‹ Vie de Madame de Krudener;Chapitre 23 sur 38 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Jeunesse d* Alexandre. — Son jugemeat sar Catherine II. --' Difficulté) de sa position. — F.-G. de Laharpe. — Sensibilité d'Alexandre. — ■ Inquiétudes secrètes. .-*• Premiers désirs religieux qu'éveille cbes Alexandre la prise dis Moscou. <— Le prince Alexandre Galitsin. — La bible de l'impératrice Elisabeth. — La parole semblable k une épée à deux tranchants. -— Notions religieuses incomplètes. — La fête anniversaire du couronnement. — - Fondation de la société Biblique. — Son développement. — Anecdote. — L« tjphus a Wilna. — M. de Saint-Priest. — Départ de I^iga. —Le Psaume XCI. — > Le général Moreatt. — Bataille de Dresde. — - Retraite. — Détresse d'âme d'Alexandre. — Consolations données au cœur brisé. -— Changement de fortune* — Yojage en Angleterre en l8l4* ~~ Entretiens avec les Quakers. — Récit de William Allen. — Le ministère des femmes. ~- Propre jusrice d'Alexandre. <— Congrès de Vienne. — ■ Faiblesse et rechute. — InsufBsance du repentir. .— Langueur de Pâme d'Alexandre. -— Napoléon débarque en France. — Alexandre quitte Vienne. — Il arrive à Heilbronn. — Troubles de son âme. — Visite de Madame de Krfidener. -— Elle lui montre son état de péché. «- Emotion d'Alexandre. «- Conversion*

LEXANDRE soufTrit de bonne heure de la vanité el de la corruption des cours. Accès* sible à tous les élans généreux , il ouvrait volontiers son âme a la bienveillance et à la tendresse. Sa sensibilité vive el délicate débofdait sans cesse, dans ses relations avec ses sœurs, ses frères, ses maîtres et ses serviteurs. Elle se réf>andait de la manière la plus touchante sur les ^ni-

maux y les plantes même quHl cultivait à Czarskocélo , et ce besoin de sympathie tendre Tavait rendu Tidole de la Russie, depuis le palais de Catherine jusqu'à la plus humble chaumière de Tempire. Alexandre se trouvait souvent blessé par la dissimulation, la ruse et Fintrigue qui régnaient à la cour. Pour s'y soustraire et prolonger les rêves purs qui avaient bercé sa jeunesse , il désirait une nourriture spirituelle,' mais il ne rencontra que les chimères philosophiques de son siècle et les adopta avec empressement.

Trop jeune , trop inexpérimenté pour comprendre le génie extraordinaire de Catherine II , qui l'aimait avec idolâtrie , il ne lui rendait point alors la justice qui lui dicta plus tard ce jugement : « Catherine éiait » pleine de prudence et d'esprit. C'était une grande » ' femme dont la mémoire vit à jamais dans Thistoire

» de Russie Quant au développement moral, elle

» était au même point que son siècle Nous étions

» philosophes et la divine essence du Christianisme » se dérobait k nos regards. Je sentais le vide dans » moQ à me et un vague pressentiment me suivait » partout, j»

Partagé entre son aïeule et ses parens , robligation de concilier son affection pour eux , avec son respect pour Catherine^ et la triste nécessité de les ménager sans cesse , lui apprirent de bonne heure k calculer Texpression de ses sentimens. Il en souffrait 3 il en gé*

missait et ne pouvait épancher son àme que daiis le sein de Tami qui avait élevé sa jeunesse.

• Fréderic-César de La Harpe était le seul être au monde qui put compatir à ses peines , comme aussi il était le seul qui lui fit entendre le langage de la vérité. M. de La Harpe manquait peut-être de ce qu'on est convenu d'appeler de Tesprit ; il n'avait point su développer celui de son élève , maèi il Faimait tendrement et lui donna tout ce qu'il possédait lui-même y en lui inspirant Thorreur du mal, bien plus précieuse que les sciences, pour un Prince qui ne connaît de frein k sa volonté que sa volonté même. Ce fut M. de La Harpe qui entretint diez Alexandre ce profond respect pour 1^ dignité humaine qu'il cour serva jusqu'k son dernier soupir. *

