‹ Vie de Madame de Krudener (volume 3)Chapitre 17 sur 34 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

iS9t. — t^9A,

Daug^ers de l'activité extérieure. — Af tiédissement à redouter, — Zèle ardent de Madame de Kriidener polir la délivrance de la Grèce. — Noble conduite d'.\leïandre. — Il écrit à Madame de Kriidener. — Alexandre de Tour^uéne£F — Retour à Kosse. — Contemplation — Visite de M. et Madame de Berckbeim. — Vie ascétique de Madame de Kriidener. — Lettre de M. de Berckheim. — Maladie et mort de M. Kellner. — Lettre de Madame de Berckbeim. — Maladie de Madame de Kriidener. — Ses combats intérieurs , son abattement spirituel. — Elle retrouve la paix. — Lettre de Madame de Berckbeim. — Projets de colonisation en Crimée conçus par la princesse Galitzin. — Départ pour la Crimée. — Arrivée à Théodosie. — Karasou-Bazar. — Lettre à Madame d'Ocbando. — Revers des colons. — A,ç,e;ravation de la maladie de Madame de Kriidener. — Développement spirituel, — Lettre de Madame de Berckbeim. — Détails sur les dernières semaines de la vie de Madame de Kriidener, — Conversation sur la mort. — Joies spirituelles. — Adieux de Madame de Kriidener à sa famille. — Confession. — Ses deruiei's momeats et sa mort.

L y a toujours dans raclivilé extérieure et même dans celle du chrétien, un danger re-^ o »<FCis'««. doutable alors même que nous le connais'^ À^Ji sons ; c'est le contact de notre àme avec tant d'é*- ^W léments qui ne peuvent lui fournir la nourriture céleste dont elle a besoin. Lors même que la vanité et Torgueil spirituel, dont ces rapports tendent à varier et à multiplier les tentations , ne par-

vicndraienl pas à dessécher le cœur , ils préoccupent Tesprii et le détournent de Dieu , en nous disposant à substituer notre activité a la sienne , notre vie, notre personnalité, à la vie et à l'individualité de Celui à qui tout doit cire rapporté.

Dès que nous sommes dans cette situation, le monde trouve flicilement un appât à nous présenter , quelque plan , quelque idée favorite à nous suggérer, et nous sommes, sans nous en douter, introduits dans son domaine, et enlacés dans ses filets.

Madame de Kriidener, visitée par la cour et la ville, malgré son apparente disgrâce, avait trouvé un accès facile auprès d'un auditoire avide d'émotions ', elle parlait avec une grande liberté des voies de Dieu et de son inépuisable miséricorde. Mais l'habitude de communiquer toujours ses expériences et ses joies spirituelles , lui faisait perdre un peu de cet empire sur elle-même , de celle sobriété de paroles qui sont un si puissant auxiliaire à l'œuvre de Dieu en nous. Au milieu du bruit et du tumulte de la société, il lui était difficile de se créer au fond du cœur celte solitude où l'âme converse avec Jésus-Christ seul , et converse en sa présence. Sa communion avec Lui était toujours intime , car elle vivait de lui et pour lui, mais elle ne discernait pas assez peutêtre les limites du royaume de Dieu et du royaume de ce monde , et elle risquait de confondre des intérêts qui ne sauraient être mêlés.

Ainsi, sans s'en rendre compte, la clialeur avec laquelle elle plaidait la cause grecque fournissait incessamment aux esprits inquiets , mobiles , mécontents , et aux libéraux de toutes nuances qui la visitaient, une occasion de s'aiqrir contre Alexandre, qui les abandonnait dans la voie qu'il leur avait lui-même ouverte. Ce n'est certes pas nous que l'on accusera de méconnaîlre la noble pensée qui inspirait M.""* de Kriidener ni de condamner les accents généreux que lui dictait une cause si belle , mais plus elle était belle moins, il fidlait risquer de la compromettre , par un zèle trop ardent.

Au reste, en se préoccupant de la part que la Russie et son souverain devaient prendre à l'émancipation de cette mallieureuse contrée, elle pensait défendre la cause même de Dieu. Pour elle, l'intérêt religieux dominait toutes les considérations politiques.

