‹ Vie de Madame de Krudener;Chapitre 7 sur 38 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La Livonie et la Russie. — • La famille Wietin^hofT. — Le CoDsoiller prive ée Wtetinghoff* — • Madame de Wietinghoff et le maréchal Munick. — NaiuaiK^ de Barbe- Julie de Wietinghofi*. — Voyage k Spa et à Paris. — Portrait de Mademoislelle de WietinghofT à Tâge de l3( ans. — - Les Encycfopvdisfes. -^ Vestris. — > Voyage en Angleterre. — Demandes en mariage. — • Le baron de Kriidener — ' Gellcrt. — J.- J Rousseau. — Sentimeus de Mademoiselle de Wietiaghoff. — La gcuc'rflle de Mayendorff. — The'fttre de Mciét^. — Le «rofute et la comtesse du Nord à Mit tau. — Naissance du baron Paul de Kriidener. -— M. de Kriidener , ambassadeur à Venise. — Dc^part de Mittau. — - Saint- Petersbotfrg et Vienne. — Arrivée à Venise. — Le corps diplomatique* — La comtesse Brcnner. — Théâtre de société. — Le duc de Fleury et le comte Brenner. — M. de Kriidener, jugé par sa iemme. — - Détails d*intérieur« — Séjour à la Mira. — L'orage. -^ Alexandre de Stakicff. — Bienfaisance de Madame de Kriidener. — M. de Krudener est nommé ambassadenr en Danemarck. -^ Vcyage en Italie. — Angélica KaufmaD.

L existe sur les rives de la mer Baliique une population que sa faiblesse numérique laisserait presque inaperçue en Russie , si elle n'avait fourni , proportion gardée, un plus grand nombre d'bommes distingués qu'aucune autre province de ce vaste Empire. Répandue en Livonie, en Esthonie, enCourlande, on la souvent assimilée à

la race Germanique , dont elle parle aussi la langue , mais en réalité elle se compose de Finnois et de Lettes. Elle fut soumise tour h tour à l'ordre Teutonique, Il la Suède et au Danemarck , et n'a de commun avec la nation allemande qu'une civilisation plus avancée , suite du développement de l'individualisme et de l'affranchissement de la pensée religieuse. L'agriculture est la part du grand nombre. La bourgeoisie active et commerçante occupe Saint-Pétersbourg et les villes des provinces Bal tiques, tandis que la noblesse sert l'Etat. A la tête de celle-ci se placent les BenkendorfF, les Budberg, les Buxhoewden, les Essen, les Kaiserlingk , les Korff, les Kriidener, les Lieven, les MayendorfF, les Medem , les Pablen, les Sacken, les Sievers, les Stackelberg , les Tiesenhausen , les Toll , les Ungern- Sternberg, etc., etc. Les Munich, les Nesselrode, les Witgenstein sont d'origine allemande, ainsi que les Wietinghoff, aïeux de Madame de Krûdener.

Arnold de Wietinghoff fut maître de l'ordre Teutonique de i 360 k 1 364 , et Conrad de Wietinghoff de 1401 k 1413. Leur famille retirée en Livonie ne put y soutenir cette haute position ; mais , au milieu du siècle dernier , peu d'années après la mort de Pierrele-Grand , un de ses membres lui rendit son premier éclat. Plein d'énergie , de courage et doué d'un esprit inventif, il se jeta de bonne heure dans les spéculalions industrielles , et ses premières opérations lui valurent une fortune considérable.

En peu d'années il se trouva possesseur d'un palais à Saint-Pétersbourg , d'un grand et somptueux hôtel à Riga et des terres seigneuriales de Kosse, près Werro en Livonie, de Jungfernhof et de Marienbourg, berceau de Timpératrice Catherine 1/*, et l'une des plus belles résidences de la Russie. Il devint aussi conseiller privé et sénateur. (*)

Monsieur de Wietinghoff aimait le faste et la représentation, et entretenait à ses frais un théâtre qu'il consentit à vendre à la ville de Riga , avec la portion de son hôlel contenant les salons de réception ; mais il se réserva la jouissance perpétuelle d'une grande et d'une petite loge qui communiquaient avec ses appartemens. Eblouis par tant de magnificence , les nobles Livoniens , comptant bientôt égaler celui dont ils enviaient la prospérité , se précipitèrent dans les entreprises industrielles; mais ce fut la ruine d'un grand nombre.