Le peuple russe encore enfant, mais fier des trente années de gloire que lui avait apportées le règne de Catherine, cherchait à sHdentifîer avec les pensées de sa souveraine, et comprenait quelque chose des grands desseins qu'elle avait formés pour son petit-fils. Prévoyant les maux que Paul pourrait causer à la Russie , Ca-

* M. Scbnitzier, dans son histoire intime de la Russie, parle de Laharpe comme ayant jeté d^excellentes semences de piété dans le cœur de soik élève. Ses intentions de travailler au développement moral de son élève étaient parfaites,, mais il était alors trop homme de son siècle et trop imbu de sa philosophie pour avoir conmi et pu communiquer ce que nous appelerions. la vraie piété.

therine aurait voulu le faire renoncer au trône ^ en faveur dWIexandre, dont elle hâta Téniancipation, en le mariant dès Tàge de seize ans et demi, avec Elizabeth j margrave de Bade- Bade.

Cette union eut des vicissitudes que nous n'avons pas à retracer ici ; Alexandre cherchait une àme qui répondit a la sienne. Belle , aimable , vertueuse, la grande-duchesse ElÉEabeth ne comprit pas qu^elle eut besoin d'efforts pour fixer son époux.

La terrible catastrophe qui plaça la couronne sur la tête d'Alexandre^ lui laissa une impression si pro-> fonde y que ni les pompes du trône , ni les voluptés , ni les fortes préoccupations de la guerre ne faisaient trêve à ses tourmens. Dieu sçul pouvait le soulager , mais bien des années s'écoulèrent avant qu Alexandre se tournât vers lui.

C'était en 1 81 2. Napoléon venait d'entrer à Moscou* Profondément affecté de ce désastre, Alexandre ne pouvait se dissimuler les dangers qui l'entouraient^ ni l'exaspération que tant de sacrifices inutiles avaient mise au cœur du peuple .russe. Troublé jusqu'au fond de son àme y il avoua un jour , au prince Alexandre Galilzin, compagnon et ami de sa jeunesse^ que rien ne parvenait à dissiper les sombres nuages qui l'obsédaient. 11 n'y avait pas long-temps que le prince Galllzin, jusqu'alors le plus léger, le plus gai et le plus brillant des courtisans , avait luimême reçu de sérieuses impressions de la grâce de

Dieu. La lecture de FEcriture Sainte, dont il faisait ses délices, lui parut le seul baume qui put adoucir les amertumes du cœur d'Alexandre, et il n'hésita pas à lui en conseiller Fessai^. L'Empereur ne répondit point ; mais peu de jours après , il entra chez rimpératrice Elizabeth , et la surprit beaucoup en lui demandant si elle avait une bible à lui prêter : il emporte le précieux volume ; il se met à le lire, et bientôt il se sent transporté , ravi dans une autre sphère. Un crayon a la main, il soulignait tous les passages qui lui paraissaient convenir à sa situation , et les relisant ensuite , il croyait entendre une voix amie qui relevait son courage. Elle pénétrait comme une épée à deuQO tranchans dans les plus profonds replis de son cœur. Tous les sophlsmes qui avalent obscurci sa belle Intelligence luttaient en vain contre la vérlié qui s'y faisait jour et succombaient Fun après l'autre, dans ce combat désespéré.

Jusqu'alors Alexandre avait été déiste : élève d'un

^ Alexandre Nicolaîevitch-Galitzin , né en 1773, avait été attaché de bonne heure à la cour. Il fut ensuite procureur-général au S. ^-Synode et devint membre du Conseil de TEmpire depuis 1810. M. Schnitzier dit « quMl partagea les sentimens de son matlrequi, après » les d«ux campagnes de France , se laissa aller à ce piéiisme, etc. » Alexandre Galilzin fut Tami de son maîlrc, mais il resta toujours parfaitement indépendant au point de vue religieux. Premier instrument du réveil d^Alexandre , il ne marcha point à sa suite , et finit même par encourir, une sorte de disgrâce pour son attachement aux sociétés bibliques.