Elle croyait qu'Alexandre était l'instrument choisi de Dieu pour cette restauration ; elle s'en expririiait chaleureusement, en toute circonstance. On ne manquait pas de rapporter à TEmpereur les récils amplifiés de cette sorte de croisade dont la malveillance grossissait les échos : il s'en affligeait, mais il s'abstint de le témoigner. Plus tard , informé combien Madame de Rriidener électrisait ses auditeurs, par son éloquence à défendre les victimes de l'indifférence des rois, il se décida à rompre le silence, pour mettre un terme à des froissements qui lui étaient douloureux. Dans le but de concilier toute la douceur de l'af-

fection fraternelle avec la majesté souveraine , il écrivit une lettre de huit pages , où il exposait avec fidélité à Madame de Krùdener les idées qui le tourmentaient : il lai peignait la difficulté de marcher avec son siècle, et de répondre à la Grèce, qui l'appelait ; son désir de faire la volonté de Dieu, qu'il ne démêlait point encore; la crainte de s'engager dans une fausse roule, et de favoriser « ces inno- » vations qui déjà avaient fait tant de victimes, et si » peu d heureux ; mais surtout 1 ohligation qu'il avait » contractée de marcher d'accord avec ses alliés. »

Puis, hlâmant la liherté avec laquelle elle censurait son gouvernement et ses actes , il lui fît entendre en ami , mais en ami qui pourrait tenir un autre langage, qu'en suscitant des emharras à ses ministres et en fomentant des agitations autour du trône, elle manquait a ses devoirs de sujette et de chrétienne , et que sa présence ne pouvait être tolérée aux portes de la capitale qu'à la condition de garder un silence respectueux sur une conduite qu'il n'était pas lihrc de modifier au gré de ses désirs. La hienveillance dont Alexandre voulut empreindre cette déclaration fut rendue encore plus sensible à Madame de Kriidener par le choix qu'il fit d'Alexandre de Tourguéneff*

* Alexandre de Tourguéncff, palriote éclairé , membre de la commission des lois et secrétaire d'Etat au conseil de l'Empire, directeur des cultes étrangers au ministère du prince Galitzin , fils d'un disciple zélé de Saint-Martin , que nous avons nommé plus haut,

pour en être le messager. Il avaii orcli-c de donner lecture de celle lellre ei de la rapporter ensuite à l'Empereur. Madame de Krûdener l'ëcouta avec respect : elle le chargea de témoigner sa vive reconnaissance pour la délicatesse des procédés dont son souverain avait entouré cette manifestation de sa volonté ; mais elle ne fut point convaincue. Pour elle la délivrance de la Grèce était écrite dans les cieux. Dès-lors, elle n'en parla que dans ses prières, où la famille Impériale était toujours recommandée avec chaleur, à la prolection de Dieu. Mais cette contrainte lui étant trop pénible pour qu'elle pût long-temps s'y soumettre , vers la fin de Tannée 1821, elle repartit pour Kosse.

Est-il nécessaire de le dire , Madame de Rrïidener revit avec joie sa solitude. Ce dernier revers de ses espérances terrestres, ajouté à tant d'autres, cet abandon d'une cause qui avait loutes ses sympathies , lui offraient un nouveau motif de regarder en haut et d'attendre de Dieu ce que les hommes ne voulaient et ne pouvaient accomplir. Quant à leur blâme et à leur jugement, elle n^en avait point de souci. Dieu l'avait appelée à Pétersbourg , il l'avait ramenée à Kosse. S'il conduit par fois les siens sur le Thabor pour leur

a laissé de bien vifs regrets à tous ceux qui l'ont connu et qui ont pu jouir de sa bienveillance. Nous sommes heureux de consigner ici notre reconnaissance pour les coniinunicalions que nous avons reçues de lui.

montrer les biens promis à leur fidélité , pins sonvenl il les guide au Jardin des Oliviers , au Prétoire et sur Golgolha où doit se consommer leur sacrifice. Soit que Dieu réclaire et la console , qu'il la délaisse en apparence ou 1 éprouve, tout concourt à la perfection d'une âme , tant qu'elle persévère dans faniour. Ce fut dans le silence de Kosse que Madame de Kriidener reconnut tout ce qu'il y avait de trop vif et de trop ardent dans ses désirs au sujet de la Grèce. Elle comprit une fois de plus , ce qu'il nous faut rapprendre cliaque jour , que nous ne sommes rien ; que nous ne possédons rien en propre que le péché et que la justice veut que nous nous abaissions au-dessous de toutes les créatures , pour être en Jésus-Christ.

Elle asait presque entièrement renoncé à la correspondance. La prière, le chant des cantiques , le soin des pauvres, la lecture des Saintes-Ecritures ne lui en laissaient pas le temps. Plus avide que jamais de s'instruire à l'école du Sauveur, elle saisissait tous les moyens de réaliser en elle ce qui faisait l'objet des désirs et des enseignemens de Jean-Baptiste. Avec lui elle disait de Jésus : // faut qu'il croisse et que je diminue. Aussi ce temps de solitude et de recueillement fournit peu de matériaux à nos études , car il n'eut de témoins que les pauvres paysans Eslhoniens dont la reconnaissance s'est épanchée dans le sein de Dieu et racontera aux derniers jours ce qu'elle fit pour eux , ce qu'ils furent pour elle.

