CHAPITRE XI
I ONDATIOX DE LA CONGREGATION DES SOEURS DE LA CHA- RITÉ DE SAINT-LOUIS. MADAME MOLE ÉCRIT LA RÈGLE
DE l'institct 1803.
Il est singulièrement touchant de lire, dans la lettre suprême adressée par madame Molé à ses enfants plusieurs années après, les motifs de sa retraite et les sentiments qu'elle y emportait en s'éloignanl d'eux. C'est la réponse la plus simple et la plus convaincante à une accusation d'égoïsme que le monde est trop disposé à porter contre les déterminations du même genre.
« Le ministre de la religion, dit-elle après avoir rappelé la mort de M. Mole, qui vint m'annoncer la perte que je yenais de faire, reçut au même instant le sacrifice que je fis à Dieu de ma liberté si cruellement recouvrée sacrifice dont l'accomplissement fut retardé par les soins que je devais à l'éducation de mes enfants et à leur établissement. Aussitôt que j'eus rempli ces devoirs, je ne m'occupai plus qu'à consacrer à Dieu et à la charité le temps qu'il me laissait encore à passer sur cette terre que je n'ai
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jamais considérée que comme une terre de passage et d'exil.
« Croyez-Yous, mes chers enfants, avoir été étrangers au parti que j'ai pris? Vous me tromperiez-bien. Je vous voyais établis dans le monde, au milieu de tout ce qui s'appelle bonheur et prospérité; mais votre mère désabusée du bonheur du monde qu'elle avait goûté et dont elle avait reconnu la vanité, remplie des pensées de l'éternité, craignait pour ses chers enfants.
« Que pouvait-elle ? sinon accomplir des bonnes œuvres, faire des sacrifices et les offrir à Dieu, pour attirer sur eux les bénédictions du ciel. Voilà ce qui m'a occupée sans cesse dans l'œuvre sainte et religieuse à laquelle j'ai sacrifié mon existence et ma personne. Je conjure mon fils et ma fille que j'ai toujours aimés avec une tendresse dont j'espère que la divine Providence leur fera éprouver quelques salutaires effets,de conserver la mémoire d'une mère qui a bien souffert, mais qui souffrirait encore davantage de bien bon cœur si elle pouvait par ses souffrances, assurer leur bonheur dans l'autre vie dans laquelle ils trouveront la félicité qu'ils chercheraient en vain dans ce monde. »
C'était donc pour ses enfants qu'elle quittait ses enfants ; c'était pour leur âme qu'elle renonçait aux douceurs de leur possession et de leur société, et cet acte d'égoïsme n'était au fond qu'un sacrifice héroïque inspiré pas les sentiments d'une affection chrétienne et surnaturelle plus forte que la séparation et que la morl,
Au moment où elle partit pour Vannes, madame Mole avait trente-neuf ans à peine. Elle ne connaissait personne en Bretagne, n'y avait aucune relation, et elle y devança même Mgr de Pancemont qui attendait à Paris la bulle d'institution canonique confirmant sa nomination et lui conférant Taulorité spirituelle sur son diocèse.Le prélat qui luiavaitconseillé ce premier voyage d'exploration ne voulut pas qu'elle le fit seul, et lui donna pour compagnon et pour guide M. l'abbé Jarry, son secrétaire, qui avait toute sa confiance. C'était un prêtre d'une piété exemplaire, d'un jugement droit et sur et d'un excellent conseil. Prédicateur de premier ordre il devait pendant longtemps distribuer aux fidèles du diocèse de Vannes le pain de la parole évangélique, et quand madame Mole eut fondé son institut, son évêque lui en confia la direction spirituelle. Il exerça ces fonctions pendant quinze ans, mourut dans la maison même des religieuses qu'il dirigeait, et fut enterré dans leur chapelle auprès de madame Mole, leur fondatrice.
