CHAPITRE IL
Le comte Skawronsky. — ■ Paul Jones* — Miranda. — Portrait de Madame de Krûdeaer* -~ Le comte Léopold-Frëdéric de Stolberg. -r Dëpart d* Alexandre de Stakiefi*.) — Conséquences fâcheuses, -r- Lettre k Bernardin de S. -Pierre. — Vojage de Madame de Kriidener à |*aris. — Développement successif opérë cbes Madame de Kriidener*— So^ désir de i^'instruire.— L'ahbé Bartbe'lemj. — Voya^i^es du jeune Anacharsis. — Sc>ance de l'Académie Française. — Bernardia de S.^-Pierre. -* Promenades champêtre^. — Aimables qualittfs de Madam« de Kriidener. — Commencement de la révolution. — Perturbation morale qu'elle entraîne* — Singuliers contrastes chez Madame de Krtidener. — Départ pour Montpellier, —r Séjour à luîmes* «r Description. — D^qger qua court Mademoiselle de Kriidener. — Séjour à Avignon. — Retour à Montpellier. -— L'influence des passions. — Mademoiselle Piozet. — M. de Lésay. — Barèges* -r Succès de Madame de Kriidener. — Paul [et Virginie. -— Course à Li|i( -T- h^ m^rqui^e de L^vron* -— Insoucianoe des juge^nens du moodç^
N abandonnant Tltalie, ce n'était pas seulement le soleil de Venise qu'il fallait quitter pour les glaces et Tâpre climat du Danemarck.
Rien à Copenhague ne devait rappeler cette vie malle et facile qu'embellissaient les arts et l'ami-» tié. Le- comte Skawronski avait étalé dans son ambassade un luxe et une magnificence extraordinaires. Pour lui succéder convenablement , U ftllut que le baron de Krùdener doublât le personnel de la légation , donnât des fêtes , de3 dîners et des repas somptueux. En outre, lorsque la Russie déclara la guerre à 1^ Suède j il dut recevoir chaque Jour à 3a table tou$i
les officiers de la flotte russe qui descendaient a terre. Au nombre de ses convives habituels figuraient deux hommes dont la carrière aventureuse appartient à l'histoire, Paul Jones et Miranda.
Paul Jones, par son extérieur modeste, semblait fuir les regards et se dérober à l'admiration qu'excitaient ses actions d'éclat. Miranda , que l'impératrice Catherine avait soustrait aux poursuites de l'inquisition espagnole, caché par son ordre chez M. de Krûdener à Copenhague, en sortit pour s'associer aux premières victoires des armées Françaises , et termina dans les cachots de Cadix une carrière pleine de vicissitudes et d'étranges revers.
Le théâtre de société était toujours le passe temps favori de l'ambassade. On y joua Emilia Galotti. Le comte Frédéric- Léopold de Stolberg , ministre du duc d'Oldembourg, charmait les répétitions par la finesse de ses critiques et de ses jugemens. Quelques pièces
françaises furent aussi jouées. Lorsqu'il n'y avait pas de représentation , on lisait le soir les nouveaux contes de Marmontel ou les Etudes de la Nature de Bernardin de Saint-Pierre. Les beautés de la littérature Anglaise avaient aussi un spirituel interprète auprès de Madame de Krûdener dans la personne de M. Bourke , ministre d'Angleterre.
Retenu à Copenhague par ses fonctions , le baron de Krûdener trouvait à peine de temps en temps une journée libre pour conduire sa famille à la campagne.