Elle reçut, au mois de juin 1822 , la visite Je ses cnfans , qui la quittèrent au mois d'août. L'hiver s'approchait, un de ces hivers après et rigoureux du nord de la Russie ; Madame de Kriidener semblait le braver par l'absence des soins et des précautions les plus ordinaires contre un si rude climat. Oulre le jeûne auquel elle se soumettait depuis long-temps , elle supportait dans une chambre sans feu et sans doubles fenêtres, une température de plus de vingt degrés Réaumur, au-dessous de glace , sans paraître s'en apercevoir : elle s'exerçait ainsi à mortifier son corps et à le tenir assujetti. Supporter toutes les privations inévitables dans sa position , n'était pour elle qu'une manière de professer son espérance et une déclaration constante que sa vie et son cœur étaient dans les cieux. C'était enfin donner aux pauvres l'exemple du renoncement qu'elle leur prêchait. Aussi son àme était joyeuse et son corps même sembla pendant quelques mois , se soumettre sans peine au régime sévère qu'elle lui imposait.

M. et Madame de Berckheim qui revinrent la voir dans l'hiver de 1823 , furent frappés de sa sérénité et de sa joie. « Je ne l'avais pas vue depuis le mois )> de juillet , écrit M. de Berckheim, et je l'ai irou- » vée plutôt engraissée. H y a beaucoup de vie en » elle j on croirait que sa jeunesse est renouvelée » comme il est dit dans les Psaumes. Tous ceux qui » l'entourent ont cette expression affectueuse et vrai-

» mcni cliarllaLle, qui contraste tant avec la politesse » du monde. Tout en elle, quand on veut y être at- » tenlif, porte à l'amour de Dieu et à ne désirer » que sa gloire, sans penser au reste. »

Néanmoins, à la longue, elle ne pouvait supporter impunément ni les fatigues ni l'absence des précautions dlivglène nécessaires à son âge. De plus robustes qu'elle en auraient subi les conséquences funestes. M. Kellner qui les bravait comme elle , fut atteint le premier. Au bout de quelques semaines, son état donna les plus sérieuses inquiétudes , sans que sa joie fût un seul instant troublée, car il avait hâte de briser ses chaînes pour cire avec Jésus et attendait avec un calme radieux le moment de la délivrance. Sa maturité frappait tous ceux qui l'approchaient. Madame de Berckheim en parlait avec un sentiment profond dans une de ses lettres à sa sœur , en lui racontant les douceurs de son dernier séjour à Rosse.

» C'était comme le dernier adieu que nous avions » été faire à Kellner, car peu de temps après cet ami » précieux n'existait plus. Cette perte est irréparable » pour nous, elle l'est pour Kosse ; elle m'a atteint » dans le profond de mon cœur. Je ne puis penser » sans douleur au vide que j'éprouverai en retournant » à Kosse. On peut dire de Kellner avec vérité , qu'il » a passé sur la terre en faisant du bien. Oui, il » laisse un long souvenir dans le cœur de tous ceux » qui l'ont vu ; et ceux qui l'ont aimé l'oublieront-ils

» jamais ? Je ne puis le rcmlre ce qu'il était clans les » dernières années. Tout était amour, charité, indul- » gence en lui.

» Lorsque vous l'avez connu, le feu de son zèle, la » vive foi qui Tanimait, réunis à tant de simplicité vous » avaient frappés , mais combien il avait encore ac- » quis, par la prière et la retraite. Chaque fois que » je le voyais, je le trouvais plus avancé en lumière » en charité et en pratique. C'est pour moi aussi » un trésor précieux que ce souvenir de sa vie, de son » exemple constant et soutenu. Je me rappelle sa » sainte et douce joie dans toutes les contrariétés, son » abnégation entière de lui-même, tandis qu'une sen- )) sibilité toute humaine me porte à ne m'occuper que i) de moi ; sa tendre charité pour les pécheurs, lors- » qu'il ne m'arrive que trop souvent d'être triste et dé- » couragée ; je me souviens de son silence et de ses » oraisons presque continuelles dans nos distractions » trop fréquentes »

La mort de M. Kellner causa une grande affliction a Madame de Krûdener. Les soins qu'elle lui avait rendus dans sa maladie , la crainte de cette douloureuse séparation , l'isolement dans lequel elle se trouva après la perte de celui qui l'encourageait en lui donnant l'exemple d'une patience et d'une paix célestes , contribuèrent à altérer plus gravement sa santé. Le sommeil la quitta. Des douleurs intérieures , dont elle souffrait vaguement depuis quelques mois , prirent un

caractère plus aigu et trahirent biienlôt la présence d'un mal cruel et sans remède 5 une fièvre constante la minait.

