‹ Vie de Madame de Krudener;Chapitre 22 sur 38 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

1914. — l»lft.

Le congres àe Vienne. -— Lettre à Mademoiselle de Stoordza. — • Prédiction du retonr de Tile d'Elbe et de Fexpulsion des Boarbons. <— • Madame de Krti» dener et Tcmperear Alexandre* — Erreur de M. Capefigue. — Retour à Carisruhe. — Le paâtettr Fontaine. •— Le domaine de BapenholT. — * Humilité' de Madame de Kr&dcner. -— Pr^iction de catastrophes, — Séjour k Bade. »- Journal de M« Empaytas. •— Le Capucin de la Foret-Noire. — Lettre à Mademoiselle de Stourdsa. — Le prince de Ligne. <— Sa maladie. •.— Son impiété. — Triste fin. — La mort du Toluptueux. — Zèle de Madame de Kriidener pour la conversion des pécbeurs. — Association de prières.-~Le8 enfans et Madame de Krudener. •— • Lettres à Mademoiselle de Stourdsa. — Course k Strasbourg. •— Établissement k Schlucktern. — Exaltation religieuse des Wurtem^rgeois.o— Travaux d'évangéUsation. — Napoléon quitte Pile d'Elbe* Lettre k MadentoiscUe de Stourdaa. — Attente pleine d'émotion.

A capitale <Ie FAutrichc oubliail , dans les énivremens du triomphe , que toutes les espérances de l'Europe étaient tournées vers elle. Les membres du congrès , kncés dans la plus imprévoyante dissipation , négligeaient les graves intérêts qu'ils devaient garantir et la misère des peuples qu ils devaient soulager.

Pleine de sollicitude pour le» auteurs et les victL-

mes des grandes catastrophes qui menaçaient d^armer encore l'Europe contre la France, Madame de Krûdener leva pour Mademoiselle de Stourdza le voile qui s^épaississait sur les *yeux des diplomates.

Voici celte lettre:

a Strasbourg, le 27 octobre 1814.

» J'espère , ma cbère amie , que vous aurez eu ma » lettre par la jeune Madame de Fries ; j'ai eu le plai-< » sir de recevoir la vôtre qui m'a fait un effet bien » satisfaisant et qui m'a montré la situation de votre » àme. Combien l'idée de vous voir marcher vers le x> seul but qui doit vous appeler, me fait du bien. » Ne vous laissez arrêter par rien. Montez la monta- » gne , quand ceux qui n'ont que des idoles la des- » cendent. Le Dieu vivant vous appelle, et l'autel » où il vous transporte est cette croix qu'on ne peut » allier avec les délices d'un monde corrompu. Et » quelles délices ! Non , la coupe empoisonnée où » s'abreuve la tourbe ne vous tentera pas. Non, vous » connaissez l'Océan de vérité et vous vous détourï> nerez avec horreur du banquet des ennemis de » votre Dieu. Non, l'amour immense qui vous appelle » ne trouvera pas en vous une ingrate , car vous avez » été élevée pour être de ce peuple d'enfans et de » héros qui , dans cette terrible lutte qui s'apprête , » doit vaincre en aimant. Je vous parle avec force , » mais je vis aux pieds de la croix. Les événemens » de la vie se pressent , les visions des temps , la voix

» des apôtres, les miracles que mon Dieu prodigue » aux siens et à l'indigne créature qui vous parle , » tout excite ma conscience à vous parler avec cette » force. Il n'est plus temps de balancer. Que le peu- » pie des vertiges s'amuse , il n'a que ses tristes plai- » sirs ; ces plaisirs l'achètent et le déshonorent, mais j^^que les chrétiens veillent et prient! L'ange qui x> marquait du sang préservateur les portes des élus » passe y le monde ne le voit pas ; il compte les té- » tes , le jugement s'avance , il est près et l'on s'agite » sur un volcan. Nous allons voir la coupable France » qui y selon les décrets de l'Eternel, devait être » épargnée par la croix qui Vavait soumise : nous » allons la voir châtiée. Des chrétiens ne devaient pas » punir et l'homme que l'Eternel avait choisi et béni, » rhomme que nous sommes heureux d'aimer comme » notre souverain , ne pouvait porter que la paix. Mais » ï orage s avance; ces lys que ^Eternel avait con- » serves y cet emblème d'une fleur pure et fragile qui » brisait un sceptre de fer, parce que l'Eternel le vou^ » lait ainsi, ces lys qui auraient dû appeler à lapu- » retéy à V amour de Dieu, à la repentance, ont paru » pour disparaître ; la leçon est donnée et les hommes » plus endurcis que jamais ne rêvent que tumulte. » Ah ! plaignons ces hommes du torrent , ils sont dans » d'arides déserts ; ils sont jetés par leurs passions sur » un Océan orageux, où ils comptent les naufrages » des autreS; sans vouloir éviter le leur. Ah ! prions

9 pour eux y nous le devrions, quand même nous ne » serions pas chrétiens. Frémissons de Tappix^che » de ces temps redoutables, dont chacun plus ou » moins a le pressentiment, quand il n'en aurait » pas encore la certitude. Peut-on danser et se re- » vélir de riches draperies , quand des millions gé- » missent, quand de sombres haines déchirent le » genre humain 7 Quoi ! ces fêtes audacieuses qui sor- » tent du deuil des nations et les y replongent, ne » nous épouvanteront-elles jamais? Quoi ! nous ne fré- » mirons jamais a Tidée d'offenser un Dieu si grand , j» si tendre , qui a horreur de nous voir prostituer la 9 vie au lieu de la regarder comme un saint métier, y> un culte d'amour et de félicité. Pour nous , que nos 9 fêtes soient les louanges de notre Dieu-Sauveur ! » Que des offrandes magnifiques et saintes, les of^ » fraudes du cœur l'honorent ; que le développement » de toutes les facultés produise les merveilles de la j» pensée et de nobles plaisirs, c'est alors que nous » connaîtrons des fêtes et des jouissances ; les Anges y » prendront part et non les démons, comme dans » ces fêtes grossières du peuple et dans celles des » passions plus cultivées.

