VIE
DE
M. DE MATIPERTUIS
Parmi tous les peuples policés l'histoire et l'éloquence se sont toujours disputé la gloire d'immortaliser les citoyens dont le mérite avait de l'éclat. On a toujours pensé que l'exemple des morts était la meilleure leçon pour les vivants.
Cette excellente méthode, si propre à fomenter l'émulation, fut reçue par nos pères et s'est perpétuée jusqu'à nous. Nos maîtres dans l'art de parler et d'écrire l'employèrent toujours à conserver la mémoire des héros ou des génies. Sous Louis le Grand , les Fléchiers , les Bourdaloues , quoique occupés des plus respectables objets, jetaient des fleurs sur les tombeaux des Turennes et des Condés, tandis que le philosophe Perrault, regardant comme ses bienfaiteurs tous ceux qui éclairaient l'univers, élevait un monument à ses plus illustres contemporains. Les sublimes vertus eurent de sublimes panégyristes. Souvent môme
le mérite éminent fut célébré par le mérite supérieur : Bossuet prononça l'oraison funèbre de le Tellier.
L'Académie des sciences à son renouvellement adopta cet usage. Ses statuts lui en font une loi , loi sage qui conservera son lustre tant que le Français sera sensible à l'honneur. Nous avons vu l'écrivain le plus brillant1 remplir ce nouveau devoir avec les agréments et la sagacité qui régnaient dans tous ses ouvrages : l'esprit semblait chargé de louer la raison. Ses éloges variés, de savants , qu'on croyait se ressembler tous, firent aimer les sciences et respecter ceux qui les cultivaient.
C'est sans doute dans cette vue que la première de nos académies, qui n'a pendant plus d'un siècle accordé le prix qu'aux panégyristes de Louis XIV, commence à donner des couronnes à ceux qui peignent le mieux les Maurices , les Daguesseaux et les Duguay-Trouins*, persuadés que c'est louer les rois que de célébrer les sujets qui rendirent leur règne glorieux.
Mais quelque vrais que puissent être ces éloges, leur titre semble les accuser d'être flatteurs. Le lecteur, justement étonné de voir tant d'hommes presque parfaits, est en garde contre un
1 Fontenelle, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences. (M. A.)
8 Les éloges de ces hommes illustres, par Thomas, remportèrent le prix de l'Académie française en 1759, 17C0, 17G1. (M. A.)
genre soupçonné d'écarter les défauts et de ne présenter que les vertus. Il craint qu'en lui donnant une haute idée d'un homme célèbre, on ne lui en donne pas une assez juste. Aussi , de tous ces panégyriques , ceux qu'on estime le plus sont ceux qui le sont le moins.
Toutes ces raisons m'engagent à louer M. de Maupertuis; mais à ne le louer qu'historiquement. D'ailleurs trois hommes illustres 1 ont épuisé déjà toutes les ressources de l'éloquence : il ne me reste plus que les détails de la vérité. Ils se sont attachés surtout à le faire honorer : je me propose surtout de le faire connaître. En qualité de présidents ou de secrétaires d'académies, ils ont rempli le devoir prescrit par la loi : je m'acquitte de celui que m'impose l'amitié.
Ce motif excusera des particularités peut-être minutieuses. L'esprit s'arrête volontiers sur un sujet qui plaît au cœur. L'homme que je peins avait tous mes sentiments. Malgré la distance que la nature avait mise entre nous , l'amitié la plus gratuite de sa part, la plus tendre de la mienne, nous avait rapprochés. J'ai donné des larmes à sa mort : je cherche à me consoler en traçant l'image de sa vie. Ceux qui l'ont connu se souviendront qu'il ne pouvait être médiocrement aimé ; et ceux qui l'aimeront d'après mon récit, ne seront pas
1 Grandjean de Fouchy, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences; Formey, secrétaire perpétuel de l'Académie de Berlin, le comte de Tressan, président de l'Académie de Nancy. (M. A.)
surpris que de longs regrets s'exhalent en longs discours.
1698 Pierre-Louis Morcau de Maupertuis naquit à ' 861)1 Saint-Malo. Son père, René Moreau, écuyer, seigneur de Maupertuis, fut choisi par ses concitoyens pour leur député au Conseil royal du commerce et pour leur représentant aux états de Bretagne, et par les élats pour l'un de leurs députés char- gés de présenter au roi les cahiers de la province. Le roi le décora du collier de Saint-Michel, et les ministres l'honorèrent toujours de leur confiance. La mère de M. de Maupertuis s'appelait Eugénie Baudran , d'une famille dont le nom réveille , à Saint-Malo, l'idée de l'honneur et de la vertu. L'un et l'autre avaient d'excellentes qualités à lui transmettre.
Sa physionomie vive , marquée , mais dont les traits irréguliers étaient d'accord, annonça de bonne heure ce qu'il ferait un jour. Dès ses plus tendres années, il montra des étincelles de génie. Il bégayait encore , et faisait déjà des questions philosophiques : il demandait pourquoi le vent éteignait les bougies et allumait le feu. ' no* M. Moreau, obligé d'aller à Paris exercer l'emploi de député du commerce , que la ville de Saint-Malo venait de lui confier, voulut faire voir à sa femme la capitale. Leur fils fut du voyage : ils ne savaient point encore s'en séparer. Leur première curiosité les conduisit à Versailles, au grand couvert du roi. L'enfant, âgé de six ans,
portant une chevelure blonde sans cesse en mouvement, s'ouvrit un passage parmi la foule et précéda les premiers rangs des spectateurs. Les traits singuliers de son visage, son air fin, ses yeux pleins de feu, frappèrent Madame la duchesse de Bourgogne, qui voulut le voir de plus près, fut enchantée de ses réponses, l'accabla de caresses, et demanda au roi des bonbons pour l'enfant, présage heureux des bienfaits que son auguste fils versa depuis sur l'académicien.
Son éducation fut domestique, et sa mère fit par faiblesse ce qu'elle aurait dû faire par raison. En effet, un esprit que la nature avait fait ardent et que la tendresse maternelle avait rendu délicat, n'aurait pu se bien déployer dans un collège, où, par un usage qu'on ne peut trop déplorer, on emploie six ou sept années à n'apprendre parmi les larmes et les ennuis que quelques mots d'une langue morte.
On lui donna pour précepteur un homme intelligent et vertueux, l'abbé Coquaud, dont le nom mérite d'être tiré de l'oubli, pour apprendre aux maîtres de la jeunesse que la gloire de leurs élèves devient en quelque sorte la leur.
Ce premier guide des études du jeune Maupertuis vit bientôt qu'il aurait plus de peine à le suivre qu'à en être suivi. Il ne l'assujettit pas aux méthodes communes : il ne s'obstina point à réprimer l'essor de son génie. Il étudia son caractère ; il attendit même et ses dispositions et
1704 ses moments pour les saisir et les seconder. Cet homme sage avait à combattre à la fois les tendresses de la mère et l'inapplication de l'enfant, et môme cette raison prématurée qui le dégoûtait des règles de la syntaxe et de la rhétorique. Car dès ce temps-là des mots et des préceptes abstraits ne suffisaient pas pour nourrir son âme, et ces figures de l'art oratoire qu'on appelle les lumières du discours, lui en paraissaient déjà les ténèbres.
Aussi Télève n'oublia-t-il jamais combien il devait.à la patience et à la douceur de son maître. Il l'aima, le servit tant qu'il vécut. Après sa mort, il devint le bienfaiteur et l'appui de sa famille, à laquelle il envoya de Bàle une gratification deux mois avant de mourir lui-même, nu Le temps approchait où le jeune Maupertuis devait entrer dans le sanctuaire des connaissances humaines, et sortir de Saint-Malo, où il n'aurait appris qu'une philosophie de séminaire; mais l'habitude avait tellement uni la mère et le fils, que la séparation fut la matière d'un long combat entre la tendresse et la raison. La mère différait de jour en jour le départ, le fils conspirait aux délais; enfin le père partit de Paris pour l'arracher des bras maternels et le mettre dans ceux de la philosophie.
Le jeune Maupertuis, durant le cours de ses humanités, avait montré une forte inclination pour l'histoire naturelle, et surtout pour celle des
animaux d'une espèce plus relevée. Il choisit, il t7u affectionna même ceux dont l'instinct, ou ce qui leur tient lieu de raison, approche le plus de la nôtre.
C'est avec ces dispositions philosophiques qu'ar- octobre, rivé à Paris il commença son cours sous M. Le Blond, célèbre professeur au collège de la Marche. Le respect superstitieux pour le système de Descartes qui, dans les universités, avait déjà remplacé le culte d'Aristote, le ton même du professeur, dont les robustes poumons donnaient du poids aux plus frivoles arguments, captivèrent d'abord l'attention de l'écolier. Le précepteur l'avait suivi : le professeur l'entraînait. Mais bientôt il sentit que cette philosophie audacieuse s'engageait à résoudre trop de questions pour les bien résoudre toutes. Il se défia d'un philosophe qui avait commencé par douter et fini par faire un système. El dès lors il entrevit que le plus fidèle disciple de Descartes serait peut-être l'homme qui penserait le moins comme lui.
M. Moreau avait la réputation d'habile navigateur; il connaissait le prix de la géométrie et s'y était appliqué. Il la fit étudier à son fils comme utile à toutes les professions qu'il pouvait embrasser. M. Guisnée, de l'Académie des sciences, lui expliqua les Eléments d'Euclide, sans contredit le meilleur cours de logique et peut-être de morale, s'il est vrai que la justesse de l'esprit soit le frein le plus puissant contre les passions du cœur.
i7u En même temps, le jeune Maupertuis apprenait l'équitation et tous les autres exercices du corps. Courant chaque jour d'une école à l'autre, il se délassait d'une leçon par une leçon plus difficile, et ne croyait savoir que ce qu'il avait approfondi.
i7i« Après avoir donné deux ans à l'étude de la philosophie ou plutôt des erreurs qui en portaient le nom, il retourna dans la maison paternelle. Il s'y livra tout entier à la lecture et s'attacha surtout aux auteurs qui traitent de la science des êtres, non qu'ils pensassent le mieux à son gré, mais parce qu'ils le faisaient le plus penser. Les sublimes rêveries de Malebranche ne le séduisirent point. Il devinait sans doute qu'un plus sage métaphysicien1, alors peu connu parmi nous, s'était plus heureusement essayé sur l'entendement humain. Il acquérait tous les ouvrages originaux en chaque genre, et sans être encore savant, il formait sa bibliothèque d'une manière savante. Mais peu de ses livres obtenaient son estime. Souvent il les jugeait sur quelques pages et les appréciait en deux mots. Tout ce qui n'allait pas rapidement au but le révoltait. Tout ouvrage qui ne lui paraissait pas accroître le nombre des vérités connues devenait l'objet de son mépris. Il imposait aux philosophes une loi qu'il a depuis suivie exactement lui-même, de ne répéter
1 Locke. (M. A.)
les découvertes d'aulrui que pour y ajouter ses propres découvertes.
La mer, qui l'environnait à Saint-Malo, semblait lui en promettre d'intéressantes. Il éprouva cet attrait de la navigation auqqel les insulaires résistent si difficilement. Sa mère, qui ne pouvait l'éloigner d'elle un instant , frémit de l'idée d'en être séparée par des mers. Elle le contredit pour la première fois; mais elle éteignit si peu ce goût naissant, qu'il n'a fait que se fortifier avec l'âge et que M. de Mauperluis l'a conservé jusqu'à la mort. Tout ce qu'il put obtenir de sa mère fut la permission de faire un voyage en Hollande, où le plus étonnant des empereurs achevait alors son apprentissage du métier de matelot1.
M. de Mauperluis revint trouver son père à Paris. Il était dans cet âge de vigueur et d'audace où l'on est si vivement épris de la gloire. Il voulut servir sa patrie sur terre, puisqu'il ne l'avait pu sur mer. Il reprit les exercices de la profession qu'il choisissait. En mêlant toujours les arts agréables aux arls utiles, il se perfectionna dans ceux de la danse et de la musique. Il cultiva ce dernier au point d'en apprendre la composition du célèbre Bernier, et il parvint en peu de lemps à jouer de divers instruments, en maître. La précision et la délicatesse de son jeu sup-
i Pierre le Grand, empereur de Russie. (M. A.)
47i7 pléaient à ce degré supérieur d'exécution qu'une longue habitude peut seule donner.
i7i8 II entra dans la compagnie des mousquetaires gris. Son âge, le feu de son tempérament, la dissipation de son nouveau genre de vie ne lui firent pas négliger l'étude des mathématiques, et ce goût l'emporta bientôt sur tous les autres. Il avait destiné son loisir à la science. Il ne prévoyait pas qu'elle s'emparerait de toute sa vie. Elle devait l'éclairer dans sa profession, elle devint sa profession même.
Cependant on sollicitait pour lui une compagnie de cavalerie. C'était là le pas le plus honorable qu'il pût faire au sortir des mousquetaires. Une paix longue et durable rendait ces emplois fort rares et très brigués ; mais son père eut assez de crédit pour obtenir, malgré des concurrents plus qualifiés, l'agrément d'une compagnie dans le régiment de la Roche-Guyon, que M. de Maupertuis alla joindre à Lille en Flandre. Sa mère crut le perdre pour jamais; mais rappelant toute sa vertu, elle trouva dans sa tendresse des ressources contre sa tendresse même.
M. de Maupertuis n'afficha ni le géomètre ni le mathématicien parmi des camarades, à qui ces langues étaient inconnues. Il partageait leurs plaisirs ; mais les vides en étaient remplis par ses études favorites. Une des plus longues paix dont ait joui la Franco enchaînait alors le courage de nos militaires. Le jeune officier ne laissa pas de
trouver deux occasions de faire connaître le sien, ma Tune dans les mousquetaires, l'autre à sa garnison. Le philosophe fut aussi brave que s'il n'eût été que soldat.
Il vint passer l'hiver dans la capitale. Il s'y ré- 1722 pandit parmi les savants et les beaux esprits. Entre ces assemblées de gens de tous états, que le besoin d'un délassement honnête ou l'oisiveté conduisent dans les cafés de Paris, il en était une1 distinguée de toutes les autres par les sujets qui la composaient et chère au souvenir de ceux qui l'ont fréquentée. Le célèbre la Motte- Houdard de l'Académie française, aveugle et infirme dès l'âee de trente ans, ne connaissait guère d'autre plaisir au sortir de son cabinet que celui de la conversation, et personne n'y mettait plus d'agrément que lui. Il se rendait régulièrement au café entre onze heures et midi. Il y restait jusqu'à l'heure du dîner : souvent môme il y attendait l'heure de l'Académie. Dès qu'on apercevait ses porteurs, la foule s'ouvrait pour lui faire un passage à la place qu'il s'était choisie. Cet hommage volontaire n'élait fendu ni à la naissance, ni aux dignités, ni à la fortune; l'âge môme n'y avait aucune part : la Motte n'avait pas encore cinquante ans. Bel esprit, aimable et d'un caractère doux, il était insensiblement devenu le dictateur perpétuel d'une république dout
1 Elle se réunissait au Café Procope.
1712 les principaux citoyens étaient les la Faye, les Saurin, les Terrasson, les Fréret, les Melon, les Nicole, les Marivaux, les de Pons et d'autres gens de mérite qui vivent encore et dont plusieurs se sont répandus dans les différentes académies. On conversait, on dissertait, ou disputait avec vivacité, mais sans aigreur. L'étranger, le provincial, le nouveau venu étaient sûrs d'être écoutés dès la première fois, et bientôt ils savaient s'ils devaient parler une seconde.
M. de Maupertuis, qui sentait ses forces, fut curieux de connaître le café de la Motte; il y parut, et dans un cercle desavants et de beaux esprits il se fit bientôt des admirateurs par ses saillies brillantes, par la finesse de ses reparties et par la profondeur de ses idées. Ses manières ouvertes et franches lui firent pardonner une supériorité trop tôt montrée. Il fut bientôt l'ami de tous ceux qui composaient cette société ; tous les jours elle acquérait de nouveaux membres : il en devint le chef après la mort de la Motte, arrivée en 1731. Peu répandu jusqu'alors dans le " grand monde, on ne voyait M. de Maupertuis que chez ses amis particuliers ou à son café. On était sûr de l'y trouver à midi; presque tous les soirs il y passait deux heures au retour de la promenade ou des spectacles. Nulle part il ne se trouvait si fort à son aise. Il demandait très sérieusement à un de ses amis ce qu'il allait faire dans les màisons. Son goût pour l'indépendance, son éloi-
gnement pour toute sorte de gêne, fortifié dès mi Tàge le plus tendre par les complaisances aveugles de sa mère, étaient une habitude insurmontable, et lorsque recherché dans le monde le plus brillant il eut le choix de la meilleure compagnie, il préféra toujours le ton libre et peut-être brusque de sa petite république à ces grands égards polis, à ces attentions compassées qui ressemblent assez à la flatterie et qui tiennent quelquefois de la fausseté. Son amour-propre était avec raison plus flatté d'arracher des applaudissements à des gens qui n'étaient pas avares de critique, qu'il ne Tétait des compliments les plus séduisants de ceux qui sont dans l'habitude de les prodiguer. Transporté depuis sur un plus grand théâtre, il plia son goût aux bienséances sans changer de façon de penser. Mais revenons aux premières années de son séjour à Paris.
La vie de garnison déplaisait à M. de Maupertuis. La paix le laissait dans l'inaction et no lui promettait pas de gloire. Son ambition ne pouvait prétendre qu'à vieillir dans les honneurs subalternes d'un régiment. D'un autre côté, il avait plutôt parcouru qu'étudié les sciences. Plus estimé des autres que de lui-même, il craignait les difficultés de cette nouvelle carrière, quoiqu'un sentiment intérieur lui dit sans doute que le génie les aplanirait.
Plusieurs académiciens le pressaient d'obéir à la voix de la nature : tous le vouaient à la géo-
1722 métrie, et surtout M. Fréret, depuis secrélaire de l'Académie des belles-lettres. Cet illustre savant
» décida que la géométrie seule pouvait repaître cette âme active et dévorante. Ce furent ses termes. M. de Maupertuis se rendit enfin. 11 prit pour maître M.Nicole, qui n'a jamais cessé d'être son ami. Bientôt il se démit de sa compagnie et s'offrit à l'Académie des sciences, qui le reçut à
1723 bras ouverts1. Il avait à peine vingt-cinq ans. Avant lui des militaires d'un grade supérieur1 avaient préféré dans ce lycée la gloire du philosophe à celle du héros, et le nouvel exemple donné par M. de Maupertuis a depuis été suivi par d'autres \
On juge bien qu'une place à l'Académie des sciences ne s'obtient pas sans être disputée. Quelqu'un qui s'intéressait pour l'un des candidats dit à l'abbé Terrasson que M. de Maupertuis n'était pas le plus habile géomètre de ceux qui se présentaient. « Le plus digne de la place, répondit « l'abbé, n'est pas celui qui est le plus habile ; « c'est celui qui est le plus capable de le devenir « dans un degré éminent : or, en partant do là, « Maupertuis est le plus digne. » Pronostic si bien vérifié par l'événement, qu'aujourd'hui le nom môme de ses concurrents est oublié!
1 En qualité d'adjoint géomètre, le 11 décembre 1723. (M. A.)
* M. de la Faye, capitaine aux gardes, M. le chevalier de Louville, colonel de dragons.
8 M. du Fai, capitaine au régiment de Picardie, M. le comte de Lauraguais, M. de La Condaminc.
Il ne se pressa pas de se montrer à l'Aca- m* déraie comme géomèlre; ce ne fut môme qu'après onze mois de silence qu'il lut un mémoire isdot. de pure physique : sur la forme des instruments de musique.
En 1725, il passa de la classe des adjoints à m* celle des associés1. Son premier essai de géomé- !" aout* trie à l'Académie ne se trouve que par extrait dans l'histoire de 1720. 11 consiste dans la résolution d'un problème au moyen duquel on peut changer une courbe quelconque et le cercle même en une courbe quarrable aussi prochainement égale à la première qu'on le voudra. Il donna successivement, les années suivantes, une »?26 application aussi fine qu'utile de la nouvelle analyse à une question de maximis et minimis ; une 1727 démonstration simple et nouvelle du rapport de l'aire de la cycloïde au cercle générateur, par le roulement de différents polygones réguliers sur une ligne droite ou sur eux-mêmes; et une nouvelle théorie du développement des courbes par un rayon qui, au lieu de leur être tangent, comme dans le développement ordinaire, leur soit perpendiculaire8. 11 approfondit encore celte matière en 1728, et donna des formules générales pour trou- ms ver les arcs de toutes les développées qu'une courbe
1 Associé astronome. (M. A.)
* Fontenelle fait ressortir avec raison toute l'importance do ces travaux, qui ont fondé l'une des plus importantes théories de la géométrie. (N.)
1729 peut avoir à V infini. En 1729, il étendit la théorie des lignes courbes, en démontrant qu'elles peuvent avoir des points d'inflexion1 et de rebrousseraient* invisibles qui n'avaient pas encore été reconnus. t
1727 Tandis que la géométrie l'occupait, l'étude de
mi la nature lui fournissait des délassements, même dans ses voyages. Ses expériences nous ont entièrement désabusé des préjugés qu'un examen superficiel avait fait adopter aux anciens naturalistes sur les salamandres et les scorpions, et prouvent que si Ton pouvait douter que M. de Maupertuis eût la patience d'un Réaumur, il en avait du moins la sagacité.
1729 Avide de nouvelles connaissances, il crut devoir unir aux lumières de sa patrie celles des autres nations. Il savait qu'on s'affranchit de plus de préjugés par quelques années de séjour dans les pays étrangers que par des siècles de réflexion dans son cabinet.
Dès 1728, notre jeune philosophe était parti pour l'Angleterre. Il ne vit point Newton, qui venait de payer son dernier tribut à la nature. Mais la Société royale vil en M. de Maupertuis le premier Français newtonîen et s'empressa de l'adopter. Il ne séjourna que six mois à Londres ; c'en
1 Point où une ligne courbe passe de la concavité à la convexité ou inversement. (N. )
* Point où une courbe revient sur elle-même en formant deux branches ayant la même tangente. (N.)
fat assez pour un homme tel que lui dans de pa- 1729 reilles circonstances.
Jean Bernoulli vivait encore et continuait à consoler l'Europe savante de la mort de son illustre aîné1. Ces deux frères s'étaient initiés les premiers aux mystères de la haute géométrie. Amis et rivaux de Leibnitz et de Newton, qui avaient découvert le monde infinitésimal*, ils y maichèrent à pas de géant, découvrant de nouvelles terres et défrichant les plus inaccessibles. Le calcul intégral était devenu leur bien, et son application à la physique leur talent particulier, espèce de mystère dont ils ont été longtemps presque seuls en possession. M. de Maupertuis se rendit à Bàle et s'offrit pour disciple au plus célèbre de ses citoyens. Cependant, il restait un obstacle à son initiation. M. Bernoulli père, flatté des motifs qui conduisaient M. de Maupertuis à Bàle, mais jaloux de ses droits de professeur et de ceux de son université, refusa de lui donner ses leçons à moins qu'il ne se fît recevoir étudiant de l'université de Bàle. M. de Maupertuis, dans l'ardeur de s'instruire, ne fut point arrêté par celte formalité qui paraissait avoir quelque chose d'humiliant. On l'en a vu plaisanter lui-même longtemps après,
1 Jacques Bernoulli. (M. A.)
* C'est a Leibnitz qu'est due, sinon la découverte du calcul différentiel et intégral, du moins la publication de la notation actuellement encore employée qu'il lit paraître, en 1684, dans les Actes de Leipsig. (N.)
1729 eu approuvant cependant la fermeté de M. Clairaut, avec lequel il fit un second voyage à Bàle, en 1734, et qui, beaucoup plus jeune que M. de Maupertuis, ne voulut pas acheter par une semblable complaisance le secours qu'il attendait de M. Bernoulli, mais dont il a bien prouvé depuis qu'il n'avait pas besoin. Ce premier pas fait par M. de Maupertuis, la maison de M. Bernoulli lui fut ouverte, et il y trouva tout, jusqu'à l'émulation. Déjà les fils de son hôte rendaient le titre de premier géomètre héréditaire dans leur famille. Daniel, l'aîné des deux, venait d'être appelé pour remplir une chaire de mathématiques et une place dans l'Académie impériale de Pélersbourg. Jean, son cadet, qui avait à peine dixhuit ans, se lia dès lors d'une amitié si tendre avec M. de Maupertuis, que le premier ne s'aperçut pas qu'il lui manquait un frère : les mêmes goûts, les mêmes penchants les unissaient, et leurs esprits étaient parents.
Le séjour de M. de Maupertuis à Bàle fut plus long qu'il ne l'avait projeté. L'admiration l'y avait conduit, l'étude l'y arrêta ; l'amour, un amour sans doute malheureux, l'y retint.
1730 Mais il brisa ses chaînes et revint à Paris remplir ses devoirs d'académicien. Ses travaux eurent bientôt réparé les vides de son absence. 11 avait donné, Tannée d'auparavant (1729), son Mémoire sur quelques affections des courbes. Le premier fruit de son voyage à Bàle fut le mémoire qu'il lut
à l'Académie, le 29 novembre 1 730, sur la courbe 1730 aux approches égales [Descensus œquabilis). Ce problème, proposé en 1C>87 par Leibnitz, résolu en 1691 par M. Bernoulli, avait été généralisé en 1699 par M. Varignon; mais il s'agissait toujours de ce qui arriverait dans le v ide ou dans un milieu non résistant. M. de Maupertuis éleva le problème à la généralité qui lui manquait encore, en le résolvant pour toutes les hypothèses possibles de résistance des milieux.
L'année 1731, l'Académie s'attacha plus inti- m\ mement M. de Maupertuis, en l'élisant pour remplir la place de pensionnaire géomètre, vacante par la vélérance de M. Saurin. M. l'abbé Terrasson, ancien de quinze ans de M. de Maupertuis, aspirait à remplacer M. de Fontenelle, dont il avait été Télève, dans celle de secrétaire perpétuel do l'Académie; mais rien ne l'empêchait, en attendant, de briguer la pension vacante : il ne la disputa point à M. de Maupertuis; il l'y vit nommer sans jalousie, et par là confirma le jugement qu'il avait porté de son mérite supérieur.
Le nouveau pensionnaire répondit à la faveur qu'il recevait de l'Académie, par son assiduité aux assemblées, par ses travaux, et par l'heureux choix des sujets qu'il traita. Le recueil académique de celte même année contient quatre mémoires de lui : l'un, dont nous avons déjà parlé, rend compte de ses expériences sur les scorpions , faites dans un voyage précédent à -Montpellier ;
1731 les trois autres sont purement géométriques. Dans le premier il recule les bornes du calcul intégral, bornes qui semblent s'éloigner de plus en plus à mesure qu'on en approche; il y donne une méthode pour la séparation des indéterminées dans les équations différentielles. Les deux autres mémoires ont à peine chacun une page, et l'un d'eux avait fourni la matière de plusieurs traités. Le premier est une nouvelle solution d'un problème astronomique que M. Mayer avait donné sans démonstration dans les Mémoires de Pctersbourg, le moyen de trouver, par une seule observation, la distance de l'aurore boréale à la terre; le second est intitulé Balistique arithmétique (ou plutôt analytique). Toute la théorie du jet des bombes s'y trouve renfermée dans une formule algébrique. La grande brièveté de cet ouvrage l'a fait traiter, par quelques critiques, d'un pur jeu d'esprit. Ce n'est pas ainsi qu'en juge M. deFontenelle. «Voici, dit l'his- « torien de l'Académie, une matière déjà forttrai- « tée, mais toute neuve pour sa forme. On en a fait « des livres assez étendus, et M. de Maupertuis « réduit tout à une simple formule d'algèbre, qui « non-seulement renferme tous ces livres, mais y « traite de choses nouvelles; nous allons cepen- « dant retrancher à ce qu'il a donné une partie de « son mérité, l'extrême brièveté qui pourrait n'être « pas à l'usage de toutes sortes de géomètres-, » En effet, l'extrait de M. de Fontenelle, dont la précision et le talent pour l'analyse sont bien
connus, est quatre fois plus long que le mémoire mi même. Quant à l'utilité pratique qu'on peut tirer de la théorie de M. de Maupertuis, des tables aisées à construire, d'après ses principes, pourraient diriger les bombardiers dans tous les cas. C'est la remarque par laquelle M. de Fontenelle termine son extrait.
L'éloge précédent fait peut-être moins d'honneur à celui qui le reçoit qu'à celui qui le donne. A voir la manière franche dont M. de Fontenelle loue sans restriction l'ouvrage de M . de Maupertuis, se douterait-on qu'il y eftt alors entre eux de la froideur? et il ne pouvait guère y avoir rien de plus, de la part d'un sage sur qui les passions humaines semblent n'avoir jamais eu d'empire. Peut-être aussi M. de Fontenelle cherchait-il à réparer un petit dégoûl qu'il avait donné à M. de Maupertuis en préférant, à l'extrait qu'il l'avait prié de faire de ses Eléments de géométrie de /'tnfinij celui de l'abbé Terrasson qu'on lit dans les mémoires de l'Académie de 1727. M. de Fontenelle, à qui les principes du cartésianisme sucés avec le lait avaient inspiré la plus grande répugnance pour la doctrine de l'attraction, désirant cependant se mettre au fait des principes de la philosophie de Newton, avait eu recours à M. de Maupertuis. Cette matière fut traitée entre eux par écrit. Le caractère simple, modéré et vrai du Nestor des philosophes se manifeste dans ses questions, ses objections et ses répliques. Quelques
1731 fragments manuscrits de cette correspondance sont restés entre les mains d'un ami de M. de Maupertuis.
1732 On trouvera encore quatre mémoires de lui dans le recueil académique de 1732. Le premier est sur les courbes de poursuite. On donne ce nom à la courbe que doit décrire un vaisseau pour en atteindre un autre qui fuit. Ce mémoire est précédé d'une solution du môme problème par M. Bouguer, en treize pages in-4°. Celle de M. de Maupertuis en remplit à peine une; il en ajoute une seconde dans laquelle il rend le problème beaucoup plus général, en supposant que la ligne de fuite du vaisseau poursuivi n'est plus une droite, mais une courbe quelconque, et il en donne une nouvelle solution. Serait-ce là l'origine de l'éloignement, pour ne pas dire de l'inimitié, dont M. Bouguer n'a cessé depuis ce moment de donner des preuves à M. de Maupertuis? Du moins n'en voit-on pas d'autre cause. D'ailleurs on sait que la jalousie était le faible de M. Bouguer, el qu'elle l'a quelquefois fait sorlir de son caractère, naturellement doux.
Les mômes causes ne produisent pas toujours les mômes etfets. Le môme volume offre quatre solutions d'un autre problème de géométrie, proposé par M. Cramer, professeur de mathématiques à Genève. MM. Nicole, Clairaut, Camus et Maupertuis le résolurent à l'envi ; celui-ci môme joignit à sa solution celle d'un autre problème
analogue au premier : et les quatre académiciens 1732 ne cessèrent pas d'être amis.
M. Jean Bernoulli proposa cette môme année à son disciple de résoudre un autre problème que lui-môme avait jugé digne de son attention. Il s'agissait de trouver des courbes algébriques et rectifiables sur la surface d'une sphère. M. de Maupertuis désespéra d'abord de le résoudre et pria M. Bernoulli de lui faire part de sa solution. La lettre était à peine partie, que la solution du problème se présenta. M. de Maupertuis la fit voir à MM. Nicole et Clairaut, et la communiqua par une seconde lettre à M- Bernoulli, dont il n'avait pas encore reçu la réponse. Il avait joint à ce problème la résolution de deux autres de môme espèce 1 .
