CHAPITRE XXVIT
iSiV. — 181».
Madame <le Kriiiloncr U Mullorihal, Scliafflianspn , Diessonlioffon , RanJcck , lî.iiloludl et Constance. — Exliortalion adressée à la foule. — Arrive'e à la Hinib. — La fainine. — Dislribulion de vivres. — Horribles effets de la faim. — Allocution prononcée à la Houb. — Détresse du canton d'Appenzell.
— Arrivée à Arbonnc. — Belle conduite d'iyi curé. — Prédication de Madame de Kriidener. — Récii des misères du canton d'Appenzell. — Exhortation à Arbonnc. — Madame de Kriidener est emmenée d'Arbonne et erre entre I.a Houb, Randeck , Roschacli , Rlieineck, Munsferlinsen , Kircliembacli , Gottlieb, Marlballen , liolTsfelten , Rafz. — Mademoiselle Maurer, île Zurich. — Un dimanche à Da^gren. — Prédication. — Exliorlaliim aux étudiants. — Le baillif de Waldsbut. — Le Père Jean. — Madame de Kriidener à Wer et à Kander. — Arrestation de M. Lachenal et de sa femme. — Madame de Kriidener est dirigée sur Buren , Golmar et Fribourç. — Elle est séparée de ses compai^nons. — Départ pour Genève de M, Empaylaz, de sa mère et, de Madame Ai-mand. — Madame de Kriidener traverse, avec sa fille et M- Kelhier, le Wurtemberg et la Bavière. Arrivée à Weimar.
— Mademoiselle de Stourdza. — Guido Goerres. — Séjour à Neudielendorff et à Leipsick. — Visite du professeur Krug-. — Sa conversation avec Madame de Kriidener. — Examen de cet opuscule.
E 20 juillet , Madame de Kriidener se retira de nuit à Midlcrihal , où la police de Scliaf- ^^ fhausen la suivit et la fit garder à vue, L'afflnence des auditeurs se réunit comme à Loffstelten et ressentit aussi reffet de cette parole qui ''^ gagnait tous les cœurs. Elle fut ensuite dirigée sur Schaftliausen. M. Empaytaz l'avait précédée et y présidait des réunions fort nombreuses sous les aus-
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pices tic MM. Maurer , Allorf, Spleiss, KirkliofTet de quelques membres du troupeau Morave. Le 25 , la foule était si désireuse de voir encore Madame de Kriklener, qu'elle dut gagner à pied le chemin haut, en faisant le tour de la ville; sa voiture ne put la rejoindre qu'à six heures. Elle voulait se rendre au village de Paradis, mais on ne Ty reçut point et elle fut obligée de pousser jusqu'à DicssenholYen.
Expulsée par la gendarmerie Thurgovienne , elle trouva un asile au château de Randeck qu'elle quitta le 30, pour se rendre à Sicgen. La route était couverlc de personnes qui désiraient recevoir les exhortations qu'elle leur adressait en passant. La police l'attendait à Radolizcll et 1 y garda ; cependant quarante pauvres parvinrent à se glisser dans l'auberge et ce ne fut qu'après avoir pourvu à leur subsistance qu'elle parût le 31 , povu- Constance. Elle était accompagnée de Mesdames de Berckheim , Lachenal , Enipavtaz et Armand, et de MM. de Berckheim, Kellner, Kmpaytaz, Lachenal, Sigrist et Klotz,
Le baillif de Constance l'attendait à l'hôtel de TEloile avec un ardre de départ immédiat, mais la foule était si compacte qu'il élait impossible d'avancer. Il fallut que Madame de Kriklener adressât une exhortation à celte multitude qui se mil à genoux, pour entendre la prière de M, Kellner.
Ce même soir ils arrivèrent à La Houb , après avoir traversé Kreulzlingen , Munsterlingen , Gret-
lingcn et Kcsswil , sans avoir la permission de s'y arrêter. La tliscLlc faisait de i^rands ravages dans toule cette contrée et dès que Ton sut l'arrivée de Wadame de Krûdener à la HouIj , les pauvres y accoururent. Le lendemain matin, ils entourèrent la maison. Leurs figures hâves, épuisées, offraient un déchirant spectacle, La plupart venaient des cantons de Zug, Schwitz, Claris et Unterwald. Une chambre transformée en cuisine permit de préparer des soupes. Madame Lachenal présidait à la confection et à la distribution.