Celait une véritable fête à laquelle Alexandre' de Stakieff, toujours maître de son secret , était naturellement associé. En acquérant de nouveaux moyens de plaire, en augmentant par la culture les séductions de son esprit , Madame de Krûdener perdait insensiblement sa naïve et gracieuse ignorance. Sans s^en douter^ elle sacrifiait au désir d'être agréable à tous , ce qui lui avait valu la conquête d'un seul. Le besoin de paraître , le goût de la dissipation , la soif de louanges que développait le genre de vie prescrit à Madame de Krûdener par son mari , ne pouvaient se concilier aux yeux d'Alexandre avec ses devoirs d'épouse et de mère. Trop éclairé pour l'absoudre et trop faible pour la condamner, il prit la résolution de s'éloigner. Après son départ, il écrivit à M. de Krûdener, et dans l'épancbement de son cœur , il lui disait : « Ce » qui est inexplicable , ce qui est vrai pourtant , c'est » que je l'adore , parce qu'elle vous aime. Dès l'ins- » tant où vous lui seriez moins cher, elle ne serait 9 plus pour moi qu'une femme ordinaire et je ce&- » serais de l'aimer. »
M. de Kriidener avait pour principe « qu'il ne faut » pas trop se hâter de faire le bien ; que le premier )» devoir irrémis!)ible dans ce monde est de ne jamais » faire mal , et que l'on a beaucoup fait , si dans une » longue vie, l'on n'a rien à se reprocher. » Partageant ce préjugé funeste qui transforme la morale en une agrégation presque fortuite de préceptes isolés ,
sans rapport les uns avec les autres, qui donne à chaque vertu comme à chaque vice un domaine parfaitement déUmité , M. de Krûdener méconnaissait cette grande vérité que le devoir est un , qu^il est ahsolu , que la vertu est une et que celui qui la viole dans un de ses préceptes , Tattaque dans tous à la fois. 11 n avait pu d^ailleurs échapper aux influences de ce 18.* siècle, où s^étaient si profondément altérées les notions de pureté et de fidélité conjugale. Tandis que la règle excellente de toute moralité et de toute vertu condamne un regard sur la femme du prochain comme un adultère , il ne vit dans Tadoration de Stakieff qu'un stimulant pour Madame de Krûdener, assez puissant pour la faire rester digne de Tadmlration vive et passionnée dont elle était Tobjet. Le sacrifice que s'imposait Stakieff lui avait paru une expiation généreuse de son amour , et ce fut sous cette impression qu'il communiqua sa lettre à Madame de Krûdener. Il croyait que Testime d'un homme suffisait pour affermir dans le devoir un cœur insensible au seul mobile vraiment régénérateur , celui de plaire à Dieu ! Il ne pouvait en être ainsi.
Nous Tavons dit , Famour de Madame de Krûdener pour son mari n'avait point rapporté à sa sensibilité tout ce qu'elle en prétendait recevoir. Obsédée d'une vague et profonde inquiétude par l'idéal de tendresse qu'elle poursuivait , elle cherchait à s'étourdir dans le monde et ses vanités.
La lettre d^Âlexandre en lui rappelant la passion dont elle avait brûlé pour M. de Krùdener sans pouvoir la lui communiquer, en lui montrant chez ce jeune homme l'ardeur de tendresse qu'elle avait rêvée, irrita son mal bien loin de le calmer. Dès ce jour , si elle voulut encore être à la mode , avoir les toilettes les plus fraîches et faire briller ses lalens, ce ne fut que comme moyen d'atteindre ce bien dont la privation lui semblait le plus cruel des maux. Convertir l'encens et les hommages qui lui étaient prodigués en un sentiment tel que celui d'Alexandre, tout en gardant sa liberté, ne lui apparaissait plus comme une odieuse coquetterie, mais comme une heureuse conciliation de ses exigences de cœur et de son attachement au devoir. Quelquefois s'indignant de la tranquille confiance de son époux , elle essayait de troubler sa sérénité en l'excitant à la jalousie. Mais ces honteuses tentatives retombant de tout le poids du remords sur son àme y enfonçaient plus profondément le trait empoisonné. Cbmme toutes les femmes incomprises, elle analysait sa souffrance et l'exprimait en disant : « Je voulais être sentie (*). » Lassée de lutter contre les flots de la tempête , elle s'y abandonnait sans gouvernail ; harcelée par les chimères de son imagination et la poursuite fiévreuse de ses rêves , elle passait par tous les contrastes et prcr
(*) Lettre à BerDardta d« S. '-Pierre.
riait les résolutions les plus extrêmes. Le desordre de ses pensées qu'elle comprimait, réagissant sur sa santé , elle tomba malade. Une grossesse se déclara et faillit lui coûter la vie. Sa fille était faible et cliétive lorsqu'elle vint au monde. Madame de Kriidener resta languissante. « J'avais cette cruelle maladie des » maux de nerfs que vous connaisse^; ; je ne pouvais » me dispenser d'être a de grands dîners, d'aller à » la Cour, de veiller, de faire des toilettes; j'étais » profondément malheureuse, rongée d'une noire » tristesse, craignant, appréhendant tout. On vit que » je crachais le sang. Ma poitrine alarma, et je parus » pour soigner ma santé (*). »
Il était décidé qu'elle passerait l'hiver dans le midi de la France. Son départ en dispensant son mari de tenir maison ouverte, lui offrait un moyen d'acquitter les dettes contractées pendant le séjour de la flotte Russe. Elle amenait, outre ses enfans, sa belle-fille avec sa gouvernante , Mademoiselle Piozet de Genève. Un secrétaire-particulier de M. de Kriidener l'accompagnait.