» Hélas ! et moi aussi j'ai vu sortir le deuil et les dou- 9 leurs, d'une fêle. Ici aussi, et nouvellement, la mort 9 vient de nous enlever un des hommes les plus parfaits » qui aient existé — Le duc de Berry passa ici comme 9 un orage, le Préfet l'accompagna et fit ime chute

» qui causa sa mort , mais ces trois jours furent une » grande leçon, tout le monde en profita, et je » voudrais vous en citer chaque particularité i. »

Après le récit que nous avons déjà donné d'après une autre lettre , elle ajoute :

« Je pressai contre mon cœur Madame de Lézay, x> ce legs si cher que me confiait c0t ami si précieilx:, » et la nuit , nous descendîmes ( ma fille, moi , le » jeune missionnaire de Genève dont je vous ai parlé » et dont la sainte vie rappelle celle des premiers » chrétiens, et un autre ami qui par d^ardentes » prières avait été lié au défunt, durant sa conversion), D dans de vastes salles tendues de noir, où nous » trouvâmes ce corps qui conservait encore les nphles » traces d'une grande vie. Sa physionomie n'était point s> effacée, ses traits n'étaient point décomposés, ils » étaient graves et la mort semblait lui avoir entièj> rement révélé ses grands secrets. Il était enveloppé » d'un vêtement noir comme les anciens chevaliers ; » autour de lui , brûlaient des cierges et on avait » posé sur sa couche funèbre une quantité de fleurs » de son jardin, qu'il cultivait pour sa recréation. Nous » étions seuls ; dans la première salle se trouvaient » le prêtre , les sœurs de la charité , les orphelins. » mon amie, qui peut les décrire ces grandes » douleurs , ces profondes émotions qui enlèvent tout » l'homme, traversent toute sa destinée et le posent p sur le seuil de l'Eternité pour l'interroger là sur ce

» qu'il devait être et sur ce qu'il fut. Qui pourra se » relever de là sans une miséricorde infinie ? Mais ils » furent grands et l>énis9 ces jours de douleur. Il se » forma une réunion dlntérieurs, et il y eut des conver- » sions marquantes. Le Seigneur avait tout disposé pour A cela. Les ordres que j'avais eus , deux mois avant , j» m'avaient fait appeler de Genève ce disciple qu il » a élu pour prêcher TEvangile avec tant de succès. » Vous savez déjà que je lui avais mandé qu il devait A se rendre au Ban de la Roche où je le rejoignis » en quittant à Ba(^e. Là, par bien des annonces qu'a* » valent eu les saintes femmes qui habitent le Ban j» de la Roche, ainsi que par les promesses faites » depuis tant d'années au respectable M. Oberlin, » pasteur de ces^ contrées, on s'attendait à des béné- » dictions extraordinaires. Je n'en savais rien , j'étais » conduite par une voie intérieure qui m'y amenait. i Là , pendant quatre semaines que nous y fumes , >» nous vécûmes, d'une riche et bienheureuse vie. Le x> jeune missionnaire prêcha; Dieu daigna se mani' » fester d'une manière éclatante, et nous apprîmes » qu'un saint incendie avait embrasé tous les cœurs. » Demeurant chez Madame de Lézay^ je ne puis » toujours suivre ce mouvement; tant de regrets^ tant » d'hommages entouraient celle qui déjà , si supérieure » par eUe-méme, laissait à l'Alsace de si belles ins« » titutions ! De toutes parts, il lui venait du monde et A de Paris même, ainsi que des provinces^ de ses pa-

» rens attachés à la cour Jetais obligée d'être avec

» elle clans les momens qui n'étaient pas à cette » grande mission , où se rassemblaient des âmes déjà » avides des paroles de l'Evangile ; mais nous prê- » chions aussi toutes deux dans ces salons^ que toutes » deux nous avons quittés à jamais , par l'Esprit. » Elle prêchait par cetle immense douleur calme et » sublime , enlevée à la terre , la beauté de ses » traits , sa pâleur , ce regard qui avait laissé der- » rière lui tous les intérêts du monde , insensible » aux accens des hommes ; cette haute dignité » de lame chrétienne et une sainte joie cachée » sous le deuilj qui disait : — Je suis à celui qui m'a » appelée à la vie éternelle , et qui me réunira à » l'homme que j'aime. — Quant a moi, vêtue de deuil » aussi , vivant de la passion de ma vie , et n'ayant » qu'un seul but , qu'une seule idée , Dieu me donnait » de remuer ces consciences et de parler sur cette » grande chose dont se glorifiait l'apôtre des gentils, » Christ et Christ le crucifié. Chère enfant , c'est alors » qu'on voit combien est victorieuse cette cause que » nous avons la lâcheté d'abandonner. Je voyais pâlir » les hommes légers , d'autres qui , enveloppés dans » le savoir humain, baissaient les yeux. Touchés jus- » qu'au fond du cœur, d'autres s'écriaient : — Voilà la » religion de l'Evangile ; elle parle et entraîne. — Les » yeux des hommes les plus froids ou qui avaient » traversé ces guerres se remplissaient de larmes , et