gouverneur qui y par un sentiment de conscience , n'avait jamais cherché à lui imposer des convictions , et s'était horné à lui inspirer un profond respect pour TEtre suprême, Âlei^andre s'était contenté de ce sentiment vague et sans portée, qui, dès ce jour, se transforma en une véritable croyance. Le Dieu abstrait disparut pour faire place au Dieu de la révélation et sa présence s'ctant manifestée , Alexandre revêtit cette dignité , cette attitude sérieuse , cette rési* gnation accompagnée de fermeté, dont tous ses actes portèrent désormais l'empreinte. Dans un moment où reffervescence du peuple russe froissé dans tous ses intérêts et dans totites ses affections , l'environnait des plus grands périls , il se promenait seul dans les bois de Caméniostroff ; son palais sans gardes était ouvert k tous. Absorbé dans la contemplation du glorieux avenir qu'il commençait à entrevoir, il avait remis à Dieu le soin de sa vie et ne pensait qu'a lui montrer son obéissance ; il ne cessait de demander la lumière, et Dieu lui faisait franchir les plus redoutables abîmes : chacun put reconnaître sa main dans la protection qu'il lui accorda au jour anniversaire de son couronnement.

Ce jour , le 1 5 septembre , se fête en Russie avec une pompe extraordinaire. Dans un pays où la volonté du souverain est la suprême loi , et où l'honneur, la vie, la félicité de tous dépendent de la manière dont un seul comprendra ses devoirs et saura

les remplir , le jour qui lui rappelle la grandeur et là sainteté de ses engagemens^ doit être pour le peuple d^une haute importance. Aussi, malgré tant de revers et de désastres, on crut ne pouvoir se dispenser de cette solennité. La multitude désespérée de la prise de Moscou avait besoin d'être encouragée par la présence de celui qu'elle aimait encore dans son adversité ; mais on obtint de l'Empereur qu'il ne traversât pas la ville à cheval, pour se rendre k la cathédrale. Ce fut la dernière fois qu'il céda aux conseils de la prudence humaine. La famille Impériale passait au petit pas, dans une voiture à glaces, au milieu de cette multitude dont le morne silence et les visages irrités offraient un singulier contraste avec la fête qu'on célébrait. Arrivé a la cathédrale, l'Empereur en monta les degrés avec les Impératrices , sans qu'un seul hourrah, sans qu'une acclamation vinssent rompre ce silence effrayant. Une étincelle aurait suffi pour causer un embrasement. La vie d'Alexandre était dans les mains de cette foule et il le sentait, mais la' Providence veillait sur lui. Moscou venait d'être livré aux flammes , et là Russie était sauvée.

Alexandre voulut assurer à son peuple le bienfait

.dont il avait apprécié l'étendue. Il voulut lui faire

connaître la Bible qui l'avait soutenu et relevé dans

sa détresse. Le moment était heureusement choisi.

L'Eglise Russe, comprimée par son formalisme, se

serait peut-être montrée hostile à ses vœux, sans rimpnlsion nouvelle que la grande délivrance de 4 81 2 communiqua à tous les esprits. Le vénérable métropolitain Séraphin cédant aux instances d^Âlexandre, donna Texemple et entraîna toute la partie du clergé qui n'était pas sous Tcmpire de la routine : le 1 8 décembre, la société biblique Russe fut fondée et le Prince Galitzin en fut nommé président , sous le pro* tectorat de FEmpereur. M. de Wietiqghoff, frère de Madame de Kriidener en était un membre actif. Deux cent quatre vingt-neuf comités auxiliaires témoignèrent du zèle et de l'activité prodigieuse du comité central, dont Alexandre de TourguénefT était Tàme.

En donnant la Bible à ses sujets , Alexandre n'avait garde d'en négliger la lecture pour son propre compte, et il y puisait chaque Jour de précieux enseignemens, sans pouvoir encore eh saisir tout l'esprit, ni en accepter tout le contenu. 11 s était donné sa religion et se l'était faite à lui-même , plutôt qu'il ne Pavait reçue d'en haut. Alexandre était encore sous la loi : sa conscience le poussait à se rappro(^her de Dieu et à faire sa volonté, à se conformer à son image, à ne vivre que pour lui et k se vouer entièrement à son service : elle lui enseignait qu'il ne pouvait rien refuser à Dieu, rien faire de trop pour lui , ni combler par les efforts de Tavenir , les vides de son passé et les abîmes creusés par ses péchés, mais elle ne lui communiquait aucune force ^ au contraire , les exigences toujours

croissantes de cet hôte saint et mystérieux, lui enlevant une a une les consolations qu'il tirait de ■ son propre fonds , ajoutaient chaque jour à son abattement et à sa tristesse.