En quittant Copenhague, au mois de mai 1789, elle se rendit à Paris oii elle devait consulter pour la santé de sa fille. Le changement d'air, la distraction, le mouvement , les soins dont elle était l'objet , avaient dissipé sa mélancolie; mais un événement sinistre
(^) Lettre à Bernardin de S.'-Pierre.
faillit la lui rendre. Le jour même de son arrivée k Paris , le secrclaire de M. de Krûdener disparut victime sans doute de quelqu 'attentat. Toutes les recîherches pour le retrouver demeurèrent inutiles. Madame de Krûdener , isolée et fort peu au fait de la vie matérielle , trouva heureusement quelques parens et amis de Courlande et surtout la marquise de Harcbies, née de Plettemberg, qui vinrent à son aide avec le plus grand empressement.
Nous avons signalé jusqu'ici les diverses pliases du développement de Madame de Krûdener. Encore enfant à Miltau y elle ne cherchait que Tamusement. A Venise son cœur parle. A Copenhague sa vanité s'éveille. Mais c'est à Paris que son intelligence semble réclamer ses droits. Elle avait reconnu son ignorance et désirait en sortir pour être distinguée. L'étude qui lui avait pesé jusqu'alors comme une lâcheuse^ nécessité , lui apparut sous un tout autre aspect , et elle visita des monuments et rechercha les hommes de lettres avec zèle et persévérance. A la voir se précipiter avec une si vive ardeur et une patience si résignée dans la direction de l'art, nous avons peine à reconnaître la jeune femme élégante et frivole de Venise et de Copenhague. Heureuse si la vanité et l'égoisme encouragés par une société mal assise n'eussent pas détourné ce qu^il y avait de généreux dans cet élan pour le réduire à une stérile aspiration.
Les Voyages du Jeune Anacharsis venaient de pa-
— Si —
raitre. Devancé par la réputation que lui avaient faîte Içs encyclopédistes et la société du duc de Choiseul , ce livre répondait merveilleusement aux besoins des esprits lassés des excès d'une civilisation corrompue. Les républiques Grecques offraient aux courtisans blasés et fatigués des habitudes monarchiques, le seul spectacle qui pût faire diversion à leurs insipides plaisirs. Le style élégant de Tabbé Barthélémy lui conciliait les hommes de lettres , tandis que les antiquaires s'extasiaient sur le mérite de ses recherches arcliéologiques. Rien de plus naturel assurément. Mais ce qui a droit de nous surprendre , c'est que la vivacité et la mobilité de ses impressions et sa sensibilité exaltée, aient permis à Madame de Krûdener de s'astreindre à une étude sérieuse et approfondie des Voyages du Jeune Anacharsis. Non contente de les lire et de les analyser , elle se mit à copier et à apprendre par cœur de longues dissertations sur la politique et le cx)mmerce de la Grèce, sans jamais s'impatienter contre ce Scythe glacé, toujours désintéressé dans tout ce qu'il raconte, qui n'anime rien et n'est excité par rien, tel en un mot qu'avait dû le concevoir et le dépeindre un vieil abbé, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Elle voulut assister à la séance de l'Académie Française , où Barthélémy fut reçu k la place de Beauzée par le chevalier de Boufïlers.