Toutes ces pièces sont la moindre partie des travaux de M. de Maupertuis, de cette année; celle qui mérite le plus d'attention dans les mémoires de l'Académie de 1732, est son mémoire sur les lois de V attraction newtonienne. Cette doctrine, quoique née depuis un demi-siècle, était à peine répandue hors de l'Angleterre et presque inconnue en France ; du moins on l'y traitait encore de monstre métaphysique. M. de Maupertuis entreprit de la faire connaître à ses compatriotes et de l'accréditer. Son premier pas fut le mémoire
1 Solution du problème sur les Epicycloid.es sphériques et de quelques autres de cette espèce. {Mém. de VAcad., 1732.)
1732 dont nous parlons. C'est une explication et un savant commentaire des sections XII et XIII du premier livre des Principes de la philosophie naturelle, qui contiennent toute la théorie de Newton sur l'attraction. C'étaient presque les seuls auxquels M. Varignon et M. Hermann, à qui nous devons des éclaircissements sur divers endroits du même ouvrage, n'avaient point touché. Les autres commentateurs du philosophe anglais n'en avaient pris que les propositions particulières dont ils avaient besoin pour l'exposition de son système.
Ce moment fut en France la première époque d'une révolution dausla philosophie. Nous avions appris de Descartes à n'admettre que des causes physiques dont on eût une idée claire, et nous ne reconnaissons plus d'après lui d'autre cause mécanique que l'impulsion. Le nom seul d'attraction révoltait les esprits ; elle faisait craindre de ramener dans la philosophie les qualités occultes des péripatéticiens, cette manière de raisonner, à peine bannie de nos écoles, qui retarda pendant tant de siècles les progrès de l'esprit humain. Il fallait le courage de M. de Maupertuis pour oser combattre de front des préjugés si légitimes.
Newton n'avait pas donné l'attraction pour une cause, mais seulement pour un fait dont la supposition expliquait merveilleusement les autres phénomènes de la nature dont la cause pouvait être une matière subtile qui sortirait des corps, ou
même une véritable impulsion. M. de Maupertuis 173* osa faire quelques pas de plus en demandant grâce pour la nouveauté de ses conjectures.
Dans la supposition que l'auteur de la nature ait voulu établir entre les corps une loi d'attraction mutuelle, M. de Maupertuis cherche quelle raison de préférence aurait pu déterminer le Créateur à choisir la raison inverse du carré des distances plutôt que toute autre loi. Il prouve que dans une infinité d'autres systèmes, dont plusieurs semblent plus simples, l'accord de la môme loi dans le tout et dans les parties ne peut jamais avoir lieu, ce qui doit leur donner l'exclusion; il conclut que cette uniformité, qui ne se trouve que dans la loi d'attraction, en raison inverse du carré des distances que suivent tous les corps célestes, rend cette loi préférable à toutes les autres.
Mais c'est surtout dans le Discours sur la figure des astres, imprimé séparément au Louvre cette même année, que M. de Maupertuis se montre zélé partisan du système newtonien. Il prouve dans son second chapitre, intitulé Discussion métaphysique sur l'attraction, que quand on la regarderait comme une propriété de la matière, elle ne renfermerait rien d'absurde ni de contradictoire. Il n'est guère possible d'abréger M. de Maupertuis; cependant comme on est aujourd'hui plus instruit sur ces matières qu'on ne l'était il y
a trente ans, nous tenterons de donner le précis
n32 de ce chapitre qui a ramené tant de gens que le mot d'attraction effarouchait.
Nous connaissons quelques propriétés physiques des corps; mais oserions-nous assurer que nous les connaissons toutes, et prononcer dogmatiquement l'exclusion de celles que nous ne connaissons pas? Nous ne sommes en droit d'exclure que les propriétés qui seraient contradictoires avec celles que nous savons qui existent en effet. La mobilité se trouve dans la matière ; nous pouvons affirmer que l'immobilité ne s'y trouve pas. C'est là tout ce qui nous est permis ici. Mais les corps, outre les propriétés que nous leur connaissons, ont-ils celle de peser ou de tendre les uns vers les autres? C'est à l'expérience, à qui nous devons la connaissance des autres propriétés, à nous apprendre s'ils ont encore celle-ci. Ils ne peuvent l'avoir, dit-on; car cette propriété est inconcevable. Et les autres sont-elles plus aisées à concevoir? Le peuple, par l'habitude qu'il a de voir un corps communiquer son mouvement à un autre ou une pierre tomber vers la terre, croit en sentir la raison. Le philosophe ne connaît pas mieux la force impulsive que l'attractive. Qui pouvait deviner que cette force impulsive résidait dans les corps, avant que de les avoir vus se heurter? Dira-t-on que les corps n'ont pas en effet la force impulsive, mais que c'est Lieu luimême qui meut le corps choqué? Si cela est ainsi, qui peut assurer que Dieu n'a pas voulu que les
corps s'attirassent mutuellement? Est-il plus dif- 1732 ficile à l'Etre suprême de faire tendre ou mouvoir l'un vers l'autre deux corps éloignes, que d'attendre, pour mouvoir un corps, qu'il soit rencontré par un autre? Quelle différence! s'écrient les partisans de l'attraction exclusive. Nous savons que les corps sont impénétrables : deux corps qui se rencontrent ne pouvant se pénétrer, il fallait bien qu'à la rencontre de deux corps l'auteur de la nature établit quelque nouvelle loi, au lieu qu'entre deux corps éloignés il n'y a point de pareille nécessité. — C'est ici le plus fort argument, ou du moins le plus spécieux qu'on puisse proposer contre l'attrâcîion. Je ne prétends pas, réplique M. de Maupertuis, que l'établissement de la loi de tendance mutuelle d'un corps vers Fautre soit nécessaire ; je me suis borné à faire voir qu'elle était possible. Mais, ajoute-t-il, votre raisonnement prouve tout au plus que l'attraction n'est pas, ainsi que l'impulsion, une suite nécessaire de l'impénétrabilité ou d'une autre propriété du premier ordre que nous reconnaissons dans la matière ; mais si la pesanteur ou l'attraction était une propriété primordiale attachée à la matière et indépendante des autres propriétés, nous ne verrions pas que son établissement fût nécessaire et découlât de ces autres propriétés, comme nous ne voyons pas que l'impénétrabilité soit une conséquence nécessaire de l'étendue. Convenez donc que l'attraction ne ren-
ma ferme ni impossibilité ni contradiction. C'est une pure question de fait. Il faut examiner si Fattraction est nécessaire pour expliquer les phénomènes et l'admettre en ce cas, ou la rejeter s'il est possible de les expliquer sans elle. Les adversaires de l'attraction n'ont jamais répondu à ce raisonnement.
Cette apologie du principe nwclonien est suivie d'une comparaison des deux systèmes de Descartes et de Newton. M. de Maupertuis démontre l'impossibilité des tourbillons par leur incompatibilité avec les deux lois de Képler, qui sont vérifiées par toutes les observations astronomiques. 11 fait voir que Newton, sans supposer autre chose que ces deux lois unanimement reconnues de tous les astronomes, déduit géométriquement de Tune la réalité de la force centrale, et de l'autre la loi de cette force. Si un corps décrit autour d'un centre fixe ou mobile des aires proportionnelles au temps (c'est la première loi de Képler), Newton démontre que le corps est attiré vers ce centre : or, les planètes décrivent autour du soleil et les satellites autour de leur planète principale des aires proportionnelles au temps ; donc les planètes sont attirées par le soleil, et les satellites par leur planète principale. Newton cherche ensuite dans quel rapport doit croître ou diminuer la force des corps mus autour d'un centre, quand la proportion entre leur distance au centre et le temps de leur révolution est telle qu'on
l'observe dans les corps célestes ; conformément naa à la seconde loi de Képler, il démontre que cette seconde analogie suppose que la force qui attire vers le centre décroît en môme raison que le carré de sa distance augmente. Les comètes, si embarrassantes dans le système des tourbillons qu'elles ne pourraient traverser en tous sens, deviennent une nouvelle confirmation du système de l'attraction suivant lequel tous leurs mouvements sont prévus. Tous les phénomènes de la chute des corps en sont une conséquence nécessaire. Le mystère de la pesanteur est enfin dévoilé, la force qui fait tomber une pierre sur la surface de la terre est précisément la même qui retient la lune dans son orbite. Nous ne flottons plus sur une mer de conjectures et d'hypothèses arbitraires. Newton s'appuie sur des faits généralement avoués; il en tire des conséquences purement géométriques et qui sont incontestables.
Enhardi par l'exemple de son maître , M. de Maupertuis , dans son ouvrage sur la figure des astres, ose faire quelques pas en avant. 11 examine les différentes lois possibles de la pesanteur et l'effet de leurs combinaisons avec la force centrifuge. Il prouve qu'il peut y avoir des astres d'ijne forme très aplatie, il donne des raisons h ès plausibles des apparences célestes auxquelles les astronomes ont donné le nom de nébuleuses et qu'on a prises longtemps pour des amas de petites
i7Jà étoiles1 ; il explique les apparitions, les disparitions et les changements de grandeur remarqués dans quelques autres4; il tire do sa théorie la preuve que ces amas de matière lumineuse qui font la queue des comètes peuvent , à l'approche d'une planète , être attirés vers elle et former autour d'elle un torrent séparé du corps de cet astre, ce
1 n y a en effet des nébuleuses de forme circulaire qui ne sont que des amas d'étoiles, comme le prouvent les nombreuses et admirables observations de W. Herschel, faites avec ses puissants télescopes, et celles de J. Herschel, son fils. Mais outre ces nébuleuses réductibles en étoiles, il semble, d'après ce que dit M. Arago dans son Astronomie populaire, qu'il y en aurait d'autres d'une nature différente, de forme moins régulière, composées d'une sorte de matière phosphorescente cosmique qui, en se condensant, produirait de nouveaux mondes. Il faut voir, dans l'ouvrage de M. Arago, les détails pleins d'intérêt qu'il donne sur ces merveilleux phénomènes, dont on ne connaissait qu'une vingtaine environ du temps de Maupertuis, et dont le nombre s'élève actuellement à près de 3000 ! (Voy. Y Astronomie populaire, de M. Arago, t. Irr, 1. xi, p. 495.) (N.)
4 Maupertuis suppose que les étoiles temporaires variables, et périodiques sont des astres très aplatis, semblables en quelque sorte à des meules autour desquelles circuleraient des planètes dont les orbites seraient très elliptiques; il fait voir que les lois de la pesanteur, qu'il considère comme universelles, peuvent produire cette forme aplatie de certaines étoiles, et que, dans un système ainsi constitué, elles doivent amener des changements d'orientation correspondant îi leurschangementsd'éclat.M. Arago, dans son Astron.pop., (t. l'r,l. ix, ch. 23.) , cite cette conjecture de Maupertuis comme une des explications plausibles du phénomène des étoiles variables. — Mais, frappé de la remarque de M. Hind, qui a reconnu qu'en général la lumière de ces étoiles était rougeâtre, surtout quand elle est faible, il suppose que cette coloration peut être due à des nuages cosmiques qui circuleraient autour de ces étoiles et en feraient varier l'éclat.
Quant aux opinions hardies de Maupertuis sur Yuniversalité des lois de l'attraction newtonienne, elles ont été pleinement confirmées de nos jours par la belle découverte du mouvement elliptique des étoiles doubles autour de leur centre commun de gravité. (Voy. Y Astron. populaire de M. Arago, t, Irr, 1. x, ch. 13, p. 471.) (ls. A.)
qui nous présenterait les mêmes apparences que 1732 Fanneau de Saturne1.
Cet ouvrage, qui est d'un très petit volume, comme tous ceux de M. de Maupertuis, est le premier qu'il ait publié hors des Mémoires de l'Académie : il fit beaucoup d'honneur à son auteur et beaucoup de partisans à la philosophie de Newton. M. de Fontenelle, dans son extrait du livre de M. de Maupertuis, laisse voir sa répugnance pour l'attraction et ne dit qu'un mot de l'explication de l'anneau de Saturne , quoiqu'elle s'accordât avec tous les systèmes de pesanteur. Il y suppléa en partie dans l'extrait qu'il donna deux ans après d'un mémoire de notre académicien8.
Le cartésianisme, abattu, fit quelques efforts pour se relever; mais on eut beau l'étayer, le reprendre sous œuvre, le bâtiment s'écroulait de toutes parts. Cependant les philosophes ensevelis sous ses ruines ne se rendaient pas encore, et dans
1 Grâce aux observations de W. Herschel, on est plus instrui que Maupertuis sur la constitution physique de l'anneau de Saturne ; mais on en est encore, comme de son temps, réduit à de pures conjectures sur son origine. On sait seulement que cet anneau étant très aplati, l'hypothèse de Maupertuis ne saurait expliquer sa formation d'une manière satisfaisante. (Voy. dans V Annuaire du bureau des longitudes, de 1832, 2* éd., p. 298, la Notice de M. Arago, sur les comètes. (N.)
4 Ce Mémoire, intitulé Discours sur la figure des corps célestes, est le complément du Discours sur la figure des astres; car il a pour objet le développement des doctrines exposées dans ce premier ouvrage, et les calculs qui ont conduit l'auteur aux remarquables résultats dont le Discours sur la figure des astres ne contient que l'énoncé. (N.)
1732 l'Académie des sciences il se forma deux partis sur des vérités démontrées. Les tourbillons furent défendus ouvertement par l'abbé de Molières1, par feu M. Cassini*, par l'abbé de Gamache*, par M. de Fontenelle même* dans ses extraits et dans un ouvrage on forme qu'il n'osa cependant publier alors, et qui n'a vu le jour que les dernières années de sa vie. M. Saurin, dès 1709, avait donné un mémoire où il soutenait la cause des tourbillons ; elle était favorisée, du moins secrètement, par tous ceux qui ue renonçaient qu'avec peine aux opinions de leur jeunesse, et qui, pour dire tout, ne pouvaient souffrir qu'on les renvoyât à l'école8. L'attraction ne plut guères qu'à de jeunes académiciens qui n'avaient pas leurs propres préjugés à combattre. De l'Académie la dispute passa dans les collèges, où la doctrine de Newton n'avait pas encore pénétré ; c'est là que la question fut débattue avec acharnement. Les deux partis s'accusaient l'un l'autre de n'être pas physiciens. Ce qu'ils prouvèrent le mieux, c'est qu'ils n'étaient pas philosophes.
1 Leçons de physique. 1734.
* Mémoires de F Académie. 1735 et 1736.
8 Astronomie physique, par M. Gamache. 1740.
h Extraits des ouvrages précédents et Histoire de l'Académie des sciences. 1728, 1734. 1740.
5 Mairan, Nollet étaient également du vieux système; et quand il fut question, en 1740, d'adjuger le prix sur le flux et le reflux de la mer, à Bernoulli, Euler et Mac-Laurin, ils vinrent à bout d'y faire ajouter une pièce cartésienne du père Cavalleri : contraste bien ridicule. (Note de de Lalande.)
M. de Maupertuis fut sensible aux traits de ses ma adversaires, qui résistaient opiniâtrement à la tyrannie que l'évidence exerçait contre eux. Pour venger Newton et lui-môme, il entreprit de faire, par une espèce d'artifice, une révolution que la raison seule aurait faite trop lentement. Les jours d'assemblée il donnait à dîner à quelques jeunes newtonniens, qu'il menait au Louvre pleins de gaieté , de présomption et de bons arguments. 11 les lâchait contre la vieille académie , qui désormais ne pouvait ouvrir la bouche sans être assaillie par ces enfants perdus, ardents défenseurs de l'attraction. L'un accablait d'épigrammes les cartésiens, l'autre de démonstrations. Celui-ci, prompt à saisir les ridicules, copiant d'après nature les gestes, les mines, les tons, répondait aux raisonnements des adversaires en les répétant. Celui-là, n'opposant qu'un rire moqueur aux changements qu'on faisait au système ancien, soutenait que le fond du système était atteint et convaincu d'être vicieux. Cette petite troupe était animée de l'enjouement quelquefois caustique de son chef.
C'est ainsi qu'en se jouant, M. de Maupertuis établit le newlonianisme dans l'Académie. Quelques-uns adorèrent encore Descartes en secret; mais la plupart de ses disciples commencèrent à croire sa doctrine déraisonnable dès qu'ils la virent ridicule. Ceux qui suivirent cette guerre de plaisanteries, se souvinrent que des opinions plus im-
1782 portantes devaient leur fortune à des moyens mojns légitimes.
i7J3 L'année suivante fut marquée par de nouvelles disputes, mais plus modérées, sur la figure de la terre. Elles produisirent un événement qui servira longtemps d'époque à l'histoire des sciences.
De tous temps on avait tenté de déterminer la grandeur de la terre. Aristote,Eratosthène,Possidonius nous en ont laissé des mesures totalement inutiles, tant à cause des différences qui sont entre elles qu'à cause de l'incertitude où nous sommes de la vraie valeur des stades et des milles. Aussi, malgré le savoir de ces grands hommes, vers le milieu du siècle passé, Snellius et Riccioli différaient de plus d'un huitième sur la circonférence de la terre1. Il était temps d'éclairer ce doute;
1 C'est à Snell ou Snellius, géomètre de Leyde, mort en 1626, à l'âge de trente-cinq ans, que les sciences doivent la première application de la trigonométrie à la mesure d'un arc du méridien pour déterminer la grandeur de la terre. Le mémoire où il raconta ses observations et leurs résultats est de 1617. 11 entreprit de déterminer la longueur de l'arc du méridien compris entre Alcmacr et Berg-op- Zoom. Le nombre qu'il trouva, réduit en toises, donne, pour la longueur d'un degré, environ 55,100 toises. Mais il pouvait avoir commis une erreur d'environ 2,000 toisos. J. Cassini, ayant refait une partie des calculs de Snellius au commencement du dix-huitième siècle, et ayant corrigé plusieurs de ses erreurs, trouva que le degré du méridien en Hollande devait avoir, d'après les observations de Snellius, 56,675 toises. Enfin, en 1729, Musschenbrœk, dans une dissertation sur un second travail de Snellius, de 1622, plus exact que le premier, établit que, d'après cette seconde observation, le degré mesuré par le géomètre hollandais devait avoir 57,033 toises. En 1633 et 1635, Norwood, savant anglais, en mesurant l'arc compris entre Londres et York, trouva, par un procédé moins scientifique que celui de Snellius, que le degré devait avoir 57,300 toises. (1s. A.)
c est pourquoi Louis XIV donna ordre à l'Aca- 4733 démie naissante de mesurer celte planète, qu'il remplissait déjà du bruit de ses exploits. On ne doutait point que la figure de la terre ne fût exactement sphérique. Tous les degrés d'un cercle sont égaux. Ainsi l'abbé Picard se contenta de mesurer un degré du méridien au nord de Paris1.
Mais un voyage de M. Richer à Cayenne, en 1672, pour des observations astronomiques, renversa tout ce système de géographie. Il avait trouvé que son horloge à pendule, réglée à Paris sur le moyen mouvement du soleil, retardait de 2' 28" dans cette île éloignée de Téqualeur de cinq degrés. Cette expérience, dont l'Académie avait prévu d'avance le résultat, prouvait que la pesanteur était moindre à l'île de Cayenne qu'à Paris. Huygens en trouvait la cause dans la théorie de ses forces centrifuges, dont le propre est de diminuer d'autant plus la pesanteur dans chaque lieu, que ce lieu est plus voisin de l'équateur. Newton se joignit à lui, et l'un et l'autre recon-
1 Voici un fait assez curieux dans l'histoire de la mesure de la terre, et qu * nous empruntons à un mémoire de de Lalandc,del787, sur un écrit de Fernel, premier médecin de Henri II, publié en 1528. Lalande raconte comment Fernel, ayant eu l'idée de mesurer un degré entre Paris et Amiens, détermina Tare compris entre ces deux villes en observant les hauteurs du soleil, et mesura leur distance en comptant les tours de roue de sa voiture, et en tenant scrupuleusement compte des sinuosités du chemin. Or, par un singulier et merveilleux concours de circonstances, ce degré entre Paris et Amiens, dont la longueur est de 57,069 toises, (Taprcs les travaux de Delambre et Méchain, exécutés en 1792, se trouve de 57,070 toises d'après la mesure si peu scientifique de Fernel. (Is. A.)
mirent que la force centrifuge sous l'équateur était la 289e partie de la gravité. Ensuite ils entreprirent de déterminer la figure de la terre par les lois de l'hydrostatique ; et tous les deux la dé clarèrent aplatie vers les pôles, ne différant que sur le plus ou le moins d'aplatissement : encore cette différence naissait-elle du système que chacun suivait sur la pesanteur, car ils s'accordaient sur la force centrifuge. Mais Huygens, supposant que tous les corps tendaient vers un seul point, trouvait que le diamètre de l'équateur devait surpasser Taxe de la terre de r;-f partie de sa longueur; et Newton, attribuant la pesanteur à l'attraction mutuelle de toutes les parties de la matière qui forme la terre en raison inverse du carré de leurs distances, trouvait que le diamètre de l'équateur devait surpasser l'axe de la terre de rb partie de sa longueur
Les raisonnements de Huygens et de Newton jetèrent les mathématiciens dans de grandes incertitudes, et rendirent le travail de Picard insuffisant. La France, à qui l'on devait les premières mesures, voulait qu'on lui en dût la perfection. Dominique Cassini fut chargé de mesurer l'arc du méridien qui traverse la France. Il le partagea en deux, qu'il mesura séparément : l'un de Paris
* La différence entre ce résultat théorique et celui que les dernières mesures ont donné environ au lieu de résulte du défaut d'homogénéité du globe, dont Newton ne tenait pas compte dans ses calculs. (N.)
l\ Collioure, lui donna le degré de 57,097 toises ; ma l'autre, de Paris à Dunkerque, le donna de 56,960 toises. Et la mesure de Tare entier lui donna le degré moyen de 57,060 toises, égal à celui de l'abbé Picard. Ces mesures faisaient de la terre un sphéroïde allongé. Elles furent répétées par M. Cassini le fils, en différents temps, en différents lieux, avec différents instruments et par différentes méthodes. Le résultat fut toujours que la terre était allongée vers les pôles.
Les mathématiciens en furent étonnés : les faits se trouvaient opposés aux calculs; les mesures paraissaient plus fortes que les raisonnements. Cependant les géomètres n'osaient abandonner Newton. M. de Mairan essaya de concilier l'observation avec la théorie. En supposant que l'amas de matière terrestre avait été primitivement très allongé, il en conclut que l'attraction de la force centrifuge aurait pu diminuer cet allongement sans l'anéantir tout à fait ; mais cette hypothèse supposait que les mesures des degrés du méridien par M. Cassini étaient justes; et quoique cet académicien, en mesurant le parallèle de Paris pour commencer sa carte géométrique du royaume, eût crut trouver la confirmation de ses premières mesures, leur exactitude supposée détruisait trop manifestement tout le système de Newton pour n'être pas soupçonnée d'erreur par ses partisans.
L'Académie fut divisée. On comprit que les opé-
i7î3 rations géographiques et les observations astronomiques de MM. Cassini frères, dans la spéculation géométrique, étaient sujettes à de grandes erreurs dans l'exécution, tant par l'imperfection des instruments, qui n'étaient pas alors portés au point de perfection où ils l'ont été depuis, que par l'aberration des étoiles fixes, nouvellement découvertes parM. Bradley *, à laquelle on n'avait point eu égard dans les observations faites en France, etc. On convint unanimement que le plus sûr moyen de résoudre la question, était d'aller mesurer quelques degrés du méridien voisins de l'équateur. Plein du courage des âmes nées pour le bien public et passionnées pour la vérité, M. de La Condamine s'offrit, dans la même assemblée, à faire dans cette vue le voyage de Cayenne, si le roi voulait l'y envoyer. Cette proposition, faite verbalement par un nouvel académicien, qui n'avait alors que le grade d'adjoint, ne fut point saisie ; mais elle donna lieu à M. Godin, qui peu de temps après fut fait pensionnaire astronome, de présenter à l'Académie un Mémoire sur les avantages qu'on pourrait tirer d'un voyage sous l'équateur, qu'il offrit d'entreprendre avec M. de Fouchy, son élève. Pour donner à cette idée un
1 V aberration des étoiles fixes, dont la cause a été découverte en 1727, par Bradley, est un déplacement apparent et annuel des étoiles autour'de leur position réelle. Cette illusion résulte du mouvement de la terre dans son orbite, combiné avec le mouvement de propagation de la lumière des étoiles. (N)
♦ air de nouveauté, M. Godin ne fit entrer, dans ce i7j* voyage, la mesure des degrés que comme un objet subordonné à d'autres. Ce projet fut agréé de l'Académie et du ministère. M. de La Condamine, qui l'avait proposé le premier, réclama ses droits et demanda d'être du voyage. La province de Quito au Pérou (dont la capitale, située presque sous Téquateur), et qui fait partie de l'Amérique espagnole, fut choisie comme le lieu le plus propre à la mesure des degrés équinoxiaux.
Cette importante question de la mesure de la terre produisit beaucoup d'autres travaux, et entre autres deux Mémoires de M. de Maupertuis de 1733 et 1735. Dans le premier, il donne la solution théorique de cinq problèmes relatifs à la figure de la terre, supposée un ellipsoïde de révolution ; mais ces solutions ne pouvaient guère s'appliquer pratiquement à la question de fait qu'il s'agissait de résoudre.
Il n'en est pas de même du second Mémoire (8 juin 1735), dans lequel M. de Maupertuis établit la relation qui lie le rapport des axes de l'ellipsoïde terrestre avec la longueur du degré du méridien à l'équateur, la longueur d'un autre degré à une latitude quelconque et le sinus de cette latitude; de sorte que trois de ces quantités étant connues, la quatrième se trouvait par cela même déterminée.
M. le cardinal de Fleury, instruit par M. le comte de Maurepas des avantages que l'Acadé-
1734 mie et la navigation tireraient d'une détermination précise de la figure de la terre, fit donner ordre à MM. Godin, Bouguer, de La Condamine, de partir pour l'équateur, munis des passe-ports
™ de la cour d'Espagne. Ils s'embarquèrent à la Rochelle, sur un vaisseau du roi, avec l'ardeur qu'inspirent le désir et la certitude d'être utiles à l'univers. A peine les trois académiciens étaientils partis pour aller mesurer au Pérou les degrés équinoxiaux, que M. de Maupertuis proposa un autre voyage moins long1, probablement moins pénible et moins dangereux, mais non moins utile : celui du cercle polaire.
Introduit familièrement chez M. le comte de Maurepas* pendant sa convalescence, par M. le comte de Caylus, ami particulier du ministre, il lui représenta que le voyage du Nord pour mesurer les degrés du méridien, voisins du cercle polaire, était le plus sûr moyen de décider la question sans appel par la comparaison des degrés du méridien les plus différents en longueur qu'il serait possible. « Si l'aplatissement de la « terre, disait-il, n'est pas plus grand que Huygens « l'a supposé, la différence des degrés du méri- « dien, déjà mesurés en France d'avec les pre- <* miers degrés du méridien voisins de l'équateur, « ne sera pas assez considérable pour qu'elle ne
1 Voyez Histoire de l'Académie des sciences. 1735, p. 31. 5 Ministre et secrétaire d'Etat et ayant le département de la marine.
« puisse pas être attribuée aux erreurs possibles m* « des observateurs et à l'imperfection des instru- « ments. Mais si Ton observe au pôle; la diffé- « rence entre le premier degré du méridien « voisin de la ligne équinoxiale et le 66% par « exemple, qui coupe le cercle polaire, sera assez « grande, môme dans l'hypothèse de Huygens, « pour se manifester sans équivoque, malgré les « plus grandes erreurs commissibles , parce que « cette différence se trouvera répétée autant de « fois qu'il y aura de degrés intermédiaires. »
Le ministre fut persuadé par ces réflexions, et l'Académie, par un mémoire dans lequel M. de Maupertuis démontra que le voyage sous l'équateur pouvait être insuffisant pour décider la question. Il s'offrit en même temps pour celui du pôle, et s'associa MM. Clairaut, Camus et Le Monnier, académiciens, avec qui le voyage le plus pénible devenait aisé. L'abbé Outhier, chanoine de Bayeux, bon observateur et correspondant de l'Académie des sciences, leur fut adjoint. M. de Sommereux eut l'emploi de secrétaire, et M. Herbelot celui de dessinateur. M. Celsius, savant astronome suédois, qui se trouvait à Paris, se joignit à eux, de l'agrément du roi.
Pendant les préparatifs du voyage, M. de Maupertuis donna deux Mémoires qui montraient combien il était occupé de ce grand projet. Dans *wc l'un, il déterminait par la mesure d'un arc, même médiocre, du méridien, et par l'observation de
1736 deux étoiles très voisines faites aux deux extrémités et au milieu de cet arc, si la terre est sphérique ou non , et en quel sens elle s'éloigne de
2* fév. la sphéricité. Dans l'autre, il déterminait la déclinaison des étoiles par l'observation du temps qu'elles mettent à parcourir un arc. Ces deux ouvrages augmentèrent les espérances qu'on avait conçues de ses opérations.
2 mai. H partit sur un vaisseau équipé à Dunkerque, accompagné de toute la suite nécessaire pour le succès de l'entreprise. M. de Voltaire chanta le courage do ces Argonautes nouveaux, chargés de la gloire de la patrie. Tous les philosophes de l'Europe attendirent avec impatience le résultat d'observations qui devaient résoudre le plus intéressant des problèmes, et diminuer les dangers que Ton court sur un élément où les moindres erreurs de position sont si redoutables.
ai mai. M. de Maupertuis et ses compagnons arrivaient à peine à Stockholm, qu'après avoir obtenu toutes les facilités nécessaires de la cour de Suède, qui leur donna pour adjoint M. Celsius, professeur d'astronomie à Upsal, ils se hâtèrent d'en partir pour se rendre au fond du golfe de Bothnie, dont la côte septentrionale atteint presque le cercle polaire. Leur projet était de mesurer un degré, ou la 360° partie du méridien. Pour y parvenir, il fallait d'abord avoir la longueur d'une ligne de vingt lieues marines, ou de vingt-cinq lieues communes dans la diiection du méridien, c'est-à-
dire du sud au nord. On conçoit que toute ligne 1736 tracée sur la surface de la terre ne peut ôtre qu'un arc, puisque la terre est convexe. Après avoir déterminé la longueur de cette ligne, ou de cet arc, il fallait en mesurer l'amplitude, c'est-à-dire reconnaître quelle portion c'était de la circonférence totale du méridien, ou, ce qui est la môme chose, combien cet arc contenait do degrés, de minutes et do secondes; ce qui exige deux observations astronomiques d'une môme étoile, dont on mesure la plus grande hauteur aux deux extrémités de l'arc. La valeur du degré du méridien une fois connue en Laponie, la comparaison avec celui de France suffisait pour décider la question de l'allongement ou de l'aplatissement de la terre. Quant à la mesure terrestre, les montagnes, les bois, les marais, les mers, les rivières ne permettent guère dans aucun pays de mesurer sur le terrain une étendue de vingt lieues en droite ligne. On y supplée par le moyen de la trigonométrie (qui est l'art de mesurer les distances inaccessibles), en formant des triangles sur le terrain , dont un seul côté mesuré effectivement sert à conclure tous les autres. Le premier objet des académiciens fut donc de former une suite de triangles qui communiquassent avec quelque terrain dont ils pussent mesurer la longueur à la perche, et de cette base, actuellement mesurée, conclure, parle calcul, toutes les autres distances, La facilité de se rendre par mer aux
1736 différentes stations, d'y transporter les instruments dans des chaloupes, l'avantage des points de vue que leur promettaient les îles du golfe marquées sur toutes les cartes, la direction du golfe à peu près nord et sud, tout avait tourné leur choix vers ces côtes et ces îles. Ils coururent les reconnaître. Mais toutes leurs navigations leur apprirent qu'il fallait renoncer à ce premier dessein ; ces îles ne s'avançaient point assez en mer pour former, avec des points pris sur la côte, d'assez grands triangles et tels que leurs opérations les demandaient.