Au printemps de 1 823, sa poitrine fui aussi attaquée et lui commanda de nouveaux ménagements \ vouée, pour la première fois à une douloureuse inaction, Tamertume qu'elle en ressentit était d'autant plus grande qu^elle n'avait plus auprès d'elle , ni ses enfants, ni l'ami qui la guidait et la fortifiait. Mais ce silence devait combler la mesure des grâces spirituelles que Dieu lui réservait. Elle se mit à repasser sa vie. La pensée d\me mort inévitable et prochaine , et celle du jugement qui la suit, lui tenaient une fidèle et sévère compagnie pendant les longues heures de la nuit.

Dans celle contemplation , la mort lui apparut sous un jour nouveau , non plus comme la porte du ciel seulement, mais comme le salaire du péché. En faisant le compte de ses transgressions , elle s'étonna d'en trouver à chaque instant de nouvelles. Elle se croyait abandonnée ; celait déjà comme une image de la mort. Froide, sans mouvement, comme enfermée dans le tombeau, elle ne tenait plus à Dieu , que par une volonté languissante , mais cependant elle se soumettait à son Père céleste en disant du fond du cœur : « — Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'as-tu aban- » donnée ? »

Courbée sur cet abîme , où elle découvrait , à

chaque instant de nouvelles profondeurs , ses vertus , ses renoncemens , son zèle , ses sacrifices , sa charité , lui apparurent comme un linge souillé , suivant l'énergique parole d'un prophète. Plusieurs semaines se passèrent en stériles efforts pour soulever la croix , dont le poids l'écrasait.

Alors le Seigneur vint à son aide : il ne demande à son enfant qu'une volonté droite , un amour plein de candeur, et cet amour s'affermissait en elle par le mépris d'elle-même et par les gémissemens que lui arrachait la vue de ses misères : ils étaient recueillis par son Père céleste qui émondait le sarment afin de lui faire porter plus de fruits. Le temps de l'épreuve allait finir. Une nuit, elle crut entendre ces paroles : — « Pourquoi crains-tu de mourir ? Un » ange viendra et portera ton àme dans le cercle » de ceux qui aiment. »

C'était la fm de la lutte. Elle recouvra la paix et hénit Dieu de l'avoir fait passer par ce dernier creuset où sa foi avait été épurée et fortifiée. Désormais, dans le silence des créatures, Dieu parle à son cœur et sa parole est si merveilleuse , si douce et si ravissante , qu^elle ne veut plus entendre que Lui, jusqu'au jour où tous les voiles étant déchirés, elle le contemplera face à face.

Cependant, sa douceur ne s'était point démentie durant ces jours de trihulation , et tous ceux qui l'avaient entourée en étaient profondément touchés.

« Oh ! mon amie , écrivait Madame de Berckheim à sa sœur, en se reportant au souvenir de tant de patience et de foi , « tu as raison de dire que maman » élait parfaitement aimable. Oh! que j'aurais aimé » hii voir prendre quelque repos ! Que j'aimais , à » Kosse , Tentendre prier et voir couler ses larmes , » quand elle demandait le salut des âmes! Avec quelle » charité elle portait le poids de leur misère , dans » l'espoir que ces àmcs aimeraient un jour le Seigneur. » C'est à cela qu'elle aspirait , non qu'elle voulût que » pour l'amour d'elle ou de la créature on fit quel- » que chose , mais uniquement pour le Seigneur! » Quand je remarquais encore autour de maman et » de Kellner de grandes imperfections , je me disais y> que leurs âmes étaient faites pour concevoir , espé- » rer , demander ce qu'elles demandaient. Et quand » rien de ce qu'elles attendent , entrevoient et deman- » dent , ne se réaliserait sur celte terre qu'il est beau » de l'avoir espéré et d'avoir vécu de si haules et si » pures intentions ! »