Toute sa conduite était empreinte d'une sorte d'inflexibilité sérieuse et légale qui ne manquait ni de grandeur ni de majesté. Un de ses aides-de-camp, voulant prouver, qu'en 1 81 2 , Alexandre n'avait point encore le sentiment du pardon chrétien , qui le porta plus tard à user d'une grande clémence envers les meurtriers de son père, nous citait^ le fait suivant :

La nouvelle de l'incendie de Moscou et de la déroute de l'armée Française n'était pas encore arrivée k Pétersbourg; KoutouzofT venait de prendre le commandement de l'armée Russe, en remplacement de Barclay de ToUy , lorsque le prince T** , généralmajor d'artillerie et l'un des plus distingués de l'Empire , se présenta au quartier-général et supplia Koutouzoff de le tirer de l'inaction et de l'exil, en l'employant dans son état-major. Ses talens militaires bien connus décidèrent Koutouzoff à accéder à cette demande. Dès que l'Empereur le sût il lui écrivit ; « La capitale de l'empire est prise ; Fennemi est au » cœur de la Russie, mais je suis encore Empereur, )» et je ne conçois pas que vous ayez eu l'audace de )> faire sortir le général T** de son exil. Qu'il y » soit a l'instant renvoyé et soumis à la surveillance » la plus exacte de la police locale. »

Il ne se montra pas moins ferme quelques mois plus tard, en visitant les hospices de Wilna, où des milliers de Français périssaient du typhus. M. de Saint- Priest^ redoutant pour FEmpereur la contagion du fléau dévastateur , avait résisté a son désir de visiter les malades, et couché en travers de la porte, il avait fini par lui opposer le rempart de son corps sans pouvoir Tarréter. Alexandre se montra digne d'un tel dévouement. Pendant bien dès heures , il parcourut toutes les salles , sVrrétant à chaque lit j pour porter k. cesi malheureux , les consolations et les encouragemens que lui dictait son cœur tendre et pieux.

Cependant il avait encore beaucoup a apprendre à l'école de la vérité. Il ne s'était point dépouillé de lui-même pour se donner à Dieu ; son cœur était partagé : de là, des agitations et d'incessantes angoisses qui n'échappaient point aux regards de ceux qui l'entouraient.

Au moment de son départ de Riga, une dame de la cour 9 témoin de ses combats^ lui remit une copie du psaume XCI, « Qui habitat y etc. » et le conjura de le lire souvent, en lui promettant qu'il y trouverait toutes les consolations dont il avait besoin. Alexandre prit le papier avec précipitation et partit. Pendant trois Jours , il ne se déshabilla point et oublia entièrement ce qui lui avait été remis ; mais arrivé aux frontières de l'empire, il assista à uqe

prédication sar le 3/ verset de ce même psaume XGI : Tw marcheras sur le lionceau et sur V aspic et tu fou^ leras le lionceau et le dragon. Son attention fut captivée y et le soir lorsquUl trouva parmi ses papiers, la copie qu^il avait reçue à Riga , il en fut frappé ; il la relut ; mais il ne pouvait encore s^en pénétrer. Alexandre mettait encore sa confiance en Thomme ^ et il devait bientôt être cruellement désabusé.

Sacrifiant à son ambition, la paix qu'il avait trouvée au sein des forêts du Nouveau Monde, le général Moreau venait de céder aux sollicitations des souverains alliés , impatiens d'opposer à Napoléon un adversaire aussi redoutable. Toutes les espérances d'Alexandre semblaient concentrées sur ce puissant auxiliaire, mais en lui décernant d'avance les pompes du triomphe , Alexandre avait oublié ou méconnu la main puissante qui l'avait protégé dans les plus ^ands périls, et Moreau fut pour lui, ce roseau ^ dont parle le prophète, qui perce la main de celui qui s'y confie. Après la blessure mortelle de Moreau, qui entraîna la perte de la bataille de Dresde, l'armée russe se replia sur Tœplitz. L'Empereur voulut accompagner à cheval, avec six de ses généraux, le corps de Moreau. La pluie tombait par torrens. Les horreurs du champ de bataille, la présence du cadavre de celui qu'il avait poussé à sa perte , renouvelèrent toutes les sombres pensées dont il était si souvent assailli. Depuis quarante-huit heures , il. n'avait pris

aucun repos et presque pas de nourriture. La fatigue^ le froid, ajoutant encore à son accablement; toutà*coup il s^écria : « Mon Dieu ! mon Dieu ! que je n suis malheureux ! Faudra-t-il donc toujours porter n la peine de mes péchés d'une manière si cruelle! n Partout je porte le malheur avec moi et autour i^ de moi ! »

