‹ Vie de Marie-Amélie reine des FrançaisChapitre 51 sur 98 · DI · texte numérisé non relu

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fois raconté, et je n’ai pas à en redire les horreurs. La reine eut le bonheur de ne les pas voir. Elle était aux Tuileries dans son cabinet, attendant avec ses deux filles l’heure à laquelle elle devait partir pour la chancellerie, lieu ordinaire d’où elle voyait défiler les troupes devant le roi. Son attente était mêlée de beaucoup d’anxiété; une vague mais universelle rumeur, confirmée par quelques indices incomplets que la police avait recueillis, annonçait qu’un coup serait tenté contre le roi et ses fils dans la grande revue des fêles de juillet. La préoccupation des princesses était telle, que Madame Adélaïde avait dit à M. Thiers, au moment où il allait monter à cheval avec le roi : « J’espère que vous nous le ramènerez vivant. » Tout ù coup la porte du cabinet de la reine s’ouvre, et le colonel Boyer1 s’y précipite, en criant : « Madame, on a tiré sur le roi... Il n’est pas blessé, ni les princes non plus... Le maréchal Mortier est tué... Le boulevard est couvert de morts. » La reine tremblante lève les bras au ciel, se fait répéter la fatale nouvelle et l’assurance qu’aucune des têtes qui lui sont les plus chères n’a été atteinte, et, sans perdre un moment, commande ses voitures pour se rendre à la chancellerie, où

4. Le commandant Bocrio apportait au même temps le même avis à Madame Adélaïde.

le roi lui a fait dire qu'il allait la rejoindre. La première personne qu'elle aperçoit en y arrivant est la duchesse de Broglie, dont le. mari a suivi le roi, et qui ignore s’il est ou n’est pas au nombre des victimes. La reine se jette dans ses bras, la rassure, autant qu’elle le peut, d’après les récits du colonel Boyer, et de longs instants se passent au milieu des larmes et des sanglots des princesses, mêlés à. ceux des mères, des femmes et des sœurs des officiers qui font partie du cortège royal. Enfin- un bruit encore assez éloigné se fait entendre; c’est le tonnerre des acclamations qui accompagnent le roi sur toute la ligne des boulevards. Il paraît sur la place Vendôme et descend de cheval : la reine se précipite à sa rencontre sur l’escalier de la chancellerie, et le prince, si ferme et si calme tout à l’heure devant la machine meurtrière de Fieschi, fond en larmes en embrassant sa femme et sa sœur. Ce sont ensuite ses trois fils que la mère éplorée va chercher ; elle les regarde et les touche, les regarde et les touche encore pour se bien assurer qu’ils 11e sont pas blessés, détourne avec effroi les yeux des vêtements de M. Thiers, qu’elle aperçoit couvert de sang, et va de l’un à l’autre, heureuse de reconnaître ceux qu’elle voit sains et saufs et s’enquérant avec une douloureuse anxiété de ceux

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qu’elle ne voit pas. On lui déroule la liste des victimes, depuis l’illustre et excellent maréchal jusqu’à la pauvre jeune fille dont le nom est ignoré. Il n’y a pas moins de dix-huit personnes gisant sur le boulevard pouç ne plus se relever. On compte plus de vingt blessés. J’ai vu et je n’oublierai jamais tout ce qui éclata alors de douleur dans les salons de la chancellerie; j’ai vu aussi les transports d’enthousiasme pour le roi et ses fils et les imprécations furieuses contre les auteurs du crime, qui terminèrent cette revue si tristement mémorable. De retour aux Tuileries, la reine1, quoique brisée par ses émotions, voulut, avec le roi et Madame Adélaïde, porter à la duchesse de Trévise sinon des consolations, au moins l’expression d’une douleur égale à la sienne. Huit jours après la famille royale se fit un devoir d’assister aux funérailles solennelles qui furent faites, sans distinction de rang, aux victimes réunies de l’horrible attentat. Elle reçut sous le portail de l’église des Invalides les dix-huit cercueils, et les accompagna de ses larmes et de ses prières

1 . Son premier soin avait été d’écrire au duc d’Aumale et au duc de Montpensier, qui se trouvaient au château d’Eu, avec MM. Cuvillier-FIeurv et de Latour, leurs précepteurs. La lettre, expédiée par estafette, commençait ainsi : « Tombez à genoux, mes enfants. Dieu a sauvé votre père. »

dans le caveau, où, après que la messe eût été célébrée, ils furent descendus les uns après les autres. Comment la reine n’eût-elle pas prié de toute la ferveur de son âme pour les infortunés sur qui il avait plu à la Providence de détourner les coups destinés à son mari et à ses fils? J’ai ouï parler à cette époque de plusieurs adversaires de la maison d’Orléans, âmes religieuses, à qui la main de Dieu apparut si visible dans le salut miraculeux de toutes ces têtes royales, qu’ils ne se crurent plus permis de .révoquer en doute le droit de Louis-Philippe de régner sur la France.

Plus d’un jour se passa encore sous l’impression de ce funeste événement, et les lois de septembre, réponse faite par le gouvernement au cri de la société alarmée, furent attaquées par l’opposition avec une violence qui n’était pas propre à calmer les esprits. Aussitôt que le vote de ces lois eut mis fin à la session, le roi éprouva pour lui et pour les siens l’impérieux besoin de sortir quelques instants de l’atmosphère brûlante du monde politique. Il alla achever le mois de septembre danif son château d’Eu. Les jours qu’il y passa furent des jours d’un véritable repos; il n’y eut que peu ou point de visiteurs ; on vécut en famille. C’étaient, au milieu de la journée, de grandes promenades au bord de la n\er ou dans

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la forêt; c’étaient le soir des amusements qui ne semblaient destinés qu’aux enfants, et auxquels les grandes personnes, sauf le roi, prenaient part elles-mêmes. On avait eu l’esprit livré à une si longue et si douloureuse contention, qu’il y avait chez tous un laisser-aller tout naturel à une sorte de doux relâchement. Les charades étaient le jeu favori de la jeunesse : la reine y prit ses rôles, et ses enfants devenus hommes n’ont pas perdu le souvenir de l’entrain qu’elle y mettait, et de l’amusante vivacité de sa pantomime napolitaine. Le retour du château d’Eu fut pour elle le retour à l’un de ces soucis maternels, dont elle souffrait, mais dont le poids lui était allégé par le sentiment d’une dette acquittée envers la France. Elle vit M. le duc d’Orléans partir pour l’expédition de Mascara1 : la balle arabe qui toucha le prince à la cuisse, dans le combat de l’Habrah, et ladyssenterie dont il fut très-gravement malade, témoignèrent qu’il avait été permis à sa mère de concevoir pour lui quelques alarmes.

J’ai laissé en arrière dans l’entraînement de mon récit des événements de famille qui se passèrent en 1834 et 1835, et qui, pour être de moindre importance, n’en réclament pas moins

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