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CLAREMONT
pour la reine Marie-Amélie la pénible alternative de quitter une demeure dans laquelle elle avait toujours cru finir sa vie, ou d’y rester en vertu d’un vote du parlement britannique. Un moyen terme fut trouvé qui substituait dans la propriété la couronne à l’État, et permettait dès lors à l’auguste exilée de recevoir de la main amie de la reine Victoria ce qu’elle recevait auparavant de celle de son gendre. Mais plits de deux mois se passèrent avant que fut pris cet arrangement, et pendant tout ce temps notre vénérée reine eut à subir des agitations au-dessus de ses forces. Elle était bien résolue à sortir de Claremont ; elle avait trop' à cœur son honneur et celui de ses enfants pour hésiter à remplir ce devoir. Mais le lien formé par dix-huit ans d’habitude et par tant de chers souvenirs ne pouvait se rompre sans un cruel déchirement. Il fallait l’entendre dire avec un accent douloureux : « Quitter cette chambre où j’ai perdu mon roi! où il n’y. a pas un seul petit coin qui ne me soit cher! je crois que je mourrai auparavant. » D’autres fois elle disait : « Ce Claremont que pendant un temps j’ai trouvé si ennuyeux, si triste, combien avec le temps j’en étais venue à l’aimer! Quand j’en sortirai, ce sera pour moi un second exil. Je baiserai les dernières marches du perron. » Elle n’eut pas à le faire ;
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mais le coup était porté; le peu qui lui restait de forces avait diminué dans ce trop long combat, et ni l’éloquent hommage rendu à ses vertus et k ses malheurs par le comte de Derby dans la chambre des lords, ni les paroles sympathiques par lesquelles M. Gladstone provoqua le vote favorable des communes, ne purent autre chose qu’ amener sur les lèvres de la reine un triste et doux sourire de reconnaissance.
On était au milieu du mois de mars 1866 : elle suivait encore le train ordinaire de sa vie ; elle prenait sa place aux repas, à la table ronde de son salon, et même à sa table de whist : son assistance n’était pas moins régulière aux exercices du carême dans la chapelle, où le P. Didon, jeune dominicain, l’édifiait par sa simple et instructive
prédication, lille l’entendit encore le vendredi 16, et le. 19, jour de la fête de saint Joseph, elle communia pour la dernière fois. « Je suis bien aise d’avoir communié aujourd’hui, dit-elle après la messe à mademoiselle Müser : j’ai grande confiance en saint Joseph : vous savez qu’il est le patron de la bonne mort. » Ce mot ne signifiait point qu’elle crût toucher à sa fin ; elle se promettait au contraire k cette heure une satisfaction très-grande d’entendre l’abbé Vollot, qui allait arriver de Paris pour lui prêcher une retraite pen-
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dant la semaine sainte. L’œil exercé de M. de Mussy ne se trompait pas sur l’état de sa vénérable cliente : il mettait tous ses soins, toutes les ressources de son art à entretenir chez elle les dernières lueurs du flambeau de la vie : il ne le croyait pas toutefois aussi près qu’il l’était de ^ s’éteindre.
