‹ Vie de Madame de Krudener (volume 3)Chapitre 16 sur 34 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Madaint" de Kriidcncr se rend a Petersbourg — Convalescence de M. de Bcrckheîm. — Lettre de Madame de Borckheiin. — Afflueuce autour de Madame de Kriidener. — Le mysticisme en Russie. — MM. Jtloguine, Nowikoir, PletcheielT, Je TourifuénefT, Raditchuff', Laiioukhioe , Reimine , Razoumofiski , jicrsecufés par Catherine IL — Labaine et le mcssaffcr de Sîon. — Les Sociétés bibliques. — Opposition sourde. — Embarras d'Alexandre. — Ses inteiifious libérales. — Difficultés d'exécution. — La politique le circonvient. — Falif;ue du trône. — Il veut abdiquer — Conversation avec le grand-duc Constantin.

Jugement porté sur Alexandre par M. de La Ferronnais. — Caractère

de M. de La Ferronnais. — Ses combats intériewr*. — Sa conversion. — Sa -vie chrétienne. — Ses rapports avec^lexandre — Le général Araktchéieff.

Sa haine contre le prince Al., Galitzin. — Le moine Fhotius — La jeune

Sophie N. — Sa douceur dans ses Siuiffrances. — Sa mort. — Douleur d'Aleiant>re. — 11 fait api>oler Photius. — Zèle religieux d' Alexandre — - Travaux d'évangélisalion en Russie. — Murmures du clergé. — Pbatius s'en re-ud l'interprète. — Retraite du prince Al. Galitzin. — Madame de Kriidïner à Péterskourg. — Capodistrias et Ypsilanti. — Chapelle des Grecs-Ottomans à Vienne. — Le cajiinet Autrichien et Alexandre. — Congrès de Troppau et de Layhach. — Note de M. Pozzo di Borgo. — Politique du comte Capodistrias. — Incertitude d'Alexandre. — Sa crainte <les révolutions lui fait abandonner la cause de la Grèce. — Retour de Laybach. — Son refroidissement à l'égard de Madame de Kriideuer. — LxpUcatiou de sa conduite. — Soumission de Macramé de Krudener.

ORSQUE Mailame de Kriklener demanda Taii-

^^ lorisation de se rendre auprès de sa fille ,

^il rEmpcrenr était au congrès de Troppau.

n\f. La réponse favorable parvint à Kosse au milieu

fifzt, ^^ janvier. Madame de Kriidener partit bientôt

' après et arriva chez Madame de Bereklieim , le

2! février 1821. Elle trouva son gendre levé, mais

sans espoir de guérison. Un jour M. de Bercklieim

lui demanda quelques heures d'entretien : « Ils en )» passèrent ainsi plusieurs , écrit Madame de Berck- Leim , « tant en prières qu'en conversation et con- » fession. Mon mari avait désiré se confesser à ma » mère , comme nous y exhorte l'apôtre : Confessez- » vous les uns aux autres. Dès ce moment, le ma- » lade ne fut plus le même, il reprit à'vue d'œil. » Je vous cite des faits qui sont profondément gravés » dans mon cœur, et ne peux que m'écrier avec » David : Mon âme , bénissez le Seigneur, et que tout » ce qui est en moi bénisse le nom de sa sainteté! »

Dans la même lettre, IMadame de Berckheim , sous l'impression de ces grâces , ajoute les réflexions que voici :

» Nous serons jugés d'après ce que nous avons vn, » entendu et reçu, et non comparativement aux gens » du monde, dont heaucoup sont plus fidèles dans ce j) qu'ils ont reçu

» Je vois que le temps est court, sans vouloir

» pénétrer ce que le Seigneur nous cache. Je vois que » nous sommes avertis plus que jamais de nous déta- » cher de la terre et de nous-mêmes, tenons nos lam- » pes allumées , et débarrassons-noua autant que pos- » sihle , de toutes les occupations, de tous les soucis de » la terre.. Le temps des jugements et de la péni- » tence me paraît être là. Ainsi ne regrettons point ce » qui doit finir un jour pour nous, quand même il n'y » aurait aucun signe avant-coureur. »

Dès son arrivée à Pélersbourg , Madame de Kriidener fui de nouveau Tobjet d'un vif intérêt. Celle société russe toujours si mobile , toujours si impressionnable , si prompte à s'exalier pour tout ce qui sort de la ligne commune , accourut cbez la princesse Galilzin , pour voir et entendre Madame de Kriidener : pauvres et ricbes , civils et militaires , nobles et artisans s'y rendaient avides de ses exhortations et de ses averlisscmens dont le sérieux répondait bien au besoin d'émolions de ses auditeurs. Dans la foule , on distinguait quelques membres des sociétés mystiques qui s' étaient formées dans les dernières années du règne de Catherine. Doués d'une imagination ardente et travaillés de désirs religieux qu'ils n'avaient pu satisfaire dans une église dont l'alliance avec l'élal con)promettait visiblement la spiritualité, quelques Russes des hautes classes avaient embrassé vers la fin du XYIII.^ siècle les doctrines de Boehme, de Saint-Martin et de Duloit-Membrini , et avaient formé des loges marlinistes.