» des Espagnols , froissés par les haines , me conju** » raient de venir prêcher dans leur malheureuse pa- 9 trie, cette religion d'amour et de pait.

ji Mais je finis, ma chère enfant, j'ai laissé aller ma » plume, je n'ai écrit que pour vous. Je connais votre » ame faite pour s'inspirer à ces récits. Puissiez-^vous » comme Madame de Lézay, quand vous serez fatiguée » par la douleur de la vie ou des passions qui, je le D sais, vous atteindront aussi dans votre séjour de Yien-^ » ne, vous relever avec cette femme angélique, du mi* » lieu du néant et de la petitesse de tant de choses qu'on » veut rendre grandes autour de vous. Oui, quand je D la voyais quelquefois physiquement mourante et sou-^ » pirante après le terme qui doit la rejoindre ^ son » Adrien , je la pressais sur mon cœur , et lui mon-* » trant la croix, cet autel de l'amour le plus im- » mense, je la sommais au nom d'Adrien même de 9 ne vivre que par Christ.

« Oui, lui disais- je, vous le savez, comment nous avons » été appelées ensemble, et quand Dieu nous montre les » étendartsde cette croit qui va réunir les nations, » quand l'heure des tribulations sonne, et que la plus i> belle des morts, la mort de l'amour pour notre Dieu, » nous apparaît dans le lointain , ne serez-vous que » l'épouse d'un homme, lorsque vous appartenez a cette » Eglise qui, épouse d'un Dieu, n'ambitionne qu'un » vêtement de sang et le préfère à la pourpre royale.— » C'est ainsi que je la quittai. — Oui, me dit-elle, je ne

» veux ainsi que vous, que Dieu, une robe de bure, et » une voix qui parle aux consciences des merveilles du » temps et qui les entraîne avec nous. C'est ce que j» j'ai à vous dire aussi à vous , mon enfant si cbère , » qui me permettez de vous aimer. Aimer , c'est pour » moi, former aux choses saintes. Je sais que vous o ne pouvez quitter le monde , mais vous pouvez mou- » rir à lui et y remplir une céleste mission. C'est un » talent confié que vous devez faire valoir, et vous » n'êtes pas faite pour vous arrêter. Priez donc et » laissez-vous guider par celui qui seul peut vous ren-

» dre heureuse

» Vous voudriez pouvoir me parler de tant de gran- 9 des et profondes beautés do l'àme de l'Empereur. Je » crois en savoir déjk beaucoup sur lui. Je sais depuis » long-temps que le Seigneur me donnera la joie de le » voir. Si je vis, ce sera un des momens heureux de ma » vie. Jamais il n'y a eu de devoir terrestre plus doux » que d'aimer et respecter celui qu'on doit aimer et » respecter par l'ordre de Dieu même. J'ai d'immen- » ses choses à lui dire , car j'ai beaucoup éprouvé à » son sujet, le Seigneur seul peut préparer son cœur à » les recevoir ; je ne m'en inquiète pas ; mon affaire » est d'être sans peur et sans reproche ; la sienne » d'être aux pieds du Christ , la vérité. Que l'Eternel 9 dirige et bénisse celui qui est appelé à une si

j» grande mission! Âh ! que ce soit à genoux

D qu'il reçoive de Christ ces grandes leçons qui éton-

» nent et étonneront toujours plus les peuples et remy pliront de saintes joies, ce cœur rempli maintenant » de saintes inquiétudes. Quant à T indigne servante » du Seigneur qui vous parle , vous savez qu'elle ne » veut rien pour elle ; la gloire du Christ Tenflamme j» seule, du moins , elle ne tend qu'à mourir à tout » ce qui n'est pas Christ, son sang est tout seul la » grande affaire de ma vie , ce sang qui m'a sauvée » et qui me régénère. Toute autre pourpre a disparu o à mes yeux. Mon àme a soif du Dieu vivant et les » opprobres ne m'effraient pas. C'est à moi à donner » mon cœur. Cest. à Christ à le former, à l'éclairer, D à le fortifier. Ainsi soit-il. Le prince Galitzin m'a » envoyé mille écus pour notre vieux Jung. Je de- » vine la main qui les envoie , mais je me tais. Que » le Très-Haut bénisse cette main et que les pieds de » celui qui apporte la paix marchent devant lui. »

Mademoiselle de Stourdza , vivement frappée du passage remarquable où se trouve prédit le retour de Napoléon de l'île d'Elbe , sa rentrée victorieuse à Paris et l'exil des Bourbons , crut devoir le communiquer a Alexandre , qui conçut un vif désir de connaître Madame de Krudener.