Le mardi 20 mars fut le dernier jour où la veine parut le soir dans son salon ; elle eût pu encore y venir le lendemain, mais elle préféra rester dans sa chambre pour entendre la lecture des lettres du duc d’Alençon, parti alors pour sa campagne des îles Philippines. Rien de particulier le jeudi 22 : le docteur insista seulement pour qu’elle restât au lit plus longtemps que de coutume, et ne sortît point de sa chambre. Du reste, elle reçut tout le jour les visites de sa famille, vaqua à ses affaires, lut, écrivit, me fit entrer chez elle à l’heure accoutumée, et dans la soirée se prépara à solenniser par la communion la fêle du lendemain qui lui était particulièrement chère j c’était la fête des douleurs maternelles de Marie. Elle n’eut pas cette consolation. M. de Mussy, qui passait les nuits au château, descendu chez elle à sept heures, ordonna du ton le plus absolu que, vu son extrême faiblesse, elle prît immédiatement une tasse de bouillon pour se soutenir. Elle s’y refusa d’abord,
mais finit par obéir avec l’expression d’une tristesse inconsolable. Le docteur eût voulu aussi qu’elle ne quittât pas son lit de toute la journée mais il ne put l’obtenir; elle tenait trop à ne pas laisser partir le courrier du Brésil sans écrire au comte d’Eu. Elle se leva à onze heures, reçut le général Dumas, arrivé de Paris ce jour-là, pour prendre le service auprès d’elle, vit après lui madame de Finguerlin, venue pour le même objet, et causa assez longuement et gaiement avec elle, se proposant, lui dit-elle, de la revoir dans l’aprèsmidi. Son admirable charité lui prêta même assez de force pour se faire porter dans une chambre voisine, où avait été déposé quelques jours auparavant le général de Ghabannes, subitement atteint, dans le salon, d’une attaque de goutte au cœur. Comme il était assez bien remis pour retourner le lendemain en France, elle lui tendit la main avec ces douces paroles : « Je viens dire adieu à mon ami avant son départ. » Ceci se passait entre midi et une heure. Lorsque j’entrai chez elle trois heures après, je fus frappé d’un changement auquel rien de ce qu’on m’avait dit ne m’avait préparé ; je trouvai la reine extrêmement abattue, la tête tombant sur sa poitrine, ne parlant que d’une voix faible’ et traînante, somnolente enfin et incapable de prêter son attention à l’intéressante
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lecture que j’avais commencé à lui faire depuis quelques jours. On obtint vers cinq heures qu’elle se recouchât et prît un peu de nourriture. Elle demanda alors de la lumière, et se mit à lire. M. le duc de Nemours étant survenu lui repiésenta que c’était plus de fatigue quelle n’en pouvait supporter, et lui fit quitter son livre. « Mais promets-moi, lui dit-elle, et que Miiser me promette aussi que, si je m’endors, on me réveillera quand mes enfants viendront : je ne veux pas perdre leur visite. » 11 fut fait selon son désir : le duc de Nemours et ses filles, seuls présents à Claremont dans la soirée , entrèrent chez elle et y restèrent près d’une heure. La princesse Marguerite crut remarquer que son aïeule, quand elle la quitta, la serra plus étroitement que de coutume entre ses bras, et lui dit : « Prie pour moi, » avec un accent de tendresse extraordinaire.
La reine eut beaucoup de peine à s’endormir ; elle se plaignait d’une forte douleur au côté, et ce ne fut que vers une heure du matin qu’elle trouva un peu de sommeil. Mademoiselle Miiser, dont l’oeil ne la quittait pas, n’observa en ce moment aucun changement dans ses traits ; mais elle fut effrayée de l’altération qui s’y était opérée en quelques heures, lorsque, au point du jour, elle ouvrit
les volets, et elle courut avertir M. le duc de
Nemours. La stupeur et la douleur du prince furent profondes ; il demanda h sa mère, qui venait de s’éveiller, comment elle avait passé la nuit ; elle répondit qu’elle avait beaucoup souffert, demanda à boire, avala un peu de thé, et annonça l’intention de se rendormir. Elle avait encore les yeux ouverts lorsque entra le duc de Chartres, accouru de Hatn h toute bride ; elle le reconnut, et lui fit un signe de la main, dernier signe de connaissance qu’elle ait donné. Il se passa un peu plus d’une heure, pendant laquelle l’expression naturelle que reprenait son visage faisait croire qu’elle sommeillait tranquillement. Mais un tiraillement convulsif de la face vint subitement annoncer, à une marque impossible à méconnaître, la lutte suprême qui sépare l’âme du corps. L’abbé Guelle, appelé en toute hâte, commença, mais n’acheva pas les rites sacrés de l’extrême-onction... Il réeita le De profundis.