Dès son arrivée à Paris, Madame de Krùdener
s^ctâit transportée rue de la Reine Blanche , fauboUrg Saint-Marceau , clans l'hermitage de Bernardin de Saint-Pierre , qui l'accueillit avec enthousiasme en mémoire de son aïeul. 11 se plaisait à Raconter les vertus de ce grand homme et la protection qu'il en avait reçue, et comblait de caresses les enfans qu'il nommait Paul et Virginie. Il les promenait dans son petit jardin^ leur faisant tout admii*er depuis ses abeilles jusqu'à son cliien Âtys , et les conduisait avec Madame de Krùdener aux près Saint-Gervais et à Mousseaux. Elle jouissait avec ravissement de l'entendre dérouler les magnifiques harmonies de la nature , et souvent Bernardin de Saint-Pierre aurait fait oublier à ses compagnes la fatigue et la faim , si les enfans moins séduits n'eussent réclamé en faveur des droits de la nature Pour leur complaire, on s'asseyait et l'on prenait sur l'herbe un modeste repas partagé avec de pauvres enfans, spectateurs curieux et intéressés dont l'appétit enchantait Bernardin de Saint-Pierre. « Ce D n'est pas nous seulement , disait-il , mais ces pau* » vres enfans qui ont eu aussi une bonne journée, et » même le petit àne qu'ils faisaient paître en a eu » sa part. »
Cette simplicité sans afféterie était aussi dans le caractère de Madame de Krùdener. Bonne, enjouée, amie de la liberté , elle savait mettre à l'aise tout ce l'approchait. Bien inférieure à son mari sous plusieurs rapports, elle attirait et elle plaisait davantage. M. de
Krûtlener aimait la règle en toutes choses , tandis que sa femme semblait trouver un charme particulier h tout ce qui en sortait. Les inpromptus la ravissaient ; tout calcul devait y être étranger, car « c'est faire un » grand tort à ceux que nous aimons , disait-elle , » de vouloir leur ménager des surprises , nous leur » volons Tespérance. » On pouvait à coup sûr lui faire mille petits plaisirs , lui improviser mille jouissances dont elle savait toujours témoigner sa reconnaissance d'une manière charmante. Elle avait, enfin, le privilège des personnes vraiment distinguées , celui de correspondre à tous les esprits et de les compléter , sans rien perdre de son originalité.
Les Eiatis Généraux étaient déjà rassemblés lorsque Madame de Krùdener arriva à Paris. L'orage révolutionnaire commençait à gronder. Les esprits s'agitaient et les idées de liberté fermentaient dans toutes les têtes. Les journées du 1 3 et du 1 4 juillet avaient porté au comble l'exaltation populaire. On se demandait avec inquiétude ce qu'elle allait produire; ceux-ci se détournaient avec horreur de cet inconnu redoutable; ceux-là se précipitaient avec une sorte de frénésie à la recherche de cette démocratie si prodigue de promesses et si avare de bienfaits.
Bernardin de Saint-Pierre en avait salué l'avéneraent avec enthousiasme et accueillait avec empressement les idées nouvelles. Beaucoup d'âmes d'élite s'associaient à ses espérances. Quant à Madame de KrûdencF,
toujours avide d^émotions et de changemens, elle s^abandonnait au torrent sans autre désir que de se fuir et de se perdre de vue. Son vrai moi lui était à charge et elle l'avait presqu'oublié quand elle se figurait « n aimer que les plaisirs simples et naturels , » des amis paisibles, une vie toute unie ; n'aimer que )» ce qu'ont aimé les meilleurs des hommes, étudier » la vie des hommes de bien, en rapprocher la sienne ; )i n'aimer que la nature et s'aimer soi-même dans » l'ordre qu'elle a établi. »
Aussi oubliant bientôt ce terme, vague et insaisissable objet de ses aspirations , elle se surprend a soupirer après un bien dont la posses^on renverserait l'édifice dont les bases avaient été posées avec tant de calme et 'de réflexions. A peine a-t-elle déclaré que ce qui lui a plu lui plaira toujours et qu'elle est au comble de ses vœux , elle avoue que rien de ce qui existe ne peut remplir le vide de son àme et de son cœur. Elle écrit à Bernardin de Saint-Pierre : « J'ai une » âme dont l'inaltérable besoin est d'être vraie et » juste. Oui , vous trouverez toujours en moi cette » candeur , cette loyauté , cette fidélité de principes » qui préserve du terrible repentir de s'être livré » légèrement a l'amitié et à la confiance. »
S'il fallait d'autres preuves de l'ignorance complète où elle était de son état moral , nous les trouverions dans cette autre déclaration : « J'avais besoin d'être » sentie et au milieu du luxe et des vains plaisirs
» qui m^élourdissaient à Copenhague , je restai simple » et vraie el toujours près de la nature. » Elle le croyait quand elle récrivait et pendant les trois mois de son séjour à Paris, celte femme^si éprise de la simplicité, qui avait quitté Copenhague par des motifs d'économie, fit un compte de vingt mille francs chez la célèbre modiste de la Reine, Mademoiselle Bertin!
