EXPOSÉS PRÉLIMINAIRES
Description sommaire de l'Arabie. — Les Arabes avant Mahomet. — Notions historiques sur les diverses parties de l'Arabie. — Sources de la Biographie de Mahomet,
Description sommaire de l'Arabie.
L'Arabie (i) est une vaste presqu'île de l'Asie, baignée : à l'Ouest par la Mer Rouge, sorte de golfe très allongé de la Mer des Indes, qui la sépare de l'Afrique ; au Midi par la Mer des Indes ou Océan Indien ; à l'Est et au Nord par le Golfe Persique, et l'Euphrate jusqu'en amont de l'ancienne Babylone. Au N.-O. elle se soude au continent au joignant de la Palestine et de la Syrie. Jetée diagonalement du S.-E. au N.-O., elle s'étend depuis le i2« jusqu'au Si® degrés de latitude septentrionale sur environ 2,000 kilomètres, et du *^o« au 67° degrés de longitude orientale.
(i) Djéziret-el-Arab : Ile des Arabes; Arabislân : Pays des Arabes. Dans la langue sémitique, Arabâ signifie Désert, Les Assyriens et les Babyloniens donnèrent ce nom à la péninsule bien avant les Hébreux. Chez ceux-ci, Isaïe fut le premier qui appela ce pays Arbim.
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Tout le long du rivage de la Mer Rouge, court une chaîne de hauteurs qui commence en Syrie, et aboutit au détroit de Bab-el-Mandeb, où elle plonge dans l'Océan Indien pour apparaître de Tautre côté du détroit, sur la côte d'Afrique. Elle suit de très près le rivage, et ses assises tourmentées et tristes de grès rouge et de porphyres, tantôt s'avancent assez vers la mer pour être battues par les flots, tantôt rentrent, de manière à laisser à son pied une large bande de plaine basse que l'on nomme le Tehamah (Pays brûlant).
Du centre de cette grande chaîne littorale se projette à angle droit une chaîne secondaire nommée le Djebel Ared, qui traverse la péninsule à peu près (le l'Ouest à l'Est. Elle court de Taïf, dans le voisinage de la Mecque, à Derayeb et au Golfe Persique, et divise l'Arabie en deux moitiés. Une autre chaîne, le Djebel Shammar, dont la direction générale est de l'Ouest à l'Est, court du golfe d'Akaba à l'embouchure de l'Euphrate ; enfin une troisième relie les parties orientales des deux précédentes. L'espace encadré par cette ossature est le Nedjed ou Arabie Déserte, vaste étendue de contrées basses, adossées à la grande chaîne bordière de la Mer Rouge, et descendant par une pente insensible vers le Golfe Persique. Cet immense plateau désert occupe le centre et l'Est de la péninsule.
La région montagneuse à l'Ouest, entre le Nedjed et la Mer Rouge, s'appelle le Hedjaz ou Arabie Pétrée, et comprend la Mecque et Médine. De ce côté, la grande chaîne littorale s'éloigne de la mer d'environ i3o kilomètres et sur certains points atteint une grande hauteur. Mais cet intervalle est occupé par de petites chaînes parallèles à la grande.
s'étageant à partir du rivage jusqu'à la ligne dominante des pics granitiques, et comprenant entre elles des sortes de vallées ou Ouadis, qui forment le fond des plis ascendants. Le versant opposé à TEst de la grande chaîne n'est autre que le grand plateau central, ou Désert de F Arabie.
La moitié méridionale de la péninsule se divise en deux parties : celle de TOuest qui constitue le mouvementé et fertile Yémen (Jardin de l'Arabie Heureuse), arrosé par des cours d'eau pérennés qui atteignent la mer. Au Nord de V Yémen sont Kaulan, Najran et d'autres districts qui présentent plus ou moins les mêmes caractères.
Il nous suffira de dire du Nedjed qu'il ressemble au Sahara dont tout le monde a lu la description. On rattache au désert de l'Arabie la région à l'Est, (pii s'avance jusqu'au Golfe Persique.
On trouve en Arabie le lion, le chacal, la panthère, le loup, le léopard, le sanglier, la gazelle, le renard, etc., ainsi que des mulets, des chèvres, des bœufs, des moutons, avec le chameau et le cheval, ce dernier principalement dans le Nedjed, le voisinage de l'Euphrate et de la Syrie. La race chevaline du Nedjed est célèbre. La flore comprend principalement le café, parfois la vigne, l'arbre à baume, le palmier-dattier, le sycomore, l'acacia gommier, l'abricotier, l'amandier, le pêcher, le figuier, etc., etc., le froment, l'orge, le maïs, etc. On recueillait autrefois beaucoup d'encens en Arabie, mais aujourd'hui cette culture est très négligée, sinon abandonnée.
