‹ Vie de Madame MoléChapitre 14 sur 29 · CHAPITRE Xil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xil

MADAME MOLi: FAIT SA PROFESSION' SOUS LE NOM DE SŒUR SAINT-LOUIS ET EST NOMMÉE SUPÉRIEURE A VIE DE SA COMMUxXAUTÉ. — ELLE SE REND A PARIS POUR VOIR LE PAPE PIE VU QUI l'encourage ET LA BÉNIT. — RECON- NAISSANCE DE SA MAISON DE VAISNES PAR LE GOUVER- NEMENT. — 1805.

Parmi les articles de la règle que madame Mole eut le plus de peine à rédiger, aucun ne fut l'objet de plus de méditation et d'hésitation que celui relatif aux devoirs et à l'autorité de la supérieure. Elle ne pouvait guère douter que Mgr de Pancemont ne lui conférât cette dignité qui lui revenait tout naturellement, et son humilité excessive, la crainte de la responsabilité la portaient à en restreindre les attributions, contrairement aux intérêts bien entendus de la communauté. Cette lutte où elle finit par s'oublier elle-même pour ne songer qu'à la gloire de Dieu et à la prospérité de son œuvre, réprouva cruellement, et voici eu quels termes singulièrement touchants elle s'en ouvrit à Mgr de Pancemont :

'c Av^ut d'entrer dans la discussion des questions

que vous me proposez, je vous dii-ai (jue je ne puis me débarrasser de cette peusée qui m'intimide étrangement : N'ai-je pas sujet de craindre et même de croire que vous me destinez à la conduite de ces saintes âmes? Ah! s'il en est ainsi, je nrarréte; je ne puis plus penser librement. Moi, conduire les âmes dans le chemin de la perfection? Moi, misérable pécheresse, indigne créature, ouvrir ou refermer les trésors de la grâce ? Non, non, je ne puis ; cela surpasse mes forces. J'espère bien que le Seigneur vous pénétrera assez profondément de ma bassesse et de mes misères pour vous détourner de ce dessein. Mais, je vous l'avoue, cette crainte me gène dans ce que j'ai à vous dire. Gomment pourrai-je parler, avec toute la force que je dois, d'un compte aussi rigoureux devant Dieu que celui des supérieurs? Gomment mettrai-je de côté la crainte de me surcharger d'un poids si énorme ? Esprit saint, Esprit de mon Dieu, venez à mon secours. G' est pour votre gloire, divin Jésus, que je travaille: faites donc (jue je m'oublie moi-même, et que ce ne soit plus moi" qui pense, ni qui parle, mais que ce soit vous uniquement qui pensiez, qui parliez, qui agissiez en moi. — Je reprends la plume. Yiugt-quatre heures se sont écoulées avant que j'aie pu me déterminer à vous tracer mes pensées. Jamais je ne me suis trouvée aussi intimidée, aussi interdite. )>

Elle ne se trompait pas dans ses appréhensions, et Mgr de Pancemont ne vit dans sa répugnance pour la charge de supérieure qu'un motif de plus pour la lui confier .Aussitôt que la règle de l'institut eut été achevée

et approuvée par lui, il lui ordonna de se préparer à prononcer ses vœux de religion,etilfixa la cérémonie au jour de l'Annonciation. C'était le 25 mars 1803. Ce jour là madame Mole, après avoir revêtu une dernière fois la brillante livrée du monde, s'en dépouilla pour toujours au pied des autels. Elle consomma le sacrifice de sa liberté et de sa vie qu'elle avait offert à Dieu à Fheure même où elle avait appris la nouvelle terrible de la mort de son époux. Ce même jour, Mgr de Pancemont, son directeur spirituel et son évêque, en présence duquel elle venait de prononcer ses vœux, la nomma supérieure à vie de sa communauté. En faisant sa profession, elle avail pris le nom de sœur Saint-Louis, voulant que le patron de son institut fût aussi celui de sa première supérieure. Elle était alors âgée de quarante ans et veuve depuis neuf ans.

