repos , par-

» tager quelque prière , Adolphe toujours le même ,

» près de Valérie régénérée. Une bienveillance pré-

» cieuse nous permet de reproduire quelques lignes

» qui peignent celte situation inlérieure : « J'ai vu

» hier Madame de Krûdener , écrivait Benjamin Cons-

» tant , d'abord avec du monde , ensuite seul pen-

» dant plusieurs heures. Elle a produit sur moi un

» effet que je n'avais pas éprouvé encore , el ce ma-

» tin une circonstance y a ajouté. Elle m'a envoyé

» un manuscrit , avec prière de vous le conmumi-

M quer et de ne le remettre qu'à vous. Je voudrais

» le lire avec vous : il m'a fait du hien ; il ne con-

» tient pas des choses très-nouvelles ; ce que tous les

» cœurs éprouvent , ou comme bonheur , ou comme

» besoin, ne saurait être bien neuf j mais il a été à

» mon àme en plus d'un endroit H y a des vé-

» rites qui sont triviales, et qui tout d'un coup m'ont

» déchiré. Quand j'ai lu ces mots qui n'ont rien de

» frappant : « Que de fois j'enviais ceux qui travail-

» laient à la sueur de leur front, ajoulaient un la-

» Leur à l'autre et se coucliaicni à la fin de tous ces

» jours sans savoir que riiomnie porte en lui une

» mine qu'il doit exploiter! mille fois je me suis dit :

» Sois comme les antres ; » j'ai fondu en larmes. Le

» souvenir d'une vie si dévastée , si orageuse , que j'ai

» moi-même menée contre tous les écuciis avec une

» sorte de rage , m'a saisi d'une manière que je ne

» peux peindre »

>» J'avais passé ma journée tout seul , et je n'étais

» sorti que pour aller voir ladame de Kriidener.

» L'excellente femme ! elle ne sait pas tout, mais

» elle voit qu'une peine affreuse me consume , elle

» m'a gardé trois heures pour me consoler; elle me

» disait de prier pour ceux qui me faisaient souffrir,

» d'offrir mes souffrances en expiation pour eux ,

» s'ils en avaient besoin. » Et ailleurs : « Je

» suis une lyre que forage brise, mais qui, en se

» brisant, retentit de l'harmonie que vous êtes desli-

» née à écouter Je suis destiné à vous éclairer

» en me consumant Je voudrais croire et j'essaie

» de prier »

« Par malheur pour Benjamin Constant , ces élans

» qui se ranimaient près de Madame de Kriidener, ne

» se soutinrent pas, et il retomba bientôt au morcel-

» lement, à l'ironie, au dégoût des choses , d'où ne

» le tirèrent plus que par assaut ses nobles passions

» de citoyen. »

La leUre suivante , atlressce à Mademoiselle de Slonrdza qui avait suivi rimpératrice en Angleterre , nous peint la vie de Madame de Krùdener :

« Paris, 7 août 1815.

» Ma trcs-cLère amie ,

» Vous aurez été étonnée de voir arriver des cour- » riers et un surtout, dernièrement, sans recevoir de » lettre de celle qui vous est dévouée pour la vie et >i qui ne peut cesser de vous aimer. Mais ma position » était embarrassante et j'en parlai à votre frère. 11 » m'était impossible de parler à cœur ouvert, et je » ne sais pas parler autrement. Les routes sont peu » sûres , les lettres sont exposées à être lues de toutes » manières; quoique je n'aborde jamais la politique, » il m'était impossible de vous dire autre cbose que » des choses insignifiantes , et elles ne vont plus à » votre cœur. Je vous ai écrit de la route , de Bar- » siu'-Aube , et le courrier qui se chargea de ma » lettre me promit bien de vous VeXpédier. Nous som- » mes arrivés ici comme par miracle, usant de cette » puissante miséricorde qui veillait sur nous , sans » armes, la pensée de s'en servir m'était déjà interdite. » Le Cosaque que nous avions, avait cassé sa lance, » et je n'avais osé la faire refaire. Nous arrivions » toujours le lendemain d'un pdlage ou d'une émeute, » et nous passions comme une troupe d'enfans au » milieu de celte France déchirée par les passions

» et les crimes. Presque parlout, dans les viHaj^es, on

» s'assemblait autour de nos voilures. Empaytaz et

» moi, nous prêchions TEvangile, les justes chàlimens,

» mais aussi la miséricorde du Sauveur, dontriumiense

» amour ne voulait que sauver. Les larmes coulaient,

» c'était un triste tableau que ces villa j^es ahandon-

» nés , ces maisons détruites déjà par la dernière cam-

» pagne, ce peuple frappé et consterné. Notre cher

>» Empereur a fiiit distribuer sur toute la route de

» l'argent pour diminuer les maux , partout on le

» regarde comme un uniic. Son attitude a été celle

)» du héros chrétien , celle qu'avec l'aide du Tout-

» Puissant, j'osais prcsscniir et désirer l'année passée.

» Sa grandeur frappe même les aveugles. 11 annonce

» par son silence même, le Dieu qui l'a élu. Sa

» vie calme , simple , enlevée aux frivoles plaisirs

» qui font tout le bonheur du monde, est une étude

» magnifique qui prêche aux hommes cet Evangile

» si oublié. Il travaille beaucoup. Le soir il vient voir

> souvent une personne qui vous est très-attachée et

>» qui demeure non loin de lui ; elle est heureuse de

» le voir avancer toujours plus, vers cette grande vie

» de dépouillement terrestre et de bonheur , donnée

» et proposée par Christ. On l'aime beaucoup ici, le

)» peuple ne cesse de l'appeler par des noms chers.

» Le mal seul le fuit. 11 jouit de ces jouissances qui

» viennent de Dieu , de ce Sauveur qu'il confesse par

» sa vie.

» Paris est agité , et la France avec la capitale ; on

» s'égorge dans le Midi; prions, pleurons. Priez pour

» moi , parce que je sens rincapacilé de remplir des

» devoirs , qui , depuis des années , rendent ma vie

» remarquable , me faisant rester quelquefois au mi-

» lieu des campagnes et vivre avec des paysans dans

» un moulin, comme je l'ai fait ce printemps; puis

» me transporlant au milieu des splendeurs de la so-

» ciété et des rangs les plus élevés.

» Je cache tant que je puis , à certaines gens , mon

» séjour à Paris , mais je vois des Duchesses et des

» servantes , des hommes de tous les partis, sans vou-

» loir qu'on me parle d'aucun parti , leur disant :

« Je suis au point où je ne connais que la charilé :

» si vous voulez que je montre à vos douleurs , à vos

» péchés , à vos mécomptes, à vos lourmenls , le seul

» remède dans le ciel et sur la terre , je vous prê-

» cherai la miséricorde du Sauveur, sinon, mon temps

» m'est trop précieux. »

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