MM, Yeloguine et Nowikoff y avaient apporté les visions et les dogmes de Swedemborg, tandis que MM. Pleicheieff elTourguéneff se rattachaient plutôt h Saint- Martin : réunis à MM. Raditchoff et Lapoukhine, et plus tard , au feld-maréchal prince Repnin et* au comte Alexis Razoumoffski, ils avaient fait de nombreux adeptes. Sans rompre ouvertement avec l'église grecque, ils cherchaient à y faire pénétrer la vie spirituelle

qu ils n'y trouvaient pas. Catherine ferma longtemps les yeux sur leurs prétentions , mais tonte sa tolérance philosophique ne l'empêcha pas de sévir contre les mystiques, dès qu'elle reconnut que leurs efforts tendaient à l'indépendance religieuse. Nowikoff fut enfermé h Schlusselbourg et ses amis exilés de la cour ou confinés dans leurs terres. Des mesures si oppressives eurent le résultat qu'elles auront toujours ; elles ne firent que justifier et accroître Tinfluence des idées mystiques qui reparurent dès l'avènement d'Alexandre , plus ou moins modifiées , mais toujours aspirant à un affranchissement que l'église grecque ne pouvait leur accorder. Un journal intitulé le Messager de Sion s'élait fait leur écho. Lé Synode s'en étant ému , interdit cette publication, mais son rédacteur Lahzine continua son œuvre par les traductions des œuvres de Jung-Stilling, d'Eckartshausen et du Mystère de la Croix.

L^activité du mouvement' religieux un moment comprimée , se manifesta avec plus d'ardeur après la conversion d'Alexandre. Les sociétés bibliques, formées et encouragées par un ukase de l'empereur et présidées par le prince Galiizin, procureurgénéral du Synode, se trouvèrent d'accord avec les partisans du mysticisme pour émanciper la pensée religieuse et lui accorder toutes les satisfactions qu'elle pouvait désirer.

Cependant le zèle des membres de la société bibli-

que britannique et étrangère satisfaisant à des besoins religieux si long-temps méconnus , manifestait clairement l'attiédissement de la majorité du clergé national. Tous les sectaires se réunissaient pour seconder les novateurs, moins par amour pour la religion que dans le désir de dissoudre , s'ils le pouvaient , cet ordre antique qu'ils n'avaient pas trouvé favorable à leurs tendances particulières, Alexandre en favorisant la liberté des cultes dans un pays encore si peu fait à la liberté, avait créé à sa politique intérieure, qui était large et généreuse, des adversaires dont l'opposition contrebalançait les avantages qu^il avait trop exclusivement envisagés. Il luttait partout à la fois contre les prétentions exclusives , mais la lutte d'un liomme seul , fut-il même aussi puissant que l'était Alexandre, ne peut venir à bout des résistances acbarnées et constantes d'une multitude d'êtres faibles, mais résolus parce qu'ils se sentent atteints dans leurs intérêts les plus immédiats. Alexandre se lassait et épuisait ses forces dans celte arène qui enfantait à cliaque heure de nouveaux combaltans.

L'homme qui répondait * à la noblesse Livonienne dont une députation était venu lui soumettre un plan

d'affranchissement des serfs « Vous avez donné un

» exemple qui mérite d'être imité. Vous avez agi dans » l'esprit de notre siècle et vous avez senti que les

* 5 mars 1819.

» principes libéraux seuls peuvent fonder le Lonheur » des peuples, » un tel homme disons-nous , autocrate par le consentement et par la volonté de tout ce qui Tentourait , renfermé dans les coutumes et les formes de gouvernement les moins libérales qui existent au monde , devait être nécessairement le plus mallieureux ou le plus inconséquent des hommes. Il était dans le caractère d'Alexandre d'être sans paraître. - Fuyant les hommages , détestant la flatterie , d'une fermeté inébranlable lorsqu'il était convaincu, mais difficile à convaincre, trois années de succès et de gloire ne l'avaient point ébloui, mais elles l'avaient désabusé sur les hommes et détrompé sur la grandeur des destinées humaines. 11 fléchissait sous le poids de ce découragement qui s'empare trop souvent au terme de la carrière , de ceux qui ont vainement sondé la plaie de l'humanité.

A son retour de Paris , sentant qu'il se devait tout entier à ses peuples , il désirait vivement accomplir tout ce que leur promettait l'acte de la Sainte- Alliance. Le synode et le conseil-d'état ayant voulu lui conférer le surnom de béni, il le refusa avec une touchante humilité : « Je ne puis me permet- » tre , dit-il , d'accepter et de porter ce surnom ; je » démentirais mes propres principes en donnant à mes » fidèles sujets un exemple si contraire aux sentimens « de modération que je m'efforce de leur inspirer. » Que mon peuple me bénisse, ainsi que je le bénis 1

» Que la Russie soit heureuse , et qu'avec elle et moi M soit toujours la bénédiction de Dieu ! » Aucun peuple à ses yeux n'avait plus de droits au bonheur que cette nation russe qui n'avait abusé ni de la paix ni de la guerre pour réclamer , en retour de tant de sacrifices, une plus grande prospérité et des institutions plus libérales.