Les montagnes des environs de Tornéa présentèrent des points de vue d'une apparence plus favorable. Mais il fallait naviguer sur un fleuve rempli de cataractes, traverser à pied des bois et des marais, escalader des montagnes escarpées, dépouiller leurs sommets des arbres dont elles étaient couvertes, vivre dans ces déserts avec la plus mauvaise nourriture, souffrir les piqûres des mouches, si cruelles que les Lapons même n'y peuvent résister, enfin entreprendre l'ouvrage sans trop savoir s'il était possible. Ces obstacles effrayants eurent pour eux l'attrait de la difficulté. On résolut de mesurer, malgré la nature, le degré le plus septentrional qu'il leur serait possible d'atteindre, et ce fut le degré qui coupe le cercle polaire, et dont une partie s'étend dans la zone glacée.
6 juin. Les académiciens partirent donc de Tornéa, et
ne vécurent plus que dans les lieux inhabités et n s sur les montagnes qu'ils voulaient lier par des triangles les unes aux autres. Ils y plantèrent leurs signaux, y portèrent leurs instruments, et commencèrent leurs observations. Ils passèrent 3ojum. le cercle polaire, et, de rochers en rochers, de cataractes en cataractes, ils arrivèrent à Pello, où ils se trouvèrent tous réunis.
Là , se rendant un compte mutuel de leurs tra- • sep», vaux , ils s'applaudirent d'avoir la plus belle suite des triangles qu'ils pussent souhaiter. Il semblait qu'ils eussent été les maîtres de placer les montagnes à leur gré. Toutes celles où ils avaient posé des signaux et le clocher de l'église de Tornéâ, qui terminait la suite de leurs triangles vers le sud , formaient une figure fermée , dans laquelle se trouvait la montagne de Horrilakero qui en était comme le foyer et le lieu où aboutissaient tous les triangles. La figure élait un long heptagone, placé justement dans la direction du méridien. Vers le milieu on pouvait mesurer une base plus grande qu'aucune qui jamais eût été mesurée, et sur la surface la plus plane, puisque c'était celle d'un fleuve glacé pendant cinq mois de l'année. Enfin, la longueur de l'arc du méridien était la plus convenable pour la certitude des opérations, comme M. de Maupertuis l'avait démontré avant son départ. L'ouvrage étant possible, le courage de la troupe redoubla pour ce qui manquait encore à l'exécu-
i7» tion, et qui ne demandait que des fatigues et du temps.
Ils choisirent la montagne de Kittis, point le plus septentrional de leurs triangles, pour faire la première des deux observations astronomiques qui devaient déterminer l'amplitude de Tare du méridien. Ils y bâtirent deux observatoires. Dans l'un était une pendule du célèbre Graham, un quart de cercle de deux pieds de rayon , et une lunette mobile autour d'un axe horizontal. Dans l'autre était un secteur de neuf pieds de rayon , ouvrage du même Graham, et pareil à celui auquel M. Bradley devait sa découverte de l'aberration des étoiles fixes.
Ils se hâtèrent de venir observer la hauteur méridienne de la môme étoile qu'ils avaient observée à Kittis, dans la ville de Tornéa, à l'embouchure du fleuve de même nom, qui, dans un seul jour, était devenu une plaine immense de glace et de neige. Ils trouvèrent 57' 27" pour l'amplitude de leur arc, qui coupait le cercle polaire.
L'ouvrage était bien avancé. Mais ils ne savaient point encore la longueur de la base qui devait servir d'échelle au plan de leurs triangles, et ne pouvaient jusque-là prononcer sur l'allongement ou l'aplatissement de la terre. Au lieu , de remettre l'arpentage de cette base au printemps, ils l'entreprirent au solstice d'hiver, temps où le soleil ne se levait à midi que pour paraître un instant ; mais où les crépuscules, la blancheur
de la neige et les aurores boréales, ces feux dont 1730 le ciel étincelle toujours en ces régions, leur promettaient assez de lumière pour travailler quatre heures dans la journée.
Attirés par la nouveauté du spectacle, les Lapons descendirent de leurs montagnes. Les académiciens se partagèrent en deux troupes pour avoir deux mesures au lieu d'une et prévenir par là toutes méprises. Marchant dans une neige de deux pieds de haut, accablés sous le poids de longues perches qu'il fallait sans cesse porter et relever, transis de froid et suant de travail, privés de toute autre boisson que de l'eau-do-vie, promptement gelée, qui les brûlait en les désaltérant, et qu'ils ne pouvaient approcher de leurs lèvres sans les retirer de la tasse toutes saignantes, ils mesurèrent en six jours un espace de plus de trois lieues.
Mais ils avaient oublié une observation sur Avasaxa, haute montagne remplie de rochers et d'abîmes couverts d'une neige éternelle. M. de Maupertuis entreprend de l'escalader. Armé d'un quart de cercle, il s'enfonce dans une espèce de petit traîneau attaché par une longe au poitrail d'un renne aussi agile qu'indomptable. Il gravit à travers les précipices sur le sommet de la montagne, fait son observation, et descend avec la vitesse d'un éclair. M. l'abbé Outhier eut le courage de l'accompagner dans cotte périlleuso expédition *.
* Primaquc lux nostritecum fuit Ma perieli. Ovid., Met., lib. XIII.
me Dès lors la mesure de la base fut achevée; et sur une distance de 7406 toises S pieds, il n'y eut entre le travail des deux troupes qu'une différence de quatre pouces, qui ne font pas trois pieds sur un degré. En prenant le milieu, Terreur probable se réduit à la moitié. *
Ils virent alors que la longueur de Tare du méridien intercepté entre les deux parallèles de Toruéa et de Kittis, était de 55,023 7 toises, que cette longueur ayant pour amplitude 57' 27", le degré du méridien sous le cercle polaire était plus long d'environ 1,000 toises que ne l'avait supposé M. Cassini dans son ouvrage sur la figure de la terre1.
30 déc. Ils se hâtèrent de revenir à Tornéa pour se garantir des dernières rigueurs de l'hiver. Ce fut
1737 sans doute pendant l'oisiveté de cette saison que M. de Maupertuis prit un goût passager pour une Laponne*, qui s'attacha tendrement à lui et vint même le joindre à Paris. Il la chanta comme la plus aimable et la plus délicate des maîtresses. Voici des couplets de ce philosophe amoureux :
Pour fuir l'amour, En vain l'on court Jusqu'au cercle polaire.
1 Le degré du méridien qui coupe le cercle polaire devait être de 56,521 toises. Grandeur et figure de la terre. 1718. Page 243. M. de Maupertuis le trouvait de 57,437 toises.
* C'était une Finlandaise. (Note de de Lalande.)
Dieux! qui croiroit Qu'en cet endroit On eût trouvé Cythère?
Dans les frimas
De ces climats Christine nous enchante :
Oui, tous les lieux
Où sont tes yeux Sont la zone brûlante.
L'astre du jour
A ce séjour Refuse la lumière;
Et tes attraits
Sont désormais L'astre qui nous éclaire.
Le soleil luit :
Des jours sans nuit Bientôt il nous destine ;
Mais ces longs jours
Seront trop courts Passés près de Christine.
On vit que sa passion pour la philosophie ne l'abandonnait point, môme en ces instants où elle lui permettait de se jouer sur des objets moins sérieux. Géomètre jusque dans ses plaisirs, il portait du moins alors la gaieté jusque dans les spéculations géométriques. Le Journal du voyage du Nord, par l'abbé Outhier, fait foi que sans les ressources et l'enjouement de M. de Maupertuis, ses savants compagnons, tantôt malades, tantôt découragés, auraient travaillé peut-être avec moins de fruit, et certainement avec moins d'ardeur.
1737 Après une inaction de trois mois, ils sortirent de Tornéa pour vérifier leurs opérations. C'était un hommage qu'ils devaient au nom de Cassini, un tribut qu'ils payaient au préjugé. Quant aux triangles, tous leurs angles avaient été observés tant de fois et vérifiés par tant d'yeux, qu'il ne pouvait y avoir aucun doute sur cette partie. Cependant ils firent un calcul singulier. Ils supposèrent que, par la plus grande maladresse et le plus grand malheur réunis, ils se fussent trompés de 20" dans chacun des deux angles de chaque triangle et conséquemment de 40" dans le troisième, et que toutes ces erreurs, allant toujours dans le même sens, tendissent toujours à diminuer la grandeur de leur arc. Ils reconnurent que ^erreur sur la longueur totale n'aurait été que de 54 toises et demie, tandis qu'ils trouvaient une différence d'environ 1,000 toises entre le résultat de leurs observations et la longueur de ce même degré, conclue par M. Cassini.
17 mare II ne restait à vérifier que l'amplitude de l'arc; ils résolurent de la déterminer par une autre étoile, ce qui ne se pouvait sans faire un nouveau voyage à l'autre extrémité de Tare mesuré.
* avril. Ils retournèrent donc à Kittis, ils y observèrent une autre éloile, ainsi qu'à Tornéa. Les deux amplitudes résultant des deux opérations s'accordèrent avec précision. Ils conclurent enfin que le degré terrestre était plus grand de 377 toises que
celui de Picard entre Paris et Amiens, et que la 1737 terre est considérablement aplatie vers les pôles.
Cependant le soleil se rapprochait et ramenait l'aurore de ce jour qui dure plusieurs mois. Les académiciens songèrent à quitter un pays où ils voyaient « l'été dans les cieux pendant que l'hiver « était encore sur la terre. » Mais M. de Maupertuis apprit qu'au milieu d'une vaste forêt, au delà du cercle polaire, on voyait un ancien monument qui passait pour une merveille. Habitué au péril comme à la fatigue, avide de pénétrer jusqu'au centre de la Laponie, il partit, accompagné de 11 ami. M. Celsius, très versé dans les langues du Nord. Après une marche pénible, il vit une pierre d'une forme irrégulière et une inscription qu'il copia, mais que ni le savant Suédois, ni lui, ne purent déchiffrer. Ils doutèrent même si les prétendus caractères étaient l'ouvrage de l'homme ou le jeu de la nature. On peut voir clans sa Relation les conjectures philosophiques que ce monument lui fit naître sur les changements arrivés à notre globe, et produits peut-être par la seule variation dans l'obliquité de l'écliptique.
Enfin les académiciens partirent pour Stock- 9 juin, holm, les uns par terre, treize mois après leur départ de Paris, les autres par mer. Ceux-ci, parmi lesquels était M. de Maupertuis, firent naufrage dans le golfe de Bothnie ; mais leur hardiesse et leur habileté les sauvèrent, et le roi de Suède les consola de cette triste aventure par lac-
1737 cueil le plus gracieux. Il avait dit a M. de Mauperluis, à son premier passage : « Je me suis « trouvé dans de sanglantes batailles ; inaisj'ai- « merais mieux retourner à la plus meurtrière « que d'entreprendre le voyage que vous allez « faire. C'est un pays affreux : du reste c'est un « pays de chasse. » Il lui donna un fusil dont il s'élait servi longtemps lui-même. L'ambassadeur leur avait recommandé de ne point faire l'exercice de leur religion, de peur de choquer les habitants; mais le seigneur de l'Église (c'est ainsi qu'ils appellent le prêtre), ayant su qu'ils s'en abstenaient par cette considération, les rassura et leur montra qu'il y avait sous le cercle polaire des chrétiens tolérants. L'abbé Oulhier dit dès lors la messe.
Revenus dans leur patrie, ils y trouvèrent des contradictions pires que les difficultés qu'ils avaient vaincues. Il y avait en France bien des gens qui ne voulaient point donner à la terre une figure qu'un Hollandais et un Anglais avaient imaginée. Un petit nombre de sages se disaient tout bas que les académiciens pouvaient bien avoir raison. M. de Maupertuis, également indigné de l'incrédulité de ses ennemis et de la faiblesse de ses partisans, soutenait que la question était décidée et déployait ce caractère de hauteur qu'il avait jusqu'alors contenu. Il lut dans une assemblée 13 nov. publique de l'Académie la Relation du voyage el des opérations. Ses auditeurs pâlirent plusieurs fois au
récit des périls qu'il avait bravés, et applaudirent 1737 au détail des précautions scrupuleuses qu'il avait prises pour assurer le succès de sa mission. L'Académie ne se prononça point, mais le public se déclara pour lui.
M. le cardinal de Fleury répandit sur les académiciens les bienfaits du roi. Il donna cent pistôles de pension à chacun d'eux, et distingua M. de Maupertuis en lui en donnant vingt de plus \ M. de Maupertuis jugeant que le cardinal de Fleury, chargé de la reconnaissance de l'univers, s'en acquittait avec trop d'économie, le remercia de ses bontés, l'assura que le plaisir et la gloire d'avoir bien fait étaient la seule récompense qu'il eût ambitionnée, et le pria de répartir entre, ses collègues la pension qu'il lui destinait.
Le cardinal de Fleury fut piqué de ce refus, le premier peut-être qu'il eût essuyé. Le philosophe lui parut d'autant plus ingrat qu'il était plus désintéressé. Le comte de Maurepas, son protecteur auprès du premier ministre, sollicita M. de Maupertuis d'accepter cette modique pension et d'écrire à Son Éminence une lettre d'excuse. Mais M. de Maupertuis, outré de la récompense dont on payait ses travaux, fut toujours inflexible. Il dit même à M. de Maurepas, dans un moment de vivacité, que le cardinal pouvait donner
1 M. de Maupertuis reçut au mois de décembre la nouvelle que le roi avait aussi donné à Celsius 1,000 livres de pension. Ce fut M. de Maurepas qui le lui dit.
i737 cette pension à son valet de chambre, qui avait aussi fait le voyage du p6le et qui en était revenu malade. M. de Maurepas crut ne devoir plus être son ami que secrètement.
Mais Paris, charmé de la générosité de M. de Maupertuis, eut pour lui une considération qui tenait de l'enthousiasme. Jusqu'alors il n'avait fréquenté que les gens de lettres : à son retour de Laponie il se répandit dans le grand monde et parut y être né. Les plus brillantes sociétés se le disputaient : il avait tout ce qu'il faut pour y plaire, tous les genres d'esprit et l'art de n'en avoir pas toujours. Il mit les géomètres à la mode : on les croyait tous sauvages, quelques-uns surent être frivoles.
Ces succès réveillèrent l'envie. Quelques académiciens môme n'en parurent pas exempts. Ils trouvèrent que M. de Maupertuis triomphait avec trop de fierté. Il était dur et humiliant pour M. Cassini, après cinq différentes opérations où le père et le fils avaient employé tout leur art, et qui avaient coûté tant de soins et de dépenses, de convenir qu'il s'était trompé, d'avouer que M. de Maupertuis, en neuf mois, avait détruit leur ouvrage d'un demi-siècle ; enfin de rétracter une erreur soutenue pendant quarante ans, malgré les plus fortes objections. M. Cassini était doux, modeste et très réservé dans ses discours : il avait le maintien d'un homme étonné île sa réputation. Ses partisans, sur la foi de son nom, par-
laient plus haut que lui, et ceux que l'éclat 1737 de M. de Maupertuis offusquai t cherchaient à l'obscurcir. Ils jetèrent des doutes et des difficultés sur la manière dont l'opération avait été faite ; ils crièrent beaucoup sur ce que l'instrument n'avait pas été retourné; ils conclurent que pour décider la question, il fallait attendre le résultat des opérations faites sous l'équateur1.
M. de Maupertuis employa le secours de la ruse, m* Il publia une petite brochure anonyme, où il faisait, contre son travail, des objections assez spécieuses. Ensuite il en donna une seconde sous le titre d'Examen désintéressé. Cette pièce, très adroite et très maligne contre les Cassini, avec le plus grand air d'impartialité, donna le change à leurs partisans. M. de Mairan même y fut trompé, et lui prodigua des éloges. Dès lors M. de Maupertuis dit publiquement qu'il en était l'auteur. Alors on en reconnut le venin, et l'on aima mieux dire qu'on avait eu tort de louer ces ouvrages que de convenir que M. de Maupertuis avait raison2. Mais ses admirateurs publiaient qu'il était bien
1 II faut convenir qu'il y avait bien quelquefois incertitude. Les astronomes suédois, en 1803, ont refait le travail et n'ont trouvé 1g degré que de 57,192 toises, au lieu de 57,419, et cela s'accorde mieux avec les autres degrés mesurés ailleurs; mais il n'est pas moins vrai que la question fut décidée par l'ouvrage de Maupertuis. (Note de de Lalande.)
* L'argument que faisait surtout valoir en faveur de M. Cassini Fauteur de ï Examen, était le nombre et l'appareil de cinq différentes mesures.
1738 étrange que MM. Cassini et de Réaumur lui enviassent la gloire d'avoir déterminé la figure de la terre, tandis qu'ils étaient tous les deux comblés de biens et d'honneurs; l'un pour s'être trompé dans ses mesures, l'autre pour avoir ruiné une compagnie1 d'associés à une manufacture entreprise sur sa parole.
Cependant M. Cassini, conservant son caractère, portait dans cette querelle une extrême modération. Il n'écrivait point, et se contentait d'alléguer sa mesure du méridien; il avouait même que les observations des satellites de Jupiter, anciennement faites par LaHire à Saint-Malo, et par Enseinschmid à Strasbourg, aux deux extrémités du parallèle de Paris, qui s'accordaient avec sa mesure, étaient susceptibles d'une assez grande erreur. Mais ses adhérents n'imitaient point son exemple : ils disaient même que la découverte de M. de Maupertuis, fût-elle sûre, n'était pas fort importante. Ces propos s'accréditaient en se répétant, et il ne tenait pas à ces hommes qui voient toujours avec des yeux malades la gloire d'autrui, qu'on ne regardât l'expédition du Nord comme l'effet d'une de ces spécu-
1 En 1720, M. de Réaumur ayant donné l'art d'adoucir et de forger le fer fondu, il s'établit à Paris une manufacture où l'on fit de très beaux ouvrages en fer fondu et réparé à la lime ; mais quoique d'un prix très inférieur à ceux qu'on pouvait faire av<»c du fer battu et limé, on les trouvait trop chers, et la manufacture fut abandonnée. Il avait en récompense, de M. le Régent, dix mille livres de pension, réversibles, après sa mort, à l'Académie des sciences.
lations vaines et pénibles, dont l'oisiveté des m* philosophes s'occupe quelquefois1.
M. de Maupertuis réfuta cette injustice en tirant la relation de son voyage de ce vaste recueil de mémoires académiques, plus propre à conserver les ouvrages qu'à les rendre publics. Il la fit imprimer séparément, et prouva dans sa préface l'utilité de l'entreprise. En effet, si la figure de la terre était incertaine, les navigateurs seraient exposés à des erreurs de longitude qui les jetteraient dans de grands périls. Sur des routes de cent degrés en longitude, ils commettraient des erreurs de plus de deux degrés si, naviguant sur le sphéroïde de Newton, ils se croyaient sur celui de Cassini. De plus, avant la détermination de la figure de la terre, on ne pouvait savoir si cette erreur ne serait pas beaucoup plus grande ; elle l'est en effet, puisque les mesures de M. de Maupertuis, et depuis lui celles des académiciens envoyés sous l'équateur, font notre globe plus aplati que la théorie de Newton ne le suppose*. Si le navigateur ne sent pas aujourd'hui tout l'avantage d'une mesure exacte des degrés terrestres, c'est qu'il est exposé à plusieurs autres erreurs, parmi lesquelles l'erreur qui naît de l'ignorance de la figure de la terre se trouve confondue et cachée.
1 Maupertuis fit encore imprimer une autre plaisanterie, intitulée : Lettre d'un horloger anglais, mais qu'il supprima lorsqu'on l'eut raccommodé avec Cassini. (Note de de Lalande.)
* Voyez la note de la page 90.
1738 Mais quand la navigation sera perfectionnée, ce qui restera de plus important pour lui, ce sera la détermination exacte de la figure de cette planète. Cette détermination est encore utile à la perfection du nivellement et à la théorie de la lune, astre sur lequel on a toujours beaucoup compté pour déterminer les longitudes en mer1. Tel est l'enchaînement des sciences, que les mêmes principes servent à diriger un vaisseau sur la mer, à suivre le cours de la lune dans son orbite, et à faire couler les eaux dans les lieux qu'on veut rapprocher par elles.
Dans ce môme livre, M. de Maupertuis fit part à l'Académie de la mesure de la pesanteur dans la zone glacée. Il l'avait déterminée avec une horloge d'une construction particulière, de l'invention de Graham, et destinée à ces sortes d'expériences. Il avait trouvé que la pesanteur à Paris est à la pesanteur à Pello comme 100,000 à 100,137. En même temps, il donna une table des différents poids d'une mémo quantité de matière , dans les lieux où des expériences sur la pesanteur avaient été faites par les mômes observateurs, ou avec les
1 Ces prévisions se sont vérifiées depuis la mort de M. de Maupertuis. Les tables des mouvements de la lune se sont perfectionnées, ainsi que les instruments propres à observer en mer cet astre et sa distance aux étoiles. Les montres marines de Harisson, celles de plusieurs de nos artistes, les efforts réunis de nos plus grands géomètres, des mécaniciens et des opticiens donnent lieu d'espérer que dans quelques années on aura la longitude en mer avec plus de précision que nos pères n'ont osé l'espérer.
mêmes instruments. Enfin il montra que son at- ma tention s'était portée sur tous les objets, en communiquant une observation sur la déclinaison de l'aiguille aimantée à Tornéa, qu'il avait trouvée être de 3° 5' du nord à l'ouest.
Cependant les lettres des trois académiciens envoyés à l'équateur, décidaient la question en faveur de l'aplatissement de la terre. M. do La Condamine écrivit à M. le comte de Maurepas et à M. de Maupertuis que, malgré l'insuffisance de leurs premières observations aux deux extrémités de l'arc du méridien qu'ils allaient répéter, et quand on y supposerait une erreur double de celle qui paraissait possible, la correction de cette erreur ne pourrait que rendre cet aplatissement moindre , mais qu'il resterait encore plus grand qu'il ne résultait de la théorie de Newton \
M. de Maupertuis, vainqueur, partit pour Saint- Malo, sa patrie, et alla dans le sein de sa famille jouir tranquillement do sa gloire et se délasser des combats qu'elle lui avait coûtés. Ce fut alors qu'un grand pocte*, surpris de le voir s'arracher aux applaudissements de Paris pour aller trouver ses parents, lui écrivit ces paroles où d'un trait il peint M. de Maupertuis : « Comment faites-vous « avec cet esprit sublime pour avoir aussi un « cœur?» Notre philosophe goûtait à Saint-Malo,
* Voyez la note de la page 90.
« M. de Voltaire. (M. A.)
• 1738 toutes les douceurs de la société domestique avec une sœur tendrement chérie, avec un frère naturaliste et physicien, de qui M. de Maupertuis disait qu'il avait plus d'esprit que lui 1 ; avec des amis dont sa gloire augmentait l'amour-propre. Il y apprit pendant son séjour que l'Angleterre se servait déjà, pour perfectionner sa navigation , de • ces mêmes mesures qu'en France on accusait d'être inutiles et suspectes1.
Madame la marquise du Chàtelet, qui, dès l'âge où les femmes ne savent que plaire , avait joint à ce mérite celui d'écrire et de penser, l'appelait depuis longtemps dans son château de Cirey, en Bourgogne. Elle y vivait dans l'étude de la philosophie et des arts avec M. de Voltaire, à qui ses Lettres sur les Anglais avaient suscité des persécutions qu'il avait conjurées en s'éloignant. Elle voulut apprendre les mathématiques. M. de Maupertuis lui donna pour maître M. Kœnig, qu'il avait connu à Bâle et retrouvé à Paris dans l'indigence. Celui-ci , le plus superstitieux idolâtre de Leibnitz, au lieu de leçons de géométrie en donnait à la marquise sur la métaphysique des monades et sur toutes les vérités inintelligibles
1 Ce frère, auquel il avait procuré, par la recommandation du roi de Prusse, une abbaye, mutilait des chats pour faire des expériences. Madame la duchesse d'Aiguillon lui demandait un jour : «Comment, vous qui aimez les chats, pouvez -vous avoir cette « cruauté? — Madame, répondit l'abbé, on a des sous-chats pour « ces sortes d'épreuves. »
* Tab. loxodromiques de Murdoch.
qu'on croit dans les écoles d'Allemagne. Il l'en- «-s gagea môme à prêter son nom et son esprit à rendre séduisantes ces nouveautés, dans la préface du livre où elle enseignait à son fils la physique qu'elle venait d'apprendre.
M. de Maupertuis eut donc à Cirey deux disciples au lieu d'un. Il eut à combattre les hérésies métaphysiques de madame du Chàtelet et à corriger les paralogismes que M. de Voltaire avait semés dans ses Eléments de philosophie newtonnienne. M. Jean Bernoulli fils vint à son secours et remit madame du Chàtelet dans l'étude des mathématiques et des langues, au point d'être en état de traduire Newton, et de le commenter à l'aide de Clairaut. Le père Jacquier, minime français, célèbre par son commentaire de Newton, se rendit aussi à Cirey. Le comte Algarotti manquait à cette société : il venait de rendre aux dames le même service que M. deFontenelle avait r endu à la marquise delaMésangère, en parant de fleurs, peut-être moins naturelles, une philosophie certainement plus vraie1. Il se rendit aux invitations de madame du Châtalet et vint augmenter le nombre de ses admirateurs et de ses maîtres. On jouissait des plaisirs de la campagne, et l'on envoyait à Paris des pièces pour concourir au prix proposé par l'Académis des sciences.
Cependant cette petite et savante cour, malgré
1 Le Newtonianisme pour les dames.
1738 l'heureux choix des personnes qui la composaient, ne put s'exempter des tracasseries et des ridicules. On écrivit contre M. de Mairan, quoiqu'on pensât peut-être comme lui1. On défendit Leibnitz, auquel on ne croyait guère. On disputait sans ménagement et quelquefois avec aigreur. M. de Voltaire, jaloux de M. Kœnig, tâchait de l'éloigner : M. de Maupertuis était son protecteur auprès de la marquise. L'ennui succédait quelquefois à la joie, et les caprices aux complaisances. On se lassait de se voir et peut-être on se le témoignait; mais les meilleures sociétés ont ces défauts, et pas une n'eut les agréments de celle-ci. Il était réservé au château de Cirev de rassembler à la fois tous les plaisirs et tous les talents : des géomètres profonds, un Italien philosophe, un poëte enchanteur, l'intrépide aplatisseur de la terre et une femme aimable , qui joignait aux goûts frivoles de son sexe celui des connaissances les plus sublimes et un esprit capable d'entendre et de juger de tels hommes.
1739 Cependant la dispute sur la figure de la terre durait toujours. Pour la terminer, M. de Maupertuis, de retour à Paris, fut d'avis de vérifier la mesure astronomique de Picard avoc le même secteur dont il s'était servi au pôle. Pour cela on prit, sur l'arc mesuré du méridien do Paris, la partie terminée par les deux églises de Notre-Dame
1 Sur les forces vives.
d'Amiens et de Notre-Dame de Paris, magnifiques mo monuments, quoique gothiques , que le hasard semblait avoir placés si exactement sous le même méridien, à la distance de près d'un degré, qu'ils semblaient destinés à être le terme d'une telle mesure. On reconnut des erreurs dans l'observation astronomique de Picard1, la mesure de sa base et de ses triangles n'ayant pas encore été vérifiée. Le résultat des nouvelles observations fut alors que le degré du méridien entre Amiens et Paris était de 57,183 toises (au lieu de 57,060 toises).
Enfin M. Cassini se défia do l'exactitude de la base de M. Picard, sur laquelle il avait fondé tous ses rapports. Il remesura jusqu'à cinq fois la base de M. Picard, qu'il trouva trop longue d'une toise par mille ; il recommença, et trouva les degrés du méridien croissants à contre-sens de ce qu'il les avait trouvés autrefois, ce qui confirmait la mesure des observateurs du pôle. Il reconnut son erreur. Il fit plus, il en consigna l'aveu dans mo le livre publié depuis par M. Cassini de Thury, son fils, en 1744, intitulé La méridienne de Paris vérifiée dans toute l'étendue du royaume. Ce fut alors que M. de Maupertuis fit imprimer sa Lettre d'un horloger anglais, brochure pleine de l'ironie la plus fine, et devenue extrêmement rare, parce que
1 Voy. Mesure des trois premiers degrés du méridien, par M. de La Condamine, art. XXVII, pag. îS» et suiv., imprimé au Louvre en 1751.
i7io depuis sa réconciliation sincère avec M. Cassini M. de Mauperluis supprima le très petit nombre d'exemplaires qu'il en avait fait tirer l.
Il ne lui fut pas si facile de se réconcilier avec MM. de Réaumur et de Mairan. Le premier lui avait reproché la chaleur avec laquelle il soutenait sa cause. M. de Maupertuis lui avait répliqué que toute l'Académie l'avait vu se passionner pour des araignées, et se brouiller pendant des années entières avec un ancien ami* pour quelques bagatelles sur les thermomètres; qu'après cela il ne lui convenait guère de désapprouver sa vivacité dans une affaire où son honneur était intéressé. Quant à M. de Mairan, la méprise où il était tombé en applaudissant à l'auteur de l'Examen désintéressé lui tenait au cœur ; Il n'a jamais pardonné ce piège à M. de Maupertuis, dont quelques autres plaisanteries lui étaient peut-être revenues : faiblesses d'esprits supérieurs bien consolantes pour le vulgaire !
Cependant M. de Maupertuis, voulant embrasser l'universalité des sciences, méditait sur les lois du mouvement, sur la nature de l'équilibre, et cherchait s'il n'y aurait pas dans la statique, pour les corps tenus en repos par des forces, une loi générale nécessaire pour leur repos. Ses recherches ne furent pas inutiles, et voici ce qu'il
1 Voy. la note de de Lalande, p. 57 ; voy. aussi, sur cette brochure, la France littéraire, par M. Querard, t. V, art. Maupertuis. (M. A.) * M. de Mairan.
trouva (Loi du repos des corps, Mém. de VAcad. mo 1740) : a Soit un système de corps qui pèsent, ou * w?* « qui soient attirés vers des centres par des force ces qui agissent chacune sur chacun, comme « des fonctions quelconques de leurs dislances « aux centres. Pour que tous ces corps demeu- « rent en repos, il faut que la somme des produits « de chaque masse, par l'intensité de sa force et « par l'intégrale de chaque fonclion, mullipliéo « par l'élément de la distance au centre, fasse « un minimum. » Il démontra cette belle loi dont le principe fondamental de la statique n'est qu'une suite et un cas particulier. Il fit voir qu'elle facilitait la solution de plusieurs problèmes de mécanique, qui avaient autrefois étonné ou fatigué Fermât et Varignon.
Vers le même temps il donna une magnifique édition in-i° des Mémoires de l'illustre Duguay- Trouin, son compatriote et son ami, et dans la préface qu'il mit à la tête du livre, il traça le portrait du héros avec autant d'élégance que de fidélité.
Un jeune prince, nourri dans l'école des arts 3 ma\ et de l'adversité, venait de monter sur le trône. Dans sa retraite de Rheinsberg, il avait dévoré les ouvrages de M. de Maupertuis et souhaité mille fois de voir sa personne. Dès qu'il fut maître, il tourna vers les sciences ses premiers regards. Il rappela M. Wolff, persécuté par le feu roi à la requête des théologiens ; il ravit à la Russie le feu du ciel en lui enlevant le lumineux Euler ; il
im invita MM. Bernoulli, 'S Gravesande etMusschenbroek à se rendre auprès de lui. En un mot, il sembla vouloir commander aux sages comme aux héros. Mais ses plus grands empressements furent pour M. de Maupertuis. Voici ce qu'il lui écrivit de sa main : <* Mon cœur et mon inclina* « tion, Monsieur, m'ont fait désirer dès le pre- * mier moment de mon avènement de vous avoir, pour donner à l'Académie de Berlin la forme « qu'elle ne peut recevoir que de vous. Venez donc « enter sur la plante sauvage la greffe des scien- « ces et des fleurs* Vous avez appris au monde la « figure de la terre : vous apprendrez d'un roi « quel est le plaisir de posséder un homme tel « que vous. »
M. le comte de Camas, ministre de Prusse à la cour de France, eut ordre d'ajouter ses instances à cette invitation. M. de Maupertuis s'y rendit avec joie et partit pour Wesel, où il fut présenté au roi-philosophe. Les bontés dont il fut comblé, les qualités éminentes dont il fut le témoin familier, lui inspirèrent pour ce prince ce tendre attachement qui n'a fini qu'avec sa vie. Cependant il ne fit point sa cour avec bassesse. Il sentit qu'un monarque qui l'aimait ne pouvait aimer les esclaves : il sut plaire par la vérité.