Environ sept cents pauvres stationnaient sur la grande route. Chacun avait été muni d'une écuelle et recevait à son tour sa ration : c'était un effrayant spectacle que de voir la voracité avec laquelle elle était engloutie. La faim , la faim seule était Tunique pensée, la seule préoccupation de ces malheureux. Tous les sentiments de la nature étaient étouffés, la voix du sang était muette. Une femme, en recevant sa portion, la porte précipitamment à sa bouche; son enfant exténué se soulève et s'efforce de grimper le long de son corps , pour saisir l'écuelle que sa mère élève davantage, afin qu'il ne puisse l'atteindre. Madame Lachenal, saisie d'horreur, s'était emparée de l'enfant pour lui faire avaler graduellement quelques cuillerées de soupe, tandis que la pauvre mère , ayant assouvi sa faim , s'était jetée sur son enfant, en poussant des cris de désespoir, et des imprécations contre elle-même. Ma-
tlame de Kriulcncr, cniuc jusqu'aux larmes, rcnlraîna dans sa ebambre et paiviul à la calmer.
Le même jour, au moment où Madame de Kriideiier cl ses compagnons prenaient leur frujj;al repas, ils virent entrer dans la salle une bideuse apparition. C'était une pauvre jeune fille cpii était presque réduite à 1 état de squelette ; par un effet ordinaire de la famine, ses cbeveux étaient tombés et son ventre était prodigieusement enflé. Elle se précipitait sous la table pour y, ramasser les miettes du dîner, sans paraître s'apercevoir qu'il y eut des assistans.
Madame de Kriidener la saisit, l'attire à elle, la questionne. Un son guttural , inintelligible, un cri rauque, le cri de la faim était son seul langage. Madame de Berckbeim se cbargea de la nourrir pendant toute la journée , avec de la bouillie mélangée de cliocolat.
Le canton d'Appenzcll était cruellement ravagé ; On y comptait les individus morls de faim , dans la proportion de trente |>ar commune. Des assemblées eurent lien à la Iloub , Madame de Kriidener y était souvent entourée de personnes instruites. « Qu'avons - nous gagné avec tous nos systèmes , » dit-elle un jour? Des désordres, des troubles, des » crimes. Aujourd'bui le Seigneur veut un nouveau » peuple qu'il cboisit dans les palais comme dans » les cbaumicres. Le Seigneur-Dieu qui est descendu » des cieux sur la terre appelle tous les hommes pour
» les rendre heureux. Vous n'avez pas écoute la voix » douce , la voix simple du Sauveur ; vous avez préié » Toreille à la voix de ces hommes enfermes dans » l'étroit domaine de cette raison déchue qui com- » prime le cœur et finit par le rendre incapable de * recevoir les impressions de l'Esprit du Dieu qui » pardonne et qui aime. Vous l'avez forcé à faire en- » tendre une parole menaçante et sévère. Les fléaux » qui désolent la nature entière prêchent la repen- M tance. Malheur à ceux qui n'écoutent point cette » voix éloquente ! Le Seigneur se sert des pauvres » sans apparence |X)ur vous annoncer 1 Evangile , » parce que le^ riches prédicateurs de nos jours , loin » de le faire, travaillent à en détruire la force. Mais » le Dieu que nous servons se sert des choses faibles » pour confondre les fortes ! »
Un grand nom])re de saint-gallois et plusieurs prêtres entr'auires, écoutèrent avec la plus grande joie et une émotion visible ses exhortations à renoncer aux formes humaines pour prêcher un christianisme vivant et pratique , le Christ crucifié au lieu des œuvres toujours souillées de Vhomme. \/un d'eux, professeur au gymnase de Saint-Gall était aussi éclairé que pieux.
Le 6 août , arriva l'ordre de quitter la Thurgovie; Madame de Krûdcncr fit ce jour là une allocution à ceux qui se pressaient autour d'elle ; son éloquence fut si pathétique en peignant les soulfrancos de Jésus, que toute rassemblée fondit eu larmes.
Plusieurs appenzcllois raconlèrenl les terrlLles clialimens qui pesaient sur leur pauvre peuple. La famine avait changé les hommes en bêles féroces ; les menti ians qui s'aventuraient hors de leurs communes y étaient renvoyés à coups de bâton et les paysans qui se laissaient émouvoir et leur faisaient Taumône étaient soumis à l'amende. Les pauvres étaient réduits à ntourir de faim dans leurs maisons , dans l'isolement le plus absolu. Plus de quatre mille pauvres saint-gallois erraient dans les champs pour y dérober des herbes et des racines.