D'après la règle de la nouvelle congrégation, les religieuses n'étaient pas cloîtrées, et bien que leur vocation ne fût pas d'aller visiter les pauvres à domicile ou de les soigner dans les hôpitaux comme les fdles de saint Yincent de Paul, elles pouvaient, quand c'était nécessaire, sortir de leur couvent avec l'autorisation de leurs supérieurs. Madame Mole ne tarda point à recevoir de Mgr de Pancemont la permission d'aller à Paris dans Fintérêt de sa communauté. La Révolution venait de se transformer une fois encore, et le premier consul Bonaparte avait fait place à l'empereur Napoléon. Le nouveau César avait demandé au pape Pie YII de venir le sacrer à Paris, et le souverain Pontife, ne voulant se souvenir que de

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riniineiisé service rendu .^ l'ÉgiisH pnr le rétablissement officiel du culte catholique en France, avait répondu à rinvitation de l'Empereur. Il avait, comme il le dit lui-même, traversé un peuple à genoux, r-l onze ans à peine après l'assassinat juridique de Louis XVI, dix ans après la Terreur, le chef de l'Église venait en quelque sorte reprendre possession de la capitale de la France.

Tous les évéques de l'Empire, invités à assister au sacre de ^apoléon, s'étaient rendus à cet appel. ^Igr de Pancemont jugea utile à l'institut des Sœurs de la charité de Saint-Louis que leur fondatrice soumît elle-même sa règle à l'approbation du Souverain- Pontife, et il écrivit à madame Mole qu'elle vînt le rejoindre à Paris. Elle obéit aussitôt, heureuse de cette occasion de revoir ses enfants ; car les mouvements de la grâce ne détruisent pas ceux de la nature, et comme sainte .leanne de Chantai qui failli! mourir de douleur après avoir vu expirer sa fille entre ses bras, madame Mole aima son fils et sa fille d'une tendresse extrême jusqu'à son dernier jour.

Elle les revit avec une douceur infinie, ces chers enfants qu'elle avait cru quitter pour jamais deux ans auparavant. Délivrée, par ses vœux prononcés et la consommation de son sacrifice, des combats et des déchirements qui avaient attristé leur dernière entrevue, elle se livra tout entière à la joie de les revoir ; elle leur parla avec l'autorité d'une épouse de Jésus- Christ en même temps qu'avec la tendresse d'une mère, et ces entretiens qui ne devaient plusse lenou'

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vêler eu ce monde, laissèrent à tous les trois les plus consolants souvenirs.

Son audience du Souverain-Pontife fut également pleine de consolations. Mgr de Pancemont avait remis, dès son arrivée à Paris, la règle de l'institut (les sœurs de la charité de Saint-Louis au cardinal Caselli, évêque de Parme et théologien du Saint- Père, en le priant de l'examiner et d'en parler le cas échéant à Sa Sainteté. Le cardinal la rendit peu de jours après à Févéque de Vannes, en lui disant qu'il l'avait lue avec satisfaction, et que sans doutel'approbation du Pape serait accordée sans difficulté. Mais madame Mole se contenta pour le moment de cette appréciation du cardinal Caselli, et exprima à Mgr do Pancemont le désir de ne pas solliciter l'approbation officielle et canonique du Saint-Siège avant que l'expérience eût permis de constater les modifications qu'il pouvait être utile d'y introduire. L'évéque de Vannes, appréciant la sagesse et l'humilité de cette conduite, y donna son adhésion, et se borna à solliciter une audience du pape pour madame Mole qu'il voulait présenter lui-même au Saint-Père.

Cette audience eut lieu le 1\ janvier I8O0. La Mère Saint-Louis, car c'était la religieuse et non la femme du monde qui l'avait demandée, se prosterna avec une émotion profonde aux pieds du vicaire de Jésus- Christ, et s'attachant à l'unique objetde son entretien, elle lui lut les paroles suivantes, écrites par elle et prononcées en italien.

« Très-Saint Père, quel moment précieux pour moi que celui où Votre Sainteté ne dédaigne pas de

lli vu: i)E MAÎ)AA[E MOLK.

recevoir l'hommage qu'il m'est si doux de lui offrir, de ma foi et de mou entier dévouement à l'Église !

«Depuis de longues années, la vie religieuse était l'objet de tous mes désirs. Ils semblaient acquérii' une nouvelle force dans les larmes que je versais en secret sur la destruction de ces asiles de la vertu.

(( Voilà deux ans que la divine Providence, qui se sert des instruments les plus indignes pour accomplir ses desseins, m'a appelée du fond de la retraite où je m'étais ensevelie, pour travailler, sous la direction d'un vertueux prélat^ à rédifier ce que TimpiétP de nos jours avait détruit.