Monsieur de Wietinghoff avait le ton, les manières et la fierté d'un grand seigneur, sans en porter les titres. « Je suis Wietinghoff, dit-il en se frappant la poitrine , quand on voulut les lui donner. » Il avait épousé la dernière fille de ce maréchal Munich , que l'exil montra plus grand encore que la faveur. Le jour où le maréchal reçut, en Sibérie, l'ukase qui le

(*) 3.« grade dans la hiérarchie du tchinn qui divise tous les Russes en li classes. Le litre de GoDsciller privé équivaut à celui de lieutenant-général.

rendait à sa patrie , il en prit lecture au moment de commencer le culte de famille. Rien dans la figure, dans le ton, dans l'extérieur du vénérable Munich ne trahit son émotion , et sa famille ne reçut la nouvelle de la délivrance que par Faction de grâce qu'il joignit a sa prière.

La fermeté et la persévérance que Madame de Wietinghoff tenait de son père la secondaient bien dans la grande tache qu'elle s'efforçait de remplir. Belle sans avoir l'air de le savoir et pleine de dignité dans le monde , elle voulait y briller sans renoncer aux vertus de la femme forte. Dès six heures du matin , elle inspectait sa vaste maison et distribuait à chacun la besogne de la journée ; quelques heures étaient consacrées aux enfans , mais le soir , Madame de Wietinghoff n'était plus qu'une femme à la mode, él^unte , mondaine , faibant avec grâce les honneurs de son salon et donnant au jeu tout le temps que ne réclamait pas la conversation.

Monsieur et Madame de Wietinghoff eurent cinq enfans , deux fils et trois filles. L'aîné des fils mourut en bas âge. La fille aînée était sourde et muette. La seconde , est celle dont nous racontons l'histoire.

Barl3e-Julie de Wietinghoff , naquit à Riga, le 21 novembre 1764. Elle apprit, dès son enfance, le français et l'allemand. Du reste, son instruction fut trèsnégligée, quoiqu'en aient dit les biographes. Le séjour de Kosse et de Marienbourg , où ses parens passaient

quelques mois d'été , ilcveîoppa de bonne heure chez elle le goût de la nature , des plaisirs simples et des beautés sauvages auxquelles elle fut toujours profondément sensible. KUe a décrit avec bonheur ces impressions de son enfance : « La solitude des mers y » leuF vaste silence on leur orageuse activité , le vol * incertain de Talcyon , le cri mélancolique de l'oi- » seau qui aime nos régions glacées , la triste et douce » clarté de nos aurores boréales , tout nourrissait les )» vagues et ravissantes inquiétudes de ma jeunesse. »

Dans Tété de 1777, Monsieur et Madame de Wietinghoff emmenèrent leur fille aînée à Hambourg pour Vy placer dans un institut de seurds-maets , et se rendirent ensuite , avec la sec-onde , aux eaux de Spa , rendez-vous élégant de l'aristocratie européenne.

Barbe-JuKe , alors âgée de 1 3 ans , ne ressemblait guère aux portraits de fantaisie qu'on a tracés d'elle. Elle était grande; elle avait fe teint brouillé, le nez gros et les lèvres avancées, mais lès yeux grands et bkus et les cheveux charmans; ses bras étaient aussi d'une véritable beauté. On ne pouvait citer d'elle ni réparties, ni saillies, remarquables, mais aux yeux du monde elle avait bien mieux que cela, c'était une riche héritière : à ce titre, elle obtint vite la bienveillance générale et s'y habituait déjà lorsque ses parens la conduisirent à Paris au commencement de l'hiver.

La Biographie Universelle prétend que le goût des

arts et des sciences lia Monsieur île Wielinghoff avec Buffon, Diderot , d'Alembert, Griram^ en un mot, l'élite des hommes célèbres et des philosophes : nous avons quelque raison d'en douter. Les affaires étaient la spécialité de Monsieur de Wielinghoff qui ne possédait d'autres connaissances en chimie que ce qu'il en fallait pour la fabrication de l'eau-de-vie de grain, source de sa fortune. En général, la noblesse Livonienne était peu sensible au mérite littéraire ; Monsieur et Madame de Wietinghoff ne faisaient point exception. Cependant, comme il était de bon ton de recevoir des savans à souper, peut-être se soumirent-ils quelquefois à cette mode; mais leur société habituelle , celle qu'ils recherchaient de préfé^ rence, c'était celle des cordons bleus, des grands seigneurs de la cour de Versailles , où brillaient d'un dernier éclat cette politesse si renommée, cette galanterie chevaleresque et ces vices dorés qui , tous ensemble , allaient bientôt disparaître.

