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auquel les larmes et les embrassements maternels l’avaient préparé, la reine donna le signal à toute sa maison de suivre, à travers le parc, le Saint- Sacrement porté au mourant par l’abbé Guelle.
La charité de la reine Marie- Amélie envers les paitvres a été de son vivant si universellement connue et louée, j’ai eu dans tout ce qui précède tant d’occasions d’en parler, que je m’abstiendrais d’y revenir, si je n’avais à signaler ici quelque chose de particulier aux dernières années dont je raconte l’histoire.
C’avait été un regret pour la reine dans les premiers temps de sa jeunesse de ne pouvoir porter elle-même des soulagements aux malades, des secours aux indigents : j’ai lu l’expression de ce regret plus d’une fois consignée dans son journal. Le cours de sa destinée n’avait pas rendu dans la suite ce vœu de son cœur plus facile à satisfaire : elle donnait beaucoup, elle se refusait tout ce qui était de pure fantaisie et laissait même ses robes vieillir sur son corps afin de donner davantage ; mais elle ne donnait pas elle-même, et n’entrait pas en relation personnelle avec le pauvre, ce qu’elle regardait comme une des conditions les plus essentielles de la charité. Ce fut dans ses promenades aux environs de Claremont, et ensuite aux environs de Tunbridge-Wells, que la pen-
sée lui vint « de se faire des connaissances » , auxquelles elle portât elle- même ses aumônes. C’étaient de préférence de vieilles gens, avec qui la conformité de l’âge la mettait en sympathie particulière. Elle laissait à l’officier qui l’accompagnait, ou même au fidèle Meunier, le soin de remettre sa petite pièce aux mendiants moins âgés qui se rencontraient sur son passage : ceux qu’elle savait où trouver, et qu’elle allait chercher, lui étaient recommandés d’ordinaire par leurs cheveux blancs et leurs infirmités, et le don qu’elle leur faisait était toujours accompagné de quelques mots de conversation, ou tout au moins d’un gracieux sourire. Comment ne parlerais-je pas ici de la bossue du pont de la Mole? — « Allons voir aujourd’hui la bossue, disait la reine ; il y a longtemps que je ne lui ai rien donné. » — C’était une pauvre vieille femme, toute contrefaite, qui habitait une petite maison de péage , à l’entrée du pont de la rivière de la Mole, près de Claremont. La reine l’avait accoutumée à recevoir le tribut de sa charité, et un lien d’habitude s’était ainsi formé entre la mendiante et sa bienfaitrice , qui ne restaient jamais longtemps sans penser l’une à l’autre. Lorsque la maladie ou toute autre cause d’absence avait, pendant quelques semaines, privé la bossue de la visite et des paroles consolantes de la reine.
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elle ne manquait pas de demander à qui lui en pouvait donner des nouvelles : « How is my friend the Queen? » Naïf hommage de reconnaissance pour les marques de bienveillance qui accompagnaient l’aumône autant que pour l’aumône même!
Je n’ai rien dit jusqu’à présent de la bonté parfaite de la reine pour tous les compagnons de son exil, mérite de médiocre valeur auprès de tant d’autres que j’ai eu à signaler, et, si j’en parle ici, c’est pour constater que jamais elle ne nous fit mieux sentir tout le charme de son âme qu’aux approches du terme de sa carrière ; on eût dit que, sachant qu’elle n’avait plus un long temps à passer avec nous, elle tenait à nous rendre la vie chaque jour plus douce auprès d’elle. Les détails ne seraient pas ici à leur place. Autant il y a eu de personnes qui ont vécu sous son toit, autant en est-il qui peuvent témoigner de sa préoccupation constante du bien-être de chacun, de son attentive sympathie pour toutes les souffrances, de son industrie à deviner nos besoins, nos goûts même, et de sa délicate générosité à les satisfaire, de son aimable empressement à faire plaisir qui égalait son charitable empressement à faire le bien.