Selon les anciens géographes chrétiens, la population de ce pays comprend trois races principales : les Sarrasins (ou Bédouins) dans le Nedjed, les Ismaélites ou Hagaréniens dans l'Hedjaz, les Sabéens dans rYémen.
^ La Mecqve :
La vallée sainte se trouve sur lu route des caravanes, il distance à peu pi'ès égale de ï Vémea à l'Est, et au N.-O., du golfe d'Akaba, échancrure très profonde et très étroite par la<]uelle la Mer Rouge pénètre dans le désert à la linûte de la Syrie. Au fond de ce golfe s'ouvre TOuadi El Ara]>a, formant prolongement de la même dépression, laquelle se continue par la Mer Morte, en amont de TOuadi.
Après avoir parcouru environ Ho kilomèlres à partir de la mer sur le parallèle de Djedda, entre le 21" et le 22" degrés de latitude Xord, le voyageur arrive à la Mecque par une montée presque insensible, sur des plaines de sable et des défdés entre des collines basses de gneiss et de quartz, qui en quelques points atteignent des hauteurs de i3o à i^o mètres. Au-delà de la Mecque, en se dirigeant toujours à TEst, le voyageur continue sur le même parallèle sa marche doucement ascendante dans la vallée de la Mina, entre des collines en partie granitiques; et en cinq à six heures parvient au mont sacré Arafat. Plus loin, les collines s'élèvent, coniuie par étages, de plus en plus ; à 120 kilomètres de la mer les pics granitiques du Djebel Kora couronnent la chaîne qui sépare le iïedjaz du Nedjed, et de ses faites on aperçoit Taïf à 5o kilomètres à YEsi. Entre le Djebel Kora et Taïf, la campagne est fertile et riante. De tous côtés des ruisseaux descendent des collines, la plaine est verdoyante et ombragée de grands arbres. Taïf est renommé pour ses fruits, pour la grosseur et la saveur de ses raisins, etc. Tout autres sont les environs de la Mecque ; c'est tout au plus si l'œil peut se reposer çà et là sur de rares broussailles rabougries et des acacias épineux
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qui fournissent ini maigre repas à des chameaux étiques ; ce ne sont en général que roches après et nues émergeant d'un sol stérile. Même aujourd'hui qu'un canal y amène l'eau des sources fraîches du mont Arafat, c'est à peine si Ton voit à la Mecque un jardin ou un champ cultivé, et seulement quelques arbres épars.
Dans le voisinage immédiat de la Mecque, les collines sont formées de quartz et de gneiss, mais un peu à l'Est apparaît le granité gris, et à 2 ou 3 kilomètres des pics abrupts (comme le Djebel Nûr ou Hira) commencent à saillir en masses grandes et imposantes. La vallée de la Mecque a de 3 à 4 kilomètres de longueur. Sa pente et sa direction générales sont Nord-Sud, mais à l'extrémité supérieure ou Nord (d'amont) où la route conduit à Arafat et à Taïf,elle s'infléchit vers l'Est, tandis qu'à l'extrémité Sud ou d'aval (inférieure) où la route se bifurque pour l'Yémen, Djedda et la Syrie, elle appuie d'une manière encore plus prononcée vers l'Ouest. A cette dernière inflexion, la vallée s'ouvre jusqu'à la largeur de près d'un kilomètre, et c'est dans le vaste amphithéâtre, ainsi fermé par les rochers et les montagnes, que se trouvent la Kaaba et les principales parties de la ville ancienne et moderne. Les roches qui forment cette vallée se dressent abruptes jusqu'à 70 à 100 mètres, et du côté de l'Est atteignent jusqu'à 170 mètres. C'est là que les défilés escarpes de l'Abou Kobeïs, la plus basse des éminences qui enceignent la vallée, dominent le quartier de la ville qu'habitait Abd ul Muttaleb avec sa famille. A une faible distance au Nord-Est de la Kaaba, on montre encore aujourd'hui aux pèlerins le lieu de la naissance de Mahomet, ainsi que le Scheb Mouloud et
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le Scheb Ali (quartier où résidait Ali), tous deux bâtis sur la déclivité du rocher.