Rapprocher du trône un peuple opprimé , faire rentrer dans les bornes de la justice et de 1 humanité une caste naturellement généreuse , mais gâtée par Tabus de ses avantages et par Thabilude du despotisme; mettre des bornes à l'arbitraire de sa propre puissance , dans l'intérêt de ses sujets ; tel était le grand , mais insoluble problème que s'était proposé Alexandre. La pensée des troubles inévitables qui devaient résulter du premier coup porté aux antiques -institutions de la Russie j se dressa devant lui dès ses premiers pas dans la voie des réformes , sous un aspect si menaçant , qu'il s'arrêta étonné. Il se vit au bord d'un abîme, dont la profondeur grandit en raison du retard qu'il mettait à le franchir.

Les plaies de la guerre et de l'invasion étaient encore saignantes ; la Russie épuisée ne demandait que du repos. Autour d'Alexandre, il ne manquait pas de voix habiles à lui représenter que toute commotion dans l'Empire Russe aurait nécessairement le contre-coup le plus funeste en Europe où l'hydre révolutionnaire n'attendait qu'une occasion pour re-

lever la téie. En bulle aux obsessions du cabinet aulricbien , qui lai exagérait sans cesse Timmense responsabilité qui pesait sur Ini , Alexandre craignit de se livrer trop aisément aux impulsions de son cœur généreux; il n'eut pas assez de foi en lui-même et crut pouvoir se borner a. travailler au perfeclionnement de radministration, qu^il soumit à une loi de j^rogrès jusque dans ses moindres détails.

Accablé du poids de sa couronne, il n'aspirait qu'à s'endécbarger. Un jour, se trouvant en voilure avec sou frère Constantin il lui dit : « — Depuis long-temps, vous » le savez, j'ai " besoin de repos, et je n'aspire qu'à le » trouver ; après moi, vous le savez;, c'est à vous qu'ap- » partient la couronne. Je vous préviens de mes inlen- » lions afin que vous ayez à y penser et à prendre vos » mesures pour le moment où j'effectuerai mes desseins.

Aussitôt Constantin se récrie : il assure l'empereur qu'il ne lui survivra pas , que jamais il ne consentirait à régner à sa place.

» — Pensez-y sérieusement, reprit Alexandre, il » faut que je sacbe entre les mains de qui remettre ce » fardeau , et si, après y avoir réflécbi, vous ne vou- » lez absolument pas du trône, écrivez-moi une lettre » pour que je puisse en conférer avec l'impératrice » Marie et pourvoir à ma succession.

Constantin renouvelle ses protestations :

» — Comment écrirais-je cette lettre, vous savez » combien j'écris mal en russe?

» — Eh bien, dit AlcxandrCj écrivez-la en fran- » çais, je la iracluirai en russe , et vous la copierez. » C'est ce qui eut lieu. »

Celle résolution si arrêtée de vivre dans la retraite n'avait été prise qu'après mûre réflexion. Elle était combattue néanmoins par Tordre que donne Saint-Paul aux nouveaux convertis de rester dans la position où ils étaient lorsqu'ils ont été appelés au service de Dieu. On ne pouvait aborder TEmpereur sans s'apercevoir combien cet état d'incertitude et de découragement lui était douloureux. M. de la Ferronnais , ambassadeur de France à la cour de Russie, décrivait en ces termes Timpression qu'il recevait de ses rapports avec Alexandre :

Cl Ce qui tous les jours devient pour moi plus dif- » ficile à comprendre et à connaître , c'est le carac- » lère de l'Empereur. Je ne crois pas qu'il soit possi- » ble de mieux parler qu'il ne le fait le langage de M la franchise et de la loyauté ; une conversation avec » lui laisse toujours l'impression la plus favorable : » vous le quittez persuadé que ce prince unit aux » belles qualités d'un vrai chevalier celles d'un grand » souverain , d'un homme profondément habile et » doué de la plus grande énergie. Il raisonne à mer- » veille; il presse les arguments; il s'explique avec » l'éloquence et la chaleur d'un homme convaincu. » Eh ! bien , au bout de tout cela , l'expérience , )) l'histoire de sa vie , et ce que je vois tous les jours

» vous avertissent de ne pas trop vous y fier. Des » actes multipliés de faiblesse vous prouvent que » 'l'énergie qu'il met dans ses paroles n'est pas toujours w dans son caractère ; mais , d'un autre côté , ce ca- » ractère faible peut tout à coup éprouver un accès » d'énergie et d'irritation, et cet accès peut suffire » pour faire prendre subitement les déterminations » les plus violentes et dont les conséquences seraient » incalculables. L'Empereur enfin est méfiant à l'ex- » ces , preuve de faiblesse , et celte faiblesse est un » malbeur d'autant plus grand , que ce prince est )) dans toute l'étendue du mot (du moins, je le crois), » le plus honnête homme que je connaisse ; il fera » peut-être souvent du mal , mais il aura toujours le » désir de bien faire. »

