‹ Vie de Marie-Amélie reine des FrançaisChapitre 27 sur 98 · RH · texte numérisé non relu

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La reine Marie-Amélie a toujours dit que les

treize années écoulées de 1817 à 1830 avaient

été les plus heureuses de sa longue carrière. Rien, en effet, dans cet intervalle de temps, ne semble lui avoir manqué de ce qu’on appelle du nom de bonheur en ce monde. Les douceurs de la vie pri-

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vée dans une fortune royale , les pures joies que donnent à une femme les vertus de son mari récompensées par l’estime publique et celles que donne à une mère l’entourage d’une belle et nombreuse famille, les jouissances du présent avec les espérances de l’avenir, la tranquillité du dehors avec la paix intérieure d’une conscience chrétienne, tout cela réuni fit alors à la duchesse d’Orléans une existence telle qu’elle ne l’avait point connue encore, et qu’elle ne la devait pas retrouver dans la suite. Ce n’est pas qu’aient été entièrement épargnés à cette période de sa vie les avertissements par lesquels la Providence rappelle aux plus heureux combien leurs prospérités sont fragiles et passagères. Il lui survint plus d’une fois de mesquines tracasseries de cour, plus d’une fois elle fut appelée à de douloureux spectacles, elle fit même quelques pertes qui lui furent très-sensibles; mais ces traverses, inévitables dans le cours de treize ans, n’allèrent point jusqu’à troubler le fond de son existence, jusqu’à lui faire perdre l’impression habituelle du bonheur domestique.

Ce bonheur ne se raconte, pas. Ce qu’on a dit des peuples, que Jes époques de leurs annales les plus tranquilles et les plus prospères sont celles qui fournissent le moins à l’histoire, n’est pas moins vrai des individus ; très-peu de faits rem-

pliront nécessairement cette partie de mon récit. Les vertus domestiques, qui ont donné au ciel tant de saints dont les noms sont ignorés, ces vertus dont le mérite est si relevé et le charme si puissant, changent d’aspect en étant produites sur le théâtre ; des actes souverainement méritoires, des choses vraiment grandes, accomplis dans l’étroite enceinte de la vie privée, risquent de ne paraître que des minuties au point de vue de l’histoire. Ma plume va donc être obligée de courir très-rapidement jusqu’à ces fameuses journées de juillet 1830, qui amenèrent un si prodigieux changement dans la destinée de la duchesse d’Orléans, et lui tirent dire, dès la première heure : « Mon bonheur est fini. »

Ce fut le 23 avril 1817, huit jours après son retour d’Angleterre, que le duc d’Orléans alla prendre possession de la résidence de Neuilly. Elle était loin d’être alors ce qu’elle devint quelques années plus tard sous l’habile main du nouveau propriétaire. La maison était assez commodément distribuée, mais trop étroite pour le nombre d’habitants qu’elle devait recevoir. Le parc avait été non-seulement négligé par suite de la longue solitude du château, mais il portait de tous côtés la trace des dévastations que les troupes alliées y avaient commises en 1815. La duchesse, en s’é-

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veillant le lendemain de son arrivée, n’en éprouva pas moins un plaisir très-vif à se voir « entourée d’arbres et dans le calme de la campagne. » Surtout elle jouit pour ses enfants du bon air qu’ils allaient respirer pendant l’été et du libre champ qui allait s’ouvrir à leurs ébats, par comparaison avec les espaces resserrés et l’atmosphère étouffée du Palais-Royal. Jeunes comme ils l’étaient, elle trouvait en outre dans le peu d’étendue de la maison l’avantage de les tenir plus rapprochés de l’œil maternel.

Neuilly, dès qu’on y fut établi, s’ouvrit aux réceptions, et la situation de la duchesse d’Orléans lui imposa des devoirs bien autrement difficiles que ceux qu’elle avait eu à remplir durant son premier séjour en France. La conduite à la fois loyale et circonspecte de son mari n’avait pu le remettre en bons termes avec la cour, où continuaient à dominer les ultra-roxjalistes. Animés d’une passion plus que jamais furieuse contre les libéraux , ils affectaient de ranger dans ce parti le duc d’Orléans, et l’on ne saurait dire qu’en cela ils eussent tort; mais ils avaient tort de vouloir qu’il fut l’ennemi du roi parce qu’il l’était de leurs folles doctrines et de leurs absurdes prétentions. La plupart cependant estimaient qu’il y avait convenance à ne pas refuser leurs respects extérieurs au pre-