En effet, les Russes qui avaient remporté de nombreux avantages sur les Français, lorsqu'AIexandre ne commandait pas son armée, étaient battus toutes les fois qu'il s'y trouvait. « Je n'en puis plus,, dit- il, faites » avancer ma calèche. » Contre son ordinaire, il désira être seul : il ne voulait point de témoin de sa faiblesse, afin de s'abandonner, sans contrainte, à la douleur qui lui arrachait des sanglots et des gémissemens. Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi : ses aides-de-camp consternés de ne pouvoir lui offrir de consolations, le suivaient dans un douloureux silence, mais celui qui s'appelle le Témoin fidèle et véritable, celui qui prend plaisir au coeur irisé et à Vesprit froissé avait recueilli et sanctifié ses larmes. Alexandre s'était soumis et i:i'attendait plus que de Dieu, la victoire qui devait rendre à l'Europe la paix après laquelle elle soupirait. Il ne nous appartient pas de sonder les conseils de Dieu et de dire quel fut le rapport mystérieux de ce retour d'Alexandre , avec les grands événemens de , cette époque : mais à dater de ce jour-là , leç

victoires de Kulm ^ de Katzbach , de Grossbeeren , là prise de Vandamme et de son armée , enfin la terrible bataille de Leipsick se succédèrent rapidement et changèrent la face de FEurope.

Alexandre était profondément reconnaissant ; il sentait la présence de Dieu et désirait se rapprocher de lui. Il lutta contre la flatterie et Fenthousiasme que sa grâce et sa beauté avaient excité en France. En Angleterre, où il fit un voyage au mois de juin. 1814, avec sa sœur la duchesse d'Oldembourg , on le vit rechercher les hommes les plus connus par leur foi et leur piété.

William Allen nous a conservé un récit attachant de ses rapports avec les quakers. Dans une longue conversation qu'il eut, le 21 juin, avec Stcphen Grellet, James Wilkinson et William Allen , l'Empereur les questionna sur leur manière d'envisager la mission religieuse des femmes et leur action dans l'Eglise :

« Nous lui exposâmes, dit William Allen, qu'aucun » homme ne peut devenir ministre de l'Evangile, que ji sous l'influence immédiate de l'Esprit divin ; que » l'on n'est qualifié pour cet imposant office ni » par des connaissances, ni par des études hu- » maines , comme cela se pratique parmi les hom- » mes ; que lorsqu'un membre de notre association 9 a, dans son esprit, la conviction qu'il est de son )i devoir de parler dans nos réunions d'adoration , il D lui est permis de le faire. S'il le redemande , il

» est considéré comme en épreuve « et à la fin , la » question est posée a un meeting de discipline. Alors, » si Ton sent évidemment que cette personne est ap- » pelée, elle est reconnue comme ministre par un » acte du meeting ; enfin nous lui dîmes que, comme » en Christ , homme et femme^ ne sont qu'un ; nous » admettons les femmes qui paraissent bien qualifiées » à exercer leurs dons comme ministres, conformé- » ment à ce qui se pratiquait dans la primitive Eglise » et a l'exemple des quatre filles de Philippe.

ji Ce sujet fit naîlre chez l'Empereur, des réflexions » pleines d'intérêt et de sentiment. Il remarqua que » Tadoration de Dieu consiste non en cérémonies ex- » térieures ou en repétitions de mots que les pécheurs » et les hypocrites adoptent aisément , mais à avoir » l'esprit vraiment prosterné devant Dieu. »

D'après ce récit , nous sommes autorisés à croire qu'Alexandre reconnaissait la possibilité d'un ministère religieux des femmes au milieu de la société , et que Madame de Krùdener ne devait rencontrer chez lui aucun préjugé contraire k l'accomplissement de sa mission. Mais pour écouter et comprendre son langage , il fallait qu'Alexandre reconnut plus sincèrement et plus profondément sa propre misère; en vain parlait-il avec abandon et une componction touchante de ses combats, de ses tentations et du besoin constant qu'il avait d'être gardé ; en vain demandait-il à des amis pieux des encouragemens et des exhortations : il se faisait encore défaut

à lui-même , en mêlant son œuvre a celle de Dieu , en s'appropriant ses grâces et s'en faisant comme un mérite , il les dépouillait de leur efficace salutaire.