« Je les ai faits, ces vœux religieux après lesquels je soupirais. Je les ai contractés, ces engagements si honorables et si doux. Quelle consolation pour moi, si Votre Sainteté daigne sanctifier, par sa bénédiction, la consécration que j'ai faite à Jésus-Christ de toute ma personne, de ma fortune, de ma vie pour la plus grande gloire de Dieu et le rétablissement de la vie religieuse! Je la demande, cette bénédiction, pour moi, afin qu'elle supplée à mon indigence spirituelle, et pour toutes mes filles en Jésus-Christ.

«Cette maison que j'ai fondée sera, je l'espère, le berceau de plusieurs autres, et je regarde l'approbation que Votre Sainteté daigne donner à mes projets comme le gage le plus certain de sa prospérité.

«En vain, Très-Saint Père, essaierais-jede vous exprimer la profonde vénération que j'ai pour votre personne sacrée. Mais Dieu, qui voit le fond des cœurs, sait ma vive reconnaissance et les vœux sincères que lui offre pour- Votre Sninteté celle qui, se sentant

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indigne de s'appeler votre fille, se trouve trop heureuse si vous daignez la considérer comme la moindre de vos servantes. »

Pie VII accueillit avec une bonté toute paternelle cette expression si élevée d'une foi si vive et déjà manifestée par de telles œuvres. Il prodigua à la Mère Saint-Louis les encouragements et les consolations, et en la bénissant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, il bénit toutes les religieuses présentes et futures de la charité de Saint-Louis, prosternées à ses pieds dans la personne de leur fondatrice et de leur mère.

On a pu remarquer que la Mère Saint-Louis, que désormais nous appellerons souvent de ce nom, le seul qu'elle porta depuis sa profession religieuse, parlait au Pape delà consécration qu'elle avait faite à Jésus-Christ non-seulement de sa personne, mais de sa fortune. Ce point délicat avait sans doute été réglé par avance entre elle et ses enfants ; quoi qu'il en soit il ne donna jamais lieu entre eux à aucune ditficulté. Avant de quitter le monde, elle avait remis en si bon ordre et administré avec une telle habileté l'immense fortune de M. :\Iolé, que ses enfants se trouvaient, au moment de leur mariage, possesseurs de biens considérables. Ils approuvèrent donc pleinement son désir de consacrer à ses fondations pieuses sa fortune personnelle qui était très-modeste en comparaison de la leur. M. de Lamoignon, son père, avait laissé en mourant des affaires très-embarrassées. On avait dû vendre la terre et le château de Basville. et l'héritage de ses filles s'était réduit à leur dot. De plus, il avait

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été convenu entre M. et madame Mole rjne le dernier survivant d'entre eux fonderait un établissement de charité. Cette pieuse convention, et la modicité de la fortune de madame Mole comparée à l'extrême richesse de ses enfants, expliquent l'usage qu'elle crut pouvoir faire de son patrimoine, et Tempressement qu'ils mirent à y acquiescer.

La Mère Saint-Louis retourna à Vannes, heureuse et forte de la bénédiction du Souverain-Pontife. Elle retrouva sa petite communauté et sa maison de charité en pleine ferveur et en pleine activité ; les ateliers de fabrication de dentelles qu'elle avait établis pour occuper les petites tilles élevées par ses Sœurs fonctionnaient à souhait. La sainteté des religieuses, la bonne éducation des enfants étaient pour la population de Vannes un sujet d'édification, et plusieurs personnes, appartenant aux meilleures familles de la ville et des environs, sollicitaient de. la Mère Saint- Louis la faveur d'être admises au nombre de ses tilles.

Au milieu de ces sujets de consolation et de cet applaudissement unanime du clergé et de la population, elle conservait un motif d'inquiétude. Le caractère religieux de sa maison ne pouvait être dissimulé, et sa dignité répugnait à en faire un mystère. C'était bien une congrégation qu'elle avait fondée, et elle se demandait avec une certaine appréhension si l'œuvre de charité qu'elle accomplissait en élevant gratuitement des enfants pauvres serait toujours une protection sutïîsante contre les caprices ou la mauvaise volonté de l'administration. Déjà, elle avait été ex-

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posée de la part du préfet du Morbihan, à des questions indirectes, à des demandes de renseignements qui semblaient indiquer un désir exagéré de se mêler de ses affaires. Forte de l'approbation générale, n'ayant jamais obtenu ni demandé un secours du département ni de la ville pour la fondation ou Fentretien de son établissement,, elle avait pris la chose d'assez haut, et d'un ton moitié sérieux moitié plaisant elle avait répondu au magistrat trop curieux : « Monsieur le préfet, quand on paie les violons, on fait jouer la danse que l'on veut. » Le préfet avait ri ou fait semblant de rire, et l'affaire en était restée là. Mais les prétentions administratives pouvaient se reproduire sous une forme plus dangerense et la Mère Saint-Louis résolut d'y couper court.