Au bout de quelques semaines, la maladie de Madame de Krùdener avait perdu son caractère aigu ; elle lui laissa assez de liberté de pensée et d'action , pour recevoir avec plaisir la communication des plans qu'avait formés la princesse Galitzin, de s'établir, avec M. et Madame de Berckheim, dans ses terres de Crimée , où elle désirait fonder une colonie. La princesse avait une de ces âmes qui ne

reculent devant aucune difficulté et qui savent inspirer et imposer la confiance qu'elles ont en leurs propres idées. On avait ordonné à Madame de Krildener de passer un hiver dans le midi et Tassurance que le climat de la Crimée serait avantageux pour celte santé si précieuse , avait dominé toutes les combinaisons de ce voyage. Les apprêts du départ occupèrent la fin de Tannée 1823 et le commencement de 1824. Aux premiers jours du printemps l'on se mit en route. Pour éviter à Madame de Krûdener les plus grandes fatigues, la princesse Galitzin s'était décidée à descendre le Volga. Ce mode de transport inusité nécessitait un matériel et des approvisionnemens considérables. La plupart des colons allemands qui devaient fonder la colonie de Koreiss étaient du voyage.

Ce trajet offrit à Madame de Krildener des jouissances qu'elle n'avait pas goûtées depuis long-temps. La vue de ces sites pittoresques, les aspects variés d'un paysage qui se revêtait alors de ses plus riantes parures, semblaient la rajeunir et la vivifier. En arrivant à Théodosie ( Caffa ), elle se trouvait mieux. On s'y arrêta quelque temps, avant de partir pour Karasou- Bazar, où l'on arriva au milieu de septembre.

Madame de Krûdener se sentait moins souffrante et elle voulut profiter de ce repos pour tranquilliser sa conscience, en demandant pardon à plusieurs personnes qu'elle se reprochait d'avoir offensées quelques années auparavant. Elle se rappelait qu'en 1810, elle

avait été vivement peinée de la conduite de sa bellefille, dont l'admirable tact avait bientôt reconnu les inconvénients de sa relation avec Fontaine : Madame d'Ocbando avait inutilement essayé de lui ouvrir les yeux : ses avertissements ayant été mal accueillis, elle avait cessé d'en donner. Madame de Krûdener , dans un moment de vivacité , crut devoir repousser les conseils que lui adressait encore sa belle-fille par une voix amie , et elle alla même jusqu'à porter contre elle diverses accusations étrangères à sa propropre défense. Toutefois, le nuage élevé par l'aveuglement de Madame de Krûdener , et probablement aussi par l'opposition vive de Madame d'Ocbando n'avait voilé leur intimité que pour un peu de temps. Dès lors, Madame de Kriidener s'était confessée à Dieu, et avait pleuré sa faute, mais, avertie par TEsprit-Saint, elle voulut s'humilier encore devant sa belle-fdle. Elle le fit dans une lettre toucbante où, rejetant toute excuse, elle se condamne ellemême avec une admirable sincérité. La maladie lui ôtait presque la faculté d'écrire , et son style s'en ressent. Elle termine sa confession par ces mots :

« .... Ob ! ma Sophie, je me jette entre vos bras, » pardonnez-moi malade et souffrante, vous en serez » bénie; pardonnez -moi tant de torts; et, d'un » commun accord, jetons-nous dans les bras de cette » miséricorde qui ne veut nous faire éprouver quepro- » fonde miséricorde. »

Elle la supplie aussi d'obtenir son pardon de Madame Armand , pour tout ce qu'elle pouvait avoir à lui reprocher, et elle ajoute :

» Vous êtes bien cliers à mon cœur, je voudrais » m'exlialer en amour, et ne suis qu'un néant, qu'une V boue que je hais. Oh ! priez pour moi, ma Sophie, » je m'unis avec vous à la primitive Eglise et au grand )> et adorable Sacrifice. Priez que le Sang de la Ré~ » demption me couvre et plaide pour moi auprès du » Père céleste. Oh! puissé-je encore vous voir , puis- ;) sé-je avoir le bonheur de vous prouver encore de » toutes les manières combien je voudrais vous aimer.»

La conscience de Madame de Rriidener s'était ainsi déchargée d'un grand poids : sa paix s'était accrue. Enfin , sa santé raffermie semblait présager de nouvelles bénédictions à une entreprise commencée sous de si heureux auspices.