Quelques mots sur l'auteur de cette appréciation feront mieux comprendre l'intérêt qu'elle a pour nous. Par une grâce spéciale de Dieu , le comte de la Ferronnais, aussi brillant, aussi séduisant, aussi gâté parle inonde qu'Alexandre lui-même , avait conservé une droiture de cœur que ne purent jamais altérer ni les enivremens des passions ni la poursuite des honneurs et des succès. Au milieu d'un monde qu'il méprisait tout en portant ses chaînes , il était sans cesse en révolte contre ce joug qu'il ne pouvait briser et contre les pratiques minutieuses d'une religion qu'on lui présentait comme le seul remède à ses misères. 11 aspirait à croire et ressentait un besoin d'unité plus fort que

tous les sopbismes des passions. En vain, les louanges des hommes et leur admiration lui assignaient un rang parmi les plus nobles individualités de notre époque, un sentiment confus 1 avertissait qu'un bien qui ne surmonte pas le mal n'est pas le vrai bien , et qu'une vertu qui laisse le vice habiter à côté d'elle n'est pas la véritable, qu'elle exclurait par sa seule présence tout . ce qui n^est point elle ; que ce qu'il a honoré de ce nom, et ce que le monde honore en .lui, n'est donc qu'une apparence, un reflet trompeur. Une voix de condamnation retentissait sourdement dans le cœur de ^l. de la Ferronnais par dessus tous les applaudissemens qu il se décernait et qu'on lui décernait tour à tour. Lui seul a pu raconter et décrire la contradiction de ces élémens moraux si disparates , de cette volonté qui reconnaissait sa loi et la foulait aux pieds , qui aimait le devoir et qui le haïssait , qui accueillait avec une même faveur et réchauffait ensemble les passions les plus condamnables et les dévoucmens les plus. héroïques. Plein de dédain pour sa vie mondaine, il en aimait les coupables détails , et son exemple élait d'autant plus dangereux peut-être, qu'il mêlait au péché je ne ^is quelle conscience et quelle candeur qui donnaient à toute sa conduite quelque chose de si noble et de si imposant , que, déloyal quant à Dieu , il passait aux yeux des hommes pour le plus parfait modèle d'honneur et de loyauté.

Quinze années de luîtes stériles et de honteuses défaites n'avaient point usé, ni découragé cet élan admirable vers le bien et cette sincérité de désirs de régénération , lorsqu'en 1 835 , Dieu lui accorda l'invisible secours qu'il sollicitait. Devenu insatiable de victoires, dès sa première victoire, à peine M. de la Ferronnais eut-il porté ses lèvres à la nourriture des Saints , à peine eut- il goûté au breuvage de l'amour divin j qu'il ressentit cette faim et cette soif de juslice que Dieu , dans sa fidélité, a promis de rassasier. Dès-lors quelle révolution dans ses idées ! Quel goût de la pureté et quel dégoût de ce qui la blesse ! Quelle douleur à la vue de sa perversité et au souvenir de ses traiisgressions ! Quelle confiance dans le sang du Rédempteur ! Quelle sainte joie dans les sacrifices ! Quelle fermeté dans les renoncemens ! Quelle liumilité ! Quelle prédication de la miséricorde infinie dont il se donnait pour exemple ! Quelle manière sereine , joyeuse et triomphante d envisager la mort !

Puissent les épancheraens intimes où il révèle l'étendue de ces grâces servir un jour à guider , à consoler, à réjouir les âmes travaillées des mêmes désirs! Puissent-ils communiquer une sainte émulation à ceux qui cherchent encore avec angoisse le port où M. de la Ferronnais trouva la pais et le repos ! Avec nous, ils admireront les confessions touchantes de cet homme plus jeune de cœur que d'années , auquel l'ardeur propre à cette première période de la vie chré-

tienne, combinée avec la vivacité tics sensations et la liardiesse de la pensée , inspirent ces tableaux saisississans , où Timprévu le disputant à l'ampleur de la forme , au bonheur de l'expression et a Tclévalion du style , M. de la Ferronnais se montre , sans y penser, riieureux émule des Bossuet, des Pascal et dcsVinct.

Mais nous nous sommes laissé entraîner par notre admiration pour cette grande œuvre de Dieu. L'Empereur aimait et recevait volontiers les conseils de M. de la Ferronnais, mais à Tépoque dont nous parlons, en 1821 , il ne pouvait encore tenir à Alexandre que le langage de la terre. Tout en subissant rinfluence de cette franchise dont il éprouvait un si grand besoin , TEmpereur était gêné par la position officielle de rambassadeur. Et lors même qu'il eût désiré entrer dans une relation plus intime , il en aurait été peut-élre empêché par un homme que nous aurions abandonné au jugement sévère de la postérité, si son nom et son action ne se liaient nécessairement aux faits qu'il nous reste à raconter.