Assisté de ce saint prêtre, madame Mole arriva à Vannes, examina les moyens spirituels et matériels de mener son entreprise à bonne fin, et se convainquit bientôt que ni les uns ni les autres ne lui feraient défaut. La population était croyante et disposée à accueillir favorablement la fondation nouvelle. La ville était agréable, bien aérée, et madame Mole n'eut que l'embarras du choix pour l'établissement de son œuvre. Elle se décida pour une maison fort délabrée, mais facile à réparer, dont la situation lui parut
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exceptionnellement favorable. C'était un ancien couvent, occupé avant la Révolution par unecommunauté de dames pieuses, et connu de temps immémorial sous le nomde Pcre éternel. On croit que ce nom un peu étrange qui, dans le langagepopulaire.acontinuéjusqu'àce jour à désigner la congrégation des sœurs de Saint-Louis,venaità cette maison d'un groupeensculpture qu'on y voyait autrefois et qui représentait le père éternel bénissant le monde. Située sur le bord du canal qui forme le port de Vannes, à deux pas du palais épiscopal, cette propriété touche à la ville par sa façade, et de l'autre côté s'étend dans la campagne. Le quai qui borde le canal est large^ planté de grands arbres, de sorte que cette maison vraiment privilégiée joint aux avantages delà cité le calme, le silence et la liberté qu on ne trouve habituellement que dans la solitude des champs. Elle était à vendre pour quarante-mille francs, somme considérable pour le temps et le lieu, mais qui s'explique par l'étendue du terrain où sont établis aujourd'hui les atehers de jeunes filles et les vastes jardins de la communauté.
Avant de rien conclure, madame Mole revint à Paris rendit, compte à Mgr. de Pancemont du résultat de ses recherches, et quand le prélat, ayant pris possession de son siège épiscopal, eutvisité la maison et en eut approuvé le choix, elle en fit l'acquisition en son nom personnel et ordonna aussitôt les réparations et aménagements nécessaires.
Pendant que ces travaux s'accomplissaient sous la direction de M. Tabbé Ferrv, madame Mole s'occu-
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pait à Paris du choix plus important encore des pierres spirituelles sur lesquelles devait reposer sa fondation. Comme les fleurs et les arbustes poussent et croissent de toutes parts sur une terre profondément remuée, les vocations naissaient en foule sur le sol de la France cathodique bouleversée de fond en comble par la Révolution. Beaucoup d'âmes détachées du monde, abreuvées de larmes, éprises des seules beautés éternelles à l'exemple de madame Mole, se tournaient vers le sanctuaire et ne demandaient qu'à se consacrer dans la vie religieuse au service de Dieu et des pauvres de Jésus-Christ. Elle examina avec un discernement qui présageait la sagesse de son gouvernement spirituel, celles de ces vocations qui offraient le plus de ressemblance avec la sienne, et elle fit choix de six personnes d'une éminente piété et d'une intelligence élevée, pour les associer à l'œuvre de sa fondation. En cela encore, elle imita madame de Chantai qui, revenue à Dijon après un premier voyage à Annecy, en repartit avec quelques personnes de bonne famille destinées à commencer sous sa direction le premier monastère de la Visitation. Seulement, alors que madame de Chantai emmenait avec elle, outre ses compagnes de vocation, ses deux filles dont l'aînée allait épouser le frère de saint François de Sales et l'autre devenir la première élève de la Visitation, madame Mole, •laissant sa fille heureusement mariée à Paris, emmena à Vannes, avec ses six premières religieuses, madame de Lamoignon sa mère, qui ne put consentir à se séparer d'elle.
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Disons tout de suite que madame de LamoignoD, alors âgée de soixante ans environ, sans prononcer, les vœux de religion, mena pendant trente ans la vie d'une véritable religieuse, observant la règle dans ses prescriptions, édifiant toutes les sœurs par sa vive piété, et qu'elle mourut, au couvent de Vannes, à l'âge de quatre-vingt-onze ans, pleine de jours, de mérites, digne mère delà sainte femme qui l'avait précédée de six ans dans Téternité.