Le 7 août , Madame de Kriidener partit de bonne heure à pied, pour prévenir l'affluence du peuple; mais à peu de dislance de la Houb, elle fut reconnue, entourée *, sept ou huit cent personnes se trouvèrent bientôt réunies. Elle dût s'arrêter sous un arbre et leur adresser des exhortations chrétiennes, avidement écoutées; M. Kcllner lut un chapitre de la bible et fit une prière. Elle atteignit à pied le village suivant; elle prenait quelque nourriture chez un paysan , lorsque sa voilure la rejoignit; enfin elle arriva à Arbonne, où elle descendit a l'auberge du Bœuf.
Le dimanche 1 0 août , la grande salle de l'auberge réunit environ quatre cents personnes pour le culte du matin.
Après la prédication de M.Kellner, Madame de Kriidener ajouta quelques paroles. Quelques heures plus tard, la foule était si nombreuse que l'on ne pût
former d'assemblées séparées comme à l'orcllnaire ; chambres, corridors, escalier tout était encombré. La place publique même et les rues adjacentes étaient remplies d'une foule pressée et silencieuse. En voyant cette multitude recueillie , immobile et altérée de la parole de Dieu , Madame de Krùdener éprouva pour la première fois une profonde émotion. Un curé, homme plein de zèle et d'une haute piété vint à elle et la prenant par la main lui dit : « IMadame, » c'est Dieu qui vous a envoyée vers nous , parler à » ce peuple , parlez lui du salut que Jésus-Christ » donne et ne vend pas. Parlez hardiment ! Dieu » sera avec votre bouche et avec leurs oreilles ! »
Puis ouvrant la fenêtre, il y conduit Madame de Kriidener en lui disant : « Au nom de Jésus, parlez ! »
Alors Madame de Kriidener demanda en allemand a la foule. « Pouvez-vous m'entendre ? » Des milliers de voix répondirent un — Ja î solennel qui fut suivi du plus profond silence. Elle leur parla alors avec une admirable charité, les conjurant avec la plus vive tendresse de ne pas mépriser l'appel de Dieu dans ces temps de calamités , les suppliant de croire en Jésus, en Jésus seul pour obtenir leur salut, de se confier en lui et de se donner à son service. Son éloquence fut admirable , elle ne s'arrêta que vaincue par la fatigue et demanda alors aux auditeurs s'ils désiraient entendre quelques cbanls. Quatre cantiques furent ainsi chantés aux fenêtres
cl écoulés dans un relli^^ieux silence; après quoi Madame de Kriidcncr bénit le peuple qui se relira sans aucun désordre.
L'injonciion de quiiler Arhonne fut donnée le 1 1 , et le Lruil s'en étant répandu , des milliers de visiteurs se pressèrent ejicore autour de Madame de Krûdener ; des prêtres et des pasteurs s'y rencontraient également désireux de se récliaufTer au contact de cette pratique vivante de l'évangile dont ils comprenaient les immenses difficultés. Les récits effrayants de M. de Zollikoffer qui venait de parcourir les campagnes de TAppenzell, où la dyssenterie , jointe à la famine, causait une effroyable mortalité, avaient uni tous les assistants par les liens d'ime même compassion. Les accents de Madame de Kriidener retentissaient aux fond des creurs et des consciences quand elle s'écriait :
« Mes chers amis, nous avons tous péché ; tous nous » sommes souillés par des mauvaises actions. Riches, » pauvres, tous, nous n'avons pas aimé Jésus-Christ. » Dieu nous frappe maintenant. Humilions-nous tous , » tant que nous sommets. Frappons notre poitrine , » et moi la première, car j'ai plus péché que les au- » 1res. Que chacun de nous s'écrie :
» — 0 Dieu ! sois apaisé envers moi , qui suis un » grand pécheur ! Aie pillé de moi ! Je suis l'enfant n prodigue. Pardon, mon Dieu, pardon !
» Reconnaissons nos abominations et crions à Dieu, » j)cut cire sera-l-il apaisé envers nous. Mais bien
I» peu sliumilicnt ; peut-êire que pas un de vous ne » l'a encore fait. Rclournez-vous vers Dieu, le temps » est court; la famine et la mortalité ravagent ces » contrées. Nous vous en prions , laissez-vous avertir. » Quiconque ne reçoit pas la Bible sera contlamné ! » Recevez donc celte parole divine, je vous en conjure; » recevez-la avec des cœurs obéissants ! Faisons ce » qu'elle nous commande ! Croyons à Jésus ! Confessons » son nom devant tous les hommes. Ne craignons pas » de confesser ouvertement le nom de noire Dieu Sau- » veur ! Il nous confessera alors devant les anges du » jugement qui frappent les nalions. Soyons obéis- » sants à l'Evangile, c'est le livre sur lequel nous » serons jugés. Enseignons à nos enfants à prier Celui » qui seul peut nous délivrer ; il n'y a plus de temps » pour réfléchir.