V Anti-Machiavel venait de paraître, et des millions de voix avaient répété les louanges que l'éditeur lui avait données. Le suffrage de M. de Maupertuis manquait à l'amour-propre de l'au-
teur. Le roi le pressa de lui dire ce qu'il en pen* %w sait. Après avoir donné des éloges à la beauté de l'ouvrage, le roi continuant à le presser : « Mais, « Sire, ajouta M. de Maupertuis, je crains qu'on « ne dise que le premier conseil que Machiavel de- « vait donner à son prince, c'était celui de le ré- « futer. »
Dans le même temps, M* de Voltaire, invité septcml». par le môme prince, alla rendre ses hommages à celui dont il avait présagé les destinées. Il partit de Bruxelles pour Clèves, où le roi l'entretint souvent. Mais parlant toujours de madame du Chàtelet, qu'il avait laissée à Bruxelles, et de son dévouement pour cette dame , il partit de Clèves , après avoir passé quelques jours auprès du roi avec M. de Maupertuis, dont il faisait gloire d'être disciple. Le philosophe était en ce moment plus nécessaire aux vues du prince que le poëte. Au milieu de projets de guerre, occupé du rétablissement de son Académie, dont la gloire n'avait pas survécu à Leibnitz, son fondateur, Frédéric voulut que M. de Maupertuis le suivît à Berlin, et le persuada par tout ce que le plus séduisant des rois pouvait employer de plus attrayant. « Quand « nous partions tous deux de Clèves, » dit M. de- Voltaire dans sa lettre de la Haye à M. de Maupertuis, du 18 septembre 1740, « que vous prîtes « à droite et moi à gauche, je crus être au jugece ment dernier, où le bon Dieu sépare ses élus « des damnés. Divus Federicus vous dit : Asseyez-
1740 « vous â ma droite dans le paradis de Berlin, et « à moi il me dit : Allez, maudit en Hollande. »
octobre. M. de Maupertuis jouit à la cour de Prusse de tous les agréments que les deux reines purent lui procurer. Il n'était pas aisé de lui faire oublier Paris. Il y tenait par les chaînes d'un heureux amour pour une jeune philosophe remplie d'esprit et d'agrément. Les fêtes de Berlin le tinrent quelques semaines dans une espèce d'enchantement, et des charmes nouveaux le rendirent peutêtre infidèle à des charmes trop connus.
i3déc. Il ne suivit point en Silésie le roi de Prusse, qui disparut d'un bal pour aller se mettre à la tête d'une armée, et dont cette province apprit à la fois l'arrivée et le départ. Mais ce prince, ayant
mi dans l'espace de deux mois conquis la Silésie, pris des quartiers d'hiver, augmenté sou armée,
îofév. revu sa capitale et rouvert la campagne, M. de Maupertuis le suivit et assista à toutes les opérations qui précédèrent la bataille de Molwitz. Glogau fut pris en dormant, Brieg en veillant. Cette
s avril, expédition ressemblait moins à une guerre qu'à une fête, jusqu'à ce que le comte de Neuperg vint opposer aux Prussiens victorieux des troupes aguerries par le prince Eugène.
Tous ces événements réveillèrent dans le cœur de M. de Maupertuis l'ardeur martiale dont il
10 avril, avait brûlé dans sa jeunesse. Il voulut être témoin d'une bataille et ne quitta point le roi, qui eut un cheval tué sous lui, deux pages blessés à ses cô-
tés, ei qui reçut deux balles dans sa cuirasse. Son 1711 aile droite fut enfoncée et poursuivie. Le maréchal de Schwérin, couvert de sang et de sueur, mais plus inquiet du péril de son maître que de ses blessures, pria le roi de se retirer, et, sur son refus, menaça de se retirer lui-même. Ce prince, sollicité par ses autres généraux, et sentant que le salut de la Prusse résidait en sa personne, fit ce que Maurice de Saxe imita depuis dans la bataille de Raucoux : il força son courage à la retraite. M. de Maupertuis, emporté par son cheval dans un parti de hussards, fut fait prisonnier, et dans un instant fut dépouillé par les soldats. En vain il leur promettait la valeur de ses effets en argent, il n'était point entendu : et les hussards le menèrent couvert de haillons au camp autrichien. Il n'y pouvait être longtemps étranger. Nul officier dont il ne fût connu dès qu'il se nomma. Le comte de Neuperg lui donna des habits et de l'argent, le consola de la brutalité des soldats par toutes sortes de politesses, et le fit conduire jusqu'à Vienne. Le roi de Prusse craignit qu'il n'eût été tué. Le bruit de sa mort se répandit, et ses amis le pleurèrent pendant quelques jours.
A Vienne il fut présenté à la reine de Hongrie et au grand-duc de Toscane , qui l'accueillirent en souverains dignes d'avoir de pareils sujets. La reine lui demanda s'il était vrai que la reine de Prusse fût la plus belle princesse du monde.
i7*i M. de Maupertuis répondit : « Je l'avais cru ainsi , Madame, jusqu'à aujourd'hui. » Elle lui demanda encore de quel œil sa philosophie avait vu deux princes se disputant avec le fer et le feu de petits lambeaux de la planète qu'il avait mesurée. « Il ne m'appartient pas, répondit-il, d'être plus philosophe que les rois. »
13 ayrii. Celui de Prusse venait de faire arrêter le cardinal Zinzendorf, archevêque de Breslau, coupable d'excès de zèle pour la maison d'Autriche. Frédéric lui permit de se retirer à Vienne. La reine de Hongrie répondit à ce procédé généreux en renvoyant au roi de Prusse , sans rançon et sans délai, M. de Maupertuis, qui partit de Vienne avec la satisfaction d'avoir joui de sa réputation dans une cour où il se croyait inconnu. Lorsqu'il prit congé du grand-duc de Toscane, Son Altesse royale daigna le presser de lui dire par quel bienfait elle pourrait lui marquer son estime. M. de Maupertuis lui demanda pour toute grâce de faire chercher, s'il était possible, une montre à secondes de Graham, qui lui était souvent utile, et qu'un soldat lui avait prise en le dépouillant. « Je l'ai trouvée, » lui dit le prince, en tirant de sa poche une montre du même artiste, et la lui présentant comme un bijou restitué»
«ai. De Vienne il revint à Berlin , où il apprit que le cœur sur lequel il devait un jour régner avait tremblé pour sa vie et fait des vœux pour son retour. Mais ses affaires le rappelant à Paris, et le
roi de Prusse étant plus occupé de la guerre que «th des sciences, il partit pour la France où il reprit 31 m ses fonctions académiques.
Toujours passionné de sa figure de la lerre, il s'en servit pour perfectionner la théorie de la lune dans un traité qu'il donna sur la parallaxo do cet astre. Il y montra les relations de ces deux corps i qui s'entr'aident, l'un à déterminer les mouvements de l'autre, et celui-ci à fixer la figure de celui-là. Il avança le moment où l'astre qui domine sur la mer, et qui en cause le flux et le reflux j doit enseigner au navigateur à déterminer la longitude, en mesurant les distances de la lune à la terre avec plus d'exactitude, en déterminant l'orbite de la lune avec plus de précision, en augmentant les connaissances sur les longitudes. Il avança beaucoup dans cette carrière épineuse où l'on ne marche qu'à pas lents. Quand il s'agissait du bien public , les détails les moins faits pour son activité lui devenaient agréables. « C'est, disait- il, avoir fait quelque chose de « grand que d'avoir fait une petite partie d'une a grande chose. »
Ce qu'il y a de plus nouveau dans cet ouvrage, c'est une méthode pour déterminer la figure de la terre, qui n'était point assujettie comme toutes les autres à la supposition d'une inégalité dans tous les degrés intermédiaires proportionnée à celle qui se rencontre entre les deux degrés extrêmes.
Mais l'admiration des mathématiciens, que
i74i peu d'autres gens partagent , contribue lentement à la gloire. M. de Maupertuis, qui en était aussi avide que s'il n'en eût encore acquis qu'une incertaine, saisit l'occasion de se présenter au public sous le nouvel aspect d'un écrivain capable de régner sur plus d'une province du monde pensant.
i7« Il parut une comète 1 qui lui fournit la matière d'une Leltrek la foisingénieuseetsavante(26mars). Il l'adressa à une dame philosophe. Il y rassemble ce qui s'est dit jusqu'à son temps de faux et de vrai sur ces astres et tout ce qu'on en savait alors; du badinage, de la précision, le ton d'un homme maître de son sujet, voilà le principal mérite de cette pièce. M. de Maupertuis avait pour elle une sorte de prédilection. C'est qu'il sentait qu'il est plus difficile d'écrire parfaitement qu'il ne l'est de trouver des vérités échappées à Newton. En effet, cette lettre, soit pour le fond des choses, soit pour la manière de les présenter, peut être mise à côté des Mondes de M, de Fontenelle, et mérite une place parmi ce petit nombre de livres bien écrits et bien pensés que notre langue a dans chaque genre.
M. de Maupertuis n'y rassure point les hommes contre la crainte qu'ils ont des comètes. Il fait voir les ravages qu'elles pourraient causer dans
1 Cette comèto avait été vue le 2 mars, à l'Observatoire de Paris, par M. Grante. (fs. A.)
l'univers, soit en vitrifiant ou en brisant notre ma terre, soit en l'inondant d'un fleuve enflammé, soit en leur attribuant, comme a fait Whiston1, le déluge qui engloutit nos pères, et l'incendie qui consumera leurs enfants*.
Oserai-je hasarder ici une conjecture que Whiston a peut-être dédaignée ? Tous les hommes, peuples, rois, philosophes même, du moins pendant longtemps, se sont accordés à considérer les comètes comme les avant-coureurs d'un grand événement. D'où vient cette persuasion si ancienne, si générale, si forte ? Ne serait-ce point de quelque changement arrivé à la terre par une comète après son apparition? Celle, dont on a observé plusieurs révolutions de 575 ans, a dû paraître l'année du déluge universel. En passant près de la terre pour aller vers le soleil, elle peut l'avoir inondée de sa queue et de son atmosphère. Un souvenir obscur s'en sera conservé de race en race parmi les hommes avec celui du déluge ; et toutes les comètes auront depuis inspiré la
* A new Theory of the Earth.
* Lalande et M. Àrago ont essayé, comme Maupertuis, d'éclairer le public sur la véritable nature des comètes. — Ils discutent comme lui les chances d'un choc de ces astres avec notre planète, et l'hypothèse de Whiston ; mais leurs conclusions, surtout celles de M. Arago, sont beaucoup plus rassurantes que celles de Maupertuis. — Voy. les Réflexions sur les comètes qui peuvent approcher de la terre, par Lalande. 1773. — Les Notices, de M. Arago, sur les comètes, dans V Annuaire du Bureau des longitudes, de 1832, seconde édition, 1834, 1836 et 1844., et Y Astronomie populaire, t. H, 1. xvu. Les comètes, p. 261 . (1s. A.)
i7« crainte des maux qu'une seule avait autrefois causés. Et qui sait si cet utile effroi n'est pas destiné à ramener les hommes à leur devoir, lorsqu'une autre comète, ou peut-être la même, revenant un jour du soleil et en rapportant des exhalaisons brûlantes, causera celte conflagration universelle prédite à notre malheureuse planète ?
Jusqu'alors la géographie n'avait été traitée que dans la supposition de la parfaite sphéricité de la terre. On venait de démontrer qu'elle était aplatie vers les pôles ; il fallait donc une géographie nouvelle. M. de Maupertuis en donna les éléments, qui ne pouvaient instruire que des maitres. Il savait qu'en France surtout les gros livres trouvent peu de lecteurs; il rassembla dans une soixantaine de pages, avec autant de concision que de clarté, beaucoup de choses curieuses, éparses depuis dans de gros volumes ; une courte exposition du système du monde; l'histoire des mesures entreprises pour connaître la grandeur et la figure de la terre, les moyens de la mesurer, la preuve que les degrés du méridien, croissant en approchant du pôle, supposent la terre aplatie vers le pôle, etc. Il fit à Tamour de la paix un assez grand sacrifice, en supprimant une première édition de cet ouvrage, faite en 174-0, dans le temps de son plus vif ressentiment des chicanes qu'il essuya sur ses opérations du Nord. L'ouvrage fut réimprimé à
Paris, en 1742 ; mais il en retrancha ce qui pou- 1742 vait choquer ceux dont il voulait conserver l'amitié.
Cette même année, il donna un mémoire sur la ligne loxodromique , espèce de spirale qui coupe sous le môme angle tous les méridiens de la terre, la même que décrit un vaisseau pendant qu'il suit le même rumb. Comme c'est sur cette ligne qu'est fondée toute l'exactitude de la navigation, il fallait en donner une description nouvelle, relative à la vraie détermination de la figure de la terre. D'après son calcul, on pouvait dresser des tables et des cartes plus sûres que celles dont se servent les navigateurs, et, en effet, on les a dressées1. Je ne dois pas omettre un fait qui prouve que, malgré la sensibilité qu'on a reprochée à M. de Maupertuis, l'amour de la vérité l'emportait chez lui sur l'amour-propre. Dans la première édition de ses Eléments de géographie, en cherchant à prouver que la terre était un solide de révolution et que tous les méridiens étaient semblables, il lui était échappé une faute qui n'a été relevée, du moins publiquement, par aucun géomètre. Un de ses amis l'en avertit; il reconnut et corrigea son erreur, et remercia son ami (oct. 1743).
1 Murdoch. Nouvelles tables loxodromiques , ou application de ta théorie de la véritable figure de la terre à la construction des cartes marines réduites, traduites de l'anglais par Bremond. Paris, 1742. In-8».
t742 II reçut, ainsi que M. de Voltaire, une nouvelle invitation de se rendre à Berlin; mais l'un et l'autre ne purent encore s'arracher à tout ce qui les retenait en France. Ils se voyaient souvent à Paris et se communiquaient leurs ouvrages. M. de Voltaire, qui l'avait consulté dès 1731, quand il commençait à étudier la physique, s'honorait du titre de son disciple, l'appelait son maître dans l'art de penser, le réconciliait avec madame duChàtelet, et gravait les vers les plus flatteurs au bas de ce portrait où il est représenté habillé à la laponne et d'une main aplatissant la terre. M. de Maupertuis se livra de bonne foi aux mouvements de sa reconnaissance. Il crut rendre service à son ami en lui donnant un état qui tournât ses occupations vers d'utiles objets, et qui contînt cette imagination impétueuse qu'il fallait enrayer. Dans cette vue, il disposa tout pour lui ouvrir les portes de l'Académie des sciences et pour l'en faire nommer secrétaire perpétuel, ce que M. de Voltaire désirait avec passion. Il ne doutait point qu'aidé de quelque mathématicien, M. de Voltaire ne consolât le public de la vieillesse de M. de 1743 Fontenelle. Ce projet ne réussit pas. La mort de ,janT* M. le cardinal de Fleury fit vaquer une place à l'Académie française. M. de Voltaire, qui ne s'estimait pas assez pour dédaigner un honneur trop tardif, la sollicita par lui-môme et par ses amis avec un empressement égal à celui que cette compagnie lui devait. M. Boyer, ancien évêque
-ride Mirepoix, crut qu'il serait scandaleux qu'un \m particulier peu dévot succédât à un prince de l'Eglise. M. de Voltaire, rejelé d'un corps dont il était né membre, voulut en vain être de l'Académie des sciences : M. de Maupertuis ne put l'y faire entrer. Cependant cet emploi convenait singulièrement à M. de Voltaire, qui est le premier homme du monde pour écrire ce que les autres ont pensé.
Après la mort du cardinal de Fleury, M. le comte de Maurepas crut pouvoir se livrer à son inclination pour M. de Maupertuis. II l'admit à sa familiarité, et lui promit de faire valoir auprès du roi des services trop tard récompensés. Etonné des agréments et de la fécondité de son imagination, il iui conseilla de tourner ses vues du côté de l'Académie française. Bientôt après, la mort de l'abbé de Saint-Pierre y laissa une nouvelle place vacante; car, quoique depuis longtemps exclu des assemblées, et même rayé de la liste, pour avoir été mal à propos trop bon citoyen, on ne lui avait pas donné de successeur. M. de Maupertuis représentait qu'un algébriste serait déplacé parmi des esprits sans cesse occupés de choses de goût, d'imagination et de sentiment. Le ministre insista. M. de Montesquieu se joignit à lui. Ils se chargèrent même des sollicitations alors en usage, et ne lui laissèrent que la voix de M. Boyer à briguer par lui-même.
M. de Maupertuis alla faire sa visiie au prélat
et lui demanda son suffrage. Mais un pieux ennemi l'avait devancé et dépeint à M. Boyer comme un déiste décidé, auteur d'une certaine Cosmologie manuscrite1, où il s'avisait de démontrer algébriquement l'existence de Dieu. L'évêque lui répondit franchement que, non-seulement il lui refusait sa voix, mais encore qu'il lui donnerait l'exclusion auprès de Sa Majesté, attendu qu'un homme suspect d'irréligion ne pouvait décemment être admis dans une compagnie que tant de saints évêques remplissaient de l'odeur de leur doctrine et de leur verlu. M. de Maupertuis paraissant surpris de ce début, M. Boyer ajouta qu'on savait bien comment il démontrait en secret l'existence de Dieu et comment il assujettissait en public les miracles de la Genèse aux lois de la physique ; qu'en un mot le roi qui , dans la personne de l'abbé de la Bletterie, avait improuvé l'élection d'un janséniste , ne pourrait approuver en conscience celle d'un incrédule. M. de Maupertuis voulut se justifier, l'évêque ne voulut pas l'entendre : l'adroit délateur le lui avait sans doute -représenté comme un orateur séduisant.
M. de Maupertuis court chez le ministre et lui porte ses plaintes de la persécution dont il est menacé. M. de Maurepas rit beaucoup de cette scène, du ridicule de l'accusation, de l'embarras
* Voyez plus loin, page 127, l'analyse de ce livre, que Maupertuis ne publia qu'en 1750, à Berlin. (1s. A.)
de l'accusé, et des reproches respectueux qui ma échappent à son chagrin. II lui dit de retourner chez le prélat, et de lui parler avec la fermeté convenable. Il lui permet môme de le citer, s'il en est besoin.
M. de Maupertuis demande une seconde audience à M. Boyer, et l'ayant obtenue , il lui témoigne combien il est sensible à l'accusation dont on le noircit, et le prie de lui en nommer l'auteur. Il assure qu'une place à l'Académie , qu'il sollicite d'après les conseils de M. deMaurepas, n'entre pour rien dans la résolution qu'il a prise de confondre le calomniateur ; mais qu'il doit à sa réputation et à son respect pour les vérités évangéliques de poursuivre la réparation de la sourde injustice qu'on lui fait. L'évôque refuse de lui dire d'où part le coup. « Eh bien , Monseigneur, rea prend M. de Maupertuis, vous n'avez qu'à dire « au roi ce qu'il vous plaira. De mon côté, je lui « vais exposer que j'ai voulu vous désabuser, et <c que vous n'avez pas voulu l'être ; que j'ai voulu « confondre le délateur, et que vous l'avez pro- « tégé. J'ose espérer de l'amitié dent m'honore « M. de Maurepas, qu'il fera par veni. à Sa Majesté cf les justes plaintes quoje vais lui porter contre « vous et contre la calomnie. »
Ebranlé par le ton et le feu dont ce propos était animé, M. Boyer répondit qu'on l'avait sans doute trompé, qu'un homme si jaloux de sa qualité de chrétien ne pouvait être un athée , qu'il le re-
1743 connaissait pour le meilleur chrétien du monde , et que loin de s'opposer à son élection il lui promettait sa voix. En effet , il se rendit à l'Académie et vota pour lui : il fut môme un de ses plus zélés solliciteurs 27juin. Le Discours que M. de Maupertuis prononça le jour de sa réception fut d'un genre nouveau. Il sentit que le public n'attendait pas de lui des trivialités. Au lieu de fastidieuses louanges qu'on répète dans tous ces reraercîments, il justifia le choix de l'Académie en prouvant avec une éloquente justesse que l'objet des études du géomètre et du bel esprit est le même et dépend des mêmes principes. Il loua Richelieu et Louis XIV en deux mots; mais il se tut sur l'abbé de Saint- Pierre, soit qu'il craignît de rappeler des torts presque oubliés, soit qu'il eût ordre de ne point louer un homme auquel pourtant tous ses confrères voudraient sans doute ressembler.
De mauvais plaisants s'emparèrent de ce discours pour en faire des critiques qui s'étendirent jusque sur son auteur; l'un compara son discours à sa perruque, un autre l'accusa dans une brochure de transformer les beaux esprits en géomètres et de ressembler à Circé, qui métamorphosait les hommes en animaux. Le récipiendaire avait dit que les Lapons ne savaient pas le nom de leur roi. Le critique lui fit dire qu'ils ignoraient le nom du nôtre. Peu de temps après, ce même homme lia connaissance avec M. de
Maupertuis, qui le reçut avec indulgence. Il sa- 1713 vait sans doute que des hommes de son espèce ont le privilège de ne pouvoir s'offenser.
M. de Maupertuis, voyant que l'espérance des bienfaits du roi lui était désormais promise, profita de l'estime et de l'amitié que M. de Maurepas avait pour lui. Il lui rappela que le cardinal de Fleury avait avili, par l'offre d'une pension de 1,200 liv., une entreprise glorieuse à la France, et dont M. de Maurepas même avait été le promoteur. Ce ministre, pour récompenser M. de Maupertuis, sans blâmer la conduite du cardinal, trouva un expédient également utile à l'Académie des sciences, à la marine et à son ami. Ce fut de lui donner une pension de 4,000 liv., à condition qu'il travaillerait à perfectionner la navigation. M. de Maupertuis avait besoin de ce secours : il dépensait beaucoup en voyages, en livres, en expériences. Son père s'en plaignait souvent et dit un jour à M. de Maurepas que son tils tirait sur lui des lettres de change sans lui en donner avis. « Je le crois bien, répondit le mi- « nistre : il est trop bien né pour donner des « avis à son père. »
M. de Maupertuis se hâta de remplir le nouvel engagement qu'il venait de prendre. Il donna un traité d'Astronomie nautique, tant pour un observatoire tixe que pour un observatoire mobile.
Dans cet ouvrage, dont Tunique défaut est de n'être à la portée d'aucun pilote, il perfectionna
i7« les moyens astronomiques qu'a le navigateur de connaître à chaque instant le point de la surface de la mer où il est. Il mit à l'écart la longitude dont il avait suffisamment traité dans son Discours sur la parallaxe de la lune, et ne s'attacha qu'à la latitude, à ce point principal de l'art du pilote, qui lui découvre à quelle distance il est du pôle et de l'équateur. Il crut que malgré les bornes que les marins ont mises à leur astronomie ordinaire, ils pourraient profiter d'une science plus vaste, qui simplifierait encore leurs observations déjà si simples. Considérant le navigateur comme un astronome qui travaille dans un observatoire entraîné par les vents et continuellement agité, il eut égard, dans la solution des problèmes, à tous les inconvénients, et proposa tous les moyens que l'agitation du vaisseau rend nécessaires et laisse possibles. Enfin il supposa, non un astronome, mais un navigateur sans science, sans industrie, dénué d'instruments, faisant naufrage, et lui présenta les dernières ressources de l'art dans une telle extrémité.
Ce vaste plan fut concentré dans quelques lignes d'algèbre. Cinq formules suffirent pour résoudre quarante problèmes, dont chacun en suppose plusieurs autres. Ce traité fut imprimé deux fois au Louvre : la meilleure édition est la seconde do l'année 1751.
i7M Tandis qu'une partie de l'Académie applaudissait à ses travaux et que l'autre les rabaissait, il
méditait sur la formation de l'univers, et cher- i7w chait un principe unique duquel il pût tirer toutes les lois du mouvement ou avec lequel toutes les lois s'accordassent.
L'entreprise était difficile : les plufc grands philosophes y avaient échoué. Descartes crut que dans la nature la même quantité de mouvement se conservait toujours , et qu'elle était le produit de chaque masse multipliée par sa vitesse. Mais on prouva contre lui que si elle se conserve dans quelques cas, elle augmente, diminue et s'anéantit dans d'autres. Fermât, voyant que les corps vont d'un point à l'autre par une ligne droite, par le chemiu et le temps le plus court, avait cru que la lumière, qui, dans sa propagation et dans sa réflexion, suit le chemin le plus court, suivait encore cette môme loi dans sa réfraction. Mais on lui montra que la lumière traversait plus facilement et plus vite le cristal et l'eau que l'air et le vide1. Leibnilz crut que dans le choc des corps il y avait une quantité qui se conservait inaltérable, et prit pour cette quantité, qu'il appela la force vive, le produit de la masse d'un corps multiplié par le carré de sa vitesse. Mais ce théo-
1 Cette objection était une conséquence îles principes de la théorie de rémission, imaginée par Newton. Mais la théorie de Newton sur la lumière a dù faire place, de nos jours, à colle des ondulations, qui seule peut se concilier avec les découvertes des physiciens modernes, et particulièrement avec l'expérience de M. L. Foucault, qui a démontré que la vitesse de la lumière est moins grande dans l'eau que dans l'air. (Is. A.)
1744 rème était plutôt une suite de quelques lois du mouvement que le principe de ces lois. Huygens, qui l'avait découvert, ne l'avait point donné pour un principe, et Leibnitz, qui promit toujours de l'établir à priori, ne l'établit jamais. Quand on lui dit que la force vive ne se conservait point dans le choc des corps durs, il aima mieux soutenir qu'il n'y avait point de corps durs dans la nature que d'abandonner son principe. Newton, observant qu'à la rencontre des différentes parties de la matière le mouvement était plus souvent détruit qu'augmenté, crut que Dieu imprimait de temps en temps de nouvelles forces à la machine du monde ; mais les leibnitziens se moquèrent de cette idée, qui supposait que l'ouvrage avait sans cesse besoin de la main de l'ouvrier.
M. de Maupertuis vint enfin. Il soupçonna que la lumière qui passe d'un milieu dans un autre, abandonnant déjà le chemin le plus court, qui est celui de la ligne droite, pourrait bien aussi ne pas suivre celui du temps le plus prompt. Après avoir converti cette conjecture en démonstration, il découvrit que le chemin qu'elle tient est celui par lequel la quantité d'action est la moindre. C'est cette quantité d'action qui lui parut être la vraie dépense de la nature, et ce qu'elle ménage le plus dans le mouvement des corps. Il appelle, après Leibnitz, quantité d'action le produit de la masse par l'espace et par la vitesse.
15 avril. C'est ce qu'il démontra dans une assemblée
publique de l'Académie des sciences. Il y lut un nu mémoire sur Y accord de différentes lois de la nature qui jusqu'alors avaient paru incompatibles. Il y prouva que tous les phénomènes de la réfraction s'accordaient avec le grand axiome de métaphysique, que la nature, dans tous ses effets, agit toujours par les voies les plus simples, et que la lumière, passant d'un milieu dans un autre, le sinus de son angle de réfraction est au sinus de son angle d'incidence en raison inverse des vitesses qua la lumière dans chaque milieu. Il avertit que le chemin le plus court et le plus tôt parcouru n'était qu'une conséquence de la plus petite quantité d'action, conséquence que Fermât avait prise pour le principe. Il déduisit du sien toutes les lois que suit la lumière, soit dans sa propagation, soit dans sa réflexion, ou dans sa réfraction. Enfin, prévoyant qu'on lui reprocherait d'appliquer les causes finales à la physique, il repondit qu'il fallait non-seulement calculer les mouvements des corps, mais aussi consulter les desseins de l'intelligence qui les fait mouvoir.
Ce mémoire eut d'abord peu de succès; mais on peut juger de celui qu'il devait avoir, par les lumières que M. Euler y puisa la même année. Il démontra que dans des courbes que des corps décrivent par des forces centrales, la vitesse du corps multipliée par le petit arc de la courbe fait toujours un minimum. C'était une des plus belles applications du nouveau principe au mouvement
17M des planètes, dont en effet ce principe est la règle. Un nouveau phénomène produisit un nouvel ouvrage. C'était un enfant de quatre ou cinq ans qui avait tous les traits des nègres , et dont une peau très blanche et blafarde ne faisait qu'augmenter la laideur. Sa tête était couverte d'une laine blanche, tirant sur le roux; ses yeux, d'un bleu clair, paraissaient blessés de l'éclat du jour; ses mains, grosses et mal faites * ressemblaient plutôt aux pattes d'un animal qu'aux mains d'un homme. Tout Paris courait le voir1.
M. de Maupertuis en fit le sujet d'une Dissertation, où il réunit l'élégance du bel esprit qui tient le pinceau, à la sagacité de l'anatomiste armé du microscope. Seulement on lui reprocha l'excès d'enthousiasme avec lequel il annonce le précieux secret qu'il arrache à la nature. Il ne dit rien du phénomène, et tout ce qu'il dit tend à l'expliquer. Il avança modestement que la liqueur séminale de chaque espèce d'animaux, contenant un nombre inûni de parties propres à former, par leur assemblage, des animaux de môme espèce, on pourrait penser que chaque partie fournit ses germes*. Il fit de M. de Réaumur un éloge qui
1 Ce prétendu nègre blanc était évidemment une sorte d'albinos. On sait que Y albinisme est une affection par suite de laquelle disparaissent, chez l«.-s hommes et chez les animaux qui en sont affectés, la plupart des matières colorantes qui donnent à diverses parties du corps leur couleur particulière. M. Is. Geoffroy a placé avec raison les albinos parmi les monstruosités. (A. de Quatrefages.)
* Il parait, d'après ce passage et ce que l'auteur ajoute plus loin.
lui donna le chagrin d'avoir un si équitable en- 1741 nemi.
M. de Voltaire fit aussi une dissertation sur le nègre blanc. Si l'on compare les morceaux des deux ouvrages où les deux auteurs traitent les mêmes parties du même sujet, on verra la différence de leur genre d'esprit.
Enfin, MM. Bouguer et de La Condamine arrivèrent du Pérou, en 17441. Leurs mesures s'accordaient avec celles du pôle pour faire la terre aplatie ; de sorte que l'aplatissement de la terre vers les pôles fut décidé par la conformité des opérations faites sous les trois zones.
Mais les académiciens ne convinrent point de la part que chacun devait avoir à la gloire de l'exécution.
que Maupertuis aurait été en quelque sorte le précurseur des idées de Buffon, tout en croyant à une doctrine assez semblable à celle des panspermistes. Au dire de ces derniers, tous les êtres vivants renferment une multitude infinie de germes qui, placés dans des conditions favorables, se développent pour reproduire l'animal ou la plante dont ils sont sortis. D'après Buffon, chaque partie du parent renferme une matière primitive composée de particules organiques toujours actives, et servant seules à la nutrition, à l'accroissement, et quand la matière primitive est déposée dans un lieu convenable, les particules organiques venues d'un même point s'attirent réciproquement et reproduisent en petit l'être dont elles étaient naguère partie intégrante; c'est ainsi que le pied, la main, la tète de l'embryon sont formés avec les particules organiques fournies par les pieds, les mains, les tètes des parents, par conséquent ces particules organiques reproduiront en petit le moule intérieur des parents. Il est inutile d'ajouter que ces diverses hypothèses sont depuis longtemps abandonnées. (A. de Quatrefages.)