Un historien , dont l'esprit et le talent ne suffisent pas toujours a justifier le titre d'homme d'Etat, dont il se pare , a imaginé de faire assister Madame de Krudener au congrès de Vienne. Il s'appuie d'une dépêche secrète du prince de Talleyrand à Louis XVIII ,

dépêche si secrète que le prince de Talleyrand et Louis XVIII, n^en eurent pas même connaissance. Le Prince , passant en revue tous les personnages politiques du congrès , aurait représenté l'Empereur de Hussie <c agenouillé dans un oratoire avec Madame » Cruâner. » C'est sans doute pendant ce séjour de Madame de Kriidener k Vienne qu elle avait persuadé à Alexandre a que Napoléon était le diable 9 noir ou le génie des batailles, et que lui> était j» l'ange blanc ou le génie de la paix ! ^ b

Le 5 novembre , Madame de Krûdener quitta Stras-* bourg pour se rendre à Carlsruhe% Beaucoup de pas-^ teurs et de prêtres et parmi ces derniers M. Biegler , curé de Garlsruhe, venaient journellement s'édifier auprès d'elle. Bien d'autres réclamaient ses directions;

Le pasteur Frédéric Fontaine s'erapr«ssa de la rejoindre. Sans être découragé par l'essai malheureux de colonisation chrétienne entrepris a Bonigheim, il venait encore solliciter de Madame de Krûdener Tachât de la terre de Rapenhoff dans le royaume de Wurtemberg. A force d'importunités et d'obsessions , il obtint une promesse d'acquisition qui ne fut réalisée que le 6 mars 1815.

Autant Madame de Krûdener avait de peine à se persuader qu'un homme qui avait le bonheur de connaître l'Evangile et de le professer pût songer à ses intérêts et faire servir la religion a de viles intrigues^

* GapeGgae. — Hisloird de la ResUuratioo.

autant elle se montrait sévère envers elle-même. Dans une lettre où elle félicite Madame Armand des victoires remportées sur son amour-propre , elle s^accuse

en ces termes : « Je sais combien cet en-

» nemi est encore puissant en moi ; je sais combien à je suis encore sensible à ce que Ton s'adresse à moi, » ou à ridée d'être un moyen pour telle ou telle » chose , mais je regarde ces désirs comme des pé- » chés, ainsi que tout autre désir humain , et je prie » le Seigneur , dès que j'aperçois le moindre attrait » pour moi, de me délivrer de ce qui peut s'y trouver 9 d'orgueil. Je vous conjure aussi de prier pour moi n à ce sujet. Il faut que la gloire de Christ soit tout » pour nous , sans retour sur nous-mêmes ; c'est ainsi » que nous devenons nets de cœur. »

Elle parle ensuite des réunions d'édification de Genève : « 11 faut que les membres cherchent la pu- » rification et la sanctification. On irait cent ans k » des réunions , c'est excellent ; mais l'important , » c'est de mourir assez à soi et à ses affaires tem- » porelles, pour faire de la gloire du Sauveur sai » première affaire

» Une grande époque approche. Tout va être ren- » versé, écoles, sciences humaines ^ états, trônes. » Les enfans de Dieu vont être rassemblés. Deman- » dez, chère et précieuse aniie, un grand zèle »

Madame de Krûdener avait dû renoncer à toute correspondance d'amitié. Elle n avait plus même le

temps de se recueillit^ ^ tant les visites et les affaires du règne de Dieu lui prenaient tous ses momens. La fatigue <Ju^elle en éprouvait l'engagea à se retirer pour quelques semaines a Bade. Sa fille, MM. Empaytas et de Berckheim l'accompagnèrent. Ce dernier venait, au grand regret de sa famille , de repousser les sol* licilations qui lui étaient faites de rentrer dans Tadmi-» nistration et avait refusé tout avancement pour se con-^ sacrer au règne de Dieu.

Le séjour de Bade fut un temps de recueillement et de rafraichisseiHênt bien précieux pour Madame de Krùdener. Voici le tableau que M. Ëmpaytaz tra-« çait dans son journal de la vie de cette petite colonie s » Nous consacrons une partie de la journée à corres*^ 3» pondre avec nos amis , à qui nous nous faisons un' n devoir dé communiqifer les bénédictions spirituelles^ » dont nos coeurs sont inondés. Dans le but de n'ou-%. n blîer aucun d'eux dans nos prières , nous .interrom^> n pons nos occupations^ de trois en trois beiirës, pour » nous jeter k genoux et les rappeler les uns après » les autres au Père des miséricordes. Quand le temps » le permet, nous faisons de délicieuses promenades » sur les hauteurs qui environnent la ville de Bade^ 9 lisant haut en marchant les psaumes de David, ou > quand l'heure nous y appelle, priant pour nos amis » et pour les diverses réunions religieuses avec les- » quelles nous sommes en relation. Que de fois les » ruiaes de l'antique château et la salle des francs

ji juges ont entendu retentir ces noms si chers à nos » cœurs ! Que de fois ces blocs renversés par le temps » ont éié arrosés de nos larmes versées aux pieds de n Jésus pour demander la conversion de nos frères ! » Souvent ils dirigeaient leurs promenades vers une chétive maison occupée par un pauvre capucin malade : ses infirmités lavaient forcé avant Tàge, de se retirer chez sa sœur. Pendant onse années^ il avait vécu seul, dans un couvent de la ForéuNoire : tous ses compagnons en avaient été chassés par la rigueur de la température, tandis que lui, plus robuste, avait continué à exercer son ministère , à instruire les enfans des chaumières environnantes, et à soigner des malades. Son z^e et sa charité Favaient soutenu dans ses rudes travaux, et plus d'une fois, on le découvrit engourdi sous les neiges , où il aurait péri sans de prompts secours. A peine remis de ses fatigues , il s^ livrait de nouveau sans calculer ses forces. Une blessure qu'il avait reçue, s'était aggravée par Tobligation d'avoir le bras appuyé dans le confessionnal , sans aucun relàclie , a certains jours de l'année. Enfin ^ il avait faUu renoncer, non seulement à cette grande activité , mais a la vie , qui bientôt allait lui échapper. Il souffrait beaucoup. « Et cependant, écrivait Madame de » Krûdener *, mystère inconnu du monde, il trouva 4 sa vie trop peu mortifiée et demanda a l'adorable

