‹ Vie de Mahomet d'après la traditionChapitre 2 sur 89 · LIBRAIRIE ORIENTALE ET AMÉRICAINE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE ORIENTALE ET AMÉRICAINE

J. MAISONNEUVE, Editeur

6, Rue^ de Mézières et Rue Madame, 26,

AVANT-PliOPOS

La vie d'un fondateur de Religion ne cesse pas d'appartenir à la Légende parce quelle rentre dans le domaine de V Histoire : elle nous apparaît ainsi sous un double jour, et ilj^ a deux manières également attachantes de la raconter.

Elle peut être présentée avec simplicité, comme elle nous a été dite selon la foi populaire et les légendes pieusement gardées à travers les siècles; de sorte que, sous le récit naïf des faits et gestes d'un messie, resté le modèle achevé et consacré des hommes, quelque chose se retrouve des sentiments et de Vesprit qui animent, actuellement encore, ses sectateurs.

Ou bien elle peut être écrite d^ après les seuls témoignages historiques, à Vaidedes seules lumières de la critique et de la raison et, ainsi œuvrée, être par les enseignements quelle révèle une contribution plus ou moins précieuse à la Science des Religions,

De ces deux manières d'étudier et d'exposer un tel sujet, la première se recommande par son utilité politique : par les services qu'elle peut rendre pour la conduite pratique d'un peuple ; la seconde, par son intérêt général et scientifique.

La religion musulmane est la moins ancienne de celles que pratique actuellement V humanité. Aucune partie de la longue carrière du Prophète Mahomet na été cachée aux regards de son entourage. Sa vie a été constamment ou publique, ou mêlée à la me publique de quelque membre de sa famille occupant un rang éminent parmi ses contemporains. Bien aidant lui, même, sa famille et sa tribu appartenaient à Vhistoire des Arabes,

Ce ne sont donc point les documents qui ont manqué pour écrire le récit de sa Vie; ainsi quon le verra aux Préliminaires du présent ouvrage, ils ont été surabondants pour les biographies populaires : et pour composer les autres, les savants n'ont eu que Vembarras du choix parmi un véritable amoncellement de matériaux.

Les premiers livres sur Mahomet ont été écrits dans les deux premiers siècles de V Hégire : on doit leur reconnaître un certain caractère d'authenticité, tant parce qu'ils relatent des faits relativement récents, qu'en raison des garanties de sincérité que présentaient leurs auteurs. C'est en discutant leurs témoignages et en les contrôlant par les textes du Koran que des Orientalistes de renom : en France, Caussin de Perceval; en Allemagne, Weil et Sprenger; en Angleterre, Saale et W, Muïr, tous possédant parfaitement la langue arabe, ont fait le jour complet sur le Prophète, et par conséquent sur les origines de l'Islam, Mais la conscience que ces savants ont mise à justifier une à une leurs opinions sur chaque événement par la citation des originaux, a fait de leurs travaux des monuments d'érudition plutôt que des ouvrages de lecture cou^ rante, William Muir, par exemple, donne dans le

AVANt-PROPOS 3

iexte ce qu'il considère comme Vhistoire et, dans des notes beaucoup plus étendues dans leur ensemble que le texte, ce qu'il regarde comme la légende.

Il nous a paru avantageux de faire Vinçerse, c'est-à-dire de produire comme texte la légende populaire, telle qu'elle s'est perpétuée chez les Musulmans, et de faire ressortir par des notes ou des commentaires ce qui est réellement ou çraisenibldblement acquis à Vhistoire.

Or, les meilleurs éléments pour composer une biographie populaire de Mahomet sont, croyonsnous, ceux que nous offre le grand ouvrage de Vannaliste et historien persan Mohammed Mirkhond : Rauzat-us-Safa ou Jardin de pureté, dont M. E, Lamairesse a déjà traduit en français la première partie, consacrée aux temps antéislamiques, sous le titre de Bible de rislain(i).

Les Œuvres historiques de Mir khond sont imprégnées de la poésie mystique persane, et en quelque sorte écrites à la manière des Contes arabes; mais ce genre ne saurait déplaire au public français qui, en général, préfère, comme Paul-Louis Courrier, ce un roman intéressant à une histoire ennuyeuse ».

Ce n'est du reste pas un tableau banal, que celui de la vie si remplie et si mouvementée du fondateur de l'islamisme. Son Œuvre restée si forte et si vivace atteste la puissance et l'activité de son génie. Jusqu'à l'époque où Mahomet annonça sa mission divine, sa vie tient presque du roman; et dès lors, on la voit complètement occupée par les prédications, par la politique et par la guerre.

Sa biographie ne comporte donc pas seulement le récit plus ou moins détaillé de ses propres faits

(i) Parts. Georges Carré, éditeur, i8g4^

et gestes : elle nous fait assister aux luttes entre tribus, aux querelles entre sectes, aux conflits d'intérêts sociaux, politiques, religieux, commerciaux, qui éclataient à tout propos entre Arabes, entre Arabes et Juifs, et plus tard entre idolâtres obstinés et Musulmans zélés pour leur foi nouvelle.