Climat, — Quoique située sous le tropique, la Mecque ne reçoit point d*averses tropicales. La Saison des pluies commence vers décembre. Elles ne sont ni continues, ni régulières ; quelquefois elles tombent avec tant de violence que la petite vallée est inondée par Teau qui descend à torrents du mont Arafat. Même Tété, il pleut quelquefois. Ainsi, les saisons ne sont pas bien constantes et l'on y éprouve parfois des sécheresses prolongées. La chaleur, particulièrement pendant l'automne, est accablante. La ceinture des hauteurs intercepte les brises qui pourraient rafraîchir la vallée. Le sol nu et graveleux renvoie avec une réverbération intense les rayons solaires. Les Mecquains, acclimatés, supportent ces inconvénients et sont attachés à leur pays natal, mais l'étranger, même en hiver, souffre cruellement de la chaleur continuelle et suffocante, si terrible quand le simoun souffle qu'elle dépasse 5o° et fait éclater les pierres.
Yatreb (i) ou Médine
Aujourd'hui la route de la Mecque à Médine court Nord-Ouest jusqu'à Rabigh, qui touche presque à la Mer Rouge sur le 23*^ parallèle, puis remonte au Nord, à peu près suivant un méridien , en inclinant très légèrement à l'Est, jusqu'à Hamra el Asad, un peu au-dessus du a4® parallèle; quittant alors la plaine, elle prend jusqu'à Médine (a5® parallèle) une direction presque rectiligne du Sud-Ouest au Nord-Est, à angle droit sur le cours des ouadis et des vallées,
(i) Yatreb f ancien nom de Médine»
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et sur les lignes de crête des montagnes qu'elle franchit, y compris la chaîne dominante. Médine est située au pied du versant de cette chaîne opposé à la mer, pied à partir duquel commence le Nedjed (i). Entrée dans la région montueuse, la route traverse d'abord TOuadi Sayala et le Ruha alimentés par deux contreforts de la grande chaîne, atteint le laite de celle-ci, puis arrive, à 6 ou 8 kilomètres avant Médine, à TOuadi el Ackich qui fait déjà partie du versant opposé à la mer, et se décharge dans l'El Garba, exutoire de toutes les eaux de la plaine de Médine. Les montagnes aux abords de Médine sont formées de roches nues en formes de pics, granitiques à la base, et calcaires dans le haut. Dans rOuadi el Ackich on trouve à la surface du basalte noir et des roches de scories. Toutes les parties rocheuses aux environs de Médine, ainsi que la crête inférieure du massif montagneux du Nord sont couvertes d'une couche de matière volcanique, d'un bleu noir, très poreuse et, malgré cela, lourde et rugueuse, sans vitrification ; cette matière contient souvent dans ses pores des parties blanches de la grosseur d'une tête d'épingle, mais non cristallisées. La plaine paraît toute noire par l'effet de la couleur de cette roche et des fragments qui la recouvrent à profusion. On ne voit point de lave, bien que la nature du sol accuse le voisinage d'un volcan. Burckhardt signale une éruption volcanique en 654 î 1^ coulée de lave passa tout près de Médine à l'Est, mais il attribue à une autre plus récente les matières volcani-
(i) Nous insistons sur la situation de Médine par rapport à la Mecque, au Nedjed et à la Syrie, parce qu'elle est la clef de toute la politique et de toutes les campagnes de Mahometk
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ques qui existent dans la ville et le vallon d'El Ackicli.
Médine est entourée de jardins verdoyants et de gracieux bosquets de palmiers. Une bande de jardins se déploie sans interruption sur 3 kilomètres de longueur jusqu'à Geba, faubourg au Sud, le lieu le plus vert et le plus riant de la plaine. Autour de Médine, dans toutes les directions, s'étendent des plaines cultivées, parsemées, au temps de Mahomet, de solides habitations, de hameaux fortifiés des tribus juives et de résidences suburbaines des Aws et (les Khazraj. De Médine la vue s'étend sur l'immense plaine du Nedjed.
On voit par cette description que le séjour de Médine est plus agréable et plus supportable que celui de la Mecque, et cela explique que Mahomet s'y soit fixé définitivement.
La fertilité de la campagne autour de Médine est due sans doute à la nature volcanique du sol ; quant aux fièvres paludéennes qui y existaient du temps de Mahomet, on doit les attribuer à l'insuffisance de l'écoulement des eaux servant aux irrigations et à l'imperméabilité du sous-sol, formé de déjections volcaniques agglutinées.
Les Arabes avant Mahomet.
Les peuples les plus anciens que l'on cite en Arabie sont les descendants de Jacktan fils d'Eber, issu de Sem après quatre générations, et les Gushites, que Ton retrouve en Phénicie (i), et probablement jus-
(i) Les Amalécites occupaient au moins partiellement Pétra et le"pays près de la tête de la mer Rouge (Suez) vers l'an 700 (avant Jésus-Christ).
que dans rinde. Il n'est point resté en Arabie de traces de ces deux races, soit parce qu'elles ont émigré, soit parce qu elles se sont fondues dans d'autres qui se sont superposées (i).