Un auteur qui conduit Mademoiselle de Wietinghoff à Paris dès l'âge de neuf ans , s'est trop arrêté sur les dangers que courait cette enfant dans la société des Encyclopédistes. « L'immoralité qu'on y » professait avec cynisme , dit-il , était d'autant plus » séduisante , que quelques-uns de ces hommes pro- » fessaient leurs opinions avec éloquence, etc. » Comme nous l'avons dit , elle échappa à ces dangers et si elle vit le monde, ce ne fut que chez la

duchesse de la Vallière, qui réiuiissait dans son salon la société la plus aimable et la plus brillante de Paris. Toutefois , ce n est point là non plus qu'elle pouvait acquérir le développement intellectuel qu'on lui prête à cette époque. Le seul maître qu'elle eût a Paris , , était Vestris , et encore , il faut le dire y elle ne lui donna pas la moindre satisfaction. Aussi quelques années plus tard, cet homme qui s'appelait modestement le Diou de la danse, ne pouvait-il assez s'étonner de la grâce exquise que mettait son ancienne élève jusque dans ses moindres mouvemens.

Au printemps de 1778, Monsieur et Madame de Wietinghoff firent un voyage en Angleterre et séjournèrent dans les châteaux de leurs anciennes connaissances de Spa. C'était bien la vie qui leur convenait. Ils avaient emmené une gouvernante française pour achever l'éducation de leur fille; Mademoiselle Lignol parlait bien sa langue maternelle , avait un bon maintien et faisait du filet ; c'est à-peu-près toiiit c/e qu'elle savait et tout ce qu'elle pouvait enseigner. 11 n'en fallait pas d'avantage pour que son élève fût à son retour en Livonie la merveille de Riga.

Mais encore ici , nous devons rétablir la vérité mal comprise ou mal exprimée par la Biographie Universelle lorsqu'elle dit de Mademoiselle de Wietinghoff, âgée- de quatorze ans : « Douée à un très- » haut degré de l'instinct religieux , et sentant pro-

» fondement que l'homme doit tomber aux genoux » de la divinité , elle se posait involontairement di- » vinité elle-même , et trouvait simple qu'on tombât, » qu^on languit à ses pieds. Elle le méritait autant » qu'une autre, etc. » A quatorze ans, Mademoiselle de Wietinghoff n'en savait pas si long.

Cependant à seize ans elle attirait tous les regards et elle fut demandée en mariage par le baron de p¥¥¥¥ ^ ^Q^^ jgg terres touchaient à celles de Monsieur 4 de Wietinghoff. Le parti fut jugé convenable , et sans autre information ^ sans consulter le goût de la jeune fille, le mariage fut décidé. En vain manifestait* elle une vive répugnance pour cette imion; on n'y avait aucun égard. Dans sa détresse, elle pria Dieu de tout son cœur pour la première fois de sa vie, et le conjura de faire échouer ce dessein. Peu après elle fut atteinte de la rougeole , et pendant plusieurs jours on craignit de la perdre. Long-temps sa figure conserva les traces de cette maladie et soit par cette raison , soit que dans son délire il lui fïit échappé quelques expressions peu flatteuses pour son fiancé, le baron de P**** retira sa parole; cette nouvelle acheva sa guérison.

Deux années s'écoulèrent et à l'âge de dix-huit ans. Mademoiselle de Wietinghoff fut récherchée par le baron de Krùdener.

Bourkard-Alexis-Constantîn baron de Krùdener > né le 24 juin 1744, avait fait de brillantes et solides études à Leipsick, sous le savant moraliste

Gellert. Il avait montré de si vifs regrets en le quittant , que Gellert touché de tant d'affection , sollicita et obtint des parens de son élève une prolongation de séjour. Le jeune Krùdener se faisait remarquer à l'Université par son goût et son application à l'étude. Il visait à la perfection en toules choses ef ses camarades lui avaient décerné par estime le surnom de savant.