L’année 1865 lui donna une dernière joie maternelle, celle de tenir sur les fonts de baptême
les deux enfants premiers-nés du duc de Chartres
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et du comte de Paris, deux arrière-petites-filles qui reçurent l’une et l’autre de leur bisaïeule le nom de Marie - Amélie. Mais avant l’automne commencèrent à se manifester chez elle de visibles symptômes d’affaiblissement. Il y avait quelque temps déjà que M. de Mussy, Voyant cela venir, ne permettait pas qu’elle se levât le matin d’aussi bonne heure pour entendre la messe. La messe lui était dite dans sa chambre ; l’autel était dressé de manière qu’elle y fît face, sans quitter son lit, en se mettant sur son séant, et ce fut ainsi que, durant la dernière année de sa vie, elle assista chaque jour au saint sacrifice. Même changement, à d’autres égards , dans ses habitudes : elle se promenait moins souvent, moins longuement et avec moins de plaisir; on avait peine à lui faire prendre une suffisante nourriture; elle ne se sentait plus la force de tenir sa plume au gré de ses désirs, et le caractère défiguré de son écriture accusait une main tremblante. Elle devenait enfin de plus en plus accessible à cette involontaire tristesse de la nature affaiblie, trèsfréquente chez les vieillards. Ne pouvant plus remplir son temps, comme elle le faisait naguère, par la continuité de la lecture ou du travail à l’aiguille, il lui arrivait parfois de connaître, ce qu’elle n’avait jamais connu auparavant, l’ennui de la
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solilude. Elle était heureuse et reconnaissante des attentions de ses fils et de la princesse de Joinville, qui venaient passer de longs moments avec elle; les deux lilleB de M. le duc de Nemours, la princesse Marguerite et la princesse Blanche, lui étaient aussi de grande ressource. L’aînée, à qui elle, donnait en souriant le nom de son Antigone, s’était dévouée à elle pour lui rendre dans son intérieur mille petits services, pour l’aider au rangement de ses papiers et lui lire à haute voix quelques-unes de ses lettres, pour l’accompagner
au dehors dans quelques-unes de ses promenades,
pour prendre place le soir à sa table de whist; la plus jeune, assise à côté du fauteuil de sa grand’mère, l’amusait de ses jeux, de ses questions, des enseignements qu’elle lui fournissait l’occasion de lui donner. Mais tous ces soins lui laissaient encore bien des instants vides dans la journée, et c’est alors que celui qui écrit ces lignes reçut la mission de venir chaque après-midi passer avec elle une heure ou une heure et demie, qui était employée à la lecture et à la conversation. La pensée de la mort revenait fréquemment dans ces entretiens, où la reine me faisait l’honneur de laisser librement échapper devant moi le secret de son âme. Elle sentait, non sans quelque effroi, l’approche du moment suprême, et s’y préparait en redou-
blant ses pratiques pieuses et se recommandant humblement à la miséricorde de Dieu et aux prières de ses amis.
Une grande inquiétude et un grand chagrin , dans cet état physique et moral de la reine, étaient un coup qui ne pouvait manquer d’abréger ses jours. Ce coup lui fut porté par la maladie et la mort du roi des Belges1. On ne peut dire que ce prince eût pour sa belle-mère une tendresse véritablement filiale ; ce n’était point dans sa nature : mais il lui avait toujours montré des dehors si aimables et une si soigneuse déférence, qu’il exerçait sur elle une sorte de fascination à laquelle elle ne savait pas résister. Soit à Laeken, soit à Claremont, dans les rares visites qu’il y faisait, elle trouvait une sorte de bonheur dans ses causeries particulières avec lui; leur commerce de lettres n’avait jamais discontinué jusqu’au dernier temps de la vie du prince, et la nouvelle de sa mort, quoique dès longtemps prévue, plongea la reine dans un morne accablement. La perte d’un gendre qu’elle aimait n’était pas l’unique motif de son extrême chagrin. Le roi '•Léopold n’était qu’usufruitier du domaine de Claremont, lequel, du jour de sa mort, faisait retour à l’Etat. Il en résultait