Le général en chef , comte Alexis Andreiév^itch Araktcheieff , de sinistre mémoire , a laissé un nom justement exécré en Russie. 11 fut comme le mauvais génie d'Alexandre. C'était un de ces seïdes farouches chez qui la fidélité du chien s'allie h la cruauté du tigre ; un de ces esclaves orientaux qui ne voient et ne comprennent de leur maître que son autorité et se dévouent à la servir avec une ardeur sans bornes. Véri-

table adorateur d'Alexandre , désintéressé pour son propre compte , mais toujours jaloux de maintenir la puissance de Tautocrate , il avait réussi à s'insinuer dans sa confiance à un dej^ré étonnant. 11 le fascinait et en obtint ces mesures aussi impopulaires que rétrogrades qui rendirent les dernières années du règne d'Alexandre, si différentes de ses débuts. Araktclieieff se mettant au-dessus de la haine que lui avaient vouée tous les Russes amis de leur pays, ne daignait pas s'en venger. Quoiqu'il fût capable de tous les excès de cruauté, il savait dans Toccasion se montrer généreux et bienfaisant. Toute sa vie fut consacrée au culte d'Alexandre , auquel il survécut quelques années. Il écrivait avant de mourir : « J'ai tout fait maintenant » et je puis aller , mon rapport h la main , me pré- » senter devant l'empereur Alexandre *. »

Depuis long-temps Araktclieieff était jaloux de l'affection de l'Empereur pour le prince Alexandre Galiizin et cherchait toutes les occasion de lui nuire. 11 ne crut pouvoir mieux satisfiiire sa passion qu^en se posant défenseur des droits de l'épiscopat.

Araktclieieff avait choisi pour instrument de sa haine un moine fougueux, dont le zèle ardent et la prédication fm-ibonde étonnaient alors la capitale. Photius ne laissait aucune trêve à ses auditeurs, dont il flé-

* Une notice remarquable a élé consacrée par M. Sclinilzler au général Araklchcielï dans son Hisloire iniime de la Russie.

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irissait les écarts et anathcmalisalt les vices avec une inflexible sévérité. L'Empereur, qui le connaissait de réputation, eut recours à lui dans une douloureuse circonstance de sa vie. De tontes les passions qui en troublèrent le cours , une seule avait fait goûter à Alexandre les douceurs de la paternité. Une fdle, nommée Sophie , élevée dans la retraite à Lausanne , puis à Paris , avait répondu aux vives sollicitudes dont elle était l'objet. Alexandre l'aimait avec tendresse. Sa santé délicate et le mystère qui ne voilait qu'à demi le tort de sa naissance, avaient de bonne heure disposé son ame à chercher les consolations religieuses et elle les avait trouvées dans l'Evangile. A peine de retour en Russie , où on l'avait rappelée contre l'avis des médecins , elle tomba malade de la poitrine. « Elle avait dix- » sept ans , dit M. Schnitzler , et les timides feux » d'un premier amour s'allumaient dans son cœur. » Un jeune russe , petit-fils d'un vieillard respecta- » blc , dont toute la vie avait été consacrée au » service de TEtat , avait reçu sa foi , du consenie- » ment de l'Empereur. Tout était prêt pour leur » union, mais lorsque le magnifique trousseau com- » mandé à Paris arriva , la fiancée n'existait plus. » Sa douceur et sa patience dans sa longue maladie l'avaient rendue chère à tous ceux qui l'entouraient. Elles ne se démentirent pas un instant. Son dernier geste fut encore empreint de cette touchante bonté

où se réflclalt loule la vie de ce cœnr ouvert aux scnlimens les pins délicats et les plus tendres. Son médecin , M. Lehman , qui assistait à ses derniers momens , voulant s'assurer si elle avait cessé de vivre approchait une bougie de son visage : la jeune mourante se souvenant qu'il avait la vue fort délicate et craignant qu'il n'en fût incommodé parvint à retirer lentement sa main de dessous la couverture et à la placer entre la lumière et les yeux du docteur. Quelques instants après , elle expira.

A ce moment, l'Enipereur assistait aune revue de sa garde ] un de ses aides-de-camp s'approehant avec un respect plus grave que de coutume, lui annonça la douloureuse nouvelle. Au premier mot, Alexandre changea de visage. Mais il conserva assez d'empire sur luimême, pour continuer à présider aux manœuvres. Une seule parole révéla sa pensée :

« — Je reœis la punition de tous mes égare- » ments. »

Rentré dans son palais il sentit le hesoin de confesser son humiliation, il voulait se faire dire par un homme ce que sa conscience lui répétait si puissamment. 11 se souvint du moine dont la parole austère jetait de si vives clartés dans les ténèJjres du péché. 11 fit appeler Photius, qui, semblable au prophète Nathan , en présence d'un nouveau David, ne faillit point à sa mission, ni à la confiance de celui qui l'avait appelle : il tonna énergique-

ment contre les dcsordrcs dont Alexandre recevait un si douloureux cliàlimcnl. L'Empereur admira sa fidélité, et lui accorda, des ce jour, une confiance dont le moine orgueilleux et rusé ne tarda pas à abuser.