En effet, plusieurs siècles après elles, nous trouvons dans le Nord de la péninsule les races suivantes, issues d'Abraham.
(i) M. Kasimirski dit dans la Notice qu'il donne en tête de sa traduction du Koran :
« 11 ne sera pas inutile de remarquer que la grande presqu'île de l'Arabie n'a pas clé de tout temps habitée par un peuple de la même race et de la même langue.
Les auteurs arabes distinguent trois races différentes qui se sont succédées en Arabie, et qui toutes ont été appelées Arabes. La première race est désignée par le nom d'Arabes — E^-AW6a (Arabes pur sang), Arabes pour ainsi dire aborigènes, ou primitifs ; cette race comprend les peuples éteints ou exterminés longtemps avant Mahomet ; ce sont les Adits, les Themoudites, les Amalikas ou Amalécites, issus d'après les historiens arabes de Sem, ou de Gham, lils de Noc ; la seconde race est celle des Arabes Montéarriha (Arabes qui se sont faits Arabes) ; on les regarde comme issus de Kaktan, ou de Yaktan, lis d'Heber. Ils se sont d'abord établis dans l'Yémen (Arabie heureuse) d'où ils se sont répandus dans toutes les parties de l'Arabie en envoyant des colonies, et tantôt en se mêlant aux tribus primitives, tantôt en se substituant à elles dans la possession exclusive des différentes contrées. Les Hémyaréites appartiennent à ces Arabes Moutearriba, ou, comme M. Gaussin de Perfceval les appelle, Arabes secondaires (Essai sur l'histoire des Arabes, t. I,p. 7); la troisième race est celle des Arabes Moiistariba. (Arabes assimilés aux Arabes); ce sont les descendants d'Ismaël, lils d'Abraham, ils se sont établis dans le Iledjaz et se sont successivement répandus dans toutes les autres parties de l'Arabie; ce sont les Arabes Tertiaires ou Ismaélites. G'est à cette race qu'appartiennent les Arabes établis depuis un temps immémorial autour de la Mecque, et en particulier la famille des Koreichitcs, au sein de laquelle naquit Mahomet, »
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I . Les Ismaélites ou Hagariens, — Leurs douze tribus étaient établies en pleine prospérité tout le long de la lisière de TArabie, depuis Textrémité Nord de la Mer Rouge (Suez) jusqu'à l'embouchure de TEuphrate, chacune occupant un district séparé, menant la vie nomade avec ses troupeaux ou se livrant au commerce. Parmi eux on a distingué : les Néba* théens descendants de Nébaioth, fils aîné d'Abraham, qui remplacèrent les Iduméens dans l'Arabie Pétrée et qui au commencement de notre ère étaient prépondérants dans le Nord de FArabie, et les Kedariens, issus de Kedar, le second fils qu'Abraham eut d'Agar ; les Juifs, particulièrement en contact avec eux, ont donné leur nom à tous les Bédouins. Les noms des dix autres tribus se sont effacés soit par l'effet du temps, soit par le mélange de ces tribus avec d'autres Arabes.
a. Les Keturahites. — Pendant le cours de sa vie, Abraham envoya en émigration vers l'Est les six fils qu'il avait eus de Keturah, et leurs descendants s'établirent comme tribus nomades dans le grand désert du Nord de l'Arabie. Les Madianites descendaient du quatrième fils. Unis aux Mohabites ils s'efforcèrent d'arrêter la marche des Israélites vers la Terre Sainte et, au temps des Juges, ils les tinrent pendant sept ans assujettis.
3. Les Edomites ou Iduméens, qui très anciennement peuplèrent l'Arabie Pétrée. Leur capitale était au mont Seïr, d'où ils expulsèrent les aborigènes Horites. On signale deux tribus comme issues des deux petits-fils d'Esaii, Teman et Amalek. Les Amalécites occupaient, au moins partiellement, Pétra et le pays près de la tête de la Mer Rouge (Suez) quand ils en furent chassés, probablement vers le Sud,
On se rappelle Timprc^cation de Jéréiiiie contre les Edomites : « N'oublie pas, Seigneur, les fils d'Ëdom qui, au jour suprême de Jérusalem, criaient : Anéantissez, anéantissez-la jusqu'aux fondements ! »• Suivant la légende mahométane, les Amalécites furent les premiers habitants de Médine et de la Mecque et de la région au Sud de la Syrie.
4. Les Nahorites, — Uz et Buz,filsde Nahor. frère d'Abraham, furent les ancêtres de tribus qui occupèrent une grande partie du Nord de l'Arabie ; la Bible les mentionne plusieurs fois dans cette situation.