Au sortir de l'Université , lé baron de Krùdener fut attaché à l'ambassade de Russie en Espagne. Outre l'ambassadeur comte de Siackelberg , il y avait encore h la cour de Madrid des diplomates célèbres tels que Florida Biànca et Aranda. En quittant Madrid, Monsieur de Krùdener fit un séjour à Paris pendant lequel il se lia avec J.-J. Rousseau , qui eut le temps de Taimer, mais non de se brouiller avec lui.

De Paris, il rejoignit le comte de Stackelberg II l'ambassade de Varsovie j mais il n'y séjourna que quelques mois , Catherine II l'ayant appelé à la mission fort délicate de ministre en Courlande. Il ne s'agissait de rien moins que de préparer la réunion du duché de Courlande à la Russie. Le baron de Krùdener sut concilier dans ses fonctions les intérêts de sa souveraine avec les exigeances d'une cons€ience délicate et obtint l'estime de tous les partis.

Monsieur de Krùdener avait été marié et avait divorcé deux fois : il souffrait de son isolement. Une fille de neuf ans réclamait des soins que k caractère sérieux et les oc-

cupations de Monsieur de Krûdener ne lui permettaient pas de donner a cette enfant. Sa sœur aînée, la générale de Mayendorff, marraine de Mademoiselle de Wietinghoff habitait Riga et se chargea de la n^ociation auprès des parens de sa filleule, dont Finclination ne fut pas plus consultée que la première fois. Mais au moins le parti qu'on lui offrait n'excitait point en elle de répugnances et elle se disait : « Qu'on j» me donne celui que j'aimerai ou pourrai aimer, » mais si Ton ne consulte pas mon cœur , que je » trouve au moins dans mon mari tout ce qui peut M occuper ma tête et satisfaire ma vanité au défaut » de mon cœur (*). »

Avec de telles prétentions , une jeune fille élevée pour le monde et dans le monde ne pouvait guère rencontrer mieux que le baron de Krûdener. Comment refuser à dix-huit ans un établissement brillant qui l'introduisait dans une société dont l'unique affaire était de s'amuser sans cérémonie , sans façon et partout où l'occasion s'en présentait ?

Les noces se célébrèrent au château de Ramkau chez la Présidente de Budberg , mère du baron de Krûdener ; les nouveaux époux y passèrent quelque temps avec Madame de Mayendorff. Les deux bellessœurs, dans une relation toute de "respect de la part

(*) Lettrn à Bernardin de Safat - Pierre , commuDiquée par M. Aimé Marlin.

de la filleule à Tégard d'une marraine plus âgée qu'elle de trente-quatre ans y ne franchirent point des limiies posées dès-long-temps. L'étiquette obligeait Madame de Mayendorff à nommer Madame de Knidener Votre excellence en échange du titre de Madame ma sœur qu'elle en recevait ; l'intimité des deux belles-sœurs en souffrit peut-être : cependant Madame de Mayendorff était bonne et pleine d'affection pour sa jeune belle-sœur. Délicate de santé dès son enfance et sans fortune y la générale était pénétrée de reconnaissance pour son mari , « cet exv cellent général, disait-elle, commandant supérieur * de la province et décoré du grand cordon de Sainte- » Anne , qui a daigné penser à une pauvre demoi- » selle comme moi qui n'avais guère que la robe » que je portais » et ses yeux étaient humides de larmes toutes les fois qu'elle en parlait. Quelquefois elle se plaignait de cet excellent mari. Elle lui reprochait de ne pas prendre assez de soin de sa toilette et de porter ua uniforme trop râpé. « Mais quelle sottise, » répondait-il , ma chère enfant , ne voyez-vous pas » que toutes mes économies n'ont d'autre but que » de vous laisser quelque fortune après ma mort ! » Tel était l'intérieur patriarcal où Madame de Krûdener passa les premiers mois de son mariage. Encore enfant par l'absence de culture et l'inapplication , elle annonçait pourtant une vive intelligence. Son mari désirait suppléer aux lacunes de son éducation et,

frappé de la nécessité de ne pas effaroucher son élève en se montrant un mentor austère, pour lui rendre l'étude attrayante , il entreprit avec elle la lecture de quelques romans choisis. La danse fut reprise ainsi que la musique. Le théâtre de société, où il remplissait avec elle les premiers rôles , parut à Monsieur de Krûdener offrir aussi quelques avantages au point de vue de l'éducation. On joua plusieurs proverbes et le drame d'Eugénie. Les acteurs élaient Monsieur et Madame de Krûdener , le Comte et la Comiesse de Mengden, MM. de Bodelschwingk et de Korff, et Madame de Schoping; une grossesse de Madame de Krûdener vint mettre mi lerme à ces divertissemens.