mier prince du sang, et le cercle de la duchesse se composait le soir en majorité de visiteurs du faubourg Saint-Germain. 11 y venait aussi parfois des personnages d’un autre bord, des pairs tels que le prince de Talleyrand, le duc de Liancourt, le duc de Broglie et le comte Molé ; des députés comme Camille Jordan, Dupin, Stanislas de Girardin et Casimir Périer, qui étaient avec le prince soit en relations d’amitié, soit en simple communauté de sentiments politiques, et qui, pas plus là que dans les Chambres, ne faisaient mystère de leur opposition constitutionnelle. Parfois aussi le salon se remplissait de diplomates ou .d’autres étrangers de distinction, dont la présence ne faisait qu’ajouter à ce que la position de la princesse avait de délicat, en un temps où le plus parfait savoir-vivre ne parvenait pas toujours autour d’elle à imposer à la passion politique un complet silence. Ce qu’elle fit pour échapper à cette grave difficulté, elle l’a écrit en deux lignes : « J’écoute ce que l’on dit, je me tais, je réfléchis, et je prie Dieu qu’il nous éclaire et qu’il nous assiste. » La réserve silencieuse que les circonstances commandèrent alors à la duchesse d’Orléans devint pour elle une habitude de toute sa vie ; au risque de laisser croire qu’elle ne savait causer que de lieux communs, « qu’elle n’avait point de conversa-

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tion, » jugement, porté sur elle par des personnes même les plus amies, elle se fit une loi de maîtriser constamment sa parole, de laisser deviner le moins possible sur les hommes et sur les choses le secret de ses sentiments et de ses pensées. Que de fois ceux qui la connaissaient n’ont-ils pas eu l’occasion de se dire tout bas qu’au bruit des discussions qui l’entouraient, son attitude pensive et recueillie, avec les yeux attachés sur sa tapisserie, était un triomphe remporté sur elle-même, un véritable effort de vertu J

Il va sans dire qu’elle portait la même prudence, la mêjipe circonspection dans ses rapports avec les Tuileries. On écoutait Louis XVIII plus qu’on ne lui parlait, et de ce côté il n’y avait guère de laisser

aller contre lequel on eût à se mettre en garde.

Mais avec Monsieur , qui, toujours parfaitement aimable, était toujours aussi entêté au même degré des idées de l’émigration, l’épouse du duc d’Orléans avait besoin de mesurer l’expression de ses pensées. Mêmes précautions et plus grandes encore avec la duchesse d’Angoulême, qui était une amie, chaque jour plus prévenante et plus attentive dans les témoignages de son affection, et dont par cela même il fallait respecter tous les sentiments, sans les partager tous. Il est singulier. mais il est vrai de dire que les liens du sang

ne parurent pas tout d’abord attirer, comme cela eût été naturel, la duchesse de Berri vers une parente, telle que l’était la duchesse d’Orléans. On eût pu croire à ses airs de froideur et de hauteur qu’elle n’était occupée que de faire sentir à sa tante la supériorité qu’elle avait acquise sur elle par son mariage. La duchesse d’Orléans sut, avec un tact admirable, respecter à la fois en sa nièce le rang qui lui appartenait, et maintenir sa dignité devant l’enfant gâté qu’enivrait la nouveauté de sa haute fortune. Leurs rapports devinrent au' bout d’assez peu de temps ce qu’ils eussent dû être dès le premier jour, et au terme de l’année 1817 notre consciencieuse princesse put se rendre le témoignage « qu’elle avait cherché à se conduire avec tous comme il convenait 1 2 » .

L’année 1818 lui fit connaître une douleur qu’elle avait ignorée jusque-là, celle de perdre un de ses enfants. La petite princesse Françoise, née en Angleterre, avait toujours été faible et souffreteuse. Après un dépérissement graduel de plusieurs mois, elle mourut à Neuilly de consomption *. « Quoique nous y fussions préparés, écrit

1. « Ho cercato di conduirai corne conveniva... » Et elle ajoute : « Ho avuto il contento di vedore generalmente approvala la condotta del mio marito. »

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