5. Les Mohabites et Ammonites, descendants des deux fils de Loth, étaient les plus avancés vers le Nord. Leurs établissements les plus méridionaux se trouvaient à l'Est de la Mer Morte et comprenaient les beaux pays de pâturage de Balkaa et de Kerek.
De cette énumération il ressort qu'un nombre considérable de tribus distinctes et très fortes, issues du patriarche Abraham ou de branches collatérales, avaient pris un vaste développement et la prédominance dans le Nord de l'Arabie, et on peut en conclure que par une expansion naturelle, elles avaient par elles-mêmes ou par des alliés très proches, peuplé au moins la plus grande partie des plaines du Nord, des régions montagneuses, et des steppes du Centre.
La tradition et la linguistique mettent cette conclusion hors de doute. Dans beaucoup de tribus arabes, la voix populaire se réclame d'une origine abrahamique. Sans doute les souvenirs anciens transmis par la mémoire dans ces tribus isolées ont été entretenus et ravivés par les rapports avec les Juifs.
Mais il y a entre elles un fonds commun d'habitudes, de pratiques et de notions religieuses qui dénotent une même, origine. La plus forte preuve en est dans La patenté évidente de l'Hébreu et de l'Arabe parlé par les tribus ismaélites. Les neuf dixièmes des racines sont comnmnes aux deux langues ; les déclinaisons et la construction sont semblables.
A une époque reculée il y avait, outre l'Arabe, au moins une autre langue dans le Sud de l'Arabie, le dialecte des Himyarites, empire ou race dont nous parlerons plus loin. Mais son usage, même dans cette région restreinte était propre seulement aux populations urbaines, tandis que l'Arabe a été de temps immémorial la langue poétique et oratoire pour les nomades Bédouins, même originaires de l'Yemen et, après Mahomet, il a complètement supplanté l'idiome rival dans toute la péninsule. Une si vaste diffusion en Arabie de la branche la plus cultivée du langage syrien-arabe, prouve la prédominance du sang d'Abraham.
Avant David et après Salomon, les Edomites ou Iduméens furent constamment ennemis des Juifs, tantôt vainqueurs et dominateurs, tantôt vaincus et assujettis. Ils finirent par être, au moins en partie, incorporés à hi Judée par Jean Hircanus qui leur imposa la circoncision et les autres pratiques juives.
Déjà auparavant, les Xabatéens leur avaient enlevé leurs possessions du Sud et avaient constitué, suivant Ptôlémée, un état indépendant, borné à l'Ouest par l'Egypte, au Nord par la Syrie, au Sud et à l'Est par la Mer Rouge et le Golfe Persique Diodore de Sicile les dépeint à peu près tels que sont les Arabes de nos jours. Ils défendirent avec succès leur indépendance, d'abord contre les successeurs d'iVlexandre,
trois cents ans avant notre ère, derrière les remparts de Pétra, et plus tard contre l'invasion de l'Arabie par Œlius Gallus, lieutenant d'Auguste. L'an loo de notre ère, Cornélius Palnui, gouverneur de la Syrie, les annexa au vaste empire de Trajan.
Les Nabatéens et les iVmaléeites conservèrent la tradition de leur illustre origine, d'abord, pendant des siècles, grâce à leur langue et à leurs mœurs, et dans la suite grâce à leurs rapports avec les Juifs.
Ceux-ci en effet peuplèrent le Nord-Ouest de l'Arabie de colonies si nombreuses, et y jouirent d'une si grande influence politique et sociale, qu'ils ravivèrent parmi les tribus abrahamiques les souvenirs du temps des patriarches, et les enrichirent de tout ce que contenaient leurs écritures et leurs légendes. Lorsque les tribus abrahamiques furent conduites par l'exubéfance de population, par leurs habitudes d'émigration, ou par les nécessités de la guerre, à pénétrer au Sud, dans l'Arabie Centrale, elles portèrent, sans aucun doute, dans leurs nouveaux établissements leurs traditions patriarcales et les propagèrent dans les tribus de Bédouins.
Les Amalécites ou Iduméens furent les aborigènes de la Mecque ou du moins s'y établirent à une époque très reculée, avec des émigrants de l'Yémen. Plus tard une tribu ismaélite fut attirée dans cette localité par ses puits et sa position favorable pour le commerce par caravane. Elle grefta la légende de son origine abrahamique sur les superstitions locales aborigènes ou importées de l'Yémen, De là le culte de la Kaaba métissé avec des légendes abrahamiques.