Bientôt Tadoration dont il se vit l'objet le "trouva sans défense. Les séductions de la^ beauté , les charmes de la volupté l'atteignirent encore dans la portion la plus vulnérable de son cœur, et son séjour à Vienne lui fit perdre tout le fruit des austères leçons du malheur. Une fois retombé dans les entraînemens de ce cœur si facile à séduire et désarmé contre les suggestions de la flatterie et les enivremens de sa gloire , il perdit la paix de son àme dans upe lutte incessante et stérile. 11 croyait toujours a la souveraineté de Dieu ; il ne succombait pas sans reconnaître ses torts. Chaque violation de la loi sainte lui causait des remords et un retour sur lui-même aussi douloureux qu'humiliant ; mais de tous ces repentirs particuliers dont chacun peut-être était vif et poignant , il ne résultait pour lui qu'un mécontentement. sourd, un malaise général sans effet pour sa régénération. Chaque fois qu'il avait failli , il se plaisait a ne considérer sa chute que comme un accident , sans comprendre que cette faiblesse trahissait un vice radical, sans oser s'avouer que son défaut habituel, la volupté, accusait l'àme entière de révolte et dénonçait sa corruption. En un mot, il se repentait de ce qu'il faisait , et non de ce qu'il était.

De bonnes résolutions , en bonnes résolutions , de

réformes en réformes y il n abordait point encore cette réforme profonde qui change tout le cours et tout le fonds de la vie. Habituellement humiliée , mais non consolée, chaque jour^ son àme perdait quelque chose de sa foi ; d^une défaite II Fautre , elle se reposait moins sur elle-même, la réaction devenait plus faible, et chacun de ces élans infructueux ôtant quelque chose à son énergie, lui laissait un vide cjfxun nouveau mécompte élargissait davantage. Cet état douloureux ne pouvait se prolonger sans péril. La voix de la conscience se lasse, elle perd son accent dans le cœur qui n^a pas su prendre la courageuse résolution de devenir supérieur à lui-même, d'opposer son avenir h son passé : il s'habitue à ses reproches ; il les entend sans tressaillir et tombe enfin dans cet impassible désespoir, terrible avant-coureur de la mort de lame, de la mort sans Dieu. Tel était le danger qui menaçait Alexandre : chaque jour les chaînes du péché s'apesantissaient encore sur ce cœur rongé de soucis et de convoitises : pour les rompre , il fallait un miracle de Dieu.

Tout-à-coup, l'on apprit à Vienne que Napoléon avait quitté nie d'Elbe; bientôt la surprise, la stupéfaction et Tanxiété succédèrent au sourire de l'incrédulité et du dédain, lorsqu'on reçut la nouvelle de son débarquement en France et de son arrivée à Paris. Une nouvelle coalition se prépare et les armées alliées se mettent en marche. Alexandre part de Vienne

pour se rendre à son quartier-général. Des soucis domestiques cuisants, les chances incertaines de la guerre, et l'effrayante responsabilité des chefs des nations jetaient un voile encore plus lugubre, sur cette âme si habi» tuellement assombrie ; toutes les pensées d'Alexandre étaient concentrées sur ces grands sujets. En traversant rAUemagne , à peine pouvait-il dérober aux yeux de son entourage, l'ardeur dévorante de ses inquiétudes. Aussi se hàta-t il de se soustraire aux hommages em^ pressés et à la curiosité des Bavarois , qui lui avaient préparé une réception splendide ; mais il ne put échapper de même à celle qui l'attendait aux frontières du royaume de Wurtemberg. C'était a Heilbronn. Obligé d'en subir la fatigue pendant une journée entière, il n'attendait que le moment de rentrer dans la solitude , et il se retira a l'entrée de la nuit dans son appartement.