Cependant, soit que Ion n'eut pas prévu toutes les difficultés , soit que Ihiver en fit surgir d'inatlendues , les nombreux colons suisses et allemands, qu'avait emmenés la princesse Galilzin, eurent beaucoup à souffrir à Karasou-Bazar. L'empressement que mirent les paysans russes à les recueillir sous leurs toits vint au secours des misères les plus pressantes. Madame de Krûdener s'affligeait de ne pouvoir plus comme autrefois, se dévouer au service des pauvres qu'elle savait si bien soulager ; mais, à l'approche de la mauvaise saison, tous ses maux

se firent sentir avec une nouvelle force. La phtisie faisait de rapides ravages. Un cancer intérieur la dévorait et lui causait de poignantes douleurs. Le mal échappait à toutes les ressources de Tart. On ne put même essayer un traitement, mais celte impossibilité de gucrison élait encore une preuve de l'amour incessant de Dieu pour son enfant, et un des moyens de sa tendresse. Madame de Krijdener avait un dernier travail à accomplir. Toute vie forte est une vie profonde, parce qu'elle est une vie du cœur, et telle était bien la vie de ^Madame de Krùdener, mais à celui qui a, il est encore donné. Pour atteindre au plus haut degré de sanctification dont elle élait susceptible , il fitllait que son cœur s'abreuvât sans cesse aux sources de la vie et qu'elle se recueillît profondément en Dieu de ce recueillement qu'on ne trouve que dans la solitude. Ce n'est qu'à la condition de rentrer en soi-même et de s'isoler de tous les objets, hormis un seul, que l'on peut déployer une certaine puissance de pensée et de volonté ; or , celte concentration est d'autant plus difficile que plus d'objets sollicitent nos regards, et que plus d'impressions différentes se disputent notre âme. Tout ce qui la dissipe nous affaiblit. L'imagination ardente de Madame de Krùdener avait trop souvent créé un monde autour d'elle , monde purifié et souvent sanctifiant , mais qui pourlant l'avait sortie d'elle-même : ce ne fut que lorsqu'elle put y rentrer sans aucune

dislraclion , qu'elle se vit vraiment telle qu'elle était devant Dieu.

Madame de Berckheim retrace celle époque de développement moral, dans une lettre à sa sœur, dont voici quelques fragments :

« Elle était si occupée à Kosse que les forces pliy- » siques manquaient pour soutenir la vie de 1 àme ; » la faiblesse du corps était aussi un obstacle au » repos de l'esprit. Le Seigneur a permis que par l'éf> loignement de Kosse, maman fût placée dans une » solitude profonde; notre voyage avait déjà contribué » à lui ôter toutes les préoccupations d'affaires, tous » les objets qui auraient pu lui rappeler sa grande et )» belle activité. Que de fois , voyant maman ar- » racbée à cette sphère religieuse, où elle avait vécu » avec tant de bénédictions, mon àme était affligée de » ne pouvoir l'y replacer; mais je ne pus mécon- » naître long temps la volonté de Dieu. Le temps » était venu où Jésus, et Jésus seul, devait occuper » cette àme aimante comme celle de Marie. Elle en » eut le pressentiment; jetant un regard en arrière, » et s'arrétant , pour considérer ce qu'elle quittait, et » repasser dans son àme sa course rapide, elle n'eut » que des larmes à offrir, que le sang du Sauveur » pour effacer les traces du péché. Elle ne vit que » son néant devant la majesté d'un Dieu; à la porte » du sanctuaire elle se trouva couverte de haillons » et comme David , elle s'écriait jour et nuit :

» — Qui me découvrira mes fautes cachées? Qui me n donnera les ailes de la colombe ? Si mon cœur » n'eût désiré si ardemment de la conserver encore , » j'aurais vu que c'était la grande et la dernière pré- » paraiion. Dans ce terrible et dernier combat elle » eût le désir de voir les siens.

» Elle me disait souvent : — Lorsque lu écriras, laisse- » moi ajouter quelques lignes. Mais je n'eus pas le » courage de le lui rappeler , en voyant conjbien à » la fin , un geste , une parole, un mouvement lui » coûtaient par suite de répuisement de son corps. » 11 lui en a beaucoup coûté de ne pas vous voir, » quoique souvent elle me dit qu'elle rendait grâce » à Dieu de se trouver là , où elle était entourée et » soignée , mais son àme si cxpansivc aurait voulu » communiquer encore avec ceux qu'elle aimait. Elle

» en fit le sacrifice entier Six lettres de Kosse

» se perdirent , je ne pus même lui donner des dé- » tails sur ce lieu qu'elle aimait tant.

» Ne pouvant s'hvuiiilier assez à ses propres yeux, » elle m'a souvent confondue lorsque je la voyais me » demander pardon, a. moi qui aurais voulu baiser ses » pieds. Que de fois je l'ai trouvée le matin baignée » de larmes, le soir pleurant encore, parlant toujours » à son Dieu, et se reprocbant dans le bien même, » la moindre propriété.