Un décret-loi de l'Empereur, daté du 22 juin 1804. Nenait de créer une situation nouvelle pour les communautés religieuses. Par un chef-d'œtivre d'habileté politique ce décret, en donnant une apparente satisfaction aux passions révolutionnaires si vivantes encore, inaugurait pour les congrégations une ère de résurrection et de liberté relative. L'article 1" supprimait diverses associations d'hommes et de femmes qui s'étaient formées depuis le Concordat; ceci était pour les ennemis de l'Église qui en poussèrent des cris de joie. Mais les articles suivants permettaient pour l'avenir la fondation d'associations religieuses d'hommes, ou de femmes à la condition que leur établissement fiit autorisé par décret, après examen et approbation de leurs statuts. La rédaction de ces articles était malveillante, brutale même.

mais au fond, ils mettaient fin à la prohibition légale des congrégations et un régime de tolérance succédait à celui de la proscription révolutionnaire. Le génie pratique de Napoléon avait compris Futilité, la nécessité même des ordres religieux pour réducation de la jeunesse et l'assistance des pauvres, et en paraissant les frapper, il préparait ainsi leur résun-ection.

La Mère Saint-Louis songea immédiatement à profiter de cette législation nouvelle, pour donner à son Institut la consécration d'une autorisation ofîicielle, et se souvenant pour cette fois qu'elle était madame Mole, descendante et alliée des plus illustres familles de France, elle écrivit à M. Portails, alors ministre des cultes, lui fit connaître sa fondation, et sollicita en sa faveur un décret d'autorisation.

M. Portails prit des renseignements et lui répondit bientôt qu'elle « devait être comptée au nombre de ceux qui servent le plus utilement la religion et l'humanité. )> Il ajouta qu'il allait s'entendre, pour la suite à donner à sa demande, avec « l'évêque du Morbihan », expression que nous avons déjà remarquée plus haut dans l'annuaire du département, mais qui étonne davantage dans la bouche du ministre des cultes. Soit oubli de M. Portails, soit plutôt insouciance et lenteur habituelle des bureaux, l'affaire traîna en longueur; les semaines, les mois se passaient et l'autorisation demandée n'arrivait pas.

Madame Mole pensa que c'était le cas d'appliquer la maxime, très-contestable en bien des cas, qu'il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints et elle écrivit

à l'empereur lui-même. Cette fois la réponse ne se fit pas attendre, et elle reçût le décret sollicité qui était conçu dans les termes suivants :

« La maison des petites filles de charité, fondée à Vannes, demeure autorisée, pour servir à l'éducation des enfants du sexe, à leur entretien gratuit, ainsi qu'à celui des ateliers de dentelle, qui y sont établis. »

On voit que, dans ce décret, il n'était question que de rétablissement de charité et que Tlnstitut religieux était passé sous silence. Malgré sa toute-puissance l'empereur n'avançait qu'avec une sorte de crainte sur le terrain brûlant des questions ecclésiastiques, et ce soldat couronné, ce vainqueur orgueilleux qui traitait les rois de maître à valet et de qui l'ambition bravait les obstacles du temps et de l'espace, hésitait et s'arrêtait devant de sots préjugés dont nul plus que lui n'appréciait le ridicule et l'odieux.

Quoiqu'il en soit, madame Mole redevenue pour toujours la Mère Saint-Louis, avait obtenu l'essentiel de ce qu'elle désirait. Sa maison de Vannes, dans laquelle les religieuses et les petites filles qu'elles élevaient, vivaient côte à côte, indissolublement unies par la règle même de l'Institut et par la charité de Jésus-Christ, était officiellement reconnue, à l'abri des fantaisies d'un despote départemental ou d'un maire libre penseur. Ayant reçu la personnalité civile, elle pouvait posséder, acquérir, recevoir des donations et des legs, vivre en un mot de sa vie propre, comme tous les établissements d'utilité publique. Avec ce caractère, avec l'approbation et la bénédio

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