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Je n'ose plus parler à V. M. de notre Académie, ni la supplier d'aCcorder à ces pauvres gens la consolation qu'ils espéraient trouver dans mes . arrangements.
DE MAUPERTUIS AU ROI
2 mai 1750.
Sire,
Ayant écrit à l'Académie conformément à vos ordres, que V. M. jugeait la condition de gouverneur d'enfants incompatible avec les fonctions d'académicien que le sieur Passavan remplissait déjà assez mal, je reçois une lettre singulière de madame de Tulmer, qui mettant encore d'autres femmes à mes trousses, prend l'Académie pour une pépinière de précepteurs, et veut que le sieur Passavan continue de joindre la pension d'académicien avec les gages qu'elle lui donne.
Si ces choses avaient lieu, nous n'aurions plus l'espérance de voir des gens d'un certain état flattés du titre d'académiciens. Quelque respectable que soit l'éducation de la jeunesse, il ne
convient pas de compter parmi nous des domestiques. Dès que nous aurions acquis quelque sujet, il entrerait gouverneur ou précepteur dans quelque maison. Je vous supplie de m'ordonner ce que je dois répondre à madame de Tulmer.
DU ROI A MAUPERTUIS
3 mai 1750.
Votre Essai sur le bonheur me paraît un chefd'œuvre. Vous êtes bien difficile, si vous n'êtes pas content de cet ouvrage. Pour moi, j'y trouve beaucoup de philosophie et même de l'éloquence. Le style est sans parure, mais net, élégant, énergique. Cette lecture m'a jeté dans une mélancolie agréable. Mais vous ne m'avez pas persuadé que je fusse malheureux. J'ai vu seulement avec chagrin que vous l'étiez; et ce qui me fâche, c'est que vous êtes incurable, puisque vous êtes si malade auprès d'une femme et d'un ami dont les sentiments ne sont pas indifférents à votre cœur. J'estime que notre bonheur ou notre malheur est dans notre tempérament. Mécène est attaqué
d'une fièvre qui le consume ; il passe les années entières, livré à la plus cruelle insomnie ; il a lieu de douter de la fidélité de la femme qu'il adore , et de soupçonner que son empereur est son heureux rival ; cependant Mécène se trouve très fortuné. Et Maupertuis, achevez vousmême le parallèle.
Renvoyez-moi madame de Tulmer. Notre Académie serait en effet fort mal composée, si Ton y admettait des gens qui sont dans la dépendance. Le marquis d'Argens prétend qu'à l'élection de Marivaux pour upe pfôce de l'académie française, on donna l'exclusion à l'abbé Trublet qui avait tous les suffrages, parce qu'il était attaché , soit comme secrétaire , soit comme aumônier, au cardinal dp Tencin, ministre d'Etat. Il ne faut point mépriser les instituteurs de la jeunesse. Mais jusqu'à ce que leur métier soit anobli, n'avilissons point le titre d'académicien, que nous avons eu tant de» peine à mettre en honneur.
DE MAUPERTXJIS AD ROI
6 mai 1750.
Sire,
Je mets sous les yeux de V. M. un monument de la reconnaissance et de l'admiration de votre Académie. Ella peut sans flatterie l'ériger h son protecteur avec l'emblème des trois règnes, et dire que deux ne sont pas assez pour lui \
Mou dessein était de faire frapper quelques douzaines de ces jetons pour l'Académie. Mais cela ne se peut sans un ordre de V. M. au maître de la monnaie.
Je prends la liberté d'envoyer à V. M. la lettre que Georgi m'a écrite sur cela et sur sa situation, S'il m'était permis d'ajouter un mot, je dirais que sous un roi dont toutes les actions doivent être gravées sur l'airain, dans un temps où V. M. fait
1 Cette médaille, exécutée par Georgi, représente d'un côté le buste du roi couronné de laurier, avec cette légende : Fridericus rex académies protector. MDCCL, et au revers ces mots : Nec satis est duo régna tenere, qui entourent un faisceau formé d'un sceptre, d'une épée et d'une plume, liés ensemble par une branche de laurier. (Voy. le vol. Historique des Mém. de VAcad. de Berlin, de 1750 ; p. 96.) (Is. A.)
frapper des monnaies nouvelles, un homme tel que Georgi est précieux.
DU ROI A MAUPERTUIS
(Mai? 1750.)
Je vous remercie de vos louanges. Georgi aura lieu d'être satisfait. Je risque de perdre d'Argens, mais je pourrais bien gagner Voltaire. Du moins l'aurai-je quelques mois. C'est à moi à recueillir l'héritage d'Emilie. On me dit beaucoup de mal de votre santé et de votre régime. Venez promptement vous justifier. Il fait ici plus beau qu'à Berlin, et nos soupers philosophiques sont moins dangereux que les somptueux festins du comte de Gotter.
DE MÀUPEBTUIS AU ROI*
1 Ici s'arrête la copie de cette correspondance. La Beaumelle ne la termina point, malgré l'intention qu'il avait de l'achever, comme le témoignent les pages restées blanches à la fin du manuscrit.
Nous savons que les lettres de Frédéric étaient au nombre de quatre-vingt-seize; notre recueil en renferme quatre-vingt-sept : il y manque donc les neuf dernières. Celles de Maupertuis qui n'ont pas été copiées prolongeaient sa correspondance jusqu'au «4 décembre 1752. (M. A.)