‹ Vie de MaupertuisChapitre 11 sur 18 · HO · texte numérisé non relu

HO

service. Mais je l'avertis que le froid se fait sentir depuis qu'il ne préside plus au temps, et je crains que l'hiver ne revienne s'il ne daigne s'en mêler. Pour moi, sans m'embarrasser du froid, je corrige mon histoire de Brandebourg au coin de mon feu, et je crois que j'aurai tout achevé dans quinze jours au plus tard, après quoi je me ferai fainéant.

Je vous souhaite mille bonheurs pour le palais Maupertuis, et du reste, santé, volupté et tranquillité-

DU BOI A MAUPERTUIS

20 avril 1750.

Je vous envoie mon livre, selon l'usage des poëtes. Vous le donnerez à vos valets de chambre pour les amuser, selon l'usage des grands seigneurs; car vous en êtes un très grand dans la république des lettres. La frivolité de cet ouvrage est autant au-dessous de vous, que la terre est audessous du soleil. Mais nous autres poëtes nous ne nous embarrassons pas de si peu de chose; et le prodigieux mérite que nous trouvons à nos pro-

ductions, nous oblige de les communiquer à nos amis, afin d'en recueillir les applaudissements. Ne manquez donc pas d'applaudir à mes sornettes. Vous êtes trop de mes amis pour apercevoir mes fautes, et, si vous les apercevez, trop bon courtisan pour ne pas les trouver charmantes. Ne me louez pourtant pas trop; car, jo vous en avertis, je vous croirais sur votre parole. Adieu.

Fr.

DE MAUPERTUIS AU ROI

24 avril 1750.

Sire,

Je ne sais par quelle fatalité je n'ai reçu qu'hier au soir l'inestimable présent dont V. M. m'honore. J'en ai déjà dévoré une bonne partie, et l'autre me fera sans doute le même plaisir. Je vous relirai bien des fois avant que mon admiration se refroidisse. Vos éptlrcs, pleines do sens et de sel, me paraissent supérieures à celles du triste Despréaux, et vos odes ont tant de sublimité, que pour être égales à celles de Rousseau elles n'ont

pas besoin de sa correction. V. M. me connaît

trop pour m'appeler sérieusement bon courtisan. Ni la nature ne m'a fait tel, ni la fortune ne m'a mis dans une place où j'aie besoin de le devenir. - Il m'en fallait une où je n'eusse qu'à exprimer le plus sincèrement les jugements de mon esprit et les sentiments de mon cœur. Je l'ai trouvée, et trouvée dans le lieu où l'on ne doit guère la chercher : dans une cour. En vérité, Sire, je sens tous les jours de plus en plus le bonheur et la gloire d'appartenir à un maître tel que vous. Je regarde cela comme un des plus grands bienfaits de la Providence, qui veille sur moi, chétif mortel, comme sur les plus vastes empires. Car, n'en déplaise à V. M., j'admire la poésie de la pièce qu'elle m'a fait l'honneur de m'adresser ; mais je ne suis point ébloui des raisons qu'elle m'allègue pour dépouiller l'être tout -puissant d'une providence particulière et ne lui laisser que l'inspection générale. Prenez-y garde, Sire; de ce système à l'athéisme que vous abhorrez il n'y a qu'un pas. Quelque faible que soit mon esprit, toutes les fois surtout qu'il ose s'élever jusqu'au Créateur, je sens qu'il m'est plus aisé de concevoir un être qui dirige tout immédiatementet sans cesse, que de concevoir un Dieu qui abandonne la machine aux lois du mouvement qu'il lui a imprimées, un Dieu capable de tout créer et incapable de tout conduire, ou, si l'on veut, assez actif pour opérer les merveilles les plus difficiles et assez indolent pour les négliger. Tel est le dieu

d'Epicure; mais ce n'est point là le mien, ni, j'ose dire, celui de Votre Majesté.

DU ROI A MAUPERTUIS

26 avril 1750.

Je rime mes pensées, sans prétendre faire de prosélytes. Un poëte n'est point un apôtre. Ainsi, supposé que je me trompe sur le compte de la Providence, mon erreur ne saurait être dangereuse, ni pour moi qui ai dit franchement ce que je croyais être la vérité, ni pour le public, qui ne s'avisera jamais de prendre un roi pour son maître de théologie. Faire un faux calcul de finances, choisir un mauvais général, donner ses pouvoirs à un négociateur maladroit et sa confiance à un ministre infidèle, voilà des fautes qui peuvent déshonorer un souverain et désoler un empire. Mais des méprises sur des sujets de métaphysique ne saurait nuire à personne. La croyance d'une Providenoe particulière ne rend pas les hommes meilleurs. Pourvu qu'on n'ébranle point les piliers qui servent de fondement à la religion naturelle, on peut sans inconvénient

se tromper sur toutes les matières de spéculation . Adieu. Je ne vous remercie point de vos louanges, parce que je les trouve excessives : on ne loue guère ceux qu'on vante tant. Si vous n'êtes point entraîné par le ton de la cour, vous êtes bien aveuglé par l'amitié.