Cependant, Alexandre toujours plus convaincu de la nécessité d'amener les hommes à Dieu pour leur rendre leur dignité et les conduire au bonheur? encourageait de toutes ses forces le développement de Tinslruction religieuse parmi le peuple. Les membres zélés de toutes les communions qui se montrèrent vraiment animés de la vie chrétienne reçurent de lui des encouragements , et se hâtèrent d'en profiter. Bientôt leur activité, leur zèle, leurs talents, rayonnant sur toute la surface de la Russie, produisirent quelque surprise. Des prêtres distingués tels que les métropolitains Michel et Philarète , le virent sans inquiétude : ils auraient peut-être fait partager leurs vues larges à leurs co-religionnaires, qui s'effrayaient de tant d'ardeur , sans les travaux des Jésuites qui avaient commencé à saper Tédifice de TEglise grecque. Philarète s'en émut et les combattit dans ses Dialogues sur Vorlhodoxie. M. Alexandre de Siourdza marcha sur ses traces, dans ses Considérations sur l'Eglise orthodoxe, qui motivèrent une réponse d'un jésuite, le père Rosalva.

Le comte Joseph de Maislre opérait des conversions dans les salons par sa parole énergique et puissante.

De toutes parts , rexamen , la recherche et rélude de la vérilé travaillaient à Tenvi les familles et les individus, sans qu'Alexandre eût pensé à restreindre Tusage de la liberté religieuse. Cependant, le clergé souffrait de cette conduite de Tautocrate chargé du double fardeau de régir l'Eglise et l'Etat : habitué au respect de l'aulorilé , il murmurait sourdement , lorsqu'il trouva un champion aussi dévoué qu'intrépide : ce fut le général Araklcheieff. Toujours plus avide de satisfaire sa haine contre le prince Galitzin , il cherchait à lui opposer un adversaire hardi parce qu'il n'aurait rien à perdre, mais assez complaisant pour s'inspirer des conseils d'un patron ; il choisit Phoiius. Aussi intrigant qu'obstiné , Photius se monlra digne d'un tel prolecteur , en abreuvant d'amertume le noble prince Galitzin : pour frapper un coup décisif , Photius , d'accord avec Araktcheieff , se présente un jour chez l'Empereur, sans y être appelé, et lui exprime avec sa rudesse sauvage et son âpre franchise, les craintes du clergé russe, qui menaçaient d'amener les troubles les plus graves dans l'Eglise, si l'Empereur n'y veillait avec soin. Alexandre était abattu, l'espérance l'avait abandonné. 11 s'effraya de cette nouvelle source d'émotions et de luttes, et prévoyant que son refus le livrerait à des obsessions auxquelles il ne pourrait toujours résister, il résolut d'accorder satisfliction au clergé. Le prince Galitzin fut donc privé du ministère de l'iustruciion publique et

des cultes. Toutefois, l'Empereur ne cessa de le combler des marques de son alTeclion et de son estime. La société biblique fut aussi supprimée sous le prétexte, plus ou moins fondé, que des associations secrètes avaient pris le nom de sociétés bibliques, pour tramer des coniplols contre la sécurité de l'état. La société biblique , placée sous la direction du métropolitain de Nowogorod et Pétcrsbourg et président du synode, tomba dans une sorte de langueur dont elle ne se releva plus.

Ces derniers faits avalent lieu peu de temps avant l'arrivée de Madame de Kriidener à Saint-Pétersbourg. Certain d'avoir donné assez de gages de son attachement aux institutions nationales, l'Empereur ne voulut prendre conseil que de sa tolérance en lui permettant de résider à Pélersbourg, où son mysticisme , et ses pensées trop libérales, en fait d'organisation ecclésiastique, ne lui auraient probablement attiré aucun désagrément , si des complications politiques n'avaient rendu impossible son rapprochement d'Alexandre.

Nous avons déjà dit quelques mots des premiers mouvements de linsurrection grecque. Nulle part ils n'eurent plus de retentissement qu'à Pélersbourg. Auprès d'Alexandre, et dans son intimité, brillaient au premier rang Capodistrias et Ypsilanty, dont la présence, dans le jxilais de Catherine II, rappelait les vastes plans qu'elle avait formés pour la délivrance de la Grèce et l'extermination du Croissant.

On se rappelait encore à Vienne, avec une certaine inquiétude, les témoignages d'intérêt que l'Empereur avait accordés aux grecs ottomans, pendant le congrès. II avait été sollicité de se rendre un dimanche dans leur chapelle. Craignant que cette marque de la bienveillance que leur portait Alexandre, ne réveillât l'attachement des Grecs Ottomans pour la Russie et ne flattât leurs désirs de liberté, M. de Metternich avait chargé le grand-maître de la cour, prince de Trautmannsdorff de faire manquer ce projet. Celuici avait donné l'ordre au prince Glary , attaché au service d'Alexandre de diriger le cortège impérial vers la chapelle grecque des sujets autrichiens , mais une des dames de l'impératrice obtint du prince Clary qu'il changerait ce plan , par la raison que l'Eglise des grecs ottomans avait été fondée par un de ses ancêtres, et qu'elle tenait beaucoup à ce qui avait été convenu. Tous les Grecs, ottomans et autrichiens, se rendirent à cette solennité , où figuraient en tête de la communauté Grecque comme le présage de leurs destinées futures , les nobles et imposantes figures de Capodistrias et d' Ypsilanti.