1 M. de La Condamine, qui s'était embarqué a Cayenne, arriva le 30 novembre 1744 à Amsterdam, mais ne fut de retour à Paris que le 23 février 1745. (M. A.)
i74i Les Cassini faisaient valoir la correction de leur ancienne mesure, annoncée dès 1740 dans le livre de la Méridienne vérifiée, et publiée par M. Cassini de Thury; et les derniers venus soutenaient que sans eux le problème ne serait point au-dessus de loute objection. M. Bouguer, ne pouvant rien disputer à M. de Maupertuis, s'appropria tout l'honneur d'une entreprise dont M. de La Condamine et M. Godin (qui avait passé au service de l'Espagne) avaient partagé les travaux et les dangers. M. de La Condamine revendiqua ses droits, et prouva que le succès du voyage à l'équateur aurait été douteux sans les observation correspondantes qu'il mit M. Bouguer en état de faire, et que celui-ci ne fit qu'à regret, et enfin que le voyage même eût été inutile sans une avance de 40,000 écus, faite au roi sur le crédit que s'était procuré M. de La Condamine M. Bouguer ne se bornait point à cette injustice : il attaquait obliquement les mesures du Nord, dont il n'attribuait le succès qu'à la bonne construction de l'instrument dans lequel Taxe optique de la lunette était parallèle au plan, circonstance dont il prétendait avoir le premier senti l'importance. M. de La Condamine réfuta les prétentions que le père Boscowich a depuis réduites à leur juste valeur, dans son livre sur la figure de la terre1.
1 De expeditione litt., imprimé à Rome en 1754, m-4°. Ce livre a
Dès que la mesure du globe fut élevée au- t7*4 dessus de toute contradiction, l'envie rabaissa le mérite de ceux qui l'avaient exécutée. « Les aca- « démiciens, disait-on, ont été au bout du monde « pour voir comment il était fait ; et Newton l'a- « vait vu sans sortir de son cabinet. Il n'y avait « qu'à partir comme lui des lois de la pesanteur, « on serait arrivé au même point que lui, et l'on a n'aurait point eu les doutes qu'il n'avait pas. « Les vrais inventeurs sont Huygens et Newton : « nos académiciens ne sont que des ouvriers dé- « fiants et curieux, qui ont vérifié la théorie « d'habiles maîtres qu'ils n'entendaient pas. »
Ces propos, inspirés par la malignité, sont encore aujourd'hui répétés par le demi-savoir ou la jalousie. On les trouve consignés dans le Siècle de Ij)uis XV, dont l'auteur ose même jeter des doutes sur la justesse des mesures1. Mais la gloire de nos savants est garantie par l'estime de tout ce que l'Europe a de plus éclairé. Les théories d'Huygens et de Newton n'étaient que des hypothèses, et leurs disciples ne les donnaient que
été, depuis, traduit en français par le père Hugon, confrère de l'auteur, et imprimé à Paris en 1770, avec des augmentations de l'auteur, des notes, etc., sous ce titre : Voyage astronomique et géographique dans VEtat de C Eglise, pour mesurer deux degrés du méridien, traduit du latin, par l'abbé Châtelain (le père Hugon). In-4U.
1 Siècle de Lavis XV, par Voltaire, ch. XLIII. Voici le passage auquel l'auteur fait sans doute allusion : « Des voyages au bout du . monde pour constater une vérité que Newton avait démontrée dans son cabinet ont laissé des doutes sur l'exactitude des mesures. » (Is. A.)
1744 pour telles. M. de Mairan a démontré qu'en admettant la force centrifuge d'Huygens et l'at- Iraclion de Newton, la terre pouvait être allongée. Si ces deux grands hommes eussent entrepris un vovaee sur mer, ils n'auraient osé naviguer d'àprès leur hypolhèse contre la foi due aux seules observations. Huygens et Newlon devinèrent : nos académiciens ont démontré. Les premiers mirent les savants sur les voies de la vérité ; mais les seconds Font trouvée. Huygens n'avait eu égard qu'à la force centrifuge; la théorie de Newton supposait la masse d'un globe homogène. La plus savante théorie en physique est toujours fondée sur quelques suppositions que l'observation seule peut vérifier. Aussi a-t-elle donné l'aplatissement de la terre plus grand qu'il ne résulte de la théorie newtonienne1.
Fatigué de ces contradictions sans cesse renaissantes, M. de Maupertuis fut plus disposé à pré-
* Dans le mémoire sur les opérations pour la mesure de la terre (t. IV de ses Œuvres, nouv. édit., p. 287) Maupertuis, en comparant ses mesures avec celles de Picard, dont il avait corrigé les observations astronomiques, trouve que la terre devait être aplatie au pôle de jfj. Dans une Addition à ce Mémoire, il montre qu'en comparant le degré du méridien au cercle polaire avec celui du Pérou, l'aplatissement de la terre devait être de jt6, nombres effectivement plus grands que celui qui résulte des calculs de Newton. Dans cette même Addition à son Mémoire, Maupertuis donne le résultat d'un travail d'Euler qui, en discutant et comparant toutes ces mesures entre elles, et en y ajoutant celle de La Caille au Cap, en conclut que la terre devait être aplatie de 7^ , coïncidence remarquable de l'observation avec la théorie bien faite pour frapper l'esprit enthousiaste de Maupertuis. On sait que les dernières mesures donnent environ pour l'aplatissement de notre globe, (ls. A.)
ter l'oreille aux instances du roi de Prusse, qui, nu du ton le plus pressant de l'amitié, le sollicitait de revenir rétablir l'Académie de Berlin dans son lustre. Il partit donc pour un pays vers lequel il avait eu toujours les yeux tournés depuis son premier voyage. Il y fut reçu comme il avait été désiré. Il eut un grand appartement au palais: les reines le considérèrent comme une espèce de favori. Il retrouva dans leur cour une jeune personne, qui peut-être avait murmuré plus d'une fois de sa longue absence.
C'était Eléonor de Borck, fille d'honneur de la reine mère, et chérie de sa maîtresse : grande, bien faite, d'une blancheur éblouissante, d'une figure assez embellie par les agréments de la beauté pour pouvoir dédaigner la régularité des traits, d'un esprit prouvé par le choix de son cœur, d'une naissance égale à celle des plus nobles souverains ; ses ancêtres régnaient en Poméranie avant l'existence des plus grandes maisons d'aujourd'hui.
M. de Maupertuis, oubliant la philosophie parisienne, rendit des soins assidus à mademoiselle de Borck. Une imagination si vive no pouvait enfanter une passion froide. Il ne connut plus do bonheur ni de gloire sans son Eléonor. Il ferma ses livres, il oublia ses calculs. Sa guitare, son sistre même, bizarre instrument, agréable sous ses doigts, ne rendit plus que des sons tendres et langoureux.
II ne pouvait soupirer longtemps sans êtro
174* écouté. Peu d'hommes avaient la conversation plus amusante. Nulle femme ne Petit soupçonné d!être un savant. L'esprit juste se cachait et ne laissait paraître que l'esprit aimable. Ses louanges, toujours délicates, ordinairement vraies, étaient des traits à retenir : l'amour-propre, en les confiant à la mémoire, croyait faire l'office du discernement. Le feu de ses yeux, le ton de la persuasion, donnaient à son visage une physionomie animée qui permettait à peine d'en remarquer les irrégularités. Simple dans son extérieur, il outrait la négligence et paraissait tendre à la singularité. A Paris, à Berlin, à Saint-Màlo, partout il avait un air étranger. Jamais il ne s'assujettit à cette étude de la parure de laquelle résultent des agréments qui souvent nous en imposent à nous-mêmes, parce qu'ils nous agrandissent dans l'imagination d'autrui. Malgré cela, et peut-être par cela môme, il plaisait aux femmes. Moins il était occupé de lui, plus il leur paraissait occupé d'elles; et Mademoiselle de Borck n'était pas sans inquiétude. Elle eut une rivale, dont la beauté ne tint pas contre ses charmes.
La reine mère, voyant que ces deux cœurs allaient être d'accord, voulut achever l'ouvrage que l'amour avait commencé. M. de Maupertuis était en grande faveur auprès d'elle : souvent elle s'instruisait avec lui. Elle désirait autant que le roi, son fils, de l'attacher à la cour de Prusse, et pensait que mademoiselle de Borck pourrait seule,
par le don de sa main, le dédommager de la nu France. M. de Maupertuis eut l'habileté d'amener cette princesse à lui faire la première proposition de ce mariage. Il y répondit avec toute la reconnaissance d'un homme sûr de ne jamais regretter sa liberté sacrifiée. Les grâces et les vertus se réunissaient en mademoiselle de Borck : elle n'avait pas besoin de l'indulgence de l'amour.
La reine mère était désormais chargée du bonheur de M. de Maupertuis; mais elle trouva plus de difficultés qu'elle n'imaginait. Les parents de sa fille d'honneur firent quelques objections sur la différence des qualités et des religions. Ils eurent la politesse de n'insister que sur la dernière; mais dans le fond ils avaient à combattra sinon leur préjugé, du moins celui de leur nation, sur la noblesse d'origine et sur les mésalliances. Ce préjugé va si loin en Allemagne, qu'un prince qui épouse la fille d'un pair de France ou d'Angleterre, n'est pas sûr de transmettre ses fiefs à ses enfants.
Le roi, craignant d'un côté que M. de Maupertuis ne lui échappât si la négociation se rompait, et de l'autre sentant que les Borcks hésitaient seulement par égard pour un certain public, approuva hautement les prétentions de M. de Maupertuis. Aux yeux d'un arbitre des fortunes, un grand homme vaut bien un grand seigneur ; et, pour mademoiselle de Borck, il était naturel qu'elle pensât comme un roi.
Dès lors les obstacles disparurent. La reine mère n'entendit plus parler de luthéranisme ni de qualité. M. de Maupertuis promit de s'établir à Berlin et n'eut pas besoin de promettre qu'il respecterait les droits de la conscience. Mademoiselle de Borck le récompensa du sacrifice qu'il lui faisait de sa patrie, en lui avouant des sentiments d'autant plus précieux, qu'ils avaient été plus timides.
Cependant M. de Maupertuis ne perdit point de vue les services que les sciences attendaient de lui. L'Académie de Berlin, fondée par le premier roi de Prusse (1700), eut en naissant cet éclat que les autres compagnies savantes doivent aux années1. La mort de Leibnitz la jeta dans la langueur; un règne purement militaire lui avait ravi jusqu'à son dernier souffle. Le feu roi avait assigné des pensions à ses bouffons sur les fonds de cette compagnie. Un d'eux en avait môme obtenu le titre de vice-président*. De là, le mépris pour un corps que le souverain avait couvert de
1 Voyez dans le savant ouvrage do M. Bartholmêss intitulé Hittoire philosophique de l'Académie de Prusse, 1851, in-8°, 2 vol., les détails précieux qu'il donne sur l'origine, la fondation, l'histoire et les travaux de cette Académie, particulièrement sous le règne de Frédéric le Grand. (Is. A.)
* D'après M. Bartholmess, ce bizarre et savant personnage (Paul Gundling) fut nommé par Frédéric-Guillaume 1" président de son Académie, en 1718, deux ans après la mort de Leibnitz. — Le baron de Printzen étant président honoraire à cette époque, cela explique pourquoi La Beaumelle dit ici que Frédéric-Guillaume avait nommé un de ses bouffons vice-président. (Voy. Histoire philosophique de r Académie de Prusse, t. I", p. 87.) (Is. A.)
ridicule. Un do ses amusements était de proposer nu à son Académie des questions burlesques, et ces questions étaient décidées à peu près sur le même ton qu'elles étaient proposées : c'était là tout ce qu'il restait aux sciences de liberté. Un jour, il fit demander pourquoi deux verres remplis de Champagne et choqués l'un contre l'autre ne rendaient pas un son aussi aigu et aussi clair que lorsqu'ils sont remplis de toute autre sorte de vin. Les Académiciens répondirent que, de peur de renouveler l'histoire de la dent d'or, il fallait commencer par constater le fait. Le roi leur envoya quelques bouteilles de Champagne \
Cetle compagnie était dans cette espèce d'anéantissement, quand le roi, au milieu des embarras d'une guerre qui demandait toute son âme, entreprit de lui donner un nouvel être. Il chargea le maréchal de Schmettau de seconder ses vues (oct. 1743).
Ce seigneur forma une société mi-partie, c'està-dire composée de membres de l'ancienne et de quelques gens de lettres, qui en avaient établi une nouvelle. Le roi donna des statuts particuliers et une salle de son palais pour les assemblées. L'administration en fut confiée à quatre seigneurs, MM. de Schmettau, de Viereck, de Borck et de Gotter, qui présidèrent par trimestre sous le nom de curateurs. Il fut réglé que les mé-
1 Lettres familières de Bielfeld.
i7u moires ne paraîtraient plus qu'en français. Les pensions furent distribuées. Un des curateurs proposa d'insérer dans les nouveaux statuts que les gentilshommes pourraient être académiciens sans déroger. M. de Maupertuis empêcha qu'on ne fit cet affront aux sciences et à l'Allemagne. Il comparait ce règlement à celui de l'Académie d'Arles, qui exigeait des récipiendaires des preuves de noblesse.
Il n'approuva point la nouvelle forme que l'Académie venait de prendre ; mais il ne présumait pas assez de son crédit pour oser s'en expliquer ouvertement : et déjà il avait assez d'envieux sans chercher encore à se faire des ennemis. D'ailleurs sa passion pour mademoiselle de Borck lui donnait une espèce d'indifférence pour tous les autres objets. Il applaudit en gémissant à l'inauguration de la nouvelle Académie (23 janv. 1744), où le marquis d'Argens lut un discours sur l'utilité des sociétés littéraires, et M. Franche ville une ode sur le bonheur dont les sciences allaient jouir.
Dès que M. de Maupertuis eut réglé les préliminaires de son mariage , il retourna en France pour obtenir le consentement de son père. Il s'arrêta quelques jours à Bâle, et, passant nécessairement dans le voisinage de Fribourg , il voulut être lémoin d'un siège. Cette place était alors attaquée par M. le maréchal de Coigny, dont il était particulièrement connu et estimé. Il alla tous les jours à la tranchée, comme si c'eût été son mé-
tier. Cette intrépidité déplacée lui valut une dis- 17a tinction qui peut-être en était le but : le général jeta sur lui les yeux pour porter à Sa Majesté noYewb. prussienne la nouvelle de la prise du château qui ne pouvait tenir longtemps. Mais il écrivit au ministre de la guerre pour s'assurer si le roi approuverait ce choix, contraire à l'usage. M. le comte d'Argenson lui répondit qu'un homme qui avait fait les fonctions de militaire en méritait les honneurs, et que le roi trouvait bon que M. de Maupertuis fût dépêché à Berlin, ou le roi de Prusse verrait avec un double plaisir M. de Maupertuis et le porteur d'une bonne nouvelle. En effet, le roi le reçut avec les témoignages d'estime que méritait un courrier si extraordinaire. Il ne tarda pas à repartir de Berlin pour Paris.
Mais à peine y fut-il arrivé, que ses amis, infor- 1745 més de son projet d'établissement en Prusse, tâchèrent de l'en détourner. L'un employait des raisons tirées de sa santé, qui ne pouvait que souffrir d'un air froid et dans un pays sablonneux ; l'autre le prenait par des motifs de reconnaissance envers une patrie qui honorait ses talents et récompensait ses services. Celui-ci l'attaquait par son faible , par les sentiments de l'amitié , et lui représentait combien tous ceux qui le chérissaient seraient affligés de le perdre. Celui-là lui répétait que le public, étonné de son expatriation, l'attribuerait peut-être à quelque mécontentement mal fondé , ou à l'inconstance de son esprit,
1745 ou bien à celte inquiétude naturelle dont il était accusé. Tous lui prédisaient qu'il s'en repentirait un jour. Ces diverses considérations agissaient sur son cœur ; il avait fait lui-même ces réflexions ; mais le souvenir de mademoiselle de Borck, la parole qu'il lui avait donnée, celle qu'il en avait reçue , en affaiblissaient l'impression.
Il eut à combattre des sentiments encore plus chers que ceux de l'amitié. Un père octogénaire le conjurait de ne point lui ravir un fils sur lequel ses derniers jours avaient compté. Rien ne toucha plus vivement M. de Maupertuis, et vraisemblablement il n'eût jamais pensé à se donner à la Prusse s'il eût prévu combien il lui serait difficile de s'arracher à la France. Mais , pour concilier ce qu'il avait promis à l'amour avec ce qu'il devait à la nature , il projetait de fréquents voyages dans sa patrie, et déjà son ardente imagination lui représentait Berlin comme un faubourg de Paris.
Parmi ces anxiétés, son esprit travaillait encore. Il méditait sur la génération, dont il avait ébauché le système dans son Nègre-Blanc. Il fondit cette dissertation dans un ouvrage plus régu- (r lier intitulé Vénus physique. Il débute du tou de Sénèque; mais il prend bientôt celui d'Epicure. Prodigue d'ornements ambitieux et d'images voluptueuses , il para son sujet d'agréments étrangers qui prouvaient combien il était amoureux ,
et que sans doute il aurait supprimés depuis, s'il mr> avait cessé de l'être. Il rentre dans la gravité philosophique, lorsqu'il expose les divers sentiments des physiciens sur la génération.
Les uns avaient cru, d'après Aristote, qu'elle était l'ouvrage du mélange des deux liqueurs. Les autres , apercevant des espèces d'œufs autour des trompes de la matrice, avaient placé le fœtus dans chacun de ces œufs fécondés par l'esprit séminal du mâle : suivant cette idée, tout le genre humain était contenu et déjà formé dans l'œuf de la première femme. Harsoëker et Leuwenoeck, ayant vu dans une goutte de liqueur séminale des milliers d'animalcules se mouvant en directions différentes , rendirent aux mâles la fécondité attribuée aux femmes. La plupart des anatomistes marièrent ces deux opinions et furent ovistes et spermatistes tout à la fois. Harvey, à qui Charles Ier, roi d'Angleterre, abandonna toutes les biches de ses parcs pour le mettre à portée du mystère de la génération, ne trouva ni liqueur du mâle dans leurs matrices , ni œuf dans les trompes, ni altération dans le prétendu ovaire. Il vit le fœtus se former, et prit, pour ainsi dire, la nature sur le fait ; mais ce qu'il dit pour expliquer cette formation ne servit qu'à faire pardonner à ses prédécesseurs leurs absurdités.
M. de Maupertuis admit avec les anciens le mélange des deux semences; et de ce que l'enfant ressemble au père et à la mère, il conclut que
1745 l'un et l'autre avaient également part à la formation. Il eut recours à ce que les chimistes appellent forces ou rapports, qui font que toutes les fois que deux substances disposées à se joindre se trouvent unies ensemble, s'il en survient une troisième qui ait plus de rapport avec l'une des deux, elle s'y unit en faisant lâcher prise à l'autre. Il ajouta que les forces ne sont autre chose que l'attraction1.
Avec ce principe il explique tout. Qu'il y ait, dans les deux semences des parties destinées à former le cœur, la téte, les entrailles, les bras, les jambes, et que ces parties aient chacune un plus grand rapport d'union avec celle qui, pour la formation de l'animal, doit être sa voisine qu'avec toute autre, le fœtus se forme nécessairement. Si chaque partie est unie à celles qui doivent être ses voisines, l'enfant naît dans sa perfection; si quelques parties se trouvent trop éloignées, ou d'une forme trop peu convenable, ou trop faibles, il naît un monstre par défaut ; si des parties superflues trouvent encore leur place et s'unissent aux parties dont l'union était déjà suffisante, il naît un monstre par excès. Il finit par demander si l'instinct des animaux n'appartieut pas aux plus petites parties dont l'animal est composé, et si cet instinct, dispersé dans les
1 Ces idées physico-chimiques, même avec les modifications que devait y introduire la science moderne, ne sauraient aujourd'hui être soutenues. (A. de Quatrefages.)
parties des semences, ne suffit pas pour faire les 17*5 unions nécessaires entre ces parties1.
M. de Buffon jugea ce système digne d'être approfondi. Plus il fit d'expériences, plus il s'y affermit. Mais cet ingénieux et savant historien de la nature trancha le mot, et dit hardiment que chaque partie du corps de l'un et de l'autre sexe fournissait ses molécules organiques; au lieu que M. de Maupertuis ne l'avait dit qu'avec ces détours dont on doit envelopper parmi nous une vérité nouvelle. L'un et l'autre expliquèrent l'union de ces molécules par des attractions. Mais M. de Buffon y ajouta les Moules intérieurs, qu'il est difficile d'expliquer et que M. de Maupertuis se plaignit toujours de ne pas entendre. Quant aux prétendus animalcules que le microscope fait découvrir dans la liqueur séminale, M. de Buffon les regarde comme des êtres moyens entre la matière brute et ranimai; au lieu que M. de Maupertuis les prend pour de vrais animaux, convient qu'il ignore leurs fonction et conjecture, qu'ils mettent en mouvement les liqueurs proli-
1 Cette dernière partie des théories de Maupertuis ferait, pour ainsi dire, de chaque partie de l'animal un être distinct, s'unissant à d'autres êtres par un acte de sa volonté. On comprend tout ce qu'a de peu rationnel une pareille idée: elle ne tend à rien moins qu'à supprimer l'individualité dans les animaux les plus manifestement simples, et ne s'applique pas davantage aux individus élémentaires qui, par leur réunion, forment les animaux composés, comme certains polypes, mollusques, etc. Au reste, Maupertuis, comme on le verra plus loin, accordait quelque chose de semblable à, la matière brute elle-même. (A. de Quatrefages.)
iris flques, et facilitent par là l'union des parties qui peuvent se joindre *.
Ce système n'était pas nouveau. Empédocle avait dit que les liqueurs séminales des deux sexes contiennent toutes les molécules analogues au corps de l'animal et nécessaires à sa reproduction* .
Plotin avait suivi l'idée d'Empédocle, et recherché la raison de cette attraction des parties, qu'il avait trouvée dans une harmonie et une assimilation de ces mêmes parties, qui les porte à se lier ensemble quand elles se rencontrent, ou à se repousser lorsqu'elles sont dissemblables. Il disait que c'est la variété de ces assimilations qui concourt à la formation de l'animal, et il appelait cette désunion et cette liaison la force magique de l'univers8.
Depuis, Sennert alla beaucoup plus loin ; mais il n'osa dire que l'âme, qu'il admettait dans la semence des plantes et dans celle des animaux, avait Tidée de tous les organes des animaux et des plantes, et qu'elle savait la manière de les
1 Les naturalistes ont longtemps partagé sur ce point les idées de Maupertuis, mais des recherches plus récentes ont donné sur ces prétendus animalcules des notions plus justes. On les regarde généralement aujourd'hui comme des espèces d'organes destinés à se détacher et qui conservent pendant quelque temps une vie propre manifestée par leur irritabilité et des mouvements analogues à ceux que présente la queue d'un lézard séparée de l'animal. (A. de yuatrcfage*.}
1 Voy. Gai., De Semine, 1. 2, c. 3; Plutarch., De P/ac#.,l.J,c.3. 3 Plotin, Ennead, 4, 1. 4, p. 434, et Marsilc Fiein, son interprète.
construire et de les placer où il fallait. M. de 1745 Maupertuis fut plus hardi , comme nous le verrons dans la suite.
La Vénus physique fut attaquée par l'auteur, prudemment anonyme, d'un livre intitulé : L'art de faire des garçons *. M. de Maupertuis n'y répondit point. Son adversaire ne lui avait fait que des objections aussi ridicules que la recette qu'il indiquait pour remplir l'objet de son livre. Il soutenait que la femme ne faisait aucune émission de liqueur séminale f.
Cependant le père de M. de Maupertuis différait de consentir à son mariage, dans l'espérance de l'en détourner. Il était surtout affligé que son fils épousât une luthérienne. Il consulta divers docteurs sur ce cas de conscience, et la variété des solutions ne diminuait pas ses perplexités. Les uns disaient qu'il fallait une dispense du pape; les autres qu'elle était inutile. Ceux qui regardaient le prêtre comme le ministre de ce sacrement prétendaient qu'on ne pouvait le recevoir hors de la véritable Eglise ; ceux qui croyaient, avec le plus grand nombre de théologiens, que les parties contraclantes se l'administrent mutuellement, assuraient que la bénédiction sacerdotale
1 Procope Couteau, docteur en médecine, fils de celui qui tenait le fameu* café de ce nom.
* L'auteur anonyme avait raison. Le liquide sécrété par la mère n'a aucun rapport avec celui que fournit le père. (A. de Quatrefapres.)
ms était une simple cérémonie qu'on pouvait omettre dans les pays protestants. M. de Maupertuis tint pour ceux qui étaient de l'avis de son cœur. Il oblint le consentement de son père, et remit à l'Académie des sciences sa pension. Le roi lui accorda la permission de s'établir en Prusse, et un brevet de regnicole qui lui conservait tous ses droits de Français. Libre de tout souci, M. de
a^t. Maupertuis revola en Prusse sur les ailes de l'amour.
Le roi de Prusse le revit avec une nouvelle joie. Il n'avait cessé de lui écrire des lettres d'autant plus précieuses, qu'elles étaient datées des jours où il projetait pour le lendemain des marches savantes ou des batailles meurtrières. Il lui donna quinze mille francs de pension, le nomma président de l'Académie de Berlin , et attacha à ce titre l'égalité de rang avec les présidents des cours supérieures, dont les places, uniques dans chaque tribunal , sont ordinairement remplies par la première noblesse.
25oct. Le jour marqué pour son mariage approchait. Dans le contrat il fit présent de vingt mille écus à mademoiselle de Borck, et bientôt après il fut au comble de ses vœux. La reine mère donna dans son palais la fôte nuptiale, et accompagna cette union de toutes les bontés qui pouvaient en augmenter le bonheur *. #
1 La fêle donnée par la reine-mère eut lieu le 2 novembre 1745. (A. M.)
Ce mariage ralliait à quantité de maisons illus- 1745 très et puissantes. Les parents de madame de Maupertuis occupaient les premiers emplois, soit à l'armée , soit au conseil. Et les distinctions que le roi avait données au mari, le mettaient au niveau de tout ce que la cour de Berlin avait de considérable. M. de Maupertuis se logea dans une maison agréable et commode à l'extrémité de la ville, voisine du parc royal, où souvent il allait rêver en liberté.
Dégagé des inquiétudes de l'amour , il revint à ses études favorites, et lut à l'Académie de Berlin un mémoire sur les Lois du mouvement. Il y 1746 recherchait comment le mouvement se distribuait entre deux corps qui se choquent, soit que ces corps fussent durs, soit qu'ils fussent élastiques. Il ramena son principe général que, dans tout changement qui arrive, la quantité d'action nécessaire pour ce changement est la plus petite qu'il soit possible. Il répéta que la quantité d'action était le produit de la masse des corps par leur vitesse et par l'espace qu'ils parcourent. Il observa que les forces vives se conservaient après le choc , mais que cette conservation n'avait lieu que pour les corps élastiques et non pour les corps durs.
Cette pièce prouvait que le nouveau président n'était pas moins propre à illustrer l'Académie par ses travaux que par son administration. Mais les leibnitziens dont elle était remplie furent alarmés d'un principe contraire à celui de leur maître.
1746 Si M. de Maupertuis n'eût pas eu pour lui l'évidence, il lui eût suffi d'avoir M. Euler. Du reste , personne alors n'attribua celte loi de l'épargne aux philosophes anciens et modernes qui avaient dit que la nature ne fait rien en vain et qu'elle suit la route la plus facile. On savait que quelques auteurs avaient connu qu'elle épargnait un minimum dans quelques-unes de ses opérations. Mais M. de Maupertuis en ayant fait une loi universelle de la nature , on ne pensait point à lui associer dans cette découverte Malebranche , Wolff, 'S Gravesande, qui n'avaient fait l'application de ce principe qu'à des cas particuliers. D'ailleurs le renouvellement de la philosophie l'avait presque anéanti ; car Descartes avait proscrit les causes finales et vu dans toutes les opérations de la nature plutôt une extrême inconstance qu'une loi générale et certaine.
Cependant M. de Maupertuis songeait à donner une meilleure forme à l'Académie ; le maréchal Schmettau en avait presque toute l'administration ; et la qualité de président, dont les droits n'étaient pas déterminés, loin de subordonner les curateurs à M. de Maupertuis, le jetait en de fréquents conflits de pouvoir avec eux. Le département de chaque classe était marqué trop vaguement , le nombre des académiciens n'était pas fixé : les pensions trop multipliées, et par là trop modiques, ne suffisaient pas aux besoins de ceux qui les avaient.
M. de Maupertuis représenta ces inconvénients m« au roi, qui lui demanda un mémoire. Il lui porla le plan d'un règlement plus simple , où chaque classe fut restreinte dans ses limites ; trois pensionnaires établis dans chacune, les affaires économiques abandonnées à la prudence d'un comité , et tous les défauts des précédents statuts corrigés avec ménagement.
Le roi en approuva tous les articles et apostilla îomai. les huitième et treizième en termes décisifs pour l'autorité du président : « Il aura , écrivit-il de sa « main , la présidence sur tous les académiciens « honoraires et actuels. Rien ne se fera que par « lui, ainsi qu'un général gentilhomme comte mande des ducs et des princes dans une armée « sans que personne s'en offense... Le président « Maupertuis aura Pautorité de dispenser les pence sions vacantes aux sujets qu'il jugera en méri- « ter, d'abolir les petites pensions et d'en grossir « celles qui sont trop minces , selon qu'il le ju- « géra convenable. De plus, il présidera les cu- « râleurs dans les affaires économiques.
Ces règlements furent portés à la première as- ajuio. semblée publique de l'Académie par M. de Borck, ministre d'état et curateur on fonction, qui, après en avoir fait la lecture, céda sa place à M. de Maupertuis, désormais l'unique chef d'une compagnie dont il était le restaurateur.
Ce qui surprit le plus, ce fut l'abandon que le roi fit des revenus de l'Académie à la sagesse de
174« M. de Mauperluis , rare confiance dans un pays où le ministre des finances a besoin d'une permission du prince pour disposer de toute somme ■ qui excède 24 livres. Ces revenus sont considérables. Ils consistent principalement dans la vente des almanachs. Ce privilège accordé par Frédéric Ier, roi de Prusse , d'abord affermé cinq cents écus, produit maintenant environ soixante mille livres. Les presses de Berlin remplissent l'Allemagne et le Nord d'almanachs de tous prix et de toute espèce.
A peine M. de Maupertuis commençait-il à jouir des agréments de son nouvel état, qu'il apprit la mort de son père. Non-seulement il le pleura comme un bienfaiteur et un ami ; mais la crainte d'avoir abrégé ses jours en le quittant, les reproches qu'il se fit de n'avoir pas été le soutien de sa vieillesse ; l'idée qui l'assiégeait sans cesse, que sos yeux, en se fermant, n'avaient pas élé entièrement satisfaits, tout cela le jeta dans un accablement dont le temps seul put le tirer.
juin. Il partit pour Saint-Malo, se flattant de trouver quelque consolation en unissant son affliction à celle de sa famille. Il recueillit la succession de son père. Son amitié pour son frère et pour sa sœur s'expliqua par des actes de désintéressement.
De là il se rendit à Paris, où madame la duchesse d'Aiguillon douairière, qui l'avait toujours honoré de son amitié, lui en donna de nouvelles
preuves auprès de M. le comte de Maurepas, qui, m6 l'année précédente, avait paru mécontent de son aoûu expatriation. Mais une abbaye d'un revenu modique étant venue à vaquer, il la demanda en vain pour l'abbé de Saint-Ellier, son frère. M. Boyer, dispensateur des bénéfices, répondit que les biens de l'Eglise ne devaient appartenir qu'à ceux qui la servaient, et que l'abbé de Saint-Ellier pourrait y prétendre, en s'occupant du salut des âmes, au lieu de s'amuser à mutiler des chats.
M. de Mauperluis retourna promptement à Berlin. Le roi le créa chevalier de l'ordre du Mérite, institué à son avènement au trône, et moins multiplié que les cordons rouges ne le sont parmi nous. La marque de cet ordre est une croix d'or à huit pointes, incrustée d'émail blanc, attachée à un ruban noir moiré, liseré d'argent ; sur la croix on lit ces mois : Pour le mérite.