Sans aucun doute, les tribus abrahamiques possédaient originairement la connaissance du Dieu uni-
que, et les principes qui formaient la foi d'Abraham. Il existait un testament, vrai ou apocryphe, d'Abraham, qui a été fort répandu, puisqu'on en a récemment retrouvé en Egypte une traduction en grec ; la Bible de V Islam (i) mentionne souvent la loi d'Abraham; on y voit qu'elle régnait encore ou du moins n'était pas oubliée parmi ses descendants arabes, aux époques de Jethro, prêtre de Madian, de Balaam, fils de Beor, et de Job, et l'on peut en conclure que les rameaux divers de là descendance d'Abraham la conservèrent dans sa pureté pendant un grand nombre de générations.
Par un penchant naturel à la superstition, qui ne fut point combattu chez les Arabes comme il le fut chez les Juifs, la plupart des Arabes tombèrent dans l'Idolâtrie ; mais dans les tribus abrahamiques celleci, il y a tout lieu de le croire, se superposa à la foi ancienne, sans la détruire. Les idoles ne représentaient que des déités d'ordre inférieur, subordori^r nées; tout au plus des intercesseurs auprès de l'Eternel qui, au moins pour l'élite des Arabes restait l'être suprême. C'est du moins ce qu'on doit penser d'après le langage attribué aux principaux koreish(2) adversaires de Mahomet.
Les nombreux rapports avec les Juifs soit habitant la Palestine, soit faisant partie des caravanes, soit établis en Arabie en tribus distinctes, vivant à
(t) Hauzat-us-Safa, de Mirkhond, traduit par Ë* Lamairesse; le Testament d'Abraham a été publié en anglais, à Londres, en in-8 de i86 pages.
(2) Aucune orthographe française ne rendant exactement la valeur des lettres et termes arabes, nous mettrons dans le cours de cet ouvrage Koheish pour Koheichites ; cette dernière forme est plus répandue, mais ne nous paraît pas plus exacte.
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la manière arabe, nombreuses et puissantes, occupant même une partie de TYémen, entretinrent et ravivèrent les croyances primitives et pénétrèrent d'Hébraïsme à peu près toute la péninsule qui d'ailleurs recevait au pèlerinage de la Kaaba toutes les traditions abrahamiques.
Ces circonstances eurent sur la généralité des Arabes une influence considérable qui détermina l'adoption universelle parmi eux de Tusage de la circoncision. Les traditions et les rites abrahamiques de la Kaaba, devinrent ainsi communs à tous les Arabes, mais non ses idoles, chaque tribu ayant les siennes ou la sienne propres, née des superstitions locales, et qu'elle adorait ou invoquait de préférence. Ainsi l'idole de Taïf était rivale de celles de la Mecque (i).
Propagée déjà fort loin par la dispersion des dix tribus d'Israël, la religion juive avait, après la conquête d'Alexandre, presque envahi l'Asie Mineure et Moyenne où saint Paul évangélisa tant de Gentils judaïsants. A cette époque, où tous les systèmes religieux s'étaient donné rendez-vous à Alexandrie, le fonds de la population de cette ville et d'une partie de l'Egypte était juif. Alexandre en avait formé le premier noyau avec des Juifs de Palestine ; Ptolémée Soter en envoya cent mille après la prise de Jérusalem ; Ptolémée Philadelphe, son successeur, racheta près de deux cent mille esclaves juifs qui appartenaient à des Egyptiens et leur conféra les mêmes privilèges qu'aux citoyens macédoniens. Ce traitement favorable attira à Alexandrie les Juifs
(l) « La Gaah« devint le Panthéon de tous les cultes ; et c|uand Mahomet chassa les images de la maison sainte, au nombre des dieux expulsés était une vierge byzantine, peinte sur une colonne, tenant son lils entre ses brassé Henan t Dietionn» gêner, de la PoUqne t Mahométisme*
de Syrie qui étaient souvent injuriés par la popu^ lace : on les appelait Juifs hellènes. On avait traduit en grec tous les livres juifs, écritures saintes ou légendes ; on a retrouvé récemment en totalité ou en partie des traductions du testament d'Abraham, du Livre dllénoch (Edris) et même de l'Apocalypse de saint Pierre.
Or, les idées agitées à Alexandrie se répandaient par tout rOrieut, mais notamment dans la Syrie et dans TArabie, qui étaient aux portes de TEgypte.
En Arabie, les Juifs avaient en réalité la prépondérance politique aussi bien que religieuse, car leurs établissements nombreux et puissants avaient entreux unlien de solidarité nationale qui manquait aux Arabes, toujours divisés et en guerre les uns contre les autres.
