Situé au rez-de-chaussée du palais, du côté du jardin
pas en avoir; elle soumit son exactitude à l’inexactitude du roi. Avec une parfaite abnégation d’ellemême, elle enchaîna son existence à celle de son mari, ne se réservant de sa liberté que la part qu’il voulait bien lui en laisser, part qui eût risqué d’être beaucoup moindre, si, de son côté, Madame Adélaïde ne se fût aussi complètement dévouée à son frère. J’ai entendu mainte personne de leur intimité trouver que les deux princesses « gâtaient » le roi par cette abdication presque entière de leur volonté devant la sienne; elles en eussent fait, disait- on, un tyran domestique, s’il avait eu le moindre penchant à l’être.
Le cabinet de la reine aux Tuileries devint vers le même temps le théâtre habituel d’une réunion appelée le club par la jeune famille. Dans l’aprèsmidi, généralement de quatre heures à cinq et demie, les aînés des princes et princesses venaient s’établir auprès de leur mère, et la réjouir de leur présence. On apportait là un livre à lire, un dessin ou un ouvrage à faire; on y faisait venir des pâtisseries pour goûter, on se donnait surtout le plaisir de la conversation. La reine, pendant ce temps, écrivait, parfois était censée écrire. On partait à son oreille des affaires publiques, des bruits de la ville, de tout ce qui défraye la causerie habituelle des salons. Certaines choses qu’elle enten-
LES TUILERIES
dait n’étaient pas de son goût; il lui arrivait d’être obligée d’imposer le silence, sans toujours l’obtenir; son indulgence maternelle, qui louchait à la faiblesse (légère ombre à tant de vertus), pardonnait à ses enfants tels récits ou tels propos qu’elle ne se fût point pardonnés à elle-même: elle était si contente de les avoir ainsi autour d’elle! Avec le temps, les mariages, les expéditions militaires, l’impitoyable mort enfin, enlevèrent à cette réunion ceux qui l’avaient commencée; mais les plus jeunes remplacèrent leurs aînés, et le club de l’après-midi dura aussi longtemps que le séjour de la reine aux Tuileries.
Les derniers mois de l’année 1831 se passèrent assez paisiblement; les rues du moins étaient tranquilles ; les factions ennemies conspiraient et aiguisaient leurs armes dans l’ombre, s’en remettant aux attaques de la presse du soin d’entretenir l’agitation dans les esprits. Sans alarmes de ce côté, la reine eut cruellement à souffrir de la discussion de la loi sur la liste civile : on avait tellement perverti l’opinion publique sur la prétendue avarice du roi et sur l’énormité de sa fortune, que les partisans les pJus dévoués du gouvernement, que les ministres eux-mêmes n’osèrent prendre en main la cause de la vérité, et laissèrent le champ à peu près libre aux calomnies de l’opposition. On sent que la reine
écrit, la rougeur pur le front, les lignes de son Journal où elle parle des investigations mal séantes faites dans les comptes du roi, et de la lésinerie avec la quelle on marchande avec lui, comme avec un entrepreneur dont l’honnêteté est suspecte, et dont on tient à réduire les bénéfices. 11 n’y en eut pas moins, pendant tout le carnaval, une succession de fêtes brillantes aux Tuileries; l’une d’elles, sans la vigilance de la police, eût été l’occasion d’un horrible attentat1. Un ramas de conspirateurs subalternes, enrôlés par le parti légitimiste, furent saisis avec leurs armes chez un restaurateur de la rue des Prouvaires, au moment où, à l’aide de clefs des grilles et de la grande galerie du Louvre, ils se préparaient à se jeter au milieu d’un bal, dans les appartements des Tuileries, et à y faire main basse sur la famille royale. Le bal ne fut point interrompu, et l’on dansa, sans se douter de rien, jusqu’à cinq heures du matin.
La reine, outre qu’en donnant ces fêtes elle remplissait un devoir de sa position, jouissait vivement du plaisir qu’elle procurait par là à ses filles. La princesse Louise approchait de vingUans, et son mariage se négociait avec le roi des Belges. Sa raison déjà si mûre, ses goûts sérieux et sa timi-