Dès-lors , IWutriche n'avait cessé d'avoir l'œil sur tous les plans généreux qu'Alexandre pourrait adopter un joiu' en faveur des malheureux Hellènes. Non content de le circonvenir, le cabinet de Vienne avait résolu de ne jamais lui laisser passer une année sans le faire, pour ainsi dire, comparaître devant lai,

pour jeter dans son âme quelque nouveau sujet clc trouble et s'assurer du succès de ses intrigues.

De là ces voyages , ces congrès sans cesse renouvelés pour rendre l'empereur de Russie attentif aux dangers de Tesprit révolutionnaire et lui en faire prévoir les fatales conséquences pour TEurope , dont il était le modérateur. A peine de retour d'Aixla-Chapelle , Alexandre est rappelé à Varsovie par rémeule. Plus lard les révolutions de Naples et de Piémont furent habilement exploitées à Troppau et a Laybach au profit de celte politique anti-libérale , qui devait enfin comprimer les élans généreux d'Alexandre en faveur de la Grèce.

« Le prince de Meiternich , écrivait le comte Pozzo diBorgo, dans une note diplomatique *, «décida de ré- » tablir le glaive du sultan sur la tête de ce malheureux » peuple. Pcndanl quatre ans , il paralysa et déjoua » les plus nobles sentimens, sans égard à la délicaw tesse de la position de la Russie , ni à ses intérêts , » abusant constamment de la confiance qui lui était » accordée et ne faisant jamais une promesse que pour » y manquer. »

Cependant le comte Capodistrlas appelé par la confiance et l'affection d'Alexandre à diriger la politique de la Russie , avait compris l'importance de l'alliance française comme contrepoids à la puissance

* 28 novembre 1828.

de TAngletcrre et de l'Autricbe et luttait dans l'inlérét de la Russie contre les influences jalouses qui tendaient à neutraliser les intentions d'Alexandre. Blâmant les ménagemens excessifs qu'il opposait aux injustes défiances de ses alliés , Capodistrias pensait qu'une conduite à la fois ferme et modérée suffirait pour désarmer tant de susceptibilités. Quelquefois TEmpereur semblait prêt à se rendre à ses raisons, mais il' était difficile à convaincre et toute sa conduite à regard des Grecs fut empreinte de cette faiblesse et de cet esprit d'irrésolution qui détruisaient l'effet de ses plus généreuses conceptions.

La Grèce avait les yeux fixés sur Alexandre et sur les Grecs qu'il bonorait de sa confiance. Il le sentait et s'efforçait de concilier cette parole qui avait rétabli la paix du monde, avec la défense des droits sacrés de l'bumanité. Sa conscience le pressait de ne pas laisser égorger les malbeureux Hellèn es ; mais il ne savait comment accorder tant d'intérêts contraires. Le lroul)le qu'il en éprouvait aurait été visible s il n'eût cbercbé dans la solitude à dérober à tous les regards le combat qui le décbirait. Plus tard, affermi sur la ligne de conduite que lui prescrivaient les traités, il disait à M. de Chateaubriand à Vérone : « C'est à moi, à me » montrer le premier convaincu des principes sur les- » quels j'ai fondé l'alliance. Une occasion s'est pré- » sentée , le soulèvement de la Grèce. Rien sans doute » ne paraissait être plus dans mes intérêts , dans ceux

» de mes peuples , dans ropinion de mon pays , qu'une » guerre reliijieuse contre la Turquie, niiiis j'ai cru » remarquer dans les troubles du Péloponnèse, le signe » révolutionnaire; dès-lors, je me suis abstenu. »

Telle était la tendance morale d'Alexandre depuis deux années, et chaque jour elle se piononçait davantage sous l'incessante pression de TAutricbe , lorsque la révolte du régiment de Semenofsky éclata à Pétersbourg. L'Empereur était alors à Troppau : M. de Melternich en profita pour lui suggérer toutes les mesures répressives qu'il voulait opposer aux envaliissemens du libéralisme. A peine le congrès de Troppau s'élait-il dissous pour se transporter à Laybach que Ton y reçut la nouvelle de l'insurrection grecque , à la lële de laquelle se trouvait un aide-de-camp de l'Empereur de Russie qui s'empressa de le désavouer. Mais cette conduite n'aurait pas suffi à la satisfaction de TAutricbe , si elle n'eut été appuyée de déclarations et de mesures de neutralité qui tendaient à rendre la politique russe complice de l'indifférence et du mauvais vouloir de l'Autriche.