Le comte et la comtesse du Nord , depuis l'empepereur Paul et l'impératrice Marie , a leur retour de France, s'arrêlèrent quelque temps à Mittau chez l'ambassadeur : c'était en décembre 4783. Malgré la rigueur de la saison , la maison de Monsieur de Krûdener, transformée en serre chaude, était devenue un véritable bosquet de roses. Le 31 janvier H 784 naquit le baron Paul de Krûdener , dont le grand-duc Paul fut le parrain.

Au printemps une riante maison de campagne offrit aux deux époux le chant de ses rossignols et le parfum de ses bouleaux ; mais à peine en goûlaieni-ils les charmes, que le baron deKi'ûdener fut appelé à l'ambassade de yenise ; il emmena sa femme à Saint-Pétersbourg , où il allait prendre les ordres du gouvernement.

Madame de Krûdener fut présentée à la grande Cathe* rine et vit sa cour dans tout son éclat.

Au milieu de l'automne 1784 Monsieur de Krûdener partit pour la Pologne. Quelques mots des souvenirs de sa fille serviront à faire connaître les difficultés de la route. « Nous voyagions en deux berlines atte- >» lées ordinairement de six , quelquefois de huit ou » même dix chevaux. C'étaient de pauvres haridelles » sans apparence et sans force pour lutter contre les » sables des forêts que nous traversions. Outre un lit » complet emballé dans un sac de peau, six casserol- » les , théière , cafetière , assiettes , en un mot , des » services complets , nous transportions des sacs de riz, * d'orge mondé, du café , des bouteilles de vin. Sitôt » arrivés chez des Juifs , seuls aubergistes du pays , on D faisait la chasse aux poules et aux coqs ; on tuait )i la volaille nécessaire ; on balayait la chambre ; on » dressait les lits après avoir étendu de la paille ou » de l'herbe fraîche sur le plancher. Pendant ce )» temps on faisait réquisition dans la ville ou le vil- » lage , de tout ce qui pouvait se trouver en œufs , » lait, crème, etc. Douze années plus tard, tout cela » était fort changé. - »

A Varsovie et à Vienne , où Joseph II accomplissait d'utiles et périlleuses réformes. Monsieur et Madame de Krûdener virent tout ce que la société allemande du XVIII.* siècle avait alors d'illustrations. Ils arrivèrent à Venise k l'entrée de l'hiver.

Madame de Krûdener a dépeint dans Valérie le mouvement de cette antique cité dont le nom devait bientôt s'efFacer du rôle des nations. C'est sa propre vie qu elle a décrite dans les lignes suivantes ^ « Ve- » nise est le séjour de la mollesse et de Toisiveté. » On est couché dans des gondoles qui glissent sur les » vagues enchaînées ; on est couché dans ces loges où » arrivent les sons enchanteurs des plus belles voix de » ritalie. On dort une partie de la journée ; ou est la n nuit , ou à l'Opéra , ou dans ce qu'on appelle ici A des Cazins. La place de Saint-Marc est la capitale de » Venise , le salon de la bonne compagnie la nuit y » et le lieu du rassemblement du peuple le jour. Là * les spectacles se succèdent, les cafés s'ouvrent et » se referment sans cesse : les boutiques étalent leur » luxe. L'Arménien fume silencieusement son cigare, M tandis que voilée et d'un pas léger y la femme du » noble Vénitien , cachant à moitié sa beauté , et la » montrant cependant avec art , traverse cette place » qui lui sert de promenade le malin , et le soir la » voit, resplendissante de diamants, parcourir les » cafés , visiter les théâtres et se réfugier ensuite dans i» son cazin pour y attendre le soleil. »

Le corps diplomatique offrait quelques ressources. Monsieur de Krûdener reprit ses plans d'éducation et une troupe d'acteurs de société fut montée avec plus de soin encore qu'à Mittau. La comtesse Brenner , femme de l'ambassadeur d'Autriche, était la personne la

plus remarquable de la société diplomatique. Voici son porlrait , tracé par Mademoiselle Sophie de Krûdener :