* Lettre à Mademoiselle de Stourdia, 15 décembre 1S14. *

» ami de souffrir dayantage; Il fut exaucé pour bënb » et aimcF encore mieux son Dieu. »

Il était habituellement en prière ; les mains jointes, dans une attente sereine ; lorsqu^on entrait chez lui, son vénérable visage s'épanouissait à la pensée d'avoir encore II qui parler de Tobéissance, de la pauvreté y de rhumilité qui faisaient l'objet de ses constantes recherches ainsi que de Tamour de Jésus qui consumait son cœur. Il avait quelquefois la vision béatifiaque ; il voyait le ciel ouvert , les Anges et le Sauveur dont le regard d'amour le ravissait.

Madame de Krûdener et ses compagnons s^àge-* Bouillaient près de son lit , et le capucin leur récitait les prières de l'Eglise. M. Empaytaz priait aussi d'abondance en latin. « Ainsi se confondent les reli- » gions pour ne former qu'une seule Eglise , écrivait Madame de Krûdener , « et si quelquefois le prêtre » catholique a des momens d'inquiétude pour nous , » il se rassure biaitôt en pensant qu'il n'y a que » Girist qui ait pu nous instruire ainsi , et connais- » sant le Dieu de dbarité , il dit :

» — Oh ! mes enfans , je suis tranquille, gardez ce » que vous avez avec un saint effroi , ne perdez » paz votre trésor ; aimez Christ , il est dans votre » cœur

» Ah ! si j'avais des inquiétudes , je donnerais

» ma vie pour vous voir catholique La mort

M est redoutable. Oh ! comme alors les plus légères

» fautes viennent se retracer , et qu'elle est affi^ase » la légèreté du monde que la mort n'effraie pas. » J'ai passe hier de terrlMes roomens. n

Madame de Kriidener lui montrait alors le dessein de miséricorde de Dieu, le forçant à se dépouiller de toutes ses vertus et de toutes ses œuvres pour reicevoir Tefficace du sacrifice parfait de lésus-Christ , comme un pauvre pécheur aveugle, misérahie et nu : et cette parole le fortifiait.

« Avons- aussi, ajoute Madame de Kriidener, eu s'adressant a Mademoiselle de Stourdzà. « Â vous, j» si vous le voulez, sont réservées le^ plus belles couj» ronnes , si l'amour ne préférait ^ toutes les cou- » ronnes la gloire d'aimer. C'est au milieu du monde » que le chrétien est appelé à combattre. C'est lîi » qu'il faut triompher, je ne dis pas, des grossières » tentations seulement , mais de ces dangers subtils , « sans cesse renaissans , de ces pièges de Tamour » propre , de ces craintes du ridicule , de ces sarcas- » mes lancés , de ces regards étonnés qui s'arrêtent » sur nous et semblent vous plaindre d'avoir perdu » la raison , parce que vous êtes rentré dans le do- » maine où l'homme retrouve ses titres et où sa rai- 9 son est sanctifiée. C'est quand il faut mourir ^ tout, » à l'abus de voire esprit , de vos talens ; quand il » faut faire taire les resseniimens qui paraissent les » plus justes, arborer ces étendards sacrés, sous les- » quels chacun peut vous insulter sans que vous osie^

» ' vous défendre ; oui , c^est alors que Ton sent que » la lutte serait impossible à la liature corrompue ^ » si un Dieu ne combattait pour nous. ^

» Quel bonheur de prier y d'aimer, d'atteindre par » la pensée et les vœux de la charité, le cœur de notre » Dieu, de lui demander le bonheur de ceux-là » mêmes qui ne pensent pas qu'ils nous intéressent » et qui nous ont affligés.

» J'ai à Vienne un vieux pécheur qui

» me tient au cœur , J'en ai partout : c'est le prince » de Ligne. 11 m'appelait la sosur grise des cœurs y et » nous nous aimions autrefois. Le voyez-vous ? Oui , » sans douté. Il a un fonds excellent. Je suis si morte » à tout ce qui est monde, qu'il doit avoir peur de » moi à présent comme des trépassés. Mais ses peurs, » ni ses rires ne me feraient rien, si je pouvais es- » pérer de le voir venir a la vie qui sauve de la mort » éternelle. Il avait des momens où sa conscience l'oc- » cupait ; je sais qu'il voulait me voir catholique alors » 6t moi je voulais le voir chrétien. »

Hélas ! ce pieux désir ne devait pas se réaliser. Au moment même où Madame de Erûdener écrivait cette lettre , le prince de Ligne luttait contre la mort dont l'approche le remplissait d'indicibles terreurs.