» Humilions-nous : aussi long-temps que nous n'avons » pas aimé Dieu nous sommes sous la condamnation ! » C'est pourquoi , nous vous supplions au nom de » Jésus; au nom du Dieu Trinité en Jésus, convertis- » sez-vous; recourez au sang de l'aspersion. Fléchissez » vos genoux , aujourd'hui ; aujourd'hui même com- » mencez à ouvrir vos cœurs à la grâce qui vous ap- » pelle.
» Pardonnez-moi si je vous parle avec tant de sé- » vérité; croyez que c'est pour votre bonheur éternel ! » Que votre sang ne soit pas redemandé de vos mains. » Quittez le monde et les abominations d'une vie cou-
» pable ! Voyez Jésus et son amour ; il vous aime ; il » vous aime plus qu'une mère n'aime son enfanl.
» Gardez-vous de Tavarice ; elle est le plus grand M des crimes dans ces temps de misère ! Gardez-vous » d'obéir à ces lois infernales qui défendent de rece- » voir de pauvres étrangers et de faire l'aumône ! » Gardez-vous d'obéir à de telles lois. Vous attireriez » sur vous des chalimcns plus terribles que ceux qui » s'exécutent sous vos yeux , des cbâtimens dans la » vie éiernclle.
» Voilà , mes cliers amis , ce que nous avions à » vous dire. Voilà pourquoi le Seigneur nous a en- » voyés au milieu de vous. Nous vous en conjurons » encore une fois. Ne méprisez pas celte voix qui » est parvenue jnsques à vos oreilles ! Que le Seigneur » vous accorde la grâce de comprendre tout ce que » nous vous avons dit. »
Les gendarmes la firent partir d'Arbonne le 12.
Du 12 au 16, elle fut sans cesse en roule , rcpoussée des frontières de Saint-Gall à la Houb , de la Houb au cliàleau de Randeck sur les bords du lac de Constance , d'où elle fut conduite dans la Tburgovle et de nouveau à la Houl). Le 16 , on lui permit de passer la nuit dans un village près d'Arbonne. Pendant plusieurs jours , sa fille et ses amis qui avaient complé la rejoindre , perdirent sa irace et la rencontrèrent enfin près de Roscliacb , escorléc par la gendarmerie qui la conduisait à Rbeineck. La police
aulricliicnnc à qui elle fut remise le lendemain , ne voulut point la recevoir, puis , tandis qu'elle restait à Roschach pour y passer la nuit , ses amis furent dirigés sur Arbonne, malgré les réclamations de Madame de Rrûdener : après bien des lieurcs d'une marcbe Irès-^ fatigante, elle les rejoignit le lendemain escortée du président de la police de Saint-Gall. Deux Messieurs saint-gallois, témoins de son arrivée, se bâtèrent d'aller en prévenir le préfet d'Arbonne , qui , touché de compassion pour les fatigues de Madame de Krûdener, et indigné de leur mauvaise intention, les renvoya en leur disant : — « Allez , Messieurs, je saurai » bien demain matin si Madame de Kriidener est » arrivée. »
La foule des visiteurs empécba le départ dans la matinée du 19, «cil était nuit quand nous sommes » partis, » écrit M. Empaytaz dans son journal. « Mais c'était une nuit ravissante. L'air était doux et » calme , la lune répandait sa lumière sur ce beau » paysage. Tout ce qui nous entourait contribuait » à remplir nos âmes de recueillement et d'ado- » ration. A quelque distance d'Arbonne , nous des- » cendîmes tous de nos voiuires , et réunis ensemble » sur le gazon, nous avons fait en commun notre prière » du soir. »
Après avoir passé la nuit à la Houb, où le brigadier, chargé de les conduire à Munsterlingcn, avait consenti à les laisser s'arrêter , nos voyageurs reparti-
renl Iclenilcmaiii, à quatre heures du iiialiu. Laleclure, le chant des cantiques et la prière remplissaient les heures du trajet. Arrives à Kirchemhach , le chef de police se rendit à Constance, pour demander si Madame de Kriidener et sa suite y seraient reçus. La réponse fut négative pour elle, affirmative pour sa suite. Tandis qu'elle gagnait à pied le village de Gottlieh, rendu célchre par les souffrances de Jean Huss et de Jérôme de Prague, ses compagnons atteignirent Ermahlingen, où la fatigue et le sommeil leur firent trouver délicieux un misérable gîte.