L'Arabie était donc déjà imprégnée de Judaïsme lors de l'avènement du Christianisme qui vint confirmer la Bible. La proximité du berceau de cette religion (Bethléem) de la résidence des Arabes Ismaélites lui donna une influence prépondérante dans l'Idumée, et il y eut au iv° siècle, à la résidence de Pétra, un évèque métropolitain dont le diocèse embrassaitrancienneldumée et l'état desNabatéens. Là s'arrêta de ce côté l'évangélisation. On sait du reste que la communion des premiers Chrétiens vivant à Jérusalem difl*érait très peu des Juifs.
Dans les siècles suivants, l'état de l'Arabie ne fut point favorable à l'établissement du Christianisme. Le Nord, longtemps le champ de bataille entre l'Empire grec et la Perse, était alternativement balayé par les armées des Chosroès et de Constantinople. La Syrie était neutralisée par les eflbrts de la Perse. Sur ses frontières l'Etat arabe de Ghassan était chrétien, il est vrai : mais comme celui de Hira à l'autre
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extrémité supérieure de l'Arabie était de beaucoup plus puissant, il ne joua jamais un rôle important dans les événements politiques de l'Arabie Centrale.
Au Nord-Ouest, la cour de Hira s'était convertie au Christianisme avec la plupart des tribus qui lui était inféodées, et son influence s'étendait sur toute l'Arabie. Mais cet Etat était vassal de la Perse et sa dynastie arabe, récemment déchue, avait été remplacée par un satrape très hostile au Christianisme. Par rintermédiaire d'Hira, la Perse païenne, ignilâtre, avait avec les Arabes des rapports constants, intimes, féconds, qui contrebalançaient complètement l'effet de leurs relations avec les Chrétiens de l'Ouest.
Le tempérament et les mœurs arabes s'accordaient mal avec l'esprit du Christianisme. En outre celuici avait au vii« siècle subi en Asie une décadence momentanée, par l'effet des disputes théologiques les plus subtiles et de ses divisions en sectes, acharnées les unes contre les autres au point qu'elles cherchaient des auxiliaires contre leurs adversaires, même parmi leurs ennemis communs.
Devant le nombre et le mystère des dogmes déclarés soit orthodoxes, soit hérétiques, les consciences ébranlées et incertaines retournèrent naturellement au Monothéisme absolu des Juifs, la plupart des querelles des sectaires portant sur la nature divine du Christ, sur Marie mère de Dieu, sur la Trinité, etc.
Les Juifs et les Chrétiens avaient alors comme fonds commun de doctrines la Bible et autres Ecritures semblables, la croyance à tout ce qui avait été révélé par les Prophètes : à la résurrection et au
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jugement dernier, au dogme, apparu si tardivement chez les Juifs, de l'éternité des peines et des récompenses, cest-à-dirc à la géhenne ou enfer, et au paradis, ce dernier restant à peine défini. Il se peut de plus que la propagande en faveur du Bouddhisme, qui avait pénétré à Alexandrie, ait avant Mahomet contribué à répandre de là, chez les Arabes, la promesse et l'espoir de délices matérielles dans la vie future.
Ce fonds était un aliment sulïisant pour les aspirations des âmes religieuses, dans la péninsule. Il était entretenu à la fois par les traditions et les souvenirs anciens de l'Arabie et par l'influence et les enseignements des deux religions, qui l'avaient pénétrée à un degré très inégal.
Notions historiques sur les diverses parties de l'Arabie.
L L'Yémen et la dynastie d'Himyar.
Selon Caussin de Perceval, Cahtan, le plus ancien roi connu de l'Yémen (827 av. J.-G.) eut pour arrière petit-fils et troisième successeur Abd Shams Saba dont les deux lils Himyar et Cahtan naquirent entre l'an 700 et 400 (av. J.-C). La tradition représente ces patriarches comme les ancêtres de tous les Arabes, aussi bien de leurs descendants propres que de ceux provenant du mélange avec des Ismaélites.
Les enfants d'Himyar se distinguèrent par leurs habitudes comparativement sédentaires ; ils habitèrent surtout les villes et se civilisèrent. Les descendants de Cahtan menèrent la vie nomade des Bédouins.
Chacune des deux races eut sa langue. L'himyarite était parlé dans les villes et eut de bonne heure un alphabet. On a retrouvé de nombreuses inscriptions dans cette langue sur les murs en ruines de plusieurs villes anciennes ou détruites (i).
La langue des descendants de Cahtan était Tarabe, qu'ils avaient acquis par leur mélange avec les tribus abrahamiques du Nord de l'Arabie. Ils ne commencèrent à écrire qu'au temps de Mahomet. Ils cultivaient la poésie dans la langue arabe. Il n'est point resté de trace ni de tradition d une poésie en himyarite.