Il avait atteint sa quatre-*vingt-unième année sans renoncer a aucune des honteuses vanités d'un grand seigneur débauché , et prétendait justifier encore ce litre d'homme à bonnes fortunes qui voile tant de

turpitudes. Trop crédule à la parole d^une femme qui y vb-à-vis d'un vieillard si oublieux de sa dignité, nWait cru se permettre qu'une espi^lerie, il avait accepté un rendez-vous galant. La mystification fut cruelle. Rentré diezlui après plusieurs heures d attente solitaire , par une froide nuit de décembre , il se mit au lit confus et transi. Son indisposition devint bien-^ tôt assez sérieuse pour inquiéter sa famille. Le danger s^accrut rapidement.

Le comte de La Garde , qui professe dans ses Saur venirs du Congrès de Vienne une admiration sans réserve pour le prince de Ligne, nous a tracé, de ses derniers momens , un tableau aussi lugubre que saisissant. Le prince avait montré, dans sa maladie , toute la légèreté et la liberté de son esprit. Deux jours avant sa mort , ses enfans et petiis-enfaus le voyant défaillir s'étaient précipités sur ses mains pour les lui baiser :

-«- « Que faites-vous donc , leur avait-il dit , mes » enfans ; je ne suis pas encore saint. Me prenes-^us » déjk pour une relique ? »

Un peu plus tard, en parlant des pronostics de son médecin, le docteur Malfati :

*— tf Malfati , le messager de la Camarde , a an- » nonce qu'elle pouvait bien me rendre visite ce soir. » Holà ! holà ! trêve de galanterie ; mol qui ne man- » quai guère à mes rendez-vous , j'espère bien man« » quer à celui-là Qui, j'ajourne les vers que je

» veux 9 comme Adrien, adresser à mon ame prêté » à s'envoler. » "

n continua sur ce ton à entretenir les assistans, de son rétablissement, de projets de voyage pour le printenlps et d'ouvrages qu'il voulait terminer.

« Vers le milieu de la nuit y dit le comte de La Garde ^ les craintes du docteur se réalisèrent. Â ce mieux de quelques heures succéda presque subitement un accablement profond. Tout à coup le malade sembla se ranimer; il se leva sur son séant et prit l'attitude d'un homme qui veut combattre. Ses yeux ouverts brillaient d'un éclat inaccoutumé et dans des mouvemens d'une inexprimable agitation, il se mit k crier : »

— « Ferme* la porte! Va-t-cn! La voili

» qui entre! Mettez-la dehors, la Gamarde la

» hideuse »

» Puis il sembla lutter de tontes ses forces contre elle et repousser ses atteintes , proférant des mots sans suite, nous appelant tous à son aide. »

Glacés par l'effroi et la douleur , les assistans ne lui répondaient que par des sanglots. Enfin , il tomba sans connaissance et mourut une heure après.

En écrivant ces détails douloureux , nous nous sommes involontairement souvenu des paroles de Vinet sur la fin du voluptueux.

Après avoir montré que nous ne sommes pas faits pour nous abstenir, qu'il faut toujours que quelque

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chose jouisse, agisse, vive en noos, qu^il faut que Fàme ait ses voluptés saintes pour n^étre pas tentée de se jeter dans le parti de la chair, il conclut que la charitéi cette volupté souveraine de Fàme, peut seule nous garder contre celle de la chair. « Sans la charité, » dit M. Yinet, la chair qui est insatiable comme Tàme » poussera jusqu à Texcès, les exigences de son inso- » lente mendicité ; incessamment obéie et jamais assoa- » vie, elle ne s'arrêtera plus , même après avoir de » volupté en volupté dévoré Tàme elle-même. Cest » la fin des voluptueux; leur àmes'envaen chair. )i Les sources de Tamour, de la miséricorde et de Il la foi tarissent.

« Le cœur qui a envoyé toute sa vie aux sens, » se dessèche et* s^endurcit : un égoïsme féroce y Il pénètre lentement et s^ assied sur le trône désert » des affections généreuses. Les sentimens de la Il nature même s'émoussent. Il fait froid, il fait » nuit , il fait horrible dans cette âtme , tandis » qu'autour d'elle, dans la chair, tout s'illumine » et s'enflamme aux feux de la convoitbe. Maison » éclairée de mille lueurs , comme au soir d'une 3» fête ; maison d'allégresse ; entrez-y , . vous y trouy verez un cadavre et des démons qui dansent à » rentour...«....

» C'est ici qu'il faut dire une chose terrible , mais » avec crainte et respect. Tout est possible à Dieu ; » des pierres même il peut faire naître des enfans à

i Abraham ; mais quelque diôse est plus rebelle qné

» les pierres j c'est le cœur da volapluem Tout

y le système île l'Evangile sur la régénération sup- » pose dans le cœur à régénérer , une certaine capa*- « cité de cnnre et d'aimer; elle est morte chez le » voluptueux ; tous les ressorts sont brisés; c^est tout » au plus s'il y reste de la place pour la crainte et » lé désespoir. »

Cette épouvantable mort fit sur Madame de Krû-> dener une profonde impression. Sansi avoir jamais été incrédule comme le prince de Ligne , elle sentit cependant plus vivement que jamais , quelle œuvre de miséricorde, le Seigneur avait faite , en rappelant à sa connaissance. Son zèle pour la conversion des pécheurs prit un élan nouveau. Déjh^ elle avait for-^ mé une association de prières , dont les membres s^étaient enga^ à prier spécialement pour un grand nombre de personnes. Disséminés de la Baltique à la Méditerranée , ils avaient pris le nom de diacres et diaconesses : l'accord de leurs prières ferventes fut la source de grandes bénédictions.