A peine arrivée à Vannes avec sa mère et ses compagnes, madame Mole commença la vie de prière, de mortifications et d'œuvres de charité qu'elle devait mener jusqu'à sa mort et qui devint la règle de sa communauté. Cette règle n'était point encore écrite, et la pieuse fondatrice n'en avait pas même arrêté les détails dans son esprit, mais elle savait que tout son édifice reposerait sur l'union de la vie contemplative et de la vie active, et c'en était assez pour se mettre à l'œuvre sans retard. Elle pensait avec raison que le plus important était de commencer à vivre en religieuse, et que la rédaction des statuts de sa congrégation ne pourrait que gagner à être retardée de quelque temps. On peut donc-dire que la fondation de la communauté des Sœurs de la charité de - Saint-Louis date du jour même où madame Mole prit possession de sa maison de Vannes avec ses six premières compagnes, devenues ses filles spirituelles (c'était dans les derniers mois de l'année 1802). Dès ce jour, elle donna à son institut le nom qu'elle avait choisi, et qui en désignait bien le but et le caractère: Institut de charité, parce que l'amour de Dieu et des
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pauvres en était le principe et la fin; institut de charité de Saint-Louis, parce que ce saint roi de France, ce grand serviteur de TÉglise, ce grand ami des pauvres, en devait être le protecteur et le modèle.
De ce jour aussi, sa maison devint l'asile de la prière et de la pénitence, en même temps que le refuge des enfants pauvres ou orphelins. Dans la pensée de madame Mole, le toit qui abritait sa communauté naissante devait abriter aussi la misère dans sa forme la plus touchante et la plus chère au Sauveur, celle de l'enfance malheureuse ou abandonnée, et la maison du Père Éternel de Vannes reçut presque le même jour ses premières religieuses et ses premières pensionnaires. En agissant ainsi, la sainte fondatrice n'obéissait qu'à sa foi et à sa charité. Mais à défaut de ces mobiles surnaturels, la prudence humaine lui eût dicté cette conduite ; les lois prohibant les congrégations religieuses existaient encore, les préjugés et les habitudes révolutionnaires n'avaient point disparu avec la période violente de la Révolution, et \s gouvernement du premier consul qui venait de rétablir le culte catholique et de signer le Concordat n'avançait qu'à pas mesurés dans son œuvre de restauration religieuse, pour ne pas heurter de front des préjugés toujours vivants dans le monde politique et militaire. 11 fallait donc de toute nécessité abriter la religion sous le manteau de la charité, et laisser dans une ombre prudente le caractère mystique de la nouvelle communauté pour ne laisser en lumière que son but secourable.
Il était également désirable que la fondation
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parut l'œuvre presque exclusive de l'autorité épiscopale, et sous ce rapport Thumilité de madame Mole était parfaitement d'accordavecles calculs d'une sage politique. Aussi, le no ai de Monseigneur de Pancemont fut-il seul en évidence dans les premiers temps de l'Institut des Sœurs de Saint-Louis. Celui de madame Mole était à peine prononcé, et voici dans quels termes Vanmiaire du i¥or6//?r/;? pour l'an xii (1804j faisait l'éloge de la nouvelle communauté : on verra qu'il n'y est question ni de la fondatrice ni du caractère religieux de la fondation:
« Depuis peu, Mgr de Pancemont, évèqiie du Morbihan (style administratif du temps), a formé un établissement pour l'instruction des jeunes filles, dans la maison de la ci-devant communauté du Père Éternel. On peut le considérer comme l'asile de Tinnocence et de la vertu. Mgr de Pancemont ne pouvait mieux assurer le succès de ses vues bienfaisantes qu'en confiant le soin de cette maison à des dames dont le mérite est au-dessus des éloges qu'on enpourrait faire. Nous aurions désiré publier leurs noms, mais leur modestie s'y est opiniâtrement refusée. Elles ne pourront pas cependant imposer silence à la reconnaissance publique. »