Le 20, ils furent tous conduits à Diessenhoff , où la gendarmerie Zurichoise les quitta, le 22. Celle de Schaffhausen ne voulant pas les laisser pénétrer dans cette ville, Madame de Kriidener se dirigea sur Fcuerthal , Laufen , Marthallen où on leur permit de passer la nuit.
Le 23, elle atteignit Loffstetten , où elle passa le dimanche le plus tranquille dont elle eut joui depuis deux ans.
Le lundi 25 , après le diner, elle partit avec M. Kellner et Madame de Berckhcim pour Ncuharlsen, Sa suite qui voulait la rejoindre le lendemain , la rencontra à Rafz , escortée par la gendarmerie ; le médecin de l'endroit l'invita à loger chez lui.
Le lendemain , 27 , il fallut partir pour Tengen. Madame de Kriidener seule put rester à Rafz ; Mademoiselle Maurcr de Zurich qui l'avait rejointe
fut aussi dirigée sur Tengeii. C'était une personne pieuse , mais clic avait des visions qui occupaient beaucoup M. Lachcnal et donnaient quelques craintes à M. Empaylaz. Là où il y a beaucoup de visions, il y a de la vanité, dit rEcclésiaste.
Le 29 , IMadanie de Kriidener arriva à Ten^en. Les pauvres furent expédies en avant-garde du côté de Ryner, près de Zurzach.
Le samedi 30, ordre de départ ; on s'arrêta à Daggren , pour passer le dimanche. De Waldsbut, Zurzach et des environs , il vint une grande foule de personnes , pour assister au culte qui se célébra en diverses assemblées. Madame de Kriidener adressa quelques exhortations.
« Nous sommes envoyés vers vous, dit-elle, par le ;) Seigneur , pour vous avertir sur vos vrais intérêts, » pour vous exhorter à j^enser sérieusement au salut )» éternel de vos àmcs. Chers amis, aussi long-temps » cjue vous n'appartenez pas à Jésus , vous êtes encore » esclaves de Satan et du monde. Je vous en conjure, » donnez tout votre cœur au Seigneur. Faites lui » toutes vos demandes, comme des enfants à leur père. » Avez-vous faim? demandez-lui du pain, Etes-vous » dans l'angoisse? invoquez le; il vous enverra son » ange consolateur , il vous fortifiera.
» Ecoutez, nous vous en conjurons, écoutez cette » voix d'appel. Cherchez avant toutes choses , dès » aujourd'hui, le pardon de vos péchés. Ne voulez-
» vous pas ctrc la joie de tous ces anges qui pren- » lient tant de part à la conversion des pécheurs. » Donnez votre cœur au Sauveur , ditcs-liii : — Mon » Sauveur , voici ce cœur que lu veux posséder , » viens habiter en moi ! viens me changer en en- » tier. Je veux t'aimer, je veux faire la volonté, » fais-moi miséricorde , pardonne-moi mes péchés , » lave-moi dans ton sang ! Dieu Saint-Esprit , viens » me purifier, me nettoyer des souillures du monde » qui sont en moi. Dieu mon père , réconcilie-moi » avec loi-méme par le sang de ton fils ! Priez ainsi » chers amis , avec peu de paroles , mais du fond » du cœur; un soupir, un élan du cœur, voila » ce que Dieu demande. Faites ce que je vous dis, » et vous trouverez vous-mêmes quel bonheur, il y a » d'aller à Jésus , quelle joie on goule au pied de » la croix. C'est ce bonheur éternel que nous vous » souhaitons à tous du fond de nos cœurs. Loue » soit Jésus-Christ , Amen. »
Madame de Krûdencr passa trois jours à Daggrcn ; elle y reçut la visite de plusieurs ecclésiastiques des environs, « Nous vivons dans un temps bien re- )> marquable , leur disait-elle le 4 septembre , vous » voyez dans quel état déplorable se trouve la chré- » tienté ; il faut se retourner vers le Seigneur; il » veut que nous l'aimions, parce qu'il nous a aimés ; » il veut que nous fassions sa volonté pour mon- » trer au monde que nous sommes vraiment ses
)) disciples. Mais vivons-nous comme ces premiers » chrétiens ? Marchons-nous dans les comniandemcns « du Seigneur? Il faut, comme eux, que nous mar- » cillons en nouveauté de vie ; si vous commencez a » vouloir obéir à TEvangile, vous verrez alors, et vous » sentirez par vous-même , que ce n'est pas suffisant » de parler religion, et puis de s'en tenir là.