« La comtesse Brenncr avait du élre fort he\\e » femme, ses traits étaient fins et réguliers, mais » elle mettait du blanc et du ronge : ce dernier » n'était nullement de mode chez les dames Véni- » tiennes. Plusieurs mettaient du blanc et les femmes » du peuple se poudraient légèrement le visage pour » se faire paraître plus blanches. La comtesse Brenner » portait un chapeau à trois cornes et un habit 9 d'homme en drap rose , bleu céleste ou vert D céladon, mais je Tai vue plus souvent en rose. Elle » avait une veste de drap d'argent et une jupe faisant » queue en drap couleur de l'habit; ses cheveux, » en ailes de pigeons , étaient renfermés par derrière » dans une bourse. Un jabot et des manchettes en » point d'Angleterre complétaient son costume. Elle » jouait très-jolîftient du violon et conduisait l'orches- » tre du théâtre de société. »

Sa sœur , la comtesse de Hartig, Monsieur et Madame de Kriidener, le marquis de Hautefort, le comte d'Aleth et la comtesse de Rosemberg, jouaient les premiers rôles. V Enfant Prodigue , V Anglais à Bordeauœ , la Gageure imprévue , furent au nombre des pièces représentées chez M.^de Kriidener devant un public choisi. La noblesse vénitienne , à laquelle la politique ombrageuse du Sénat interdisait tout rapport avec

le corps diplomatique était admise masquée et par des entrées séparées. Â Tune de ces représentations, le jeune comte Brenner, nouvellement arrivé de TUniversité, devait se précipiter aux genoux d'une des actrices. On avait fait plusieurs répétitions dans lesquelles le jeune comte avait très-bien couru , mais toujours au moment décisif, il s'arrêtait court et s'agenouillait avec un flegme germanique qui consternait les assistans. Un jour le duc de Fleury , n'y pouvant plus tenir , s'élança de sa loge sur le théâtre et d'un bond vint tomber aux genoux de l'actrice , puis saluant gravement le comte stupéfait : « C'est comme cela , Monsieur le comte ! » et il retourna dans sa loge accompagné des bravos et des éclats de rire de l'assemblée.

David, Paccheriotti, la Banti, étaient alors dans tout réclat de leur talent et de leur renommée, et donnaient au théâtre de Venise une juste célébrité. Madame de Krûdener jouissait vivement des beautés de l'harmonie musicale sans être %iusicienne ellemême. Son mari aurait voulu lui faire apprendre la harpe ; mais toute la patience d'un excellent maître et de l'élève ne parvint pas à faire franchir à Madame de Krûdener les premières difficultés.

Madame de Krûdener à Venise n'était plus la jeune fille sans grâces que nous avons décrite. Les quelques années écoulées depuis le voyage de Paris , lui avaient donné , sinon une beauté régulière , au moins Tagrément d'une jolie femme. Elle était entourée, ad

mirëe , encensée dans le monde , mais sans s'en aper* cevoir. Une seule pensée la dominait : l'afFeelion qu elle portait à Monsieur de Krùdener. Voici en effet comment elle le dépeignait :

« On ne sait d^'abord ce qu'on aime le plus en lui j » ou de sa figure noble et élevée , ou de son esprit , X qui est toujours agréable et qui s'aide encore d'une » imagination vaste et d'une extrême culture ; mais » en le connaissant davantage on n'hésite pas; c'est » ce qu'il tire de son cœur qu'on préfère ; c'est quand » il s'abandonne et se livre entièrement qu'on le » trouve si supérieur. Il sait tout , il connait tout , » et le savoir en lui n'a pas énioussé la sensibilité. » Jouir de son cœur , aimer et faire du bonheur des » autres le sien propre; voilà sa vie. »

Un aimable et spirituel critique s'est trompé en affirmant que Madame de Krùdener ne s'occupa jamais de son époux qtie pour tracer ce portrait.

Quelques années plus tard , en effet ^ elle écrivait à Bernardin de Saint-Pierre :

« Je suis unie à l'homme le plus estimable^ le » plus jaloux de mon bonheur et le plus digne de » votre amitié. »

Tel il paraissait aux yeux de Madame de Krùdener, et les comparaisons qu'elle en pouvait faire dans le monde tournaient toujours à l'avantage de son époux.