Le roi de Prusse, tous les jours plus ami des sciences, prit l'Académie sous sa protection particulière. Les associations militaires les plus distinguées ont un grand maître; le roi sentit qu'une Société littéraire ne pouvait avoir qu'un protecteur. Celle-ci appartenait auparavant au souverain : par ce titre de prolecteur, le souve- ' rain voulut lui appartenir. Aussi s'imposait-il la loi de la rendre juge de ses travaux. Il y fit lire
une ode française, où il peignait les sciences
me avec les traits du génie et le coloris de l'esprit (janv. 1747)\
Il aimait trop à sacrifier aux muses pour ne pas leur élever un temple. Il bâtit un édifice superbe, en belle pierre de taille, à l'usage de l'Académie. L'ordre est corinthien, l'entablement est porté par douze statues colossales représentant des cyclopes; au-dessus de l'architrave qui couronne les onze fenêtres principales, on voit des trophées d'instruments mathématiques ; le fronton présente le Parnasse et la fontaine d'Hypocrène, qui y prend sa source. Apollon, la lyre en main, est assis au sommet, dans le chœur des muses; sur la droite, la Peinture, avec tous ses attributs, s'appuie sur Isis, représentée avec plusieurs mamelles, pour faire entendre qu'elle donne la vie et la nourriture à tous les êtres. Sept génies, qui l'environnent, s'occupent de divers ouvrages de géométrie, d'architecture et d'optique. Des deux côtés sont l'Histoire et le Silence, représenté par Harpocrate, qui met le doigt sur sa bouche. On a placé sur la gauche, l'Antiquité, avec les monuments de l'Egypte et de la Grèce, dont la Sculpture, le compas à la main, fait observer les beautés aux génies qui sont autour d'elle ; à ses côtés sont la Métamorphose et la Mythologie. Ces des-
* Voy. YHist. Philos, de l'Acad. de Prime, t. Ier, p. 158. — M. Bartholmèss y cite cette pièce de vers plutôt comme un témoignage caractéristique de l'époque que comme une œuvre poétique remarquable. (1s. A.)
sins, imaginés par le roi, exécutés par Blume le m« jeune, sont d'une beauté qui parle à tous les yeux.
M. de Maupertuis, en quittant la France, avait non-seulement perdu sa pension d'académicien, mais aussi celle qui lui avait été accordée sur la marine pour travailler à la perfection de la navigation; mais, bientôt après son retour à Berlin, ai août, il reçut avis du ministre de France que le roi venait de lui donner une pension de quatre mille livres, en récompense des services qu'il avait rendus à l'Etat; son nouveau maître lui permit de l'accepter. M. de Maupertuis eut surtout obligation de cette grâce à M. le comte d'Argenson, son ancien ami.
Rien n'était plus propre à consoler M. de Maupertuis d'une injustice qu'on lui avait faite à Paris. Tandis que la cour semblait approuver son établissement en Prusse et mettait à l'approbation le sceau du bienfait, son nom avait été rayé de la liste de l'Académie des sciences, qui devait être flattée de présider par un de ses membres l'Académie de Berlin; mais ce nom y brillait d'autant plus qu'on ne l'y voyait pas *. A la vérité, la Compagnie ne l'effaça point par une délibération expresse; mais le parti opposé à M. de Maupertuis profita d'un malentendu et la rendit com-
» Prœfulgebant Cassius atque Brutus eo ipso quod effigies eorum non videbantur. Tac. ann., lib. 1U.
i7*« plice de l'exclusion, pour avoir dit qu'il avait remis sa pension d'académicien en partant pour la Prusse. Ses ennemis feignirent de croire qu'en cessant d'être pensionnaire de l'Académie il se désistait aussi du titre d'académicien, sous prétexte qu'il n'avait pas demandé le titre de vétéran. Mais il est évident qu'il devait passer de plein droit dans cette classe. Ce passage n'est une grâce que pour ceux à qui l'Académie conserve sous ce titre une pension qui n'est plus due qu'à leurs successeurs. M. de Maupertuis, qui remettait librement la sienne, se trouvait dans un cas singulier et très dispensé de mendier par des sollicitations le titre de vétéran, après vingtdeux ans d'exercice. Aussi l'Académie française ne crut-elle pas sa place vacante. Elle pensa qu'il la remplirait dignement en étendant parmi les Allemands le goût et la langue de notre nation.
Vers le même temps, les rois de France et de Prusse donnèrent à M. de Maupertuis une nouvelle marque d'estime. Il avait fort à cœur d'obtenir un bénéfice pour l'abbé Saint-Ellier, son frère, et se souvenait des refus du distributeur. Il crut devoir opposer au crédit un crédit supérieur, et s'adresser au roi de Prusse. Ce monarque le servit en ami, écrivit au roi de France et le pria de donner une abbaye à l'abbé de Saint- Ellier. A cette nouvelle, M. Boyer en offrit une à ce désagréable protégé. Celui-ci la refusa et dit
qu'il en attendrait une plus digne des deux mo princes qui se réunissaient pour son bonheur. En effet, peu de temps après, il en vaqua une considérable. Il se présente. En vain M. Boyer propose de la charger d'une grosse pension pour un ecclésiastique utile : les rois ne donnent pas à demi. M. Boyer se vit réduit à gémir en secret de voir la vigne du Seigneur livrée au vigneron oisif, sur la recommandation de l'hérétique.
Dès que l'administration de l'Académie de Berlin eut été confiée à M. de Maupertuis, tout ce que l'Europe avait de savant ou de célèbre brigua l'honneur d'y être admis. Insensiblement la liste des académiciens s'épura de quantité de noms obscurs qui furent remplacés par des noms illustres. Mais le nombre des étrangers aurait dû être fixé, et tous les membres être déjà connus par quelque ouvrage. Les Allemands voyaient avec jalousie un Français à la tête d'une Académie de leur nation; quelques-uns se plaignaient de sa partialité dans le choix des sujets, parce qu'il préférait le bel esprit au compilateur, et le savant à l'érudit. L'école de Leibnitz, dont l'autorité diminuait de jour en jour, l'accusait de briser les statues que ce sublime rêveur avait méritées.
M. de Maupertuis savait et méprisait ces pro- mi pos. Il prononça, le jour de la naissance du roi, u jan un Discours plein de traits mâles et fiers, mais
1747 adoucis par les grâces1. Le roi y était loué avec enthousiasme, et pourtant avec vérité. Il n'y eut dans l'Académie qu'un cri d'admiration ; mais les géomètres purent se demander quels étaient le sujet et le but de toutes ces phrases brillantes. M. de Maupertuis semblait avoir parlé uniquement pour le plaisir de bien dire.
M. le marquis de Paulmy, voyageant en Allemagne, fut agrégé à l'Académie de Berlin, et y prononça un discours de remercîment (2 fév. 1747). Son aïeul, garde-des-sceaux, s'était dispensé de cette formalité envers l'Académie française. La réponse de M. de Maupertuis, ses discours à l'occasion des mémoires. de Brandebourg, lus dans les assemblées publiques4 par D'Arget, secrétaire du cabinet du roi ; les éloges funèbres des comtes de Keyserlingk et de Borck furent exempts de cette superfluité d'idées et de paroles qui font quelquefois haïr l'éloquence. Dans les uns, il célébra les grands qui cultivaient les sciences ; dans les autres, il pleura d'illustres amis : dans tous il parut occupé du soin d'étendre l'empire de la vérité et de la vertu. C'étaient les beaux jours de cette Compagnie : ses séances offraient à la fois l'image d'une Académie et celle d'une cour. Les reines, les princesses, les frères du roi, les honoraient de leur présence ; les seigneurs y couraient
1 Voy. dans VHist. philos, de VAcad. de Prusse, t. Pr, p. 162, le jugement de M. Bartholmèss sur ce Discours de Maupertuis. (ls. A.) * Du 1" juin 1747, et du Î5 janv. 1748. (M. A.)
en foule : on y jugeait les écrits d'un héros. M. de tw Maupertuis, obligé par sa place d'être éloquent, trouvait dans la fécondité de son imagination des ressources sur lesquelles la justesse de son esprit ne lui avait pas permis de compter : il fut orateur dès qu'il fallut l'être.
II méditait depuis longtemps sur le problème d'une langue universelle. Solbrig avait entrepris ce grand ouvrage , Leibnitz l'avait cru possible et ne l'avait pas entrepris. M. de Maupertuis doutait que l'exécution en pût être fort utile. Mais cette matière le conduisit à des réflexions neuves et profondes sur l'origine des langues et la signification des mots. Il en fit imprimer douze exemplaires pour interroger le goi\t de quelques amis1. Le sujet était trop peu développé pour être à la portée du public. Il prévoyait ce qui arriva, dès que cet essai parut au grand jour, que les uns n'y trouveraient que des ténèbres, les autres que des trivialités.
Il suppose qu'après un sommeil qui lui a tout fait oublier, il est subitement frappé des perceptions telles que le hasard les lui présente. Il distingue ces perceptions par des signes simples; mais comme parmi ces perceptions dont chacune a son signe, il aurait bientôt peine à distinguer à quel signe chaque perception appartient, il sub-
1 Réflexions philosophiques sur V origine des langues, et la sig?iification des mots.
17*7 divise ces signes et augmente le nombre de leurs parties, à mesure qu'il analyse les parties des perceptions. De là, passant à l'influence que les expressions des premières perceptions ont sur les sciences , il prétend que si Ton s'était tenu aux premières expressions simples , si la mémoire avait été assez forte pour retenir chaque signe sans le confondre avec les autres, aucune des questions qui nous embarrassent aujourd'hui ne serait entrée dans notre esprit ; car nous avons pris les expressions pour les choses, nous avons combiné les choses entre elles, et cette combinaison a produit ce que nous appelons nos sciences. Ensuite, entrant dans le détail, il prouve que c'est de la généralisation des signes que sont nés tous nos systèmes et toutes nos erreurs. En effet, cette destination arbitraire des signes aux différentes parties des perceptions, pouvait être faite de plusieurs manières différentes par les premiers hommes. Mais une fois faite, de telle ou telle manière, elle jette dans telle ou telle proposition , et influe continuellement sur toutes nos connaissances. Puis, reprenant la formation de sa langue, il demande si cette proposition, il y a, n'est pas un abrégé de toutes les perceptions dont elle est née, c'est-à-dire des perceptions, je vois, j'ai vu, je verrai, etc. H finit par assurer que nous ne pouvons être nous-mêmes les juges sur la succession de nos perceptions, car qu'est-ce que la durée par rapport à nous? Le cours des astres, les horloges,
peuventrils en être des mesures suffisantes , puisque nous ne la connaissons que par le nombre des perceptions que notre âme y a placées, puisque cette durée ne paraît plus la même dans la souffrance et dans le plaisir, puisque nous ne connaissons les perceptions passées que par le souvenir qui est une perception présente ?
Un exemplaire de ce traité tomba entre les mains de feu M. Boindin, magistrat, qui depuis trente ans tenait école d'athéisme dans quelques cafés de Paris ; à la petitesse du volume, à la précision géométrique qui y régnait, aux doutes métaphysiques dont il était rempli, il en devina Fauteur. Mais il ne vit que ses propres maximes sur le pyrrhonisme et sur l'incrédulité, jugement à peu près semblable à celui que Fauteur de Y Homme-machine 1 portait dans le même temps, que Descartes, Leibnilz, Malebranche, Wolff, Boerhaave, Tertullien , saint Augustin , étaient matérialistes comme lui. M. Boindin agrégea donc M. de Maupertuis à sa secte dans quelques remarques qu'il écrivit sur cet ouvrage ; il y prétendit que le but secret et principal de ce philosophe était de saper par les fondements l'édifice de la religion. Ces remarques ne parurent qu'après sa mort, mais par ses ordres; car ce vertueux athée était incapable de nuire pendant sa vie.
M. de Maupertuis ne se laissa point prendre aux
» La Mettrie.
1747 louanges de Boindin. Il réfuta des soupçons auxquels il n'avait pas donné lieu, parce qu'ils portaient sur des sentiments dont il était jaloux. Il se plaignit du dessein caché que lui prêtait Tincrédulité, qui avait pris pour le masque de l'objet, l'objet même dont il était occupé. Il défendit son opinion hardie sur la durée, en mettant entre son adversaire et lui les auteurs les plus orthodoxes, et en demandant si sa philosophie devait être plus timide que celle des théologiens. En6n il montra que le système qui résultait de ses réflexions sur l'origine des langues tranchait toutes les difficultés qui sont dans les autres systèmes. En effet, dès que toute réalité dans les objets n'est et no peut être que ce qu'on énonce quand on est parvenu à dire: il y a, il n'est plus, il ne peut plus être pour les objets, différentes manières d'exister; il est vrai, il est indubitable qu'ils existent dans toute l'étendue du sens de ce mot, et qu'on ne peut plus trouver leur existence en opposition avec ce qui nous est révélé. Cette doctrine , loin de favoriser l'athéisme ou le matérialisme, ressemble beaucoup plus à celle de Berkeley, évêque de Cloyne, qu'on n'accusera pas de matérialisme , puisqu'il nie l'existence des corps. Les deux doctrines s'accordent en ce qu'elles n'admettent d'autre réalité que nos perceptions.
1748 L'Académie de Berlin, renouvelée, était encore au berceau lorsque M. le maréchal de Schmettau voulut l'engager, pour coup d'essai, dans une
entreprise qui ne pouvait être exécutée avec suc- 171$ cès que par une Académie formée de longue main, en ce qu'elle exigeait des observateurs fort exercés; frappé des grandes opérations de la France pour la figure de la terre, accoutumé aux projets difficiles, le maréchal proposait un ouvrage plus considérable : c'était de mesurer une méridienne qui traversât l'Allemagne, depuis la mer Baltique jusqu'à la Méditerranée. M. de Maupertuis, qui tous les jours avait à combattre de nouvelles idées que M. Schmettau présentait à la Compagnie, lui fit des objections contre celle-ci. Le maréchal , l'un des meilleurs géographes de l'Europe, répondit à tout : les plus grandes difficultés s'aplanissaient devant lui. En vain on lui représentait que l'Académie manquait d'astronomes; il y suppléait en invitant, par des lettres circulaires, tous les mathématiciens des pays voisins à se rendre, avec tous leurs instruments aux lieux des opérations. M. de Maupertuis jugeait que le secours de ces volontaires était trop hasardeux, et que l'imperfection des instruments s'opposerait à l'exactitude des observations. Son estime pour le maréchal l'entraînait à tout ce qu'il proposait ; son zèle pour la gloire de l'Académie l'en éloignait ; mais ce seigneur revenait à la charge, et renouvelait sans cesse la peine qu'avait M. de Maupertuis de ne pouvoir être de son avis. Ces contrariétés de seutiment suspendirent entre eux les témoignages de l'amitié, jusqu'à co
1748 que M. de Schmettau eût réduit son premier dessein à lever une nouvelle carte de l'Allemagne ; entreprise qu'il commença, mais qu'un ordre du roi l'empêcha de continuer.
L'attachement de M. de Maupertuis pour l'Académie augmentait tous les jours avec les soins qu'il prenait pour elle. Les quatre classes l'occupaient également. Il cachait la prédilection qu'il avait pour Celle dont les mathématiques sont le principal objet; il fit construire un laboratoire de chimie, et le jardin de botanique lui eut des obligation ; sa vigilance s'étendit sur les revenus. Et dès que le roi protégea l'arbre nourricier du ver qui produit la soie , il en fit planter des milliers dans un domaine de l'Académie.
Les académiciens trouvaient en lui un équitable appréciateur de leur mérite; quelques-uns se plaignaient de sa sévérité, car il exigeait qu'on fût assidu et qu'on observât les règlements auxquels on s'était assujetti. Cette gêne paraissait, à quelques-uns d'eux, une espèce d'atteinte contre la liberté philosophique ; mais la plupart étaient ravis d'être présidés par un homme qui eût été un excellent associé de chaque classe, et d'avoir pour premier juge de leurs écrits celui qu'ils auraient préféré s'ils avaient été libres de choisir. 11 eût voulu communiquer à tous ses confrères son activité. L'air austère, le ton sec qu'il prenait quelquefois pour maintenir l'ordre, rendaient ses louanges et sa gaieté plus précieuses.
Pour étouffer les murmures de ceux qui désap- ms prouvaient sa vigilance, il traça les devoirs de l'académicien dans un Discours prononcé à une assemblée publique (1747). Toutes les classes furent parcourues, chacune eut ses leçons et ses éloges. Il ramena toutes les sciences à l'utilité publique; il anima ses auditeurs à faire par devoir ce qu'ils faisaient par affection pour elles; il finit par répondre au reproche secret que lui faisaient les dévots, d'avoir retranché des anciens statuts le règlement qui chargeait une des classes do s'appliquer à la religion : puisqu'elles concourent toutes à l'établir et à la conserver ; puisque la physique prouve l'existence de Dieu, que la géométrie la démontre, et que l'histoire nous apprend qu'il s'est manifesté aux hommes et qu'il leur a prescrit un culte1.
Ceux qui entendirent ce Discours jugèrent qu'il fallait être bien chrétien pour l'être avec tant de zèle , dans un pays où ce zèle ne plaisait pas. Mais la Mettrie, chassé de France et de Hollande pour avoir écrit des impiétés, avait été appelé à Berlin, et la volonté du roi lui avait ouvert l'Académie. Il fallait donc rendre un hommage au christianisme et protester, en quelque sorte, contre la réception de son scandaleux ennemi. M. de Maupertuis exigea de la Mettrie la promesse qu'il n'écrirait plus, ni contre la religion, ni contre les
1 Voy. Hist. philos, de l'Acud. de Prusse, par M. Bar thoi mess, ' t. I", p. 1(>7. (Is. A.)
i7M mœurs. Mais la Mettrie, que l'étude de la théologie avait, disait-il, conduit à l'impiété, remplissait tous les jours l'Allemagne de brochures licencieuses. Dès que les fumées du bourgogne et du Champagne mettaient en mouvement les esprits de son cerveau , ou que la présence de quelque objet séduisant échauffait sa voluptueuse imagination, courant dans son antre bachique, ou, penché sur son lit, il dictait à un laquais toutes les plaisanteries, tous les délires, toutes les causticités qui se présentaient à lui sur son Dieu, sur son âme et sur ses amis. Le lendemain il était le premier étonné de voir ces ivresses imprimées, et en faisait pourtant imprimer de nouvelles. C'est ainsi que se composaient ces ouvrages, les délices des jeunes esprits forts.
M. de Maupertuis tenta de l'engager à se borner à des traductions. Il lui fit entrevoir que le roi, à qui l'étude de la langue latine avait été défendue dès l'enfance, lui saurait gré de mettre à sa portée ces immortels esprits, auxquels il ressemblait. M. de Maupertuis indiqua à la Mettrie, pour son coup d'essai, le traité de Sénèque de la Vie heureuse. Celui-ci promit de le traduire, et les autres successivement.
M. de Maupertuis partit pour la France, où l'appelait sa santé, altérée par de fréquents crachements de sang, dont il attribuait le retour au climat froid et sablonneux de Berlin, et la cause aux frimas de Laponie, et aux liqueurs fortes
dont il avait usé et qui avaient déchiré les fibres i7w de ses poumons. Le régime, l'air natal, la joie de revoir sa patrie le soulagèrent, mais ne purent le rétablir. Ses principaux amis à Paris étaient M. le comte d'Argenson, M. de Montesquieu, M. le président Hénault; mesdames les duchesses d'Aiguillon et de Chaulnes, madame la princesse de Talmont, mesdames les marquises de Croissy et Du Plessis Châlillon ; M. d'Aguesseau, MM. Duvelaër et Trublet, son compatriote, et M. de La Condamine : il n'était pas aisé de mieux choisir,
A son retour à Berlin1, il trouva la traduction 1749 de la Mettrie imprimée et précédée d'un long mai' discours intitulé : VAnti-Sénèque. Le traducteur y faisait consister le bonheur, non dans la vertu comme le moraliste païen , mais dans la variété des plaisirs et dans rétouflement des remords. Un athée décidé, mais décent, ne put lire cette pièce, sans s'écrier que si l'auteur vivait dans une république d'athées, il y serait condamné au dernier supplice. M. de Maupertuis se reprocha beaucoup d'être la cause innocente de cet écrit. La Mettrie n'osa le lui* présenter; il évita même les tête-à-tête; mais M. de Maupertuis, ayant trouvé l'occasion de lui en parler , lui lit les reproches les plus forts. La Mettrie parut touché, le fut peut-être , promit de ue plus scandaliser l'univers, et recommença.
» Après une absence d'environ neuf mois. (M. À.)
17;» M. de Maupertuis venait de composer un Essai de philosophie morale sur le bonheur, d'un genre bien différent. C'était un traité fort neuf sur un sujet usé. Il ne l'avait écrit que pour lui-même et pour un petit nombre d'amis. Pendant son dernier voyage à Paris, il en avait fait part à M. le président Hénault, avec la plus sincère recommandation de ne le montrer à personne. Il prévoyait que ces réflexions, quoique utiles, pourraient être mal interprétées et lui susciter des disputes; et il aimait mieux vivre en paix que de triompher. Apparemment on abusa de la confiance de M. Hénault. M. de Maupertuis apprit, avec surprise, que le livre paraissait à Paris et lui était attribué. Il en avait donné au roi de Prusse une copie manuscrite, comme d'un Essai qui ne devait pas voir le jour ; il eut à se justifier auprès de lui de l'indiscrétion de son ami, et la crainte de n'être pas tout à fait cru ne fut pas ce qui l'inquiéta le moins.
Dès le premier mot il entre en matière : la vérité est son objet, la philosophie est son guide. Il définit la peine et le plaisir; il établit que l'estimation des moments heureux ou malheureux est le produit de l'intensité du plaisir ou de la peine par la durée. Il fait une énumération des biens et des maux, et pose que dans la vie ordinaire la somme des maux surpasse celle des biens; il le prouve par la nature des peines et celle des plaisirs. 11 recherche les moyens de rendre notre con-
dition meilleure , et pense qu'on y peut moins i7w parvenir par l'augmentation de la somme des biens que par la diminution de la somme des maux. 11 examine le système des stoïciens sur ce sujet, et dédaigne de réfuter celui d'Epicure ; il compare la doctrine de Zénon avec la morale de Jésus-Christ, et démontre que celle-ci est plus philosophique, plus noble, plus douce et plus propre à faire des heureux. Ensuite, considérant le christianisme comme une religion, il en expose des preuves de sentiment : il convient qu'il n'est pas rigoureusement démontrable ; mais il venge ses mystères du reproche qu'on leur fait d'être impossibles , et prétend que les principes, mis à leur place par l'incrédule, renferment des propositions plus difficiles à croire. Enfin, ce désir qu'a l'homme d'être heureux, désir encore plus universel que la lumière naturelle, le conduit à s'attacher au système de la révélation , qui doit être le seul véritable, puisqu'il remplit seul le désir que l'homme a du bonheur. Il conclut que « tout ce qui nous procure le plus grand «bonheur dans cette vie est sans doute cela « même qui doit nous mener au bonheur éternel. »
Ces réflexions, écrites d'un style triste et sec, mais souvent agréable et quelquefois étincelant, paraissaient être le fruit amer de la mélancolie; elles étaient propres à consoler les âmes fortes des malheurs de notre condition. Il semblait s'être proposé de faire haïr la vie ; mais au fond il n'a-
1749 vait fait que révéler le secret de l'humanité. Ce n'était point dans l'exil, dans le chagrin; c'était dans ses plus beaux jours, au milieu d'une cour brillante, dans le palais d'un roi, son ami, qu'il avait eu pitié des heureux. Que, dans l'affliction, l'homme ordinaire dise à la joie : Pourquoi m'astu trompé? c'est dans le sein des plaisirs que le philosophe doit lui faire cette plainte. Toutefois on eut raison d'appeler cet ouvrage un Traité sur le bonheur 9 par un homme malheureux. En effet, M. de Maupertuis l'était beaucoup par son extrême sensibilité, qui d'un côté lui augmentait et multipliait les peines, et de l'autre lui gâtait tous les plaisirs.
Il retoucha cet Essai, et le dédia au général Still , gouverneur des princes Henri et Ferdinand, aide de camp général , qui venait de le traduire en allemand.
Quelques-uns crièrent qu'il avait fait un ouvrage d'impiété, d'autres le prirent pour un livre de dévotion ; mais , sans être impie ni dévot , il avait usé de la liberté de raisonner, dont les droits sont trop rétrécis par les théologiens, et en avait usé avec une modération que les philosophes du siècle traitent de superstitieuse timidité. On lui reprocha d'avoir parlé favorablement du suicide. Il répondit que pour le chrétien le suicide était l'action la plus criminelle ou la plus insensée ; mais que dans le système stoïcien c'était un remède utile contre ce qu'il appelait le mal de
vivre1. On lui fit un crime d'avoir dit que le chris- 17*» tianisme no pouvait se démontrer à la rigueur, comme si l'évidence n'était pas l'opposé de la foi. Il répéta que s'il était démontrable, tout le monde le suivrait nécessairement. Il pensait qu'en cette matière l'esprit ne pouvait guère ôlre persuadé sans l'aide de la volonté et de la grâce. Cette der- * nière proposition ne pouvait-elle pas être accusée de prêter, sous le masque de l'orthodoxie, des armes à l'incrédulité? On peut, ce semble, le blâmer d'avoir dit qu'il était impossible que des hommes persuadés au fond du cœur de la vérité du christianisme le démentissent par leurs actions. Le chrétien ne pourra plus demander s'il y a de vrais athées ; car l'athée demanderait s'il y a des vrais chrétiens.
On réimprima vers le même temps un traité de M. de Fontenelle sur le même sujet , tel qu'on devait l'attendre d'un homme qui avait su se garantir des peines de la vie en sraimant beaucoup , et de celles de la société en se faisant aimer de tout le monde et en n'aimant personne.
M. de Maupertuis, aspirant à s'élever chaque mo année au-dessus de lui-môme, tenta d'expliquer le système du monde , où Newton avait encore laissé tant de choses à désirer. Il publia donc son Essai de Cosmologie, qu'il venait de revoir,
1 Le Spectateur français fait dire plaisamment à un ivrogne : « Buvons, mon amy, cela console de vivre. »
i75o après l'avoir laissé mûrir pendant dix ans dans son cabinet.
Il commence par établir l'existence d'un premier agent. Il n'admet pas toutes les preuves ; mais il n'en exclut aucune. Il examine celle qui frappa Descartes et celle qui convainquit Newton. L'un est conduit à Dieu par des raisonnements métaphysiques, l'autre par les causes finales. Le Français, qui les proscrit, croit qu'une mécanique aveugle, une fois mise en œuvre, l'Auteur de la nature a pu former les astres, les plantes, les animaux, tout ce que nous admirons dans l'univers. L'Anglais voit surtout la suprême intelligence agir immédiatement, et la trouve jusque dans la toile d'une araignée ; de sorte que Descartes et Newton auraient été athées , si les arguments particuliers qui les persuadaient leur avaient échappé. M. de Maupertuis s'arrête à la preuve que le dernier lire de la contemplation de l'univers, qui est que le mouvement uniforme des planètes prouve nécessairement un choix, vu qu'il n'était pas possible qu'un destin aveugle les fit toutes mouvoir dans un même sens et dans des orbes à peu près concentriques. Mais la zone dans laquelle tous ces orbes sont renfermés ne faisant que la dix-septième partie de la surface de la sphère, si l'on prend l'orbe de la terre pour le plan auquel on rapporte les autres et qu'on regarde leur position comme l'effet du hasard , la probabilité que les cinq autres orbes ne doivent pas être renfermés
dans la zone qui les renferme n'est que comme 1750 1,419,856 est à \ . De ce que le newtonien peut parier un million et demi contre un pour l'existence de Dieu , M. de Maupertuis conclut que sa preuve n'est pas même une démonstration pour lui. Car, pour le cartésien, le fluide dans lequel il fait mouvoir les planètes, qui les emporte et modère leur mouvement, n'est pas môme une preuve. Quant à l'argument tiré de la constitution des animaux et du rapport de leurs différentes parties avec leurs besoins, il observe qu'on peut dire que dans la combinaison fortuite des productions de la nature, comme il n'y avait que celles où se trouvaient certains rapports de convenance qui pussent subsister, il n'est pas merveilleux que cette convenance se trouve parmi les espèces actuellement existantes.
De cette discussion il passe aux opinions des philosophes qui ont tenté de justiBer Dieu des imperfections de ce monde, si parfait aux yeux des newtoniens ; les uns, pour garantir sa sagesse, diminuent sa puissance, les autres sauvent sa puissance aux dépens de sa sagesse. Malebranche dit que, pour faire un monde plus parfait, Dieu aurait eu besoin de moyens trop compliqués, et qu'il avait plus considéré la manière dont il opérait que la perfection de l'ouvrage. Leibnitz soutient qu'entre tous les mondes possibles, celui-ci, malgré ses défauts, était encore le meilleur ; Pope prétend que tout est bien, axiome
i75o insoutenable contre l'athée, pur acte de foi pour le chrétien, triste consolation dans nos misères pour le philosophe.
Ensuite, M. de Maupertuis, s'élevant à de plus hautes considérations, cherche l'Être suprême, non dans les petits détails, dont nous connaissons peu les rapports, mais dans l'universalité des phénomènes que leur simplicité expose entièrement à notre vue ; aidé du flambeau des mathématiques, il trouve Dieu dans les premières lois qu'il a données à la nature, dans ces règles universelles selon lesquelles le mouvement se conserve, se distribue, ou se détruit. Il aurait pu partir de ces lois, telles que les géomètres les donnent et que l'expérience les confirme. Mais il aime mieux les déduire des attributs d'un Être tout-puissant. Si celles qu'il découvre par cette voie sont les mômes qui sont en effet observées dans l'univers, n'est-ce pas la preuve la plus forte que cet Être existe et qu'il est l'auteur de ces * lois? Et s'il est vrai que les lois du mouvement soient des suites indispensables de la nature des corps, l'exécution des volontés d'une Intelligence éclairée et libre par une mathématique aveugle et nécessaire, ne prouve-t-elle pas la perfection de cet Être ?
L'audacieux Descartes chercha ces lois et se trompa ; Leibnitz ne fut pas plus heureux. Mais leurs disciples les ont enfin reconnues. M. de Maupertuis n'ose dire qu'après ces grands hommes,
il a trouvé un principe véritablement universel mo d'où partent ces lois et d'où dépendent tous les mouvements des substances corporelles. C'est son principe favori, celui de la moindre quantité rfV/ction; après avoir si souvent démontré que, dans tous les changements qui arrivent, « la somme « des produits de la masse d'un corps multipliée « par l'espace qu'il parcourt et par la vitesse « avec laquelle il le parcourt, est toujours la « plus petite possible, » il établit que ce principe répond à l'idée que nous avons de Dieu, en co qu'il doit non-seulement toujours agir de la manière la plus sage, mais encore tenir tout sous sa dépendance. Descartes et Leibnitz semblaient soustraire le monde à l'empire de la Divinité, en attribuant l'indépendance et l'éternité à ses mouvements. M. de Maupertuis laisse l'univers dans un besoin continuel du Créateur. Son principe est une suite nécessaire de l'emploi le plus sage et le plus économique de la puissance divine.
Enfin , n'osant pénétrer plus avant dans le système du monde , il en admire le spectacle , parcourt toutes les planètes , dévoile tous les phénomènes, jette çà et là des semences d'idées fécondes, propose des conjectures brillantes et des cieux descendant sur la terre, voit dans chaque atome autant de merveilles que dans la planète de Jupiter.
Cet ouvrage ne pouvait manquer de déplaire à la plupart des philosophes; les uns, croyant que
les merveilles de la nature ne prouvent point la nécessité d'un Être créateur, crièrent contre le rétablissement des causes finales; les autres, accoutumés à voir la puissance, la sagesse et la bonté de Dieu peintes sur les ailes des papillons et les vertèbres des serpents, l'accusèrent d'enlever à la religion les meilleures armes qu'elle eût dans son arsenal pour combattre l'athéisme. La raison le défendit contre les premiers : un siècle éclairé ne permit point aux autres de l'opprimer. Les théologiens traitèrent d'impiété l'examen des preuves populaires et la hardiesse de leur en substituer une qui n'est à la portée que du petit nombre.