» Nous sommes dans un temps où Tenfer a plus de » missionnaires que le ciel. Il faut donc que le Sei- » gneur se choisisse un peuple qui prêche la repen- » lance, qui annonce les châtiments qui doivent attcin- » dre ceux qui ne veulent pas sliumdier ! »
Puis se tournant vers quelques étudiants de Tubingue :
« — Vous sortez de TUniverslté , leur dit-elle , « où vous avez appris , avec beaucoup de peine pcut- » être, à devenir incrédules. Savez-vous bien qu'elle » est la première de toutes les études humaines ? C'est » d'apprendre maintenant à confesser Jésus-Christ, et à » vous soumettre à sa parole. Aussi long-temps que » l'on ne reconnaît pas le Seigneur il n'y a que vide » et qu'ignorance. C'est lui qui tient les clefs du ciel, » qui peut ouvrir et fermer les trésors de la vraie » science. Je ne puis vous faire d'autre souhait que » celui-ci : que vous puissiez goûter la grâce de Jésus, » car alors vous aurez honte d'avoir passé la plus
» grande partie de votre vie sans l'aimer
» Chers jeunes gens ! Donnez-lui votre cœur j humi-
» liez-vous à SCS picils; recourez à sa grâce, ])CiKlant )» qu'il vous tend les bras : failcs-le, et volrc visite ici » ne sera point sans fruit.
Le 5, le Laillif «le Waklsliut donna l'ordre du départ, mais il ne s'exécuta que le 9. Cet homme s'intéressait vivement à l'œuvre de jMadame de Krïidencr et lui avait même amené sa femme pour qu'elle put aussi l'enlcndrc. Elle reçut encore quelques visites intéressantes , le Laron de Dillcmbour<^ et deux députés de l'association chrétienne fondée à Wurlzhourg, par le Père Jean. Celait un maréchalrferranl qui s'était rendu à Rome pour y recevoir la prêtrise. A son retour à Wurlzljonr*^ , d'accord avec un nommé Mullcr et un Père Auj^uslin , il avait formé celte associa* lion qui avait éveillé les susceptibililés de la police. On avait jeté les chefs en prison où ils lanjjuissaicut encore à cette époque.
Le 9 , Madame de Krùdener passa la nuit à Laufenhour*: et partit le 1 0, pour Seckingen où les siens la rejoignirent le 11 . Les pauvres qui s'étaient arrêtés à Ober-Seckingen en furent chassés par la police et dirigés sur Schopffhcini au nombre d'une centaine. Madame de Krïidener se trouvait le 12 à Wer et le 1 4 elle se rendit par Schopffheim à Kandcr où la suivirent ses amis. Le 1 8 , fut un jour de grande affliction. M. le professeur Lachenal fut arrêté à la demande des autorités baloises et reconduit à Baie par les gendarmes badois. Madame Lachenal fut réclamée
de méiîie et ramenée le 21, à Bàle, par ses parens qui avaient répandu le bruit qu'elle élait folle ainsi que son mari.
La grande foule des pauvres resta à Kander jusqu^au 23 , pour en être subitement expulsée par un décret qui portait que quiconque donnerait l'bospitalité passé midi à quelqu'un de la suite de Madame de Kriidener, paierait une amende de dix écus. La même chose se répéta à Kreulzlingen et à Muhlingené
Le 1 ." octobre , Madame de Krudener se trouvait avec sa suite à Buren , près Neuf-Brissach. Les gendarmes la dirigèrent sur Colmar, puis sur Brissacb, et enfm sur Fribourg en Brisgau, où on la laissa se reposer quelques jours gardée à vue.
C'était à Fribourg que son sort devait enfin se dé-cider. Rien n'avait pu lasser sa constance, parce qu'elle avait toujours accepté comme la volonté de Dieu les pérégrinations forcées que lui imposait 1 ombrageuse police des états suisses et allemands. Ceux-ci venaient enfin de prendre à son égard une grande décision ; elle fut communiquée à Madame de Kriidener par un ordre du grand duc de Bade qui la séparait de ses compagnons , dont deux ou trois seulement furent autorisés à la suivre en Russie, tandis que les autres devaient être renvoyés dans leur patrie.
Tous acceptèrent cette nouvelle aussi imprévue que douloureuse , dans le même esprit chrétien qui avait présidé à leur association. Ils ne proférèrent
ni plaintes , ni murmures , et leur paix ne fut point troublée.