Lorsqu' Alexandre revint de Laybach, au printemps de 1821 , il était plus sombre, plus timoré que jamais : on se demandait à PétersJjourg quelles seraient ses impressions, en retrouvant IMadame de Krùdener entourée d'une affluencede visiteurs non moins grande, non moins émue qu'à Paris ou en Suisse. Nous dirons ca quelques mots ce qu'élaicnl devenus, pendant ces

cinq années , les senlinjens d'Alexandre pour Madame de Krùdencr.

A peine avait-il quille la France et iraversé la froniière allemande , qu'il fut averii du mauvais effet que produisait dans le monde Fespèee de direction spirituelle à laquelle il s'élait soumis. Déjà , avant son départ de Paris , l'apparition de Fontaine avait réveillé sa défiance : aussi, dès son arrivée à Pétersbourg , son refroidissement était visible ; une amie de Madame de Krùdener lui en demandant des nouvelles : « — Je crains qu'elle ne soit dans une mau- » vaise voie. » fut sa seule réponse.

Bientôt les scandales de Rappenhoff lui parurent confirmer ses craintes. Les rapports envenimés continuèrent. L'homme qui aurait seul pu démontrer ce qu'il y avait de généreux et de providentiel dans la mission de Madame de Krùdener, l'ambassadeur de Russie en Suisse , se trouvait être précisément son fds. Par une délicatesse honorable pour tous les deux , le czar et son ambassadeur n'abordèrent point ce sujet délicat , tandis qu'au contraire les cabinets Badois et Wurtembergois ne manquaient pas d'échos en Russie pour y propager l'opinion peu avantageuse qu'ils s'étaient formée de Madame de Kriidener.

Alexandre veillait avec bonté à ce qu'il ne fut pris aucune mesure violente contre elle , et grâce à son influence, le mauvais vouloir des petits états

allemands ne se manifesta pendant long-temps que par des tracasseries de police.

Elle atteignait la Russie, lorsque parut l'écrit du professeur Krug, Etait-il à son insçu l'instrument de la haine qui s'attachait à l'œuvre libérale et philanthropique de Madame de Kriidener ? On a pu le croire , mais sans raison suffisante. L'Empereur, fâché de la liberté avec laquelle Madame de Kriidener s'était exprimée sur la Sainte-Alliance , se fit présenter un mémoire sur le professeur de Lcipsick , par le général prince Repnin, chargé d'administrer la Saxe : il fut en somme, favorable à la moralité de M. Krug, si ce n'est à sa réserve et à sa prudence. Alexandre sentit ce qu'il y avait de blessant dans l'abus de confiance dont Madame de Krùdener était victime. 11 en souffrit car il l'aimait, tout en blâmant sa direction nouvelle : mais au lieu de pouvoir, comme il l'aurait voulu, modifier ce qu^il y avait de trop exalté dans le christianisme de Madame de Krûdcner, il se vit obligé de montrer à tous qu'il n'acceptait pas la solidarité de ses idées.

Telle fut la raison de l'espèce d^exil auquel elle fut soumise à son arrivée en Russie. Alexandre sentit que Madame de Kriidener, forte des souvenirs de leurs relations à Paris , ne pouvait qu'ajouter aux complications dont il ne savait conmienl sortir. Il craignait qu'elle ne donnât un aliment de plus aux inquiétudes des esprits , en fournissant une arme aux ama-

leurs de révolulions par ses tendances de fralernité universelle et qu^avec les meilleures intentions du monde elle ne travaillât au bouleversement qu'il s'efforçait de prévenir. Il ne nous appartient pas de dire si tout fut également sage dans ces considérations , il nous suffit de constater qu^une pensée affectueuse et chrétienne se mêlait a la sévérité de l'Empereur.

De son côté, Madame de Rrudener avait accepté avec une joyeuse résignation, le plus grand sacrifice qui pût lui être imposé en se séparant de sa fille, retenue à Pétersbourg , par son mari qui était attaché au conseil de l'inslruclion publique, mais, que lui manquait-il à Kosse? Dieu n'était-il pas avec elle? N'avait-elle pas cette piété jointe au contentement d'esprit qui est un grand gain ? Les moyens de faire le bien , les occasions d'amener des âmes au Sauveur ne naissaient-elle pas autour d'elle, dans tous les lifeux où elle se trouvait ?

Elle avait rompu les derniers liens qui l'attachaient au monde. Séparée de toutes ses' agitations , enveloppée pour ainsi dire de l'être divin , plongée dans sa lumière , son àme ne voyait que Lui , ne se sentait qu'en Lui, ne vivait que de sa vérité et de son amour qu'il lui communiquait par des voies inexplicables et merveilleuses.

Elle avait renoncé aux communications plus intimes de Tàme dont la vie est cachée avec Jésus-

Christ en Dieu pour se rendre auprès de sa fdle à PélersLourg , mais là encore son Père céleste raccompagnait et la gardait. Il se tenait à sa main droite j il Tenseigna jusqu'à la fm.

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