Au mois de décembre, Madame de Krûdener partit pour Montpellier , accompagnée d'un vieux professeur de physique nommé Tabbé Faniin. Elle y 'fut rejointe par son cousin le comte Brown, fiancé à sa sœur. Au mois de février, elle se rendit à Nîmes. Elle a décrit la vie qu'elle y menait ds^s des pages intéressantes comme spécimen de sa première manière littéraire et où Ton sent déjà la transition entre Tafféterie sentimentale de Florian et le style de Técole romantique à laquelle Valérie devait .la rattacher un jour. « Nous parcourions avec l'abbé les montagnes » couvertes de thym et de marjolaine, et je gra*
)i vissais jusqu'aux hauteurs les plus inaccessibles
9 Un de mes gramls plaisirs étaîf de voir les beaux » effets de lumière , la vive rougeur du Ciel où se » détachait dans le lointain le sombre vert des cyprès, » dont les formels spirales ont un caractère mélan- » colique. le restais quelques fois abîmée dans des » réflexions silencieuses ; quelques fois labbé m'en- » tretenait de la physique Mon àme, profondé-
» ment occupée, éprouvait aussi les mouvemens » attachés aux passions; je portais dans ces lieux • enchantés les larmes hrùlantes de Tinquiétude qui
» me dévorait J'allai a Avignon, j'y portai une
>» profonde mélancolie qui naissait des circonstances , » et je cherchai comme de coutume mes distractions » dans la nature et Toccupation. Je me hâtai d^aller » voir Vaucluse. Le .caractère de douleur qu'ont les » rochers éraillés^ les somhres teinter des mousses, » le chant rare des oiseaux solitaires , tout convenait » à mon âme, tout m'attachait à ces lieux et na- » turellement les accens de Pétrarque mélai^it à ce » tahleau quelque chose de ce fanatisme passionné » qui grave les émotions dans les plifô profonds replis
» du cœur m
Avant de quitter Nîmes, Madame de Krûdener avait eu une émotion assez vive. Sa belle-fille se promenant un jour avec sa gouvernante , le peuple la prit pour une anglaise à cause de sa rohe blanche et de son petit chapeau. Aussitôt un attroupement se forma, et Mademoiselle de Krûdener n'eut que le temps de se réfugier dans uûe maison voisine sous la protection de quelques ouvriers protestans qui l'avaient vue k une prédication du désert. La maison fut assaillie à coups de pierres. L'émeute apaisée, les magistrats firent faire des excuses a Madame de Krûdener, mais cette expérience des inconvéniens de la promenade l'avait décidée à se rendre à Avignon,
A son relonr à Montpellier , elle y trouva le comte Adrien de Lezay-Marnesia, frère de la comtesse de Beauharnais, attiré par son goût passionné pour la botanique. Il venait fréquemment chez Madame de Eriidener.
Souvent la conversation roulait sur Tinfluence des passions. Mademoiselle Piozet, dont la tête était passablement romanesque^ ne restait point en arrière lorsqu'il s'agissait d'exalter Fénergie qu'elles donnent au caractère en certains momens. Son élève admise à ces entretiens voulut lui prouver qu'elle- en faisait son profit. Un jour que Mademoiselte* Piozet insistait plus que de coutume sur la tiédeur de son zèle à l'étude^ elle accourt triomphante et lui dit :
— tf Odi ! je sais maintenant ce qae je vais faire , et je serai hiea vite corrigée. ».
— « Vraiment et que voule^vous faire ? »
— « Je vais prendre une passion pour Monsieur de Lézay. »
— « Mais à quoi bon ? pourquoi cela? » reprend hk gouvernasite un peu ébahie ?
— « Mais vous, voyez} bien que- mon indolenee me fait toujours oublier mes bonnes résolutions. Si j'ai une passion pour M. de Lézay, je serai plus constante dans la crainte de lui déplaire. »
— « Et si la passion devenait plus forte et vous reaidait malheureuse ? »
— « Oh ! cela ne sera pas , quand je serai corrigée
je n'aurai plus de passsion^ c^r je n^en aurai plus besoin. »
Mademoiselle de Knidener , prise au mot , se vit doubler toutes ses tâches sans oser se plaindre y quoiqu'intérieurement , elle trouvât le fardeau de sa passion un peu lourd ; aussi salua-t elle comme le jour de la délivrance, celui où Madame de Knidener partit pour Barèges.