« J'aurais voulu être tout pour lui, » écrivait-

elle a Bernardin de Saint-Pierre. « Non , vous n^ma* » ginerez jamais combien je Taimais et ce que le » désir de lui plaire pouvait me faire faire, »

Sans cesse occupée de lui y elle passait sa vie a lui prouver sa tendresse par des attentions infructueuses à force de délicatesse. Elle entreprenait des courses lointaines et fatigantes pour lui procurer des fleurs et des fraises dans leur primeur. D^autres fois, la vue d^un danger , les caprices d'un cheval fougueux que son mari se plaisait à monter lui causaient de si vives terreurs, quelle en perdait connaissance. Mais dès qu'elle pouvait s'associer à ses périls , elle savait dominer sa sensibilité , et souvent , pour ne point se séparer de lui , elle affronta dans une frêle embarcation la mer qu'elle redoutait extrêmement, sans que la moindre émotion trahit celte crainte. Le soir dans son salon, au milieu d'une brillante société, réunie pour assister à la lecture de quelqu'un des chefsd'œuvres de la littérature française ou allemande, ne voyant et n'entendant que Monsieur de Krudener, eUe ne prenait qu'un faible intérêt à la lecture.

Quant a lui , tout entier aux graves responsabilités de la diplomatie , il n'avait pas toujours pour les faiblesses de sa jeune compagne la compassion qu'elles réclamaient : non qu'il ne l'aimât, et ne cherchât à la comprendre et à la rendre heureuse autant qu'il était en lui , mais vingt années de plus , et les habitudes de son esprit , le rendaient malhabile à une tâche si

délicate. Toujours avide d'un sourire , d'une marque d'attention , ou d'un regard de tendresse , . Madame de Krûdener étudiait Texpression de son mari avec une curiosité pleine d'anxiété dès qu'il paraissait dans le salon. Groy ait-elle remarquer en lui quelque chose de plus sérieux que de coutume , elle cherchait aussitôt k chasser ce nuage par quelques paroles pleines de grâce. Souvent elle y réussissait ; mais plus souvent encore , les soucis et les préoccupations politiques l'emportant , Monsieur de Krûdener semblait peu touché de ces prévenances et une légère impatience, se trahissant dans son r^ard ou dans son geste, venait bouleverser l'àme de sa femme. Sa douleur s'épanchait en larmes amères qui tiraient Monsieur de Kriidener de sa concentration, et il se hâtait de lui en demander pardon. Souvent elle-même le prévenait et s'humiliait de sa trop grande susceptibilité. Monsieur de Krûdener en voulant renfermer cette nature tendre et enthousiaste dans les bornes qu'il imposait à sa propre tendresse, ne lui accoixiait pas assez en certains momens. 11 ne comprenait guère cette expression mélancolique d'une àme tendre qui cherche sa pareille en pleurant, et brisait involontairement les cordes de cette lyre dont il eût pu tirer de si douces mélodies. Aux premières approches du printemps , Monsieur et Madame de Krûdener quittèrent Venise pour s'établir a la Mira , charmante villa située sur les bords de la Brenta et décrite plus tard dans Valérie.

Un Jour , le baron de Kriidener était allé faire une visite à la campagne. Seule et tristement assise dans son fauteuil , Madame de Kriidener comptait les heures et les minutes. Le temps était chaud ^ Tair lourd et accablant. Un orage pesait sur Fatmosphcre ; le ciel devenait sombre et les derniers rayons du soleil couchant répandaient une clarté rougeàtre sur d'épais nuages amoncelés à Thorizon. Le tonnerre gronde ; il se rapproche ; il éclate avec violence. La pluie tombe par torrens. Madame de Krùdener tout absorbée dans la pensée de son époux , voit arriver la nuit avec terreur. La tempête ne diminuait point. Madame de Krùdener se représente le sentier étroit qui longe la Brentà envahi par les eaux, Monsieur de Krùdener manquant la route , luttant contre les élémens déchaînés et près de succomber. Les heures s'écoulent , minuit sonne. Elle envoie coucher ses gens et veut rester seule à veiller. Mais la solitude l'exalte encore et prête une réalité aux fantômes de son imagination. Sa tête s'égare. Elle entend des cris déchirans qui Tappellent. Enfin , a deux heures , ne pouvant supporter cette angoisse , elle sort et se dirige seule vers la grande route de Padoue. Un voiturier revenait au pas : interrogé s'il a vu quelqu'un, il répond ncgaiivement. Madame de Krùdener retourne avec lui à la Mira , fait lever sa femme de chambre , monte en voiture et se fait conduire au devant de son mari. Elle le rencontre bientôt. La joie , l'émotion , l'attendrissement l'avaient mise