On cite dans la dynastie Himyarite la série des princes Tobbas dont le premier fut Harith el Raisb, ou le Philosophe (loo av. J.-C). Sous le Tobba el Akran, vers Tan 120 de notre ère, eut lieu le célèbre exode des Azdites qui s'emparèrent du Bath-Marr, près de la Mecque (3). Au commencement du 111° siècle, le quatrième successeur d'El Akran,
(i) La première découverte de ces inscriptions est due à deux ofliciers de la marine anglaise, MM. Wellsted et Cruttenden ; elle fut faite à Sanaa, capitale de rYémen, en i835. En 1843, un français, M. François Arnaud, rapporta à Djedda 56 inscriptions himyarites, recueillies à Mareb au prix de grandes fatigues et de grands dangers. D'après Fresnel, l'himyarite n'aurait pas cessé d'exister, ce serait un dialecte qui tient de Thébrcu et de l'arabe, sans se confondre avec aucun d'eux. Depuis les recherches d'Arnaud, on a découvert une quantité considérable d'inscriptions himyarites. Elles présentent toujours un aspect monumental et décoratif : les lettres ont une forme généralement anguleuse et sont assez compliquées : l'alphabet himyarite se compose à peu près des mêmes lettres que les autres alphabets sémitiques. (Voir pour plus de détails : Journal asiatique, différentes époques; et Philippe Berger : Histcire de V Ecriture dans Vantiquité, Paris, 1891.)
(2) Ce furent des fractions des Azdites qui émigrèrent cent ans plus tard, et s'arrêtant dans la région de Ghas-
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Tiban Asad s'étanl emparé de Médino, y fut converti par deux docteurs juifs et introduisit la religion juive dans F Yénien.
Après six règnes, rYcnien eut à la fin du ui^ siècle un roi nommé Abd Kelal qui se convertit au Christianisme. Son successeur, HassAn Tobha, (it un traite avec les tribus de la Mecque. Depuis lors, on en a beaucoup de preuves, les tribus du centre de la péninsule reconnurent généralement la suzeraineté des rois d'Himyar, mais avec d'assez fréquentes interruptions.
A Hassan succéda Marthad fils d'Abd Kelal, renommé pour sa tolérance religieuse. A la sollicitation de l'Empereur Constance qui lui envoya une ambassade, il permit aux Chrétiens d'édifier trois églises, une dans sa capitale, une autre à Aden, et la dernière dans un port du Golfe Persique. Philostorgius (Histoire ecclésiastique) a écrit qu'à cette époque la population de l'Yémen était composée en partie de Juifs et en partie de Païens circoncis et observant le jour du sabbat ; ceux-ci sacrifiaient aussi au soleil et à la lune (sabéisme) et à d'autres divinités citées par les écrivains arabes. Après Marthad l'empire d'Himyar fut vaincu et assujetti, au moins dans une certaine mesure, par l'Abyssinie. Cependant il conserva sa suprématie sur les tribus du Nedjed et du Hedjaz, et vers le milieu du v° siècle leur donna un roi ou vice-roi nommé Hojz Akil el Morâr, de la tribu de Kinda. Malgré plusieurs révoltes cette suprématie fut maintenue victorieusement par Dza Nowas, continuateur de la dynastie d'Himyar, jusqu'à sa défaite par les Abyssins.
San, jetèrent les fondements du royaume ghassanide. (Sédillot : Histoire générale des Arabes, t. I, p. 340
Alors la suzeraineté sur les tribus arabes dépendantes passa au prince de Hira, vassal de la Perse.
Dza Nowas, dans une visite à Médine y avait embrassé le Judaïsme dont cette ville paraît avoir été longtemps un des foyers. Fanatique dans sa nouvelle croyance, il attaqua la province limitrophe de Xajran où dominait le Christianisme (6124 de J.-(j.).
Les Chrétiens, après une vigoureuse résistance, se rendirent sur la promesse qu'il ne leur serait fait aucun mal. Une fois désarmés on ne leur laissa le choix qu'entre la mort et l'abjuration, et vingt mille d'entr'eux furent livrés aux flammes ou au glaive.
Les Abyssins étaient Chrétiens, et un vice-roi du Négus, Abraha, s'efforça de faire prédominer en Arabie le Christianisme. Depuis Abraha, Thistoire de r Yémen cesse d'être mêlée activement à celle de l'Arabie. Les Yéménites appelèrent à leur aide les Perses, qui vainquirent les Abyssins dans une grande bataille vers l'an 5^5 après J.-C. Mais ils ne restèrent définitivement les mai très du pays qu'après une victoire remportée par une nouvelle armée en l'an 597. L' Yémen ne fut plus dès lors qu'une simple dépendance de la Perse (i).