Malgré ces apparences officielles, c'était bien une congrégation religieuse que madame Mole avait fondée et quand l'installation matérielle des sœurs et des petites filles admises dans la maison fut achevée Mgr de Pancemont prescrivit à la fondatrice d'écrire les constitutions ou la règle du nouvel institut. Il fallut un ordre formel du prélat pour que madame Mo-
Je entreprit cette œuvre difficile, qui elirayait son humilité. Les termes dans lesquels elle lui répondit montrent dans quel admirable esprit de crainte religieuse et d'humble obéissance elle aborda cette tâche redoutable :
(' Vous exigez donc de moi, lui écrivait-elle, en vertu de la sainte obéissance, que je vous dise mes pensées sur l'œuvre sainte que nous traitons. Je vous l'avoue, je tremble en commençant. Les pensées dont je vais vous faire part sont-elles de Dieu, sontelles de moi ? Vous me recommandez d'épurer mon àme de tous les sentiments terrestres pour écouter avec calme et goûter avec joie tout ce qu'il plaira au maitre suprême des vocations de me faire entendre. Ah î Monseigneur et mon père, je le sais, il est des âmes pures qui sont avec leur Dieu dans les plus douces communications et ne parlent que par son esprit; mais en est-il ainsi de moi? Non, non. Oh ! si vous connaissiez mon indignité î — Mais pourquoi m'étendrais-je sur ce point ? J'ai promis d'obéir, j'obéis. «
Elle obéit en effet et se mit à Tauivre, après avoir étudié les constitutions des anciennes congrégations et s'être pénétrée de leur esprit, toujours le même sous des formes variables et des applications différentes. Mgr de Pancemont la dirigeait dans ces études préparatoires, lui procurant les livres nécessaires et lui signalant les passages qui devaient particulièrement fixer son attention. Dans leurs longs entretiens à ce sujet, il voulait qu'elle donnât son opinion, au lieu de s'en remettre à l'avis de son éminent directeur,
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et qu'elle uiutivàl suii sentiment sur chaque point. Cette confiance la désolait, et elle \m disait avec un accent de respectueux reproche : « Vous voulez que je vous dise tout et tous ne me dites rien, et encore vous voulez que je ne me trouble pas î »
Après cet échange d'idées avec le prélat, elle rédigeait les articles de sa règle avec un soin religieux, elle en pesait chaque mot, y pensait devant Dieu, pendant les heures silencieuses de la nuit où l'àme plus solitaire et plus libre semble plus disposée à recevoir les communications de l'Esprit saint. Quand elle avait achevé d'écrire un article, elle le portait avec elle à la table sainte comme pour lui donner la consécration du Dieu fait chair qu'elle recevait dans son cœur. Puis elle le soumettait humblement à Mgr de Pancemont, souscrivant à tons les changements de fond ou de forme qu'il lui proposait d'y apportei-, ne tenant aucun compte de son opinion personnelle et lui disant avec la simplicité d'un enfant: «Il est convenable que je reçoive de vous la règle plutôt que de la faire moi-même. »
C'est dans cet esprit qu'elle acheva son œuvre et qu'ehe donna à son Institut, avec l'appfobation de son directeur qui était en même temps son évéque, les constitutions sous lesquelles il produisit tant de fruits de salut et qui ne reçurent plus tard que des modifications secondaires.
0 vous. Sœurs de la charité de Saint-Louis, redirons-nous avec le pieux biographe de madame Mole, vous qui jouissez aujourd'hui du fruit des veillés et des prières de votre noble fondatrice comme vous avez
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hérité de ses vertus et de sou esprit religieux î Si vous aviez besoin d'être excitées à la pratique de votre sainte règle, nous vous dirions: Rappelez-vous ce qu'il en a coûté à votre mère pour la composer. Chaque article à été arrosé de ses larmes, sanctifié par sa prière, trempé pour ainsi dire dans le sang de Jésus- Christ à la table sainte. Quelle doit être pour elle votre reconnaissance! et quelle fidélité ne de\ez- vous pas apporter à la pratique exacte de vos constitutions !