A Timagc de son Maître, Madame de Krudener avait des sympathies pour tons les rangs , pour toutes les situations et pour tous les âges. Elle aimait les enfans et s'en faisait aimer. A Bade ils avaient bientôt appris à la connaître. A peine sortait-elle de sa maisojtt qu'elle se trouvait environnée de ses petits amis, qui quittaient les jeux les plus animés pour la saluer et

recevoir ses caresses. G>mpreiiaDt bien que celle qui leur ouvrait son cœur si volontiers ne pouvait leur fermer sa porte, ils entraient chez elle k toute heure^ sans crainte de la déranger. Elle n'avait garde de les en reprendre et accueillait toutes leurs confidences dont elle savait toujours tirer d'utiles leçons : la reconnaissance des parens la récompensait de ces bontés

Cependant , Madame de Krûdener , avertie intérieurement des grands desseins de Dieu, voyait, avec un vif intérêt , ses prédictions obtenir leur accomplissement. Dans sa lettre du 1 5 décembre, déjà citée, se trouvent encore ces mots sur Alexandre. «Je vous parlais de » la joie extrême que me donnait Fespérance de voir » cet Empereur , auquel le Seigneur donne une bien 9 plus grande puissance qne celle que le monde aper- 31 çoit. Je ne saurais vous dire combien nous Faimons » ma fille et moi et combien ses grandes destinées » nous occupent. Je vous le disais bien quand vous » quittâtes Bade que vous seriez long-temps encore » en Allemagne. »

Dans une lettre ^ à Mademoiselle Gochelet , « Nous » voyons beaucoup de prodiges ignorés du monde , )i de grandes conversions , de grandes merveilles et 9 des torrens de grâces accordés à ces temps où Dieu » ne se lasse point d'inviter encore les hommes à » venir à lui avant que rabîme s'ouvre. Heureux

* % janvier 1S1&.

» ceux qui en profitent. Les guerres , les désola- » tions seront terril)les. Pensez k Tan 16^ il sera » mémorable.

» Le vice-roi doit , sHl est h. Vienne , apprendre » bien .des choses. La paix ne pourra pas s'arranger » et Ton voit bien que ce ne sont pas les hommes » qui ont le pouvoir de la faire. Heureux ceux qui » donnent la gloire à Celui à qui elle appartient et » qui savent qu II châtie les peuples en leur envoyant » des fléaux ; qu'il est le Dieu fort qui ne veut em^ » ployer que Tamour et dont la voix est toujours » tendre ; qui ne punit que pour corriger , et qui ^ » s'il envoie des orages , parce qu'on ne veut jamais ■3 l'écouter , est encore prêt à pardonner et k sauver » qui veut être sauvé. »

Le 4 février, elle écrivait k Mademoiselle de Stourdza^ en lui demandant si elle avait bien reçu sa lettre du 27 octobre : « J'ai craint un moment que cette lettre » ne vous inquiétât. Je vous y parlais aussi de ma » respectueuse et profonde admiration pour l'Empe* » reur. La grandeur de sa mission m'a encore été » tellement dévoilée dernièrement qu'il ne m'est plus » permis d'en douter. J'ai adoré la magnificence du 9 Seigneur qui a tellement béni cet instrument de miséricorde. Oh ! que le monde sait peu tout ce » qui l'attend, quand la politique sacrée prendra les » rênes de tout , et que le soleil de justice se ma* » nifestera aux plus aveugles. Oui, chère amie, je

» suis persuadée qne f'at des choses immenses à lui dire , et quoique le prince des ténèbres fasse tout son possible pour Tempécher et pour éloigner ceux qui peuvent lui parler des choses divines , l'Eternel sera le plus fort. Ce Dieu qui se piait 2i se servir de ceux qui y aux yeux du monde , ne sont que des objets vils et de dérision , a préparé mon cœur, k cette humilité qui ne recherche point lapproba* tion des hommes. Je ne suis que néant. Il est tout> et les Rois de la terre tremblent devant lui et ne sont que poussière. N^osant plus rien accepter, ayant 9 renoncé à tout , ni la faveur j ni le blâme / ne peu-^ » vent m^intimider. Voilà ce que voiis disait cette n lettre. Celle a laquelle vous répondes était de douze » pages. L'avez- vous eue toute entière? C'est une sin- 9 gulière question; mais peut-être quelqo^in vous » aura-t-il rendu le service que Madame de Sévigné » semblait désirer quelquefois , quand elle disait : n Lisez ma lettre toute Jongufe qu'elle est; je n'ai » pas le temps de la faire plus courte. Au reste j je >> vous fais cette qiiestion , parce que vous me Ae* » mandez si je confiais Wemer, et que, dans ce vo-^ » lume , je vous parle de Werner. Je ne vous en veux » pas au reste si vous n'aVez pas eu le temps de la » lire et si d'autres l'ont lue. Je vous dirai ce que » m'écxivait la reine de Prusse : — « Avez-vôuseu ma » lettre? Les maîtres de poste et le^ maîtres des makres » de poste n'y verront qu'un cœur qui est à Dieu. »

Le 1 6 février 1 81 5 , Madame de Erûdener se rendit a Strasbourg , où elle eut la joie de voir les réunions de M. Wéguelin, toujours assidûment fréquentées. A son rétour , elle reçut par révélation , Tordre de se rendre dans un moulin situé près de Schlucktern, dans la Hesse-Electorale , jusqu'au moment de sa rencontre avec l'empereur Alexandre. En attendant , elle s'occupa de Tévangélisation de celte contrée , où un réveil religieux s'était manifesté depuis quelques années. Les travaux des théosophes* et de lung Stilling surtout , y avaient puissamment contribué , et avaient communiqué à ce peuple une exaltation qui porta des communes entières à vendre toutes leurs propriétés , pour aller s'établir au pied du Caucase, dans l'attente du retour des Juifs à Jérusalem , afin de se réunir plus promptement a eux et d'avoir part aux bénédictions qui leur sont promises.