Le comte de Lézay , Madame de LobkofF, le comte Pouschkin et M. de Gaudot 6on gouverneur, le marquis et la marquise de Livron, le duc de Fleury, le duc et la duchesse de la Force devinrent bientôt la société habituelle de Madame de Knidener. Avec eux y elle faisait de fréquentes excursions à Saint-Sauveur, à Gavarnie, au Pic du Midi et dans la vallée de Garapan. Le soir on se réunissait chez elle ou chez Madame de Lobkoff. Madame de Krûdener était la reine des eaux de Barèges et y exerçait sans partage le frivole empire de la mode. Un jour elle fit la fortune d'un marchand de mouchoirs de Barèges, parce qu'il lui prit fantaisie d'en acheter un qu'elle noua négligemment autour de sa tête. Dès le lendemain > toute la pacotille était vendue , et le marchand venait exprimer sa reconnaissance à Madame de Krûdener , croyant qu'elle l'avait vivement recommandé. Sa santé s'était complètement affermie et elle évitait avec soin les veilles et le salon de danse ; cependant un soir, s'étant laissée entraîner, elle accepta de jouer
avec le duc de La Force à un jeu de hasard. Elle y gagna vingt mille francs qu'elle eut tant de peine à perdre , que dès-lors elle cessa de jouer.
Au milieu de ces distractions, Madame de Krùdener n'avait pas renoncé à ses projets de lecture. Souvent elle emportait dans ses courses un volume favori. Un jour elle lut a scb compagnons Paul et Virginie. La beauté du paysage, l'air pur de la montagne, et l'affection qu^elle avait pour l'auteur avaient donné à sa voix un charme pénétrant qui électrisa son auditoire. Elle en rapportait toute la gloire à Bernardin de S/-Pierre. « Non, vous n'auriez pas été insensible a cet as- » cendant, à ce pouvoir avec lequel votre génie » maîtrisait les âmes , ï ces élans qui vous rendaient » hommage , et à ces larmes qui coulaient de tous » les yeux. »
Au retour de la promenade, par une magnifique soirée de juillet , quelqu'un exprima vivement le regret de n'en pouvoir profiter plus long-temps. Une course h. Luz est proposée. « Il était tard ; il fallait » y passer la nuit; la roiite était mauvaise. On en j^ causerait k Barèges. » Telles furent les objections de Madame de Krùdener qui , entraînée plutôt que convaincue,, finit par céder. Après le thé l'on se mit en route. Il était près de minuit quand la troupe joyeuse réveilla par ses cris les habitans de Luz. Le paisible aubergiste crut accueillir des émigrés qui cherchaient à * passer en Espagne^ ce qui excita encore la gaieté. Cki
ne dormit guère comme de raison, et Ton fit h Barèges, au point du jour , une entrée bruyante qui y rencontra d'impitoyables détracteurs. ^ La satire s'attacha surtout à Madame de Krùdener et lui fut d'autant plus pénible que la jeune marquise de Livron complice delà course de Luz, fut complètement épargnée. Il est vrai que Madame de Livron tout oc<;upée de son mari et toujours entourée des siens, était parvenue h, force de modestie k se concilier la bienveillance générale. Le comte de Lézay , qui avait fait une espèce d'herbier, dans lequel toutes les personnes de la société figuraient sous un nom de plante , l'avait distinguée par le nom de Saœifraga.
Les amis de Madame de Krùdener prirent sa défense et pour la dédommager de ces critiques, ils ne manquèrent pas d'exalter son indépendance et son manque de préjugés. Elle avait trop de penchant à les croire pour ne pas se persuader que les règles qui la contrariaient n'étaient que d'importunes barrières et elle se crut libre de les franchir; Elle l'exprimait en ces mots : « Apportant dans le monde un caractère » bon et vrai , pourquoi se tourmenter d'opinions » qu'on n'a pas et de convenances qu'on ignore ? » Dès ce jour , le sentiment inné de ces . convenances et la réserve prudente qu'elle était loin d'avoir perdue allèrent chez elle en s'afïaiblissant.