« Je respirais enfin , racontait Alexandre lui-même, » et mon premier mouvement fut de prendre un » livre que je porte toujours avec moi , mais mon )» intelligence obscurcie par de sombres nuages, ne se » pénétrait point du sens de cette lecture. Mes idées » étaient confuses et mon cœur oppressé. Je laissai » tomber le livre, en pensant de quelle consolation » m'aurait été dans un moment pareil, l'entretien d'un » ami pieux. Cette pensée vous rappela à mon sou- » venir, je me souvins aussi de ce que vous m'aviez » dit de Madame de Krudener et du désir que je

» TOUS avais exprimé de faire sa connaissance. — Où » peut-elle être maintenant et comment la rencontrer » jamais? J^avais à peine exprimé cette idée, que » j'entends frapper à ma porte. C'était le prince » Wolkonski qui de Fair le plus impatienté, me dit, )» qu'il me troublait bien malgré lui, à cette heure » indue, mais que c'était pour se débarrasser d'une » femme qui voulait absolument me voir. Il me » nomma en même-temps Madame de Krûdener. Vous » pouvez vous figurer ma surprise. Je croyais rêver. » — Madame de Krûdener ! Madame de Krûdener ! » m'écriai-je. Celte réponse si subite à ma pensée » ne pouvait être un hasard. Je la vis sur le champ » et comme si elle avait lu dans mon àme, elle » m'adressa des paroles fortes et consolantes qui cal- » mèrent le trouble dont j'étais obsédé depuis si » long-temps »

Dès ses premières paroles , Madame de Krûdener arracha le voile qui dérobait à l'Empereur son état de péché ; elle flétrit sévèrement les désordres de sa vie passée , sa coupable légèreté et l'orgueil qui s'était mêlé à tous ses plans de régénération ; mais elle le fit avec cette onction pénétrante , celte douceur et cette force qui lui étaient particulières. S'a* nimant par degrés, en voyant l'attention que lui prêtait Alexandre , et son étonnement de l'entendre traiter ouvertement de chimère sa conversion k Dieu. « Non , Sire , lui dit-elle , vous ne vous êtes pas

» encore approché de l'Homme-Dieu comme un cri- » minel qui vient demander grâce. Vous n'avez pas » encore reçu grâce de celui qui seul sur la terre » a le pouvoir de remettre les péchés; vous êtes » encore dans vos péchés; vous ne vous êtes pas » encore humilié devant Jésus ; vous n'avez pas encore j» crié comme le publieain du fond de votre cœur : » — ODieu ! sois apaisé envers moi qui suis un grand » pécheur ! Et voilà pourquoi vous n'avez point de » paix. Ecoutez la voix d'une femme qui a été aussi » une grande pécheresse , mais qui a trouvé le pardon » de ses péchés au pied de la croix de Christ. »

A ces paroles, Alexandre versait d'abondantes larmes, et se cachait le visage dans ses mains. Toutà-coup, Madame de Krùdener se rappelle que c'est à son souverain et à TEmpereur de toutes les Russies qu'elle adressait de si dures leçons; elle s'arrête et veut s'excuser de la vivacité et de la franchise de son langage. Alexandre la rassure..

— » Non, Madame, continuez:, vos paroles sont 1» une musique pour mon àme. »

Trois heures s'écoulèrent dans cet entretien. Quand elle exprima le regret qu'elle aurait d'avoir proféré quelques paroles qui Teussent blessé : — « Soyez » sans crainte, interrompit-il , tout votre discours s'est » légitimé à mon cœur : vous m'avez fait découvrir » en moi des choses que je n'y avais jamais vues.; » j'en rends grâce à Dieu, mais j'ai besoia d'avoir

» souvent de pareils entretiens , et je vous prie de » ne pas vous éloigner. »

Telle fut cette première entrevue. Les discours de

Madame de Krùdener n^avaient rien de bien nouveau ,

c^était la prédication de TËvangile , toujours la même

dans tous les lieux et dans tous les temps ; mais ronc-

tion de Dieu , en mettant les paroles de la vérité sur

ses lèvres, avait disposé Alexandre à les recevoir. Pour

la première fois , il sentait un cœur chrétien palpiter

dans chacun des argumens que Madame de Krûdener

employait pour lui démontrer la vérité ; il sentait que

sa véhémence était celle de la charité qui respirait

jusque dans ses menaces. Aussi cette parole , à la fois

si divine; et si humaine , foulant aux pieds le» vaines

objections de Tintelligence , pour aller droit au cœur

d'Alexandre, y laissa une trace brûlante. Dès ce jour,

une sainte contrition , et une repentance durable y

prirent la place du découragement et du remords.

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