Il répondit que le faux ne peut être utile ; qu'on rend suspecte la vérité la plus sûre lorsqu'on n'en présente pas les preuves avec assez de justesse et de bonne foi ; qu'il vaut mieux les faire passer par un examen judicieux que de les multiplier par un zèle mal entendu ; qu'il les avait toutes évaluées, sans en détruire aucune ; qu'il y a dans l'univers assez de bon et de beau pour ne pouvoir méconnaître la main de Dieu ; mais que chaque chose, prise à part, n'était pas toujours ni assez bonne, ni assez belle pour le faire reconnaître. M. de Maupertuis n'avait point donné son principe pour une démonstration géométrique. La Providence a soumis à la démonstration les vérités indifférentes; mais elle nous a donné les probabilités pour nous faire connaître les vérités
utiles. Un nombre infini de probabilités équivaut mo à une démonstration complète, et il s'était contenté de choisir et d'exposer celle qui lui paraissait la plus forte.
Les leibnitziens le blâmèrent de n'avoir point proscrit les corps durs, et d'avoir osé douter de la loi de continuité. En France, M. d'Arcy, de l'Académie des sciences, attaqua le principe mathématique. Mais dans la seule objection qui parut avoir quelque fondement, il confondit le changement arrivé aux vitesses, qui est réel, avec le changement de la quantité d'action, qui est nul ; de sorte que M. de Maupertuis ne lui répondit qu'en exposant sa méprise.
Cet académicien et quelques autres savants reprirent le mot action dont il s'était servi. M. de Maupertuis convint que celui de force était meilleur; mais ayant trouvé l'autre tout établi par Leibnitz et Wolff pour exprimer la même idée, il avait cru devoir le préférer.
Cependant, M. de Voltaire, aussi dégoûté de juin. Paris qu'on paraissait l'être de lui à Versailles, projetait de s'établir à Berlin. Les liens qui le retenaient à Paris étaient rompus par la mort de madame la marquise du Chàtelet 1 . Il venait d'engager le roi de Prusse à l'inviter à passer quelques mois dans sa cour, et à lui donner quatre cents écus pour les frais de son voyage. Le poëte, après
1 Morte en couche à Lunévillc, le 10 septembre 1749.
i75o avoir joué à Sceaux son Caiilina et reconnu, à la froideur de l'assemblée, qu'il serait inférieur à Crébillon tant qu'il joftterait contre lui, partit fort brusquement, s'arrêta quinze jours à Cologne, et fut reçu a Potsdam avec les distinctions dues à ses talents. M. de Maupertuis était allé au-devant de lui. Leur amitié, un peu refroidie par une tracasserie avec la marquise du Châtelet au sujet de Kœnig, reprit des forces nouvelles; ils s'aimèrent autant'qu'ils s'étaient aimés d'une zone à l'autre. Le philosophe oublia la faiblesse qu'avait eue M. de Voltaire de supprimer par complaisance l'éloge de son ami, qu'il avait d'abord placé dans son remercîment à l'Académie française à la suite de celui du roi de Prusse, où il venait fort naturellement. Il rendit à M. de Voltaire, à son arrivée à Berlin, tous les services qui dépendaient de lui. Dans l'excès de son enthousiasme il écrivait à Paris à un de ses amis : « Vous me conte naissez bien mal, si vous pensez que j'ai ente core sur le cœur l'injustice que m'a faite V... « en rayant mon nom dans son discours de ré- « ception. Nous vivons assez bien ensemble; « c'est un homme qui fait des choses charmantes, « avec autant de facilité qu'un autre en ferait « de communes. »
Le poëte, à portée des bienfaits d'un prince ami des arts, manifesta le projet qu'il avait formé d'en profiter; mais le roi fut agréablement surpris, lorsque M. de Voltaire lui fit insinuer qu'il
voulait lui consacrer le reste de sa vie. Divers traits de son premier voyage en Prusse, sa déclaration d'amour à la princesse Amélie, sa hardiesse à présenter au fils la satire du père, étaient restés dans la mémoire du roi. Cependant un goût très vif pour la poésie (il faut bien pardonner une passion à un prince) vainquit sa répugnance ; il accepta la proposition, donna la clef de chambellan à M. de Voltaire, le créa chevalier de Tordre du Mérite, le laissa le maître de la pension, et faisant toujours le bien au mieux, écrivit au bas du brevet : « Je signe de grand cœur le « marché que j'avais envie de faire il y a quinze « ans. »
Cette pension était plus forte de deux mille écus que celle de M. de Maupertuis; mais le roi de Prusse ne récompense pas le mieux ceux qu'il estime le plus. Deux danseuses, assurément moins estimables que M. de Voltaire, étaient plus magnifiquement payées que lui.
La cour de Potzdam était celle des beaux esprits. Outre MM. de Maupertuis et de Voltaire, le roi y avait rassemblé le marquis d'Argens et le baron de Pollnitz, dont la conversation faisait oublier les faibles écrits. M. d'Arnaud, l'élève et l'ami de Voltaire, plein de sentiment et de cette imagination facile et brillante, qui déjà lui avait dicté une foule de jolis vers dans un âge où l'on écrit à peine en prose; la Mettrie, philosophe hardi, conteur agréable, la lumière et le fléau des
nso médecins; le comte Algarotti, auteur du Congrès de Cythère et du Newlonianisme pour les dames.
Polzdam était le plus agréable des séjours. Le sage y était l'ami du héros, le bel esprit était admis à ces soupers où le roi disparaissait et où une familiarité noble et décente faisait oublier cinq victoires; les talents, ailleurs négligés ou avilis par la protection même, étaient encouragés et croissaient à l'ombre du trône. Ils n'avaient à craindre ni les persécutions des dévots, ni la foudre des tyrans subalternes, ni les dégoûts du maître.
Mais, quelque attentif que le roi fût à ne pas marquer de préférence qui pût causer de jalousie ouverte, la faiblesse humaine prévalut sur sa vigilance, et il y a deux choses que ce prince n'a jamais pu obtenir : l'une, que ses sujets aimassent la joie ; l'autre, que ses étrangers aimassent la paix. Tous les jours les sages faisaient des brèches à la sagesse. M. de Voltaire ne pardonnait point à M. D'Arnaud des vers où le roi avait dit, que l'un était à son couchant et l'autre à son aurore *.
Le vieux poëte avait, dit-on, résolu de perdre le jeune poëte. 11 lui dressa des pièges par son secrétaire, et chercha à lui faire subir la destinée d'Ovide, dont le roi lui avait donné le nom. M. D'Arnaud , qui ne connaissait pas l'intrigue ,
1 Ces vers se trouvent dans la petite édition des poésies du roi de Prusse.
et incapable de se défier d'un homme qu'il regar- 1730 dait comme son père dans la carrière des arts , n'eut pas la sagesse d'attendre la catastrophe qui amena le renvoi de M. de Voltaire ; il demanda son congé et l'obtint presque avant de savoir qu'il eût un ennemi. M. de Maupertuis le plaignit hautement et le servit en secret. M, D'Arnaud se retira en Saxe, où, malgré les poursuites ardentes de son persécuteur, il fut comblé de distinctions flatteuses qui le dédommagèrent des chagrins qu'une haine injuste lui avait causés. D'un autre côté, M. de Voltaire délestait la Mettrie, qui, dans son Homme-machine, avait remarqué que la physionomie d'un poëte célèbre réunissait l'air d'un filou avec le feu de Prométhée, et qui soutenait alors que sa remarque n'était vraie qu'à demi. Mademoiselle Barberini, aujourd'hui comtesse de Cocceï, alors danseuse, aspirait à épouser le comte Algarotti , violemment épris de ses charmes. Le roi paraissait surpris que M. de Maupertuis désapprouvât ce mariage. M. de Voltaire prétendait que le comte Algarotti ne devait point dédaigner une personne si riche et si belle. Le comte fut très piqué d'une évaluation si avilissante.
Ces tracasseries , et mille autres semblables , aliénaient les esprits, mais ne produisaient encore aucun éclat. On se voyait , on se parlait , on se louait mutuellement avec tous les dehors d'une cordiale amitié; on se dédommageait de cette
mo contrainte par les coups qu'on se portait secrètement. M. de Maupertuis se dérobait à toutes les intrigues, en préférant au séjour de Potzdam celui de Berlin, où l'appelait sa place de président. M. de Voltaire paraissait jaloux de la confiance que le roi avait en M. de Maupertuis, qui peutêtre était blessé de la supériorité que M. # de Voltaire avait prise dans les entretiens des petits soupers. Celui-ci s'emparait de la conversation ; ses propos saillants, ses contes débités avec une élégance naïve , son ton décisif sur les matières les moins à sa portée, ses plaisanteries éternelles sur la religion, divertissaient le monarque, qui retenait ses bons mots, n'en écoutait pas d'autres* et donnait à ses convives le signal de l'approbation. Sa passion pour les vers lui exagérait le mérite dit poëte. La Mettrie le sentait, et répondit au roi, qui lui demandait ce que Voltaire ferait s'il était roi : « Sire, il ne ferait pas des « vers. »
Cependant, ces messieurs, à la vue du vaste projet de Y Encyclopédie, proposèrent de travailler en commun à un dictionnaire de métaphysique. Le roi goûta cette idée, et promit de fournir quelques articles. L'ouvrage fut commencé. Mais M. de Maupertuis ne se prêta point à cette entreprise, il la découragea même ; et c'est un service qu'il rendit à la religion. Il crut que la métaphysique de quelques beaux esprits, dont les uns étaient superficiels et les autres matérialistes* se-
rait la risée des philosophes et le scandale des chrétiens.
M. Kœnig, celui-là même qui, recommandé par M. de Maupertuis, avait donné des leçons de géométrie et de physique à la marquise du Châtelet, à Cirey, vint alors à Berlin. Sur sa parole , l'immortelle Emilie avait cru aux monades de sou maître; il devint son plus cruel ennemi. Il était Suisse de nation, ancien disciple du célèbre Hermann, de Bàle. Il fut successivement professeur à Franecker , correspondant de l'Académie des sciences de Paris, bibliothécaire de madamé la princesse d'Orange. Esprit ardent et séditieux, à Cirey il s'exerçait à réciter les Philippiques de Démosthène , pour s'habituer, disait-il , à déclamer devant le peuple contre les vices de ses tyrans ; aussi fut-il accusé d'être complice du capitaine Henzi, décapité à Berne, pour crime de haute trahison. Fugitif de sa patrie , Kœnig ne put se dépouiller de son caractère. Il avait voulu rétablir la démocratie à Berne : il voulut en détruire jusqu'au dernier vestige en Hollande. Il fut chassé de Franecker par la populace. M. le prince d'Orange se l'attacha par une pension, comme un instrument utile entre les mains d'un nouveau souverain.
M. de Maupertuis le reçut avec cordialité. M. Kœnig l'assurait qu'il était venu pour lui seul, et qu'il conservait lo plus tendre souvenir des services qu'il en avait reçus j que, sur un faux avis
Di
1750 qu'il n'était pas à Berlin, il avait été tenté de s'en retourner. Ils se virent tous les jours; mais, à force de s'entretenir de sujets sur lesquels ils n'étaient pas d'accord, ils parvinrent au refroidissement qu'un nouvel entretien augmenta. Un jour que M. Kœnig et le comte Algarotti étaient dans le cabinet de M. de Maupertuis, on parla du fameux procès entre Leibnitz et Newton, sur la découverte des infiniment petits. M. de Maupertuis dit que Leibnitz n'avait répondu que des injures au Commerce épistolaire , imprimé par ordre de la Société royale de Londres ; M. Kœnig soutint que Leibnitz, son idole, prévenu par la mort, n'avait pas eu le temps d'y répondre des raisons. Il cita sur-lechamp des dates de la publication du recueil et de la mort de Leibnitz : ces dates furent contredites par le livre, qu'on avait sous la main. Piqué du démenti, il s'échauffe et s'emporte; il assure qu'il a vu les découvertes de Leibnitz , apostillées par lui-même, avec leurs dates. M. de Maupertuis répond que de pareils témoignages n'ont aucune force, parce qu'on peut dire que Leibnitz avait mis les dates qu'il avait voulu. M. Kœnig lui réplique : « Vous avez beau faire, mon pauvre ami, vous n'ôterez rien à sa gloire. » M. de Maupertuis lui dit qu'il en vient aux insultes , et le congédie.
Malgré ce démêlé , M. Kœnig va le revoir et lui dit qu'il a fait un Mémoire sur la dynamique, où il expose des idées fort différentes des siennes.
Le lendemain, il lui envoie un rouleau de papiers 1730 détachés qui doivent être les matériaux de son ouvrage. Il ne lui parle d'aucune lettre de Leibnitz; et M. de Maupertuis, en parcourant ce brouillon informe, plein de ratures et de renvois, n'y voit rien de semblable. M. Kœnig lui offre de supprimer ce mémoire. M. de Maupertuis, qui ne veut pas avoir raison précairement , refuse cette suppression, écoute avec distraction et répugnance les arguments de son adversaire, lui rend sa dissertation et l'engage à la publier, en lui disant qu'il n'a pas eu le loisir d'en faire une lecture suivie.
M. Kœnig part de Berlin , mécontent de M. de Maupertuis, à cause du mépris avec lequel lo sacrifice offert avait été rejeté ; mécontent de M. Euler, à cause de son anlileibnitzianisme trop dédaigneux. Il tint des propos, il écrivit des lettres qui marquent peu d'estime pour l'Académie, pour ses membres les plus distingués , et surtout pour celui qui la préside. Il envoya sa Dissertation aux journalistes de Leipsig.
Cet ennemi ne fut pas le seul que M. de Mau- 175l pertuis eut à redouter. M. de Voltaire crut avoir à se plaindre de lui. Il avait un procès avec le Juif Abraham Herchel, qui accusait M. de Voltaire d'avoir ajouté à un billet cette fameuse ligne qui, si le fait était bien prouvé, déprécierait bien, aux yeux de ses admirateurs, l'auteur de tant de belles lignes qu'il a écrites sur la probiié. Il pria M. de
i75i Maupertuis de solliciter pour lui M. Des Jariges, chef du tribunal de ses juges : cette affaire était si odieuse, que M. de Maupertuis pria M. de Voltaire de le dispenser de s'en mêler. M. de Voltaire accommoda cette affaire, et fut reçu à faire serment. Il reparut à la cour, dont il avait eu ordre de s'absenter; mais, depuis ce temps, toute intimité cessa entre M. de Maupertuis et lui.
M. de Voltaire ne différa point sa vengeance; il publia le Micromégas, satire qui nuisit plus à sa gloire qu'à celle de M. de Maupertuis et de ses pareils. Il décria l'Académie de Berlin. A un souper du roi, répétant ses épigrammes contre la religion et contredit par M. de Maupertuis, il tâcha de lui donner des ridicules : celui-ci se défendit, l'incrédule riposta; la présence du maître arrêta des plaisanteries qui se tournaient en personnalités. Du reste, M. de Maupertuis ne se démentit jamais sur cet article , et le roi fit de vains efforts pour le dégager de ce qu'il appelait des préjugés, comme on peut en juger par Tépître du philosophe de Sans-Souci, où l'auteur essaye de lui prouver que la Providence divine veille sur l'espèce et néglige l'individu 4.
Quelques mois après, le baron de Pollnilz se plaignit amèrement à M. de Maupertuis des propos très durs qu'il lui imputait d'avoir tenu sur
1 Paradoxe qu'un professeur en théologie a osé soutenir dans des thèses publiques.
son compte. Après s'être justifié , M. de Mauper- 175i tuis le pressa de lui en dire l'auteur : M. de Voltaire fut nommé. M. de Maupertuis voulut éclaircir le fait; le baron de Pollnitz le pria d'épargner cette confusion au calomniateur. Mais, depuis ce moment, M. de Maupertuis ne vit M. de Voltaire que chez le roi. .
Cependant la Dissertation de M. Kœnig parais- ^ sait dans les Actes des Savants, de Leipsig1. Les derniers mots étaient remarquables : « Pour finir, « disait-il, j'ajoute que Leibnitz eut une théorie « beaucoup plus étendue de l'action, que nous ne « le pouvons peut-être soupçonner aujourd'hui ; « car il existe une de ses lettres à Hermann où il « dit : L action ri est point ce que vous pensez. La « considération du temps' y entre; elle est comme le « produit de la masse par le temps, ou du temps par « la force vive. J'ai remarqué que, dans les modi- « fications des mouvements, elle devient ordinai- « rement un maximum ou un minimum. On en « peut déduire plusieurs propositions de grande « conséquence ; elle pourrait servir à déterminer « les courbes que décrivent les corps attirés par « un ou plusieurs centres. »
MM. de Maupertuis et Euler furent très surpris à la lecture de ce fragment. Tous les philosophes ne le furent pas moins. Ils savaient que Leibnitz
1 Sous ce titre: De universali principio œquilibrii et motus tnvi viva reperto, deque nexu inter vim vivam et actionem et utriusque minimo; anno 1750.
- iU -
i75i avait constamment donné le principe de la route la plus facile comme une loi universelle, loi qu'il n'avait pourtant appliquée et ne pouvait appliquer qu'à fort peu de cas; et ils voyaient une citation qui prêtait à Leibnitz la découverte d'un principe opposé au sien, et le projet de l'appliquer à tous les phénomènes de la nature.
s» irai. M. de Maupertuis écrivit à M. Kœnig qu'il avait lu sa Dissertation, où il avait trouvé plusieurs beaux problèmes; qu'il cherchait uniquement la vérité ; qu'il aimerait mieux la trouver lui-même que de la voir trouvée par un autre ; mais qu'il aimait mieux la voir trouvée par un autre que si elle ne l'était point du tout. Il ajouta qu'il ne connaissait point cette lettre de Leibnitz, qu'il ne l'avait vue nulle part, ni rencontrée parmi ses lettres imprimées ; que voulant aussi en faire usage, il le priait de lui dire en quelle année elle avait été écrite et où elle se trouvait.
Après un mois de silence, M. Kœnig lui répondit que cette lettre de Leibnitz était manuscrite, et le renvoya pour l'original à un homme à qui l'on avait coupé la tête : c'était le capitaine Henzi, chef de la conjuration de Berne, grand faiseur de vers, littérateur, et trop curieux pour ne pas recueillir et garder avec soin des lettres de Leibnitz. En même temps, M. Kœnig envoyait à M. de Maupertuis, copie de la lettre entière de Leibnitz à Hermann ; mais , dans cette copie , il corrigea une faute qui se trouvait dans les Actes des Savants,
de Leipsig, où il y avait : Elle est comme le produit mi de la masse par le temps, ou du temps par la force vive 1 .
M. de Maupertuis remarqua ces corrections, et ne soupçonna point la bonne foi de M. Kœnig; mais, assuré que les papiers d'un criminel d'Etat se conservent avec soin dans une république, il pria M. le marquis de Paulmy, alors ambassadeur de France en Suisse, de lui procurer une copie du recueil de Henzi. Le roi de Prusse voulut bien écrire lui-même à messieurs de Berne, et leur demander un examen juridique des papiers du criminel.
Tandis qu'on faisait ces recherches, M. de Maupertuis entretenait le roi de tout ce que les sciences avaient de plus utile et de plus sublime ; le public vit, dans sa Lettre sur leurs progrès, combien il s'attachait à présenter à ce prince des objets dignes de lui. Il propose la découverte des terres australes, qu'il eut toujours si fort à cœur, que dans les dernières années de sa vie il l'aurait entreprise si la Compagnie des Indes lui avait donné un vaisseau. Il veut qu'on fasse des observations sur les changements de variation de l'aiguille aimantée ; qu'on pénètre dans l'intérieur
1 Voici, d'après Y Exposé d'Euler sur toute cette affaire, la correction attribuée à Kœnig : « Elle est comme le produit de la masse « par celui de l'espace et de la vitesse, ou, du temps par la force « vive. » {Mémoires de l'Académie de Berlin, t. VI, pour 1750, imprimé en 1752, p. 57.) (Is. A.)
i75i de l'Afrique, dont on ne connaît que les bords; qu'on bouleverse les pyramides d'Egypte, qu'il ne croit pas uniquement destinées à renfermer un cadavre; qu'on cherche dans les entrailles de la terre les matières et les phénomènes que nous ignorons; qu'on établisse un collège de scLsnces étrangères et une ville toute latine ; qu'on perfectionne les télescopes ; qu'on distribue Les maladies aux médecins et le ciel aux astronomes, aujourd'hui bornés à répéter les anciennes observations. Il expose divers moyens de rendre le supplice des criminels utile à la société ; il propose de nouvelles expériences sur les animaux. Il voudrait qu'on perfectionnât, à l'exemple de M. de Buffon, les miroirs brûlants, et qu'on bâtit des tours ou des amphithéâtres chargés de miroirs, qui produiraient des effets dont nous n'avons point d'idée. Enfin il souhaiterait qu'on défendit la recherche de la pierre philosophale comme ruineuse, et qu'on avertît les jeunes géomètres que la solution de la quadrature du cercle serait inutile, et que le mouvement perpétuel est impossible.
Quelques lecteurs comparèrent cette pièce à l'ouvrage de Bacon sur l'accroissement des sciences. Quelques autres n'y trouvèrent rien de nouveau; mais elle était ce qu'elle devait être, un tableau intéressant de projets dignes d'un souverain. Il y avait des choses neuves, et celles qui ne Tétaient pas paraissaient l'être.
À l'article de la parallaxe de la lune il remar- 1751
quait, qu'après toutes les opérations faites au Pérou, en France et en Laponie, il pourrait se faire que la corde de Tare compris entre Quito et Paris, et celle de Tare entre Paris et Pello, eussent un rapport si différent de celui qu'on a supposé d'après les courbures, que la figure de la terre fût fort différente de celle qu'on lui attribue. Il ajoutait qu'aucune mesure n'ayant été prise sur l'hémisphère austral, on pouvait douter si cet hémisphère était semblable au nôtre, et si la terre n'était point formée de deux demi-sphéroïdes inégaux appuyés sur une môme base; aussi avait-il proposé, au ministère de France, les observations de la parallaxe de la lune au cap de Bonne-Espérance et en Islande, comme les seuls moyens de lever tous ces doutes, en déterminant les rapports des cordes des différents arcs du méridien.
L'Académie des sciences de Paris eut ordre d'examiner ce projet* Elle l'approuva, et désigna M. l'abbé de la Caille, un de ses membres dont elle a depuis déploré la perte, et M. de Lalande, jeune astronome, comme les plus propres à l'exécuter; l'un aux extrémités méridionales de l'Afrique, l'autre au nord de l'Europe» Le roi envoya le premier au cap de Bonne-Espérance, et le second à Berlin. Il eût sans doute mieux valu placer ce dernier observateur dans la Laponie danoise ; mais on jugea que l'observation, faite avec toutes les commodités à Berlin, gagnerait par sa pjéci-
i75i sion ce quelle perdait du côté du prolongement de l'arc.
octobre. M. de Lalande reçut à Berlin tout l'accueil que méritait un homme capable d'enseigner la vérité à l'univers, dans l'âge où l'on commence à l'étudier soi-même. M. de Maupertuis lui donna tous les secours que l'Académie et l'Observatoire pouvaient fournir. Cette opération appartenait, en quelque sorte, à l'Allemagne. M. de Krosigk, conseiller privé du premier roi de Prusse, avait envoyé à ses dépens, en 1705, un astronome au cap de Bonne-Espérance pendant qu'il faisait luimême à Berlin les observations correspondantes. Différents obstacles et l'imperfection des instruments avaient rendu ce travail inutile1.
M. de Maupertuis souhaitait qu'on ne manquât point cette occasion de lier ensemble les solutions des deux grands problèmes de la figure de la terre et de la parallaxe de la lune, qui en effet ont entre eux un rapport très immédiat. Il eût voulu un troisième observateur intermédiaire en Afrique, vers Tripoli ou plus au sud.
i« nov. Vers le môme temps, la Mettrie tomba dangereusement malade chez le lord Tyrconnell , envoyé de France à Berlin. M. de Maupertuis tâcha d'engager le malade à désavouer ses impiétés. Il
* Voy YHist. phil. de VAcad. de Prusse, par M. Bartholmèss, t. Irr, p. 70, et la Réponse de Maupertuis au discours de réception de de Lalande à l'Académie de Berlin, le 19 janv. 1752. {Œuvres de Maupertuis, nouv. édit., t. III, p. 3S3.) (Is. A.)
répondit : « Que dirait-on de moi, si je recouvrais 1751 « la santé?» En vain on lui représenta qu'il convenait de mourir chrétien dans la maison du roi très chrétien. La Mettrie répondit toujours : « Je ne suis « pas encore assez mal . » Il plaisanta sur la religion avec ses amis , et sur les saignées qu'il avait opposées à son indigestion avec Liberkuhn, son ennemi. Il mourut comme il Pavait prédit, regrettant cette vie, mais n'en craignant point une autre.
A peine eut-il les yeux fermés, que M. do Mau- «©*. pertuis reçut une lettre du baron de Haller contre le défunt. La Mettrie lui avait dédié son Hommemachine, comme à son compatriote, à son maître et à son ami. M. do Haller, qui travaillait alors à un ouvrage destiné à défendre la religion, attaquée par ce livre, avait désavoué dans tous les journaux les principes et l'amitié de la Mettrie. Celui-ci s'était écrié qu'autrefois le disciple reniait son maître, mais qu'aujourd'hui le maître reniait son disciple. Il avait fait une brochure intitulée le Petit Homme, ou il accusait M. de Haller d'hypocrisie , et ses poésies de matérialisme. Il y soutenait qu'il l'avait vu et connu, qu'il avait entendu ses leçons à Gœttingue, en 1735, et soutenu sous lui, en 1736, une thèse sur les hémorroïdes; enfin, qu'ils avaient souvent fait ensemble, en 1751 , plusieurs soupers de filles, où M. de Haller était charmant. Le grave professeur en médecine, le vieux baron du Saint-Empire, transformé en jeune libertin, se plaignit amèrement à M. do Mauper-
i75i tuis de cette bouffonnerie ; il le pria d'engager cet auteur badin et léger à désavouer des calomnies dont il savait mieux que personne la fausseté. 23HOT. M. de Maupertuis lui répondit que la Mettrie n'était plus; que ses railleries ne lui faisaient pas plus de tort qu'elles n'en faisaient aux vérités qu'il avait attaquées ; qu'il composait ses livres sans dessein, et sans savoir ce qu'ils contenaient; qu'il avait écrit contre tout le monde, et qu'il aurait servi les plus cruels ennemis; qu'il n'avait jamais vu M. de Haller, qu'il le lui avait dit cent fois, et qu'il ne l'avait mis dans son ouvrage qu'à cause de sa célébrité, ou de la rencontre fortuite que les esprits qui coulaient dans son cerveau avaient faite des syllabes de ce nom.
Cette lettre, quelque flatteuse qu'elle fût, déplut à M. de Hallel-, qui fut peut-être piqué de cette espèce d'apologie de la Mettrie, dont le roi faisait alors l'éloge funèbre : de sorte que M. de Maupertuis eut un ennemi de plus.
Cependant M. le marquis de Paulmy, après avoir fait les perquisitions dans les sources indiquées par M. Kobhig, envoya un certificat qui en constatait l'inutilité. L'avoyer de Berne envoya un pareil certificat au roi. Ni au greffe criminel i ni dans les papiers de la famille de Henzi, il ne se trouva point une lettre de Leibnitz, pas même de vestige qu'il y en eût jamais eu.
L'Académie s'assemble le 7 octobre; M. de Maupertuis y fait le rapport de tout ce qui s'est
passé. Le surlendemain, sur un arrêté de la 1751 compagnie, M. Kœnig fut prié par le secrétaire {M. Formey) d'indiquer ou de produire, dans un mois, l'original de la lettre citée par lui comme existante.
Deux mois après (11 décembre), l'Académie, n'ayant encore reçu aucune réponse, pria une seconde fois M, Kœnig de produire l'original de la lettre de Leibnitz. Au lieu de répondre à l'Académie, il avait écrit (10 décembre) à M. de Maupertuis, du ton le plus humble, que, loin de le croire plagiaire de Leibnitz, il le croyait opposé à cet illustre auteur ; il ajoutait naïvement que « M. de Maupertuis ne pouvait avoir eu connais- « sance de choses que personne ne peut dire avoir « vues. » Il le priait d'entrer en dispute sur le principe de la minimité d'action. Il déclinait par avance la juridiction du corps académique, dont il était membre. De la lettre à Hermann, pas un mot !
M. de Maupertuis lui répondit que l'Académie était intéressée à revendiquer les découvertes des académiciens ; que, l'éclaircissement de la question dépendant de la lettre citée, elle avait le môliie droit qu'a tout particulier de le prier d'en produire l'original; que, sxit sa première indication , un roi et un ambassadeur avaient ordonné les recherches les plus exactes et les plus infructueuses ; du reste , que cette affaire n'était plus la sienne, mais celle de la cOtnpagnie. En effet,
:75i que la minimitë d'action eût été connue de Leibnitz et communiquée à Hermann, M. de Maupertuis y gagnait peut-être : du moins il avait la gloire de s'être servi plus heureusement qu'eux d'un instrument qu'ils avaient entre les mains ; car il fallait qu'on avouât que, malgré cette connaissance, aucun d'eux n'avait déduit les lois universelles du mouvement, d'un principe qui portât l'empreinte de la sagesse et de la puissance du Créateur.
M. de Maupertuis communiqua à l'Académie la lettre de M. Kœnig, et lui soumit sa réponse, dans sa séance du 23 décembre. L'Académie l'approuva et pria, pour la troisième fois, M. Kœnig de produire cette lettre importante, jusqu'alors inconnue, citée sans date, sans note sur son authenticité, sans aucune de ces précautions nécessaires quand on cite un écrit qui intéresse un tiers.