h<»s d'elle-même. Monsieur de Krûdener s'étonne de ]a trouver sur la route à cette heure avancée de la nuit. Il l'embrasse , la rassure , la gronde. « Mais quelle j» folie , ma chère amie , de vous laisser aller à de y* pareilles alarmes! Comment vous imaginer que je » courusse le moindre danger ? Vous auriez dû vous 3» coucher. Vous vous tuerez avec une pareille seni> sibiliié. » Ces mots pleins de tendresse plongeaient un poignard dans le cœur de Madame de Krûdener. « Hélas! pensait-elle ;. à ma place, il se serait eou- » ché , et il aurait dormi ! »

Tandis qu'elle se demandait si Tamour pouvait s'associer à tant de calme et de raison , elle ne s'apercevait pas du trouble qu'elle avait jeté dans le cœur d'un jeune homme admis dans son intimité. Alexandre de Stakieff , secrétaire d'ambassade de Monsieur de Krûdener , était né à Constantinople , où son père exerçait les ftwictions de ministre de Russie. Un caractère noble, une imagination ardente et un esprit romanesque revêtaient tous ses sentimens d'une teinte d'exaltation et leur prêtaient la fougue des passions de l'Orient qui Tavait vu naître. Monsieur de Krûdener l'aimait avec tendresse et lui inspirait l'attachement le plus vrai , le respect et l'admiralion la plus profonde ("*). Naturellement sauvage, timide,

{*) La Biographie Universelle se trompe lorsqu'elle affirme qu'à Venise déjà Madame de Krûdener avait perdu tout sentiment d'affection pour son mari ^ et lorsqu'elle foit naître nncUnation d'Âleiandte de Stakieff pour Madame de Krûdener ^ à Leipsick, en 119S.

embarrassé dans le monde , Alexandre faisait preuve de Tesprit le plus net et le plus clair dans toutes les affaires qui lui étaient confiées. Jeté dans cet intérieur que Madame de Krûdener remplissait d'une atmosphère si passionnée, il ne se défiait pa& des enivremens d'une tendresse qui leur était commune et qui avait Monsieur de Krûdener pour objet. Il cherchait chez cette jeune femme Texpression la plus vive de ses propres sentimens ; mais a coté des élans généreux de Tamitié , elle éveillait involontairement en lui tous les transports de l'amour. Dès qu'Alexandre se reconnut^ justement effrayé/ il refoula profondément dans son cœur cet amour coupable, se condamna au silence, à la contrainte , puis à l'exil , et ce fut là l'origine du roman de Valérie.

Ëlavée dans le luxe et l'opulence, Madame de Krûdener aurait aimé à soulager l'infortune. Mais elle n'avait jamais souffert et les habitudes de son enfance l'avaient rendue trop délicate pour lui permettre de supporter la vue de certaines privations. Le foyer triste et désolé de Tindigence l'épouvantait , et les détails de la misère lui faisaient horreur. Aussi sa pitié communicative s^épuisait bientôt dans ses témoignages , et elle n'était persévérante qu'avec les souffrances les plus faciles à soulager. Parmi ses protégées se trouvait une pauvre femme qui, malgré d'abondantes aumônes, paraissait toujours dans la même pénurie. Pressée de questions elle avoua qu'ayant ap-

pris que sa bienfaitrice était hérétique , elle avait employé à faire dire des messes pour sa conversion tout l'argent qu'elle en avait reçu*

Au bout de dix-huit mois, Monsieur deKriideuer fut appelé à l'ambassade de Danemarck. Avant de s'y rendre , il fît , avec sa femme , un voyage en Italie y s'arretant à Modène , Bologne , Florence et Rome , où Angélica Kaufman , alors à Tapogée de son talent , fit le portrait de Madame de Krûdener. De Rome , ils prirent leur route par Naples , Venise et Genève- L'hiver commençait quand ils arrivèrent à Copenhague.

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