» Oli ! comme le Seigneur l'a dépouillée

» de toute propriété et de toute attache ! 11 s'est servi

» pour cela aussi de la maladie, en lui épargnant

» cependant les grandes souffrances, mais que de fois

» elle demandait avec larmes de la patience ; ses nerfs

» si délicats, ne pouvaient presque plus soutenir Tir-

» rltation causée par Tépuisement; sa faiblesse était

» si grande qu'il fallait une demi journée pour la

» changer de lit. Presqtie chaque soirée finissait par

» un accès de fièvre , suivi d'un malaise et de maux

» de nerfs qui nous faisaient craindre qu'elle n'expirât.

» Aussi le Seigneur nous a amenés nous qui deman-

» dions et désirions sa conservation, à regarder sa fin

» comme le terme de ses souffrances.

j) En arrivant à Karasou-Bazar , elle avait encore un

w peu de force, c'est alors qu'elle vous écrivit ; puis lais-

» saut ce qui aurait pu l'arrêter, elle abandonna tout

» à la volonté de Dieu; le corps souffrant réclamait ses

» droits. 11 lui fallait jour et nuit des soins continus.

» Elle avait consenti à se nourrir un peu mieux ; je lui

» préparais tout moi-même dans la cheminée de sa

M chambre.

» En novembre, nous fêtâmes le jour de sa nais-

» sance ; elle eut une joie d'enfant, en recevant quel-

» ques fleurs et des gâteaux, des confitures à distri-

» huer

M Elle avait un véritable besoin de nourriture et

» se reprochait quelquefois d'y penser trop. Vers le

» soir elle s'endormait. Dans les derniers temps, elle

» résistait au sonmieil, disant que c'était un sentiment

» si pénible qne celui du réveil, que c'était déjà com-

» me la mort. Une jeune fille livonienne la soignait

» jour et nuit , ainsi que deux jeunes filles dune fa-

* mille allemande. L'une d'elles se nommait Emilie; » elle avait été élevée chez les moraves, maman Taf- » fectionnait extrêmement. C'était mie fête lorsque >» c'était son tour. Alors elle se faisait raconter par j» elle, quelque chose des communautés, et lire un » cantique de Terslegen , de ceux que nous aimions

* ou d'autres semblables. Lorsque Emilie se reti- » rait , Berckheim venait se placer auprès de son » lit , mais dans les derniers temps il ne pouvait » lui lire que quelques lignes. Elle souffrait de ne » pouvoir se lever à la prière , c'est aussi ce qui nous » a empêchés de faire venir le vicaire, qui nous a )) offert de prier avec elle. Le genre de sa maladie » exigeait des soins trop continuels.

» Que le Seigneur me donne des dispositions sem-

* blables aux siennes ! Je n'ai vu à personne un tel » sentiment de sa faiblesse, une telle douceur, tant de » résignation et d'abandon. On ne se serait pas douté » qu'il y eut une malade dans la maison. Ses douleurs » venaient souvent de son extrême délicatesse, qui » lui fusait craindre d'exiger des soins trop pénibles. » Elle aimait à voir Berckheim et le retenait plusieurs » heures dans la nuit le faisant prier à haute voix. » Tu te souviens de l'amabilité de son caractère : dans » ses momens de mieux, elle était gaie comme une en-

» fant , elle riait, mais, le plus souvent , la maladie » ôtait à sa physionomie ou voilait cette expression de » charité et d'amour qu'elle avait à un si haut degré. »

La chamhre de Madame de Kriidener donnait sur la ville et sur de forts grands arbres au-delà desquels elle pouvait entrevoir les côtes de Crimée. Le mois de décembre eut encore d'assez beaux jours ; elle faisait alors ouvrir ses fenêtres pour admirer les rayons du soleil couchant. Elle s'associait par la pensée à ce deuil de la nature , à cette solitude de la nuit et de rhiver pour assister en esprit à cette résurrection de toute vie , à ce printemps éternel dont elle allait bientôt savourer les délices.

Dès le commencement de décembre , elle ne se fit aucune illusion sur son élat. Un jour qu'elle avait demandé à son gendre de lui dire avec une entière franchise ce qu'il pensait de sa maladie et de son àme :

« — Chère maman, répondit-il, vous êtes assurément » fort mal , mais vous savez que tout est possible à » Dieu , et que la vie et la mort sont entre ses mains.