La force me manque pour peindre ce qui se passa autour de ce lit , où vingt personnes agenouillées, enfants, petits-enfants, serviteurs, confondaient leurs larmes et leurs sanglots. Sur ce même lit, quelques heures après, l’auguste défunte reposait, vêtue, conformément à sa volonté dernière, de la robe noire dans laquelle, le 2 h février, elle avait quitté le palais des Tuileries. J’en
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appelle au souvenir de tous ceux qui, comme moi, la virent alors, pour dire si, dans les premiers instants qui suivirent sa mort, ses traits n’avaient pas pris une expression de beauté surnaturelle. Elle demeura ainsi exposée pendant trois jours. Ainsi la vit le duc Philippe de Wurtemberg, qui, la joie dans le cœur, arrivait d’Allemagne pour présenter à son aïeule sa jeune et charmante épouse. Ainsi la vit la reine Victoria , venue de Windsor, ce furent ses propres paroles, « pour embrasser une dernière fois son amie. » Ainsi la vit et apprit à la connaître le jeune abbé Vollot, prêtre si éminent et si tôt enlevé à l’Église, qui avait été appelé de France pour parler devant la reine, et qui ne put que nous parler d’elle dans ses émouvantes instructions de la semaine sainte. Il fallut le troisième jour mettre au cercueil cette dépouille vénérée : on eut soin seulement de lui laisser jusqu’au soir la face découverte, pour que le prince de Joinville, qui accourait d’Italie, pût voir encore une fois le visage de sa mère.
Les cérémonies des jours saints ne permirent pas aux funérailles dé la reine Marie-Amélie de se faire avec la solennité convenable avant le mardi de Pâques, qui fut le 3 avril. Il en devint plus facile à un grand nombre de Français de passer la mer pour rendre les derniers devoirs à celle qu’ils
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avaient autrefois appelée leur l'eine. Il en vint de tous les rangs et même de toutes les opinions. La messe fut célébrée dans la chapelle de Claremont par le docteur Thomas Grant, évêque de Southwark, aimable et pieux prélat, qui s’honorait de compter la reine parmi ses diocésains, et lui était attaché par le lien d’une affection sincère. Du château de Claremont un long convoi de deuil s’achemina, au milieu du concours eiïipressé et du silence respectueux des populations, vers le caveau sépulcral de Weybridge, où lés restes de Marie-Amélie furent déposés dans une tombe touchant à celle de Louis-Philippe, en attendant le jour où les deux cercueils iront prendre côte à côte la place qui, en d’autres temps, leur a été préparée dans la chapelle royale de Dreux.
La Teine Marie-Amélie, quand elle mourut, était près d’achever sa quatre-vingt-quatrième année. Dans le cours de sa longue .vie, elle avait beaucoup aimé, beaucoup souffert, et, parmi ceux qui conduisirent ses restes mortels à leur demeure dernière, il n’y eut personne qui ne' se tînt pour assuré que son âme était allée recevoir au sein de Dieu le prix de son fidèle amour et de ses gi’andes souffrances. Lorsque l’année suivante, le 2 4 mars 1867, ses enfants, accompagnés de quelques amis, relournèrent à Weybridge pour y
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prier et y pleurer sur son tombeau, une même pensée les frappa tous, c’est que la Providence avait agi miséricordieusement envers elle en la retirant de ce monde dans les circonstances où il lui avait plu de le faire. C’avait été une première grâce de l’avoir si paisiblement endormie du sommeil de la mort, et d’avoir ainsi épargné à sa conscience timorée les angoisses de la dernière heure, à sa tendresse maternelle le déchirant adieu de ses enfants. Quelle autre grâce ensuite qu’elle n’eût pas eu à pleurer le petit-fils, si digne de regrets, qui, deux mois après elle, expira si douloureusement sur les rivages de l’Australie! Et la fin tragique de l’infortuné Maximilien ! Et la destinée non moins accablante réservée à l’impératrice sa petite-fille ! Elle ne vit rien de tout cela, elle ignora toutes ces douleurs, triste partage de sa famille, à laquelle est resté, par une heureuse compensation , le précieux héritage de sa mémoire et de ses exemples.