Madame de Krûdener s'attachait à prévenir ces écarts d'imagination en préchant l'obéissance et le renoncement 9 la repentance et la régénération par le Saint-ËSfH*it. De plusieurs lieues k la ronde, la foule se portait à Schluckterii pour la voir et pour l'entendre. Le dimanche surtout, on voyait arriver de grandes troupes de villageois qui s'annonçaient de loin» par le chant harmonieux des cantiques. Quand ils étaient réunis, on formait, en plein air, des assem^ blées que présidaient M. de Berckheim , et d'autres hommes pieux.

Madame de Krûdener avait des conversations plus intimes avec ceux qui les réclamaient. Cette vie était pleine de douceur, comme aussi dUnévitables fatigues par l'impossibilité de se retremper dans la prière et la méditation : mais , lorsque Madame de Krûdener était près de succomber sous cette impression de lassitude» la main de Dieu la relevait.

Cependant les grands événemens prédits par Madame de Kriidener touchaient à leur accomplissement. Napoléon quitte Tile d'Elbe , il aborde à Cannes , et sa marche triomphante sur Paris confond et bouleverse toutes les combinaisons des grands politiques qui se flattaient de tenir dans leurs mains les destinées du monde. Madame de Krûdener ne pouvait partager leur surprise.

^ f Nous avons été si fidèlement avertis par

» la miséricorde du Seigneur que nous avons su d'à-* » vance, les époques remarquables, tellement que le » jour même où il se passa quelque chose de très^mar* » quant à Paris le 20 mars, nous avait été annoncé trois » mois d'avance par quelqu'un de notre société; mai» » ce que je vous écrivais de Strasbourg, sur ces lys )» qui n'avaient fait que paraître pour disparaître , je » l'avais écrit par une inspiration qui m'avait trans- % portée en écrivant. De même les grandes choses » qui se passent dans Tinter ieur de l'Empereur , et le

* 10 AtHI 1815 , à Mademoiselle de StourdM.

» préparent aux grandes destinées qui étonneront les » peuples ne sont pas ignorées de Findigne servante » qui doit lui annoncer de grandes choses ; mais j'ai ji su dWance qu^il y aurait de grands empéchemens » à cela j de faux jugemens sur mon compte , et je » n'ose me justifier sur rien y le Seigneur éclairera » tout

» J'ai été obligée dernièrement à plusieurs voyages » et à chercher un asile qui m'a été montré et qui » sera témoin de grandes choses. Tout cela a Fair » d'inconséquence et beaucoup de personnes voyant 9 que j'étais instruite d'avance de tant d'événemens » me croient mêlées dans des affaires politiques. Hélas ! » si je ne savais que ce qui se passe dans les cabinets^, » je saurais peu et je serais dans les ténèbres. »

« Schlucktern, le 18 mai 1815*

» Je ne saurais , chère amie , en recevant votre » dernière lettre, ne pas vous marquer combien j'ai » été touchée de la douceur et de l'indulgence que » vous me montrez , quand vous me croyez coupable » d'un si long silence. Oh ! ma chère Rosandre, que » je vous aime ! Mon cœur ne peut se séparer de » vous en vous écrivant, quoique mille choses m'ap- » pellent et tellement que j'en ai la fièvre, parce que » tout mon cœur s'agite à la vue de tant de miracles » et de tant de lettres qui me demandent des conseils » spirituels et m'annoncent les progrès de l'Eglise. » Oh ! mon amie, que de choses j'ai encore apprises

» depuis vous , que de choses j^ai vues confirmées^ » dont le monde ne se doute pas ! Qu il me tarde de » vous parler de notre bien-aimé Empereur et des » grandes destinées du monde ! Il ne me reste plus » aucun doute que le Seigneur n'ait voulu instruire la » misérable et indigne créature qui vous écrit : chère » amie , priez , priez ; les momens sont bien grands. » Priez pour Télu du Seigneur. Priez aussi pour votre » pauvre amie qui en a bien besoin , qui craint sans » cesse de manquer k ses grands devoirs et se trouve n si coupable de ne pas aimer le Dieu des infinies » miséricordes , qui Taccable de bienfaits et exauce » chacune de ses prières. Nous nous jetons souvent a » genoux pour prier pour ceux que nous chérissons. yt Oh ! que le monde ne se doute pas de ce qui va » arriver! »

Telle était la situation d'àme de Madame de Krûdener lorsqu' Alexandre quitta Vienne pour se rendre à son quartier-général à Heidelberg. Mais avant de raconter Tentretien qu'il eût avec elle , nous ferons connaître en peu de mots le caractère et les dispo^ sitions de TEmpereur de Russie.

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