— « Oh ! ce n'est pas que je la craigne , je n'ai » plus aucune frayeur à ce sujet, Diea me l'a ôtée. »

Il n'y a jioint de crainte dans l'amour, dit Saint- Jean , inais l'amour parfait chasse la crainte ; parce que la crainte renferme une punition, et celui qui craint n'est pas consommé dans Vamour. "^

* I. Jean. IV, 18,

Souvent elle se faisait lire par I\I. de Berckheim quelque cantique de Terstegen. Elle affectionnait surtout et demandait sans cesse celui qui renferme ces paroles : « Aimez, aimez, Dieu se donne gratuitement » à ceux qui aiment. Alors tous les péchés disparais- » sent conmie un brin de paille dans le feu ardent. »

Elle se faisait aussi lire une prière pour les absens , tirée du Blwnencjaertlein de Terstegen, afin de rap^ peler à Dieu sa famille et ses amis. Sa confiance enfantine au Seigneur avait reparu dans toute sa vivacité, et elle parlait de Tamour de Jésus et de ses mérites comme de son unique refuge. Une glorieuse espérance remplissait et consolait son cœur à la vue de la croix de Jésus; les promesses de Tamour de Dieu, lui causaient d'autant plus de ravissement qu'elle avait naguère passé par toutes les menaces de la loi. Elle contemplait devant elle cet adorable Sauveur introduisant au ciel une mullitude de captifs ; elle marcbait avec eux, s'abandonnant à toute heure à la pensée de sa justice et de sa miséricorde. Au travers de l'insomnie , de la fatigue , de toutes les douleurs physiques les plus aiguës , elle sentait à chaque instant son âme soulevée par l'admiration , l'enthousiasme et Tattendrissement en contemplant Jésus crucifié par amour. Cet amour inondait son cœur d'espérance , il lui ouvrait une perspective ravissante et infinie. En voyant ainsi le ciel sur la terre dans la personne de Jésus , elle se préparait doucement à voir le Ciel dans le Ciel.

Le 1 5 décembre, se sentant tros-aff;iiblie , elle voulut rassembler autour cVelle tous les siens pour les bénir. Puis elle pria pour tous les membres de sa famille , avec une grande ferveur. Elle manifesta clairement sa confiance entière au sang de Jésus-Christ. Tous les assistans en furent profondément émus.

Dans une lettre adressée à son fils , quelque temps auparavant , elle avait tracé ces paroles , où se révèlent toute sa foi et son humilité : « Ce que j'ai fait » de bien restera ; ce que j'ai fait de mal ( car com- » bien de fois n'ai-je pas pris pour la voix de Dieu , » ce qui n^élait que le fruit de mon imagination et » de mon orgueil ), la miséricorde de mon Dieu Tef- » facera. Je n'ai plus à offrir à Dieu et aux honmies » que mes nombreuses iniquités, mais le sang de » Jésus-Christ me purifie de tout péché. »

Cette confession simple et louchante était le dernier adieu qu'elle laissait à ce monde. Jamais elle n'avait mieux senti sa misère , ni mieux confessé son néant. Elle avait rejeté toute vaine opinion d'ellemême ; elle avait abandonné toute prétention. Rien n'empêchait plus qu elle fût revêtue de la justice de Jésus.

Qui peut troubler la paix de celui qui s'oubliant et se méprisant soi-même , ne s'appuie que sur Dieu et ne tient plus qu'à Dieu ?

Cependant sa failjlesse faisait chaque jour des progrès et ceux qui rcnlouraient étaient presqu'élonnés

de posséder encore celle dont loiUe la vie élait déjà dans les cienx. Le 24 décembre, on dlslingnait à peine ses paroles , mais elle entendait les prières qu'on faisait auprès d'elle , et ne pouvant plus même soulever les mains, c'est du regard qu'elle demandait qu'on fît sur elle le signe de la croix , lorsqu'on prononçait le nom de la sainte Trinité.

A minuit elle apprit que le jour de Noël commençait , elle retrouva la force de donner gloire au Sauveur; elle put prononcer sa louange d'une voix intelligible, cl le fit avec une expression rayonnante de joie et d'adoration qu'elle conserva jusqu'à son dernier soupir.

Ainsi finit sur la terre la vie de Madame de Kriidener , le 25 décembre 1824; elle avait à peine atteint la vieillesse. Mais sa vie avait été longue , car vivre , c'est aimer.

Sa dépouille mortelle fut déposée dans le caveau de l'église arménienne de Karasou-Bazar, pour être transportée , plus lard , dans l'église grecque , que la priacesse Galilzin faisait construire à Koreiss. Elle y repose maintenant, en attendant le jour où elle ressuscitera incorruptible et glorieuse, à la voix de celui qui est le Chemin, la Vérité, la Résurrection et la Vie.

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