Par une coïncidence remarquable , au moment même où cette mesure venait d'être prise , Madame de Kriidener recevait une lettre de M. François Guers qui la suppliait de ne pas retenir plus longtemps M. Empaytaz loin de Téglise de Genève qui réclamait ses services. Trois fois on lui avait offert la place de pasteur à Saverdun en France , sans qu'il pût se résoudre à l'accepter : celle de prédicateur à Saint-Pétersbourg lui avait aussi été proposée, de la part de l'empereur Alexandre. Mais le climat de la Russie d'une part , de Tautre , l'appel de la congrégation de Genève , firent penclier la balance en faveur de celte ville, où sa mère et Madame Armand l'accompagnèrent. C'est là qu'il devait voir l'accomplissement des paroles que lui adressait Madame de Krûdener dans une de ses lettres, — « Le Sei- » gneur est grand et magnifique , il vous rendra au » centuple des sacrifices que vous Ini aurez faits. »
Monsieur de Bercklieim était alors à Pélersbourg pour prendre les ordres de l'empereur , relativement aux émigrations suisses et allemandes. Madame de Berckheim et M. Kellner partagèrent donc seuls le sort de Madame de Kriidener.
Les autorités Wurlembergeoises à qui elle fut remise par la police badoise l'accompagnèrent jusqu'en Bavière, d'où la gendarmerie la fit passer en Saxe.
Grâce à ses bienfaits et à ses aumônes, dont la renommée la précédait et la suivait partout, dès qu'elle s'arrêtait , et sans qu'on pût comprendre comment, les pauvres semblaient mystérieusement avertis de son passage : ils accouraient et s'exposaient à toules sortes de difficultés pour la voir. A Weimar, Madame de Kriidener retrouva Mademoiselle de Slourdza qui jamais ne cessa d'admirer les dons de cette charité sans bornes , qui élevait Madame de Krùdener au-dessus des plus grands génies. Après son départ, Mademoiselle de Stourdza, sans Cesse visitée par les pauvres , leur donnait toujours le sage conseil de retourner dans leur patrie et de profiter des instructions qu'ils avaient reçues de Madame de Krùdener , pour mener chez eux une vie selon Dieu et elle en persuada un grand nombre.
Cependant quelques voix s'élevèrent pour demander le motif de la sévérité dont Madame de Krûdenef était l'objet. La police les fit taire sous de vains prétextes, que le professeur catholique Joseph Goerres stigmatisa dans une brochure sur l'Allemagne et la révolution : « Madame de Krùdener , dit-il , quoi- » que d'une piété un peu excentrique, mais bien in- » tenlionnée , bienfaisante et philantrope dans ses » actions, fut calomniée par les prêtres, poursuivie » par la police ; et enfin reconduite en Russie , de » brigade en brigade , par les gendarmes ] et cela , » parce qu'elle avait prié avec le peuple , qu'elle lui
» avait prédit le jour du dernier jugement, et parce » qu^clle avait nourri des affamés. »
En Saxe , il lui fut permis de s'arrêter quelques jours dans une commune des frères moravcs à Nen- Dietendorff. Le manque d'argent et la rigueur de la saison se firent sentir péniblement pendant tous ces voyages , et la santé de Madame de Kriidener était très-éprouvée lorsqu'elle arriva à Leipsick. Elle y reçut de nombreuses visites dans son appartement. La police tenait des agents à sa porte et ne laissait pénétrer que sur permission écrite de l'autorité : elle était traitée en prévenue ou en criminelle d'état , mais avec tous les égards dus à sa position et en jouissait avec reconnaissance.
Un de ceux qui l'approchèrent a pris soin de conserver le souvenir de son passage à Leipsick , dans lin écrit qui a été imprimé et réimprimé en diverses langues. * C'était un professeur de l'université nommé Krug , vrai savant alleniand, qui avait passé sa vie à méditer de omni rc scibili , et surtout de quibusdam aliiSy bon homme du reste et animé des meilleures intentions. 11 avait publié un petit écrit sur la Sainte- Alliance. En apprenant l'arrivée de Madame de Kriidener à Leipsick , il éprouva une grande envie de la voir , mais il n'apportait point chez elle ce
(*) On peut le lire au tome Xtll des mémoires tires des papiers d'un homme d'Etal, par le comie d'Allonviile.
désir d'éclairer son àmc, celle faim et celle soif de verilé, que nous avons signalée chez M. Maurer 5 la curiosité fut son seul mobile, f Je désirai voir de mes » pvoi)res yeux, une apparition intéressante, etc.. » On voit qu'il s'agit pour lui d'un étrange spectacle, d'un phénomène humain, digne de l'observation d'un professeur de l'université de Leipsick, rien de plus. Ce phénomène parle, et l'honnête professeur exprime le désir de le faire parler le plus possible , et de bien écouter, persuadé qu'avec de bonnes oreilles , de la mémoire et l'esprit d'analyse qui lui sont propres , il ne peut manquer de recueillir des matériaux bien précieux pour la publication qu'il projette. Il était loin de se douter qu'il lui manquât deux choses essentielles, pour rendre utile celte étude, et pour la faire tourner au profit de la vérité : la connaissance des hommes et l'esprit chrétien , sans lesquels les plus hautes facultés de l'intelligence peuvent conduire à de bien pauvres résultats.