DE MÀLPERTUIS AU ROI

28 avril 1750.

Sire,

J'ai reçu hier une lettre de M. de T., qui me dit qu'il a ordre de sa cour de se rendre incessamment à Madrid, et qui, dans le désir où il était d'entrer à votre service, me prie de lui faire savoir la résolution de V M.

Le roi de France avant résolu d'envoyer dans les pays du Nord d'habiles astronomes pour y faire les observations de la lune correspondantes à celles qu'on fait actuellement par ses ordres au cap de Bonne-Espérance, j'ai cru faire une chose fort avantageuse pour notre Académie et pour nos observateurs, d'engager le ministre de France à préférer Berlin aux autres lieux situés sur le .

même méridien, ou l'on aurait pu faire ces observations1.

Mais il y a un inconvénient qui rend notre observatoire impraticable pour de grandes observations et des observations suivies ; c'est que, le même escalier servant pour la salle des astronomes et pour celle des dissections, on est infecté dans tout l'observatoire par la puanteur des cadavres, et troublé par le bruit et le mouvement des chirurgiens.

Le remède à cela serait de murer la communication entre l'Académie et nous, et de faire, en dedans de la cour ou dans l'intérieur des écuries, un escalier séparé qui conduise à l'amphithéâtre anatomique. Il est juste que l'Académie supporte cette dépense; mais comme nous n'oserions faire aucun changement dans un édifice qui appartient à V. M., nous la supplions de vouloir bien ordonner à quelqu'un de ses architectes de murer cette porte de communication et de faire un escalier séparé dont l'Académie, si V. M. le permet, payera tous les frais.

1 La Lande, à peine âgé de dix-neuf ans, fut envoyé à Berlin en 1751 pour cet objet. Bientôt après, il fut nommé de l'Académie, et il y siégeait, en 1752, comme associé externe et non extraordinaire, ainsi qu'une faute d'impression nous l'a fait dire, page 158 de ce volume, dans la note relative à l'affaire de Kœnig. Nous aurions voulu pouvoir y indiquer quel était alors le nombre des membres de l'Académie. Nous savons seulement qu'en 1750 elle comptait cinquante-cinq membres résidents et 130 externes. (Voy. le vol. Historique de 1750 des Mémoires de V Académie de Berlin, p. 248.) (Is. A.)

jCLXXI

DU ROI A MAUPERTUIS

(Fin avril? 1750.)

Je vous remercie devoir fait choisir Berlin par préférence à tout autre lieu pour- les observations correspondantes à celles que fait l'abbé de La Caille ; et comme il faut que nous fassions les honneurs de notre observatoire au futur envoyé d'un prince qu'on dit savoir plus d'astronomie que bien des académiciens, j'approuve fort cette séparation que vous voulez établir entre l'anatomie et l'astronomie. Je donnerai tous les ordres nécessaires pour cela avec d'autant plus de célérité que je ne veux point être soupçonné par vous de conserver aucune rancune du mystère que vous m'avez fait de votre Traité sur le bonheur1. J'apprends qu'on l'a lu avant que vous m'ayez dit que vous l'aviez composé.

1 C'est de YEssai de philosophie morale de Maupertuis dont il est ici question. Voy. sa Vie, p. 124. (M. A.)

DE MAUPERTUIS AU ROI

(Fin avril? 1750.)

Sire,

La brochure dont V. M. me parle, n'est rien moins qu'un livre. Ce sont quelques pensées où la lecture de Sénèque et d'Epictète m'avait jeté. Elles n'étaient point destinées pour le public; le style le fait assez paraître. C'est un de ces ouvrages domestiques, qu'on compose pour se désennuyer ou pour ne pas perdre l'habitude de composer. J'avais confié au président Hénault un des douze exemplaires que j'avais fait imprimer ici il y a quelque temps. Je lui avais instamment recommandé de ne le prêter à personne. Je ne sais par quelle aventure il a paru dans le public. Mais je puis assurer V. M. que ceci n'est pas un langage d'auteur. Si j'avais cru que l'ouvrage en valût la peine, vous auriez été, Sire, le premier qui l'auriez vu. Mais tel essai est fort bon pour le président Hénault, qu'il ne serait pas décent d'offrir à V. M. Un auteur ne doit se présenter à vous que dans toute sa parure. Mais puisque V. M. a la curiosité de me voir dans lo plus grand négligé, voilà cette bagatelle, digne à ce titre de votre indulgence.

Page 1