LETTRE DE M. J. BERNOULLI A M. DE LA BEAUMELLE
(Timbre de Bâle.) À Monsieur
Monsieur de la Beaumelle , chez M. Catala,
Croix Baragnon.
à Toulouse.
Bâle, ce 3 aoust 1759.
Monsieur,
Votre lettre n'a plus trouvé M. de Maupertuis en vie; il était mort dès le 27, et elle n'est arri-
vée que le 30. Madame de Maupertuis m'a dit qu'elle aurait l'honneur de vous répondre de Wetzlar, où elle est allée passer quelques mois chez madame sa sœur.
Vous me demandez, Monsieur, des particularités de la fin de ce cher et illustre ami ; j'aurai bien de la peine à vous satisfaire, et pour bien des raisons : premièrement, parce que je voudrais pouvoir oublier pour quelque temps jusqu'à son existence, tant le souvenir de ses souffrances et de sa mort me déchire le cœur; une seconde raison, c'est que ce que vous me demandez a l'air d'un morceau d'éloge historique, et serait, par conséquent, au-dessus de mes forces; enfin, pour n'ajouter que cette troisième raison, j'étais si accablé, si anéanti pendant la cruelle maladie de notre ami, tant par mes propres affaires que par les siennes que je conduisais et par l'excès de mon affliction, que j'étais hors d'état de faire assez attention à ce qui se passait, quoique je fusse témoin de tout, pour m en souvenir aujourd'hui distinctement et en détail. Cependant, si vous vouliez analyser votre demande et la résoudre en une douzaine de questions assez "impies pour que je pusse répondre à chacune en trois mots, je tâcherais d'y répondre de mon mieux. M. de La Condamine, avec qui j'ai entretenu une correspondance assez vive sur ce qui regardait M. de Maupertuis, depuis que celui-ci n'a plus été en état de lui écrire, pourra peut-ètro vous faire part de quelques-unes de ces
particularités que vous souhaitez de savoir; je dis peut-élre, car, en vérité, je ne me souviens plus de ce que je lui ai écrit.
Au reste, Monsieur, vous avez bien raison d'être inconsolable de la perte que nous avons faite. Vous êtes un de ceux qui perdent le plus; et j'ai eu lieu de me convaincre, en plus d'une conversation, que M. de Maupertuis vous était bien tendrement attaché; mais jamais cela n'a paru davantage que lorsqu'il me parlait des derniers conseils qu'il vous a donnés. Il paraissait si persuadé de leur bonté, et tellement désirer que vous les suivissiez, que, quand vous ne voudriez pas les suivre pour l'amour de vous-même, vous devriez le faire pour l'amour de sa mémoire, que vous vous proposez à si juste titre de chérir et de vénérer toute votre vie. Il a eu tout le temps, pendant sa longue maladie, de trier ses amis comme il a trié ses papiers; je vous assure, Monsieur, qu'il a fait un grand rebut et des uns et des autres ; mais le billet qu'il vous a écrit si près de la mort est une preuve bien convaincante que vous êtes demeuré sur le volet jusqu'au bout. Quant à ses ennemis, il est mort à leur égard dans les dispositions les plus chrétiennes ; il lui est revenu peu avant sa mort que M. de Voltaire répandait certain bruit désobligeant sur son compte : je remarquai que cela lui faisait de la peine, et lui dis à cette occasion que, plus M. de Voltaire lui offrait une ample matière de pardonner, plus
le mérite du pardon serait grand; il m'assura làdessus qu'il lui avait parfaitement pardonné.
J'ai l'honneur d'être avec un parfait dévouement,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
J. Bernoulli.