La connaissance de soi-même eut appris à M. Krug que l'on ne peut pas juger d'une personne à la première vue et sur ime seule conversation. Elle lui aurait fait comprendre qu'un être faible, en présence d'un homme habitué à de fortes éludes est toujours placé dans une situalion qui commande la plus grande réserve; que cette réserve de droit commun, est bien autrement obligatoire vis-à-vis d'ime fenmie nerveuse , portée à l'exaltation, victime de la persécution,
tradulle au ban de l'opinion publique et surtout, lorsqu'elle est privée de sa liberté. Si cette circonstance seule ne suffisait pas pour lui tracer son devoir, il aurait dû au moins en trouver l'indication dans ce fait, que Madame de Krùdener était malade, au lit, et atteinte de la fièvre, lorsqu'il la visita. Mais rien de tout cela ne calma la curiosité féroce et n'éclaira l'amourpropre du professeur Krug , qui, sûr de ne pouvoir se tromper , et de tenir bien réellement Madame de Krùdener sur la sellette , était très décidé à rédiger son procès-verbal , avec le sang-froid et la probité d'un huissier qui sait son métier.
Il faut le dire, ce procès-verbal , que nous croyons consciencieux, ne pêche pas seulement par les raisons que nous venons de donner. M. Krug , et cela se comprend , lorsqu'il s'agit d'un interrogatoire assez long, a beaucoup abrégé l'entretien et n'en a retenu que les portions les plus saillantes , les assertions les plus singulières ; cela seul suffirait pour en invalider l'exactitude : mais, il y a plus \ il n'a évidemment pas compris , faute d habitude , le langage de Madame de Krùdener, dont l'exaltation habituelle était encore augmentée par la fièvre.
Toutefois , avec tant d'éléments d'erreurs, nous reconnaissons hautement , à la louange de M. Krug , qu'il est intéressant par sa bonne foi. Enfin , il est un exemple frappant de la puissance contagieuse de la piété de Madame de Krùdener. Après avoir ex-
primé la puissance des béatitudes, dont Tamour de Dieu la remplissait , elle avait une expression de foi si rayonnante , qu'il déclare qu'avec un peu plus d'exaltation il aurait été « tenté de se prosterner » devant elle et de l'adorer comme une sainte. »
M. Krug essaie vainement d'expliquer l'indiscrétion de ses révélations. Madame de Kriidenerlui ayant exprimé le regret d'être séquestrée et de ne pouvoir parler de l'Evangile librement , il en a conclu qu'il lui rendrait service en publiant cette conversation.
Ce n'était de sa part ni ineptie ni mauvaise foi , mais sans aucun doute , un manque de cbarilé cbrélienne. Il n'a pas su voir dans Madame de Krûdener , un être souffrant , opprimé , qui avait droit à sa protection ; il s'est privé d'une grande bénédiction en ne lui tendant pas une main amie ; en aggravant les difficultés de sa position, en fournissant enfin, un sujet de triomphe aux ennemis de la croix du Christ. Sa condamnation est toute entière dans la joie qu'éprouve un biographe déjà cité , à s'écrier que « la brochure du professeur Krug détruisit à jamais » le prestige qui s'attachait à la magicienne du Nord. »
Ce n'était nullement l'intention de M. Krug qui pour racheter ses torts a émis le vœu que celle femme si aimable et si respectable fut traitée partout avec la délicatesse et les égards dus à son sexe « auxquels, dit- » il, elle a d'autant plus de droit, qu'elle a entrepris, » la première , une œuvre que le monde ne tourne en
» rklicnlc que parce qu'il ne l'a pas comprise , mais » dont la postérité reconnaissante la bénira. »
Quant à Madame de Krûdcner , elle recueillit la bénédiction qu'il lui souhaitait, parce que le chrétien la trouve toujours et partout. Les faux jugemens portés et encouragés par IM. Krug furent acceptés avec joie par elle , en souvenir de cette parole. « Vous » serez bien heureux quand à cause de moi on vous » outragera et Von vous persécutera et qu'en men^ » tant, l'on dira toute sorte de mal de vous. Ré- » jouissez-vous alors et tressaillez d'allégresse , car » votre récompense est grande dans les deux. » ( Matt. Y. 11—12. )