Outre le puissant attrait que doit présenter pour nous le spectacle de la lutte du monothéisme musulman contre Vantique idolâtrie, le récit des négociations et des expéditions du Prophète, les scènes de la çie nomade et guerrière des Bédouins (i), les traits de mœurs, en un mot les c< choses arabes » rapportées dans la Vie de Mahomet offrent — tant a peu changé, même en se transplantant sur un autre sol, le milieu dans lequel elles se passaient — la même saveur que les récits de campagnes de certains de nos généraux d'Afrique et de quelques grands explorateurs contemporains.

Mais d'autres considérations se greffent sur celles-là pour donner à la Biographie du Prophète un sérieux intérêt d'actualité.

Nous sommes très probablement à la çeille d'une i>éritable renaissance de l'Islam; et il est même intéressant de remarquer que les sj^mptômes de cette prochaine évolution apparaissent précisément au moment oii V islamisme est, chez nous, l'objet d'un mouvement qui fut d'abord tout de curiosité^ mais qui, en s' accentuant, devient de plus en plus nettement sj^mpathique.

Quoi quil en soit, une sourde fermentation se manifeste depuis quelque temps dans le monde islamique.

L'Orient est, et vient d'être le théâtre d'événe-

(i) bédouin, de Bcdouy, habitant de la plaine, du désert.

ments(i) dont Vimportance est capitale pour VEiirope, que leur contre-coup peut mettre demain à feu et à sang.

D'autre part, les principaux Etats d'Occident ont été, comme on le sait, amenés à se créer de grands domaines coloniaux, de la prospérité desquels dépendra peut-être leur puissance continentale future. Aussi voit-on la France, poussée comme les autres nations par la force des choses nouvelles, faire d'infatigables efforts pour agrandir ses colonies, pour les consolider, pour en acquérir même sans cesse de nouvelles. Mais, quoique le monde à coloniser soit bien vaste, l'Afrique est de toutes les Terres offertes aux entreprises de la civilisation celle où s'agitent le plus activement les convoitises des races européennes.

Chaque grande nation — jy compris la nôtre — possède déjà, en droit sinon encore complètement en fait, une partie de ce continent qui ne nous a pas livré tous ses secrçts. Or, l'Afrique est la seconde patrie de V Islam, et il se trouve que les vastes contrées dévolues à notre domination ne sont y à très peu près, peuplées que de Mahométans, D'ailleurs l'Islamisme, grâce à une propagande intelligente et active, fait d'incessants progrès dans les régions livrées encore à V idolâtrie ; le Koran est appelé à devenir, à brève échéance, le Code religieux et social de tous les peuples africains.

On sait quelle est l'incrojrable force d'expansion

(i) Affaires d'Egypte; Affaires d'Arménie; Insurrection Cretoise; Guerre Gréco-Turque, etc., etc., sans parler de Vactiçité des intrigues politiques de l'Europe dans l'Inde, à Zanzibar, etc. (i8g^).

despeiiples musulmans, leur esprit d'indépendance, leur valeur guerrière, leur attachement ardent à leurs coutumes et à leur foi ; difficiles à gouverner au moyen seulement de la force, ils peuvent être pour nous, en maintes circonstances, de redoutables ennemis ; comme aussi nous pouvons, en usant à leur égard de bienveillance et de justice, trouver en eux de précieux auxiliaires pour la réalisation de nos ambitions coloniales. Enfin, il ne faut pas perdre de vue que V unité de croyance constitue, entre Mahométans du monde entier, un lien plus fort que chez nous, celui de la nationalité: quelles que soient leurs passagères dissensions, politiques ou commerciales, les croj-ants de toute race, de toute couleur, de tout rite, sont frères sur le terrain de la foi ; unis sur celui des intérêts de V Islam; pour ce qui est hors de V Islam, on trouve chez tous la même haine ou le même amour, le même respect ou un commun mépris ; ainsi, la domination française acceptée de bonne grâce par l'islamisme africain, ce serait V ascendant politique de la France assuré sur tout le reste du monde musulman ; et ce fait pourrait avoir pour la grandeur de notre pajys des conséquences incalculables.

L'on peut donc avancer, sans craindre de tomber dans Vexagération, que Vavenir colonial de la France en Afrique et peut-être, par suite, sa puissance continentale future dépendent, dans une large mesure, de la manière dont elle saura goU' verner ses sujets mahométans, des sentiments qu'elle saura leur inspirer.

Mais, la première condition pour gouverner un peuple conquis assez habilement pour se concilier autant qu'il est possible son affection et son

respect, pour pouvoir compter sur son loyalisme, est de le bien connaître, d'apprécier comme luimême les choses qui lui sont le plus chères : ses mœurs, sa religion, son histoire ; et cest là une des principales raisons pour lesquelles rien de ce qui touche à VŒuçre de Mahomet ne saurait laisser désormais aucun bon français indifférent.

Aussi croyons-nous faire œuvre utile à tous égards, en contribuant pour notre part à révéler au public, dans notre pays, quelque chose des origines et du génie de V Islamisme par la publication de cette Vie de Mahomet, écrite d'après les traditions et les légendes qui remontent aux premiers siècles de VHégire et qui ont cours encore aujourd'hui chez les Crojyants.

E, Z. et G. D.

Page 1