1752 M. Kœnig, au lieu de répondre à ces instances, se déchaîna contre M. de Maupertuis, et fit grand bruit de l'injustice qu'on lui préparait. M. de Maupertuis, instruit de ces plaintes par M. de Hellen,
9 fcv. reprit la plume pour rappeler les faits à M. Kœnig, et pour lui témoigner combien l'Académie était surprise qu'au bout de quatre mois il ne l'eût pas encore satisfaite.
i:; fév. Enfin M. Kœnig répondit à l'Académie qu'il n'avait point l'original de Leibnitz, qu'il n'était point responsable s'il s'était perdu, « qu'il l'avait
« cité sans mauvaise intention, et que si l'Aca- 1752 « démie était intéressée à n'en pas reconnaître « l'authenticité , il consentait de grand cœur « qu'elle prononçât à cet égard comme il lui « plairait ; qu'il avait cité le passage comme il « l'avait trouvé, qu'il croyait que la lettre était « de Leibnitz, et que si quelqu'un était d'un au- « tre sentiment il ne s'en inquiétait guère, mais « qu'il demandait que l'Académie ne se portât « point pour juge du fond de la question qui n'é- « tait point encore assez discutée et sur laquelle « il offrait d'entrer en lice. »
A la lecture de cette lettre, « pourquoi, » disaient les académiciens, « pourquoi veut-il toute jours qu'on parle du principe? Est-ce pour faire « oublier la lettre ? Infatué de Leibnitz, son idole, « il croit plus aisé d'en établir les rêves que d'en « constater les citations ; il se flatte qu'après avoir « étouffé la théorie de M. de Maupertuis sous « des tas d'infolio, il sera ridicule d'agiter si cette « théorie appartient au fondateur, ou bien au reste taurateur de l'Académie. »
Par le même courrier M. Kœnig écrivit à M. de Maupertuis. « Vous m'informez, lui disait-il, que « vous seriez satisfait, mais que l'Académie ne te Test pas. Je vous avoue que je me serais ima- « giné que vous voudriez être plus naturel avec « moi qui ai toujours tâché de vous donner des « marques de franchise. Si jamais on parvient, « ajoutait-il, à trouver de quoi justifier les asser-
1752 « tiotis contenues dans le passage cité, tout ce « qu'on aura dit contre sera un coup d'épée dans « l'air. Si l'on ne trouve rien, il est indifférent de « quel œil on le regarde. Quant à moi, j'ai de « quoi justifier ma bonne foi et l'innocence de « mon intention. 11 n'entre point encore dans ma « tête qu'on puisse trouver dans ce passage ma- « tière à une sorte de procès. Vous dites qu'il fe- « rait voir que Leibnitz aurait découvert des « choses que des membres de l'Académie ont « données comme d'eux-mêmes. Mais, de grâce, « n'ont-ils pas eu le droit de les donner d'eux- « mêmes, n'ayant rien su ni emprunté de Leib- « nitz, ce dont personne ne les accuse. »
L'Académie crut entrevoir dans ces lettres les tergiversations de la mauvaise foi. MM. de Maupertuis et Euler ne se laissèrent point prendre au sophisme qui leur assurait la propriété de leurs découvertes, car si l'existence de la lettre à Hermann, de Bàle, était prouvée, ces deux savants qui avaient fait quelque séjour à Bàle seraient fort suspects de plagiat; quelque heureux hasard pouvait avoir fait tomber cette lettre entre leurs mains.
ta mars. M. Kœnig récrivit à M. de Maupertuis qu'il n'était point surpris de l'inutilité des recherches faites à Berne, informé comme il était du sort qu'avait eu l'héritage de l'infortuné Henzi, et doutant qu'on eût été à portée de s'emparer de ses papiers, puisqu'on n'avait pas trouvé une
seule lettre de Leibnitz, et qu'il prouverait qu'il en avait reçu plusieurs copies de sa main. Il joignit à sa dépêche un certificat dit sieur Hermann qui disait qu'il n'y avait point dé lettres de Leibnitz dans les manuscrits de son frère le professeur.
Le roi , qui avait prié le magistrat de Bàle de faire des recherches sur cet objet, reçut en môme temps une lettre des bourgmestres et conseil de la ville, avec Un certificat de Hermann, qui jurait d'avoir représenté à son souverain tous les papiers de feu son frère, et un âùtre de M. Jean Bernoulli, qui jurait de n'y avoir trouvé que trois lettres de Leibnitz qu'on Envoyait légalisées dans la meilleure forme.
L'Académie crut qu'il était important d'assurer à l'inventeur sa découverte. La gloire est le seul fruit du travail et le principal ressort de l'émulation. Il paraissait vraisemblable que M. Kœnig avait tenté deux choses : la première, d'anéantir le principe de M. de Maupertuis qu'il n'aimait plus ; la seconde, d'en attribuer, du moins moyennant quelques changements, tout l'honneur à feu Leibnitz qu'il avait toujours idolâtré. Aussi M. Bouguer, l'avocat et l'ami de M. Kœnig, avança-t-il dans le Journal des savants1, que le fragment de Leibnitz « pouvait jeter quelques nua-
« ges sur le droit de propriété de M. de Mauper- « tuis. »
1 Mois de décembre 1752,
1752 La gloire de M. Eu 1er ne sollicitait pas moins les académiciens de prononcer sur une allégation qui la ternissait. Les mémoires de Berlin étaient remplis de ses ouvrages, où l'on admirait également la profondeur des recherches, la multiplicité des vues et la rapidité du travail. Ses complaisances pour tous les gens de lettres, son zèle pour les sciences, exigeaient qu'on eût du moins pour lui les égards qu'on devait au moindre des associés.
13 ami. Dans une assemblée extraordinaire de l'Académie, M. Euler fit le Rapport en qualité de Directeur. La première partie de son discours fut consacrée à réfuter le principe de nullité d'action que M. Kœnig avait donné comme plus fréquent que celui de minimité. Dans la seconde, il fait l'examen de la prétendue lettre de Leibnitz. Il observe que le fragment contient des principes opposés à ceux de ce grand homme ; qu'il serait fort étonnant que Leibnitz ne s'en fût ouvert qu'au seul Hermann et qu'il en eût fait un mystère à Bernoulli , qu'il entretint si longtemps de ces matières. Il ajoute que la méthode de maximis et minimis n'était pas alors assez développée pour le mettre en état d'en déduire la nature des courbes centrales, quand môme cette quantité d'action qu'il faut rendre la plus petite aurait été connue. Ensuite il raconte les recherches faites pour découvrir l'original de la lettre citée. Enfin, il conclut en ces termes : « Le fragment étant sus-
« pect, et, d'un autre côté, M. Kœnig n'ayant ma « point produit l'original, ni pu ou osé assigner le « lieu où il est conservé, il est assurément ma- « nifeste qu'il s'est embarrassé dans une très « mauvaise cause, et que ce fragment a été forgé, « ou pour faire tort à M. de Maupertuis, ou pour « exagérer comme par une fraude pieuse les « louanges du grand Leibnitz, qui, sans contre- « dit, n'ont pas besoin de ce secours. 1 »
Les esprits furent fort animés par ce discours, et quelques opinants auraient volontiers prononcé contre M. Kœnig la peine d'exclusion de l'Académie. M. le maréchal Keith, curateur en fonction, reçut une lettre de M. de Maupertuis, à qui sa santé n'avait pas permis de se rendre à l'Académie : elle fut lue sur le champ. Le président y disait que ne désirant de M. Kœnig aucune réparation, il priait la compagnie de s'en tenir uniquement à la vérification du fait, c'est-à-dire à juger sur l'authenticité du fragment de Leibnitz.
Ce ton de modération attiédit les plus échauffés. Le maréchal Keith recueillit les voix, et le jugement unanime de vingt-deux académiciens pré* sents *, fut que le fragment cité ne méritait aucune
1 Voy. VExposé d*Euler dans les Mémoires de V Académie de Berlin, t. VI, pour 1750, imprimé en 1752, p. 52-C2. (Is. A.)
8 Le protocole de la séance en nomme pourtant vingt-quatre, savoir: MM. de Keith, de lledcrn, curateurs; de Marschall, de Cagnony, honoraires; Eller, Heiuius, Euler, directeurs; Formey, secrétaire porpétuel; Pelloutier,Spraig:el,M.M.Ludolff,Gleditsch, de Beausobre, Meckcl, Sulzer, Pott, Kùster, Becmann, C. L. Ludolff,
ma créance, et qù<j les conclusions de M. Euler devaient être censées justes et valables dans toute la force des termes.
Jusque-là tout était mesuré. Le jugement ne portant que sur le défaut d'authenticité du fragment, île tombait point sur la personne de M. Kœnig. Quoique les conclusions fussent adoptées, M. Kœnig ne pouvait se plaindre, car on déclarait simplement que le fragment avait des caractères de fausseté : le soupçon de falsification n'était pas jeté sur lui, il retombait plutôt sur Henzi ou sur quelque autre; car la prétendue lettre pouvait avoir passé par tretlte mains avant d'arriver en celles de M. Kœnig. Mais l'Académie alla pltls loiil; elle ajouta qu'en considération de M. de Maupertiiis « elle ne voulait pas étendre sa délibération « jusqu'au procédé de M. Kœnig, et à la manière « dont elle serait autorisée à agir relativement à « ce procédé1. » C'était un cruel acte de clémence : M. Kœnig y était presque déclaré faussaire et auteur de la fraude pieuse présumée.
Cette imputation d'un zèle semblable à celui des premiers chrétiens , n'était guère propre à inspirer à l'accusé la douceur et la patience dont ils faisaient profession. Cependant, dès qu'il eut
i8 juin, reçu le jugement de l'Académie, il lui écrivit une
Kies, Mérian, académirions-ordin aires ; de Lalande, associé extraordinaire ; Hesse et Hirzel, étrangers. (Mém. de l'Acad. de Berlin, t. VI, p. 62.) (Is. A ) * Mém, de l'Acad. de Berlin, t, VI, p. 64. (Is, A.)
lettre t?è3 modérée eh lui renvoyant son diplôme 1752
d'académicien.
Mais la secte germanique, dont il était l'apptii, juillet, ne l'imita point. Les gazettes littéraires de Hambourg et de Leipsig se remplirent de plaintes, d'injures et de calomnies. Oh accusait les académiciens d'avoir signé un jugement qu'ils désapprouvaient; on soutenait à M. Euler que le rapport avait été dressé par lui malgré lui-môme; on lui apprenait que sa Dissertation sur le mouvement des projectiles déduit de la tninimité d'action, était à Lausanne, entre les mains du libraire, dès l'année 1743 ; et par là on accusait de nouveau M. de Maupertuis de plagiat ; on prétendait que ce procès appartenait à la justice ordinaire.
M. Euler daigna réfuter les gazetiers 1 . Il fit voir, avec l'évidence qui lui est propre, la compétence de l'Académie. En effet, ces questions qui naissent du fragment : « Le fragment contient-il des « choses inconnues en 1707? Y a-t-il quelque « soupçon de faux dans les termes môme? Sa « teneur est-elle conforme aux principes consi- « gnés dans les lettres imprimées de Leibnitz ? « Y a-t-il dans les écrits de ce grand homme, le « moindre vestige des découvertes qu'on lui at- « tribue dans celui-ci ? Leibnitz n'aurait-il écrit « sur cette matière qu'à M. Hermann? » Toutes
1 Lettre de M, Euler à M. Merian, 3 sept. 1752, insérée dans les Mém, de VAcad. de Berlin, t. VI, pour 1750, imprimé en 1752; p. 620. (Is. A.)
1752 ces questions ne pouvaient être décidées que par un tribunal académique^.
Quant au droit de propriété qu'on donnait à M. Euler sur le principe de Y épargne, sa candeur ne lui permit pas de l'accepter. Il déclara que son Traité des isopérimêtres était sous presse dès Tan 1743; mais que le supplément sur la minimilé d'action ne fut composé que peu avant la publication de l'ouvrage, qui parut à la fin de 1 744; au lieu que M. de Maupertuis avait lu, dès le mois d'avril de la même année, son mémoire sur la loi universelle de Y épargne. Il ajouta qu'en employant la méthode de maximis et de minimis il n'avait point été au delà de M. Bernoulli, qui avait déterminé avec le même secours la courbure de la chaînette , celle d'un linge rempli de liqueur et d'autres courbes du même genre ; qu'il n'avait connu que a posteriori le principe dont il s'était servi pour déterminer les trajectoires ; et il avouait ingénûment qu'il n'était pas alors en état d'en établir la vérité d'une autre manière.
août. M. Kœnig, animé par le zèle de ses amis, ramasse tous les raisonnements et toutes les invectives répandues par lui et ses émissaires dans diverses gazettes, en compose un plaidoyer véhément, et le fait imprimer sous le titre d'Appel au public. Il s'y plaint que M. Euler, partie lésée, ail été son juge, et il a raison; il décline la juridiction de l'Académie comme incompétente, et il a tort. On peut être jugé par la communauté
dont on est membre, surtout dans les choses dont cette communauté seule peut bien juger : c'est être jugé par ses pairs. Quand Newton et Leibnitz se disputèrent la découverte des infiniment petits, la Société royale de Londres ne consulta point par des lettres circulaires ses membres épars en Europe; elle ne s'adressa ni aux autres académies, ni aux tribunaux; elle établit une commission pour l'examen du fait. La commission décida pour le géomètre anglais; la Société royale publia la décision avec les pièces justificatives : c'est ce que fit l'Académie de Berlin.
M. Kœnig veut qu'un académicien soit cru sur sa parole; mais outre l'absurdité de cette prétention, M. Kœnig n'avait jamais affirmé que ni lui, ni môme Henzi eussent vu l'original du fragment, 11 avait même avoué qu'il ne méritait pas de créance jusqu'à ce que l'existence en fût constatée.
Il accuse M. de Maupertuis de vouloir emporter le fond de la cause par un tour d'adresse dans les formalités. Mais il s'agissait de la découverte et non de la vérité du principe.
Il soutenait que M. de Maupertuis, par une méprise de l'amour-propre, a vu sa pensée dans un passage qui en contient la réfutation. Mais il est évident que M. de Maupertuis et l'auteur du fragment tel qu'il est dans le corps de la précédente lettre de Leibnitz, envoyée par M. Kœnig, évaluent l'action, comme le produit de la masse, par
i7sa l'espace et la vitesse : le premier dit qu'elle est toujours un minimum; le second, qu'elle est un minimum ou un maximum ; cette différence dans l'expression n'en est point une réelle pour les analystes qui savent que le calcul qui découvre le minimum est la clef de celui du maximum. M. Euler, qui revendiquait la détermination de ses courbes si nettement énoncée dans le fragment, était-il donc un don Quichotte qui rompait des lances contre un fantôme ?
M. Kœnig prétend qu'aucun des vingt-deux académiciens, dont il analyse le mérite avec une étrange vanité, ne pouvait juger d'un principe de métaphysique ; il oublie qu'il ne s'agissait pas de décider de la valeur d'un principe, mais d'une question de fait; et quant à la valeur du principe, qui pouvait mieux en juger que M. Euler ? Il attaque la réputation de M. de Maupertuis et le renvoie à l'école. Il aurait dû se rappeler les louanges qu'il lui avait prodiguées dans la préface de sa traduction de la Figure de la Terre. Il y encensait comme le dieu du génie le même homme qu'il dépeint dans son Appel comme un ignorant, tant l'amour-propre blessé change nos sentiments et nos opinions !
Il attaque vigoureusement le principe de Y épargne; et lorsqu'il croit en apercevoir le germe dans Malebranche, dans 'SGravesande, dans Wolff, dans les cahiers d'un Engelhard, professeur hollandais, il est sur le point de se réconcilier avec
le principe. Mais lofsqu'après mille efforts, il voit îwa qiie la découverte ne peut être enlevée à M. de Maupertuis, le principe est faux et pitoyable : variation de la haitie où de l'envie ; partout où il a vu le mot de minimum il a cru voir la minitniië d'action.
Cet Appel fat suivi d'une Défense du même Ap- septemb. pel , où M. Kœnig paraissait déchirer ses blessures pour avoir droit d'en être plus aigri; ces écrits cependant lui firent quelques partisans. On se demandait comment M» de Maupertuis avait fait tant d'éclat, pour se conserver la propriété d'une découverte plus heureuse que profonde.
L'impartialité répondait que les découvertes des savants étaient leur patrimoine le plus précieux* Plusieurs philosophes avaient soupçonné l'existence du principe de Y épargne : aucun n'avait déterminé en quoi il consistait. M. de Maupertuis devait donc être fort jaloux d'une invention, seule capable de l'immortaliser, échappée à Descartes, qui admit la conservation de la quantité absolue de mouvement; à Leibnitz, qui imagina la force vive ; à Newton ^ qui eût recours à dè nouvelles forces imprimées à la machine du monde ; à Fermât, qui en approcha le plus; à tous les philosophes qui pourtant y étaient conduits par la fausseté ou l'insuffisance des autres théories et par ce vieux axiome, que et la nature ne « fait rien en vain et agit toujours par lés voies « les plus simples. »
1752 Le public en fut convaincu lorsqu'on lut l'article de Y Encyclopédie au mot quantité d'action \ M. d'Alembert, que ses talents mettent également au-dessus de l'envie et de l'adulation , y disait que le principe de M. de Maupertuis était une des plus belles découvertes de ce siècle.
Quoi qu'il en soit, M. Kœnig, au lieu de déclamer ou de s'égayer sur ce sujet, aurait dû s'attacher à se laver du soupçon d'avoir altéré le fragment cité; car il l'avait cité de trois manières différentes ; ce ne pouvait être une faute d'imprimeur; et M. Merian a prouvé que ce n'en pouvait être une de copiste \ Il avance qu'il existe une lettre de Leibnitz à Hermann, et il dit ensuite qu'il ne sait où elle existe , qu'il ignore môme si elle a été écrite à Hermann ou à quelque autre8. Il écrit à M. de Maupertuis que M. Henzi avait des copies de lettres de Leibnitz, qu'il aurait publiées si la mort ne l'avait prévenu ; et dans son Appel il dit que M. Henzi ne les possédait plus depuis qu'il les lui avait envoyées. La prétendue lettre semble faite exprès pour combattre M. de Maupertuis par Leibnitz et faire honneur en même temps à Leibnitz des spéculations de Maupertuis; c'est une suspension frappante de la loi de continuité. De plus, est-il concevable que dans le temps que
1 Voy. Y Encyclopédie, à l'article Action, t. 1", p. 119. (ls. A.)
2 Mémoires pour servir à l'histoire du jugement de l* Académie, in-4", p. 99.
3 Appel au public, p. 41.
cette dispute a retenti dans toute l'Europe, il ne 1752 se soit trouvé personne ni à Neuchàtel, ni à Berne qui ait dit : « C'est moi qui copiai la lettre sur l'o- « riginal , par ordre de Henzi , il y a trois ou « quatre ans ; » ou bien : « C'est moi qui suis au- « jourd'hui dépositaire de l'original? » Cette lettre s'égare bien mal à propos pour la cause de M. Kœnig. Le silence de tous les savants, de tous les curieux , semble dire que le possesseur qui se tait est, ou un ami de M. Kœnig, ou M. Kœnig lui-même, qui n'ose produire un original fort différent de la copie. En 1753, on trouva 28 lettres de Leibnitz dans les papiers de Hermann qui avaient échappé aux premières recherches. La lettre citée n'y est pas; et elle ne paraissait pas pouvoir subsister conjointement avec les autres ; car elle était écrite dans une langue dont Leibnitz ne se servit jamais avec Hermann; et elle lui enseignait en 1707 les plus profonds mystères d'une théorie dont il est prouvé, par le recueil, que Hermann n'entendait pas les premiers éléments en 1713.
Ce qui achève de rendre suspect M. Kœnig, ce sont plusieurs actes qu'on a pu lui reprocher dans cette dispute même. Dans sa Dissertation publiée à Leipsig il avait emprunté divers corollaires de M. Euler, une formule de M. Daniel Bernoulli, et il avait cité de travers un problème de M. de Maupertuis.
M. Kœnig, voyant qu'il ne pouvait engager
1752 M. de Maupertuis à lui répondre, ne cessa de le harceler et joignit à sa critique des invectives et des personnalités. M. de Maupertuis s'en plaignit à la cour de La Haye. Il courut alors un bruit fort désavantageux. On l'accusait d'avoir supplié madame la princesse d'Orange et M. le prince de Brunswick-Wolfenbuttel d'imposer un éternel silence à son ennemi. C'était attenter à la liberté philosophique, c'était ériger une dispute de métaphysique en affaire d'Etat.
M. de Maupertuis se justifia pleinement, en faisant imprimer ses deux lettres à la princesse. On y voyait que le silence qu'il avait sollicité regardait uniquement s$ personne, et non ses écrits : il s'était plaint de la diffamation, et non de la critique. Il y parlait de l'Appel, ainsi que de tout le démêlé , avec le sangfroid d'un homme supérieur aux outrages. Il aurait pu se venger aisément; il avait en main des lettres originales de M. Kœnig à madame la marquise du Chàtelet, dont la publication lui aurait causé le plus grand tort en prouvant à quels excès le mécontentement pouvait porter un homme de çe caractère : aussi M. Kœnig ne se déchaina-t-il contre M. de Maupertuis que par degrés, et, pour ainsi dire, après avoir tàté sa modération.
Mais M. Euler, également avide de gloire et de vengeance, repoussa ses attaques. Il rechercha tout ce que les philosophes avaient su du principe
de Vêpargnej et prouva que ce principe était vrai ; 1752 que la dynamique n'en avait pas do plus lumineux; qu'avec une addition légère il s'étendait à toute la science du mouvement, et qu'il appartenait à M. de Maupertuis seul1. Peu content de ces premiers coups, il força M. Kœnig dans ses derniers retranchements, et le fit rougir de ses présomptueux défis, en écrasant des foudres de l'évidence les prétendues démonstrations de sa Dissertation contre le principe octobre, de minimiti*, et le champ de bataille resta à M. Euler, puisque la réponse dont M. Kœnig le menaça longtemps est demeurée ensevelie avec lui.
Cependant M. de Maupertuis, toujours malade, quelquefois mourant , désormais incapable d'aucun ouvrage suivi, parcourait les objets les plqs intéressants des connaissances humaines, et jetait sur le papier le peu d'idées certaines ou neuves qui se présentaient à lui : c'était comme le journal de ses pensées. Il le fit imprimer en forme de Lettres. Il y règne un grand goût de philosophie, une certaine rêverie savante qui entraîne, une
1 Voy. la Dissertation sur le principe de la moindre action, par M. Euler. (Mém. de VAcad. de Berlin, t. VII, pour 1752, inipr. en 1753, p. 199.) (Is. A.)
s Voy. Y Examen de la dissertation de M. le prof. Kœnig, insérée dans les Actes de Leipsig pour le mois de mars 1751, par M. Euler, et V Addition à cet Examen. (Mém. de VAcad. de Berlin, t. VII, p. 219 et 240.) — V Addition est une réponse à la Défense de * V Appel de Kœnig. (Is. A.)
1752 envie un peu singulière de se rapprocher des opinions communes. Les bêtes, les âmes, les systèmes, les mondes, l'homme, l'attraction, les lois du mouvement, la religion, les arts, les chimères, passent successivement devant lui. Il ne prend que la fleur des sujets, et semble pourtant dire sur chacun tout ce qui mérite d'être su.
La lettre sur la génération parut la plus curieuse ; celle qui roule sur la divination parut la plus bizarre. En général, cet ouvrage pouvait plaire, par sa netteté, aux esprits superficiels, et par sa singularité, aux esprits profonds. Quoique fait au milieu des infirmités et des contradictions, on y voyait une âme qui n'était ni aigrie, ni souffrante. En effet, tout fortifiait le stoïcisme qu'il opposait à la sensibilité. Il avait pour lui MM. Euler, Bernoulli et d'Alembert, tandis que les partisans les plus distingués de M. Kœnig étaient les gazetiers de Hambourg et M. de Voltaire : ce poëte fameux, en qui tout le monde reconnaît un talent supérieur pour faire bien des vers, et à qui l'on dispute celui de raisonner conséquemment, voulut entrer dans cette querelle. Il oublia combien une question de haute géométrie était au-dessus de ses connaissances ; il oublia que M. de Maupertuis avait été son maître et son ami ; il se flatta qu'en prenant secrètement la défense de M. Kœnig, pour qui il avait toujours témoigné un souverain mépris, on attribuerait à ce savant les traits enve-
nimés qu'il aiguisait déjà contre leur ennemi 1752 commun1.
Il ne pouvait pardonner à M. de Maupertuis l'estime du roi, et Ton prétend qu'il enviait encore plus sa place de président de l'Académie. On jugea qu'il y aspirait secrètement depuis son établissement à Berlin ; il avait même paru tenté de s'y acheminer par le projet de former une nouvelle académie, une académie des arts dans un pays où ils sont encore peu cultivés, de la présider et de les embrasser tous, quoiqu'il n'en entende qu'un. Le plan en avait été dressé; M. le comte de Rottembourg devait le présenter au roi ; mais ce démembrement de l'Académie des sciences n'eut pas lieu, parce que ce seigneur n'osa se brouiller avec M. de Maupertuis. Il ne restait à M. de Voltaire que d'attendre l'occasion d'envahir la place entière. Elle se présentait. M. de Maupertuis , épuisé par de continuels crachements de sang, avait quitté Potzdam et s'était renfermé dans sa maison de Berlin, en attendant que le printemps et un rayon de convalescence lui permissent le voyage de Saint-Malo. S'il mourait, il fallait lui succéder; s'il partait, il fallait lui succéder encore, en l'empêchant de revenir : et pour cela, il suffisait de le oouvrir de ridicule et d'opprobre,
1 II s'était brouillé avec Maupertuis parce que celui-ci ne voulait pas mettre l'abbé Raynal dans l'Académie de Berlin. (Note de de Lalaude.)
4752 afin de dégoûter le roi de Prusse de lui, ou lui de
la Prusse.
novemb. D'après ces vues , que nous Poserions prêter à M. de Voltaire si le roi lui-môme ne les eût pénétrées, il lit, écrit, travaille, se hâte de s'instruire, offre ses services à M. Kœnig, combat le principe qu'il n'entend point, avec les mêmesarmes qu'il pourrait employer contre l'évidence. Il s'écrie, comme la mouche d'Esope, placée sur l'essieu du chariot : « Ah ! que j'élève de poussière ! »
Il fait des extraits infidèles et variés des ouvrages de son ennemi, les fait traduire, et les envoie secrètement à ces flibustiers littéraires qui se sentant incapables d'ouvrages médiocres , se rendent juges des ouvrages supérieurs et trompent une partie du public. Il voulait que l'unanimité des journalistes de Londres, de Paris, de Gœttingue, de Hollande persuadât au roi de Prusse que le sentiment d'un particulier sur le mérite littéraire do M. de Maupertuis, était l'avis de toute l'Europe.
L'infatigable champion de M. Kœnig ne se borna point à ces sourdes attaques. Il écrit cinq ou six brochures qui paraissent à la fois, et semblent partir de différentes mains. La Querelle, la Séance mémorable, la Berlue, la Lettre d'un marquis à une marquise, Y Extrait d'une lettre d'un académicien de Berlin*, viennent fondre de tous côtés, non sur
* L'Académie française, indignée du ton d'un extrait des lettres
le principe de M* de Maupertuis, mais sur sa ré- 1752 putation. En même temps il écrit à Paris qu'il n'entre pour rien dans les querelles que son ennemi se fait, ni dans les critiques qu'il essuie.
Les premiers libelles arrivaient de Hollande trop lentement; de sorte que M. de Voltaire fut obligé de répandre des copies manuscrites de la Lettre d'un académicien de Berlin, et avec si peu de ménagement qu'on voyait bien qu'il ne craignait plus d'offenser. Déjà il rassemblait chez lui les académiciens mécontents, et promettait aux uns des pensions, aux autres sa protection auprès du roi.
Les journaux arrivèrent. Berlin et Potzdam furent inondés de satires. M. de Maupertuis ignorait tout. Ses amis, touchés de sa triste situation, le lui cachaient. M. de Voltaire triomphait ouvertement. Il fallut tout d ire à M. de Maupertuis, qui soumit au jugement du roi l'ouvrage dont on faisait de si étranges analyses. Le roi lui écrivit :
« Envoyez-moi toujours vos œuvres posthumes « et ne mourez jamais. J'ai lu vos lettres, qui « malgré vos critiques sont bien faites et pro- « fondes; je vous répète ce que je vous ai dit : « mettez votre esprit en repos, mon cher Mau-
de M. de Maupertuis dans un ouvrage périodique qui paraissait alors a Paris, extrait on l'on démêlait la touche de M. de Voltaire a travers le barbouillage du copiste, en porta des plaintes au magistrat alors chargé de la police de la librairie, qui supprima ces feuilles de l'A.d. l.P. (l'Abbé de La Porte).
1759 « pertuis, et ne vous souciez point du bourdonne nement des insectes de l'air. Votre réputation « est trop bien établie pour être renversée au « premier vent; vous n'avez à appréhender que « la mauvaise santé. La partie du caractère et du « génie est saine et robuste, à l'abri des envieux, « des libelles et du temps. Je fais mille vœux « pour vous. Veuille la nature qu'ils ne soient « pas inutiles! Adieu. »
Le roi, voyant que M. de Maupertuis ne pouvais se défendre, voulut du moins qu'on le laissât mourir en paix. Il écrivit pour lui sous le nom d'un académicien de Berlin. M. de Maupertuis reçut un paquet d'exemplaires d'un ouvrage qui lui était si glorieux, avec ce billet :
« J'ai fait dire au libraire d'en envoyer parte tout, afin qu'on ne croie pas que les gens ver- « tueux attaqués demeurent parmi nous sans dé- « fenseur. On pourra censurer cette pièce du côté « du style et de l'ordre ; mais quant aux faits, « personne n'y pourra répondre. Fédéric.
M. de Voltaire était désigné, dans cet écrit véhément, d'une manière qui ne permettait plus de le méconnaître. M. de Maupertuis était plaint du Ion le plus pathétique : « Quoi! disait l'auteur- « roi, un homme de lettres illustre, dont les pa- « rôles n'ont jamais blessé personne, dont la plume « a môme respecté ses ennemis, prôt à rendre <• les derniers soupirs, serait conduit au tombeau « avec la douleur et le désespoir d'êlre specla-
<( teur de sa flétrissure? On voudrait lui entendre 1752 « dire : A quoi m'a servi cette vie pure et sans « tache; à quoi m'ont servi ces veilles que je dé- « vouais au public, ces services que j'ai rendus « aux sciences, ces ouvrages qui devaient me « mener à l'immortalité ; si mes cendres devien- « nent l'objet du mépris, et si je ne laisse en hé- « ritage à ma famille que ma honte et mon dés- « honneur? etc., etc.
Les savants furent touchés de cette marque d'estime accordée aux lettres. Les désœuvrés prétendirent que ces bagatelles étaient au-dessous de la majesté d'un roi, comme si la défense de la vérité était une bagatelle, comme s'il n'était pas plus beau de repousser les satires que d'en écrire contre les habitants d'Antioche, à l'exemple du premier Julien. Les désintéressés observaient que bien différent de ce prince, qui se piquait d'écrire en latin et négligeait toutes les affaires de l'empire , Frédéric faisait d'excellents écrits en une langue étrangère et ne négligeait pas une dépêche. En effet, dans le temps même qu'il vengeait de l'envie d'un bel esprit la gloire d'un philosophe, il vengeait de l'avidité des Anglais les droits de ses négociants, en écrivant cette Exposition des faits qui fit l'admiration de tous les politiques.
M. de Voltaire, foudroyé, voit ses espérances dccemb. anéanties, son ennemi défendu par le roi même, et le public de l'avis du roi; il n'ose attaquer ou-
1752 vertement le monarque. De là redoublement d'injures contre le protégé. Cependant la maison de M. de Maupertuis, toujours malade, ne désemplissait pas de princes : le roi venait à Berlin et lui faisait dire qu'il partait avec le regret de n'avoir pas eu le temps de le voir.
L'irritation de M. de Voltaire s'accrut en apprenant ce qui se passait. Il écrivit un nouveau libelle intitulé : Diatribe du docteur Akakia; il le fit imprimer au milieu de Potzdam, par l'imprimeur du roi, à l'ombre d'une ancienne permission qui avait déjà eu son effet. L'édition était achevée, lorsque le roi en fut informé. 11 ordonne qu'on saisisse tous les exemplaires. L'imprimeur les avait déjà remis au poëte. Frederesdorff, premier valet de chambre, est chargé d'approfondir cette affaire. L'imprimeur déclare par écrit que M. de Francheville, ami de M. de Voltaire, lui a commandé l'impression de cette brochure. Muni de cette pièce, Frederesdorff va chez M. de Voltaire, lui demande l'édition du libelle et lui représente ses torts. M. de Voltaire nie tout; son agent est interrogé, signe sous serment tout ce que l'imprimeur a déclaré, et convient d'avoir été le porteur des ordres de M. de Voltaire* Le roi indigné lui écrit ce billet :
« Votre effronterie m'étonne. Après ce que vous « venez de faire et qui est clair comme le jour, « vous persistez à nier au lieu de vous avouer « coupable. Ne vous imaginez pas que vous ferez
« croire que le blanc est noir; quand on ne voit 175* « pâs, c'est qu'on ne peut pas tout voir. Mais si « vous poussez l'affaire à bout, je ferai tout im- « primer, et l'on verra que si vos ouvrages mé- « ritent qu'on vOtis érige des statueè, votre con- « duite vous mériterait des chaînes. »
L'éditeur est interrogé; il à tout déclaré. Frederesdorff retourne chez lé poëte; qui nie encore; mais qui, voyant la déposition de M. de Francheville, tourne la chose en plaisanterie. 11 est menacé du fiscal et d'une grosse amende pour avoir abusé des ordres du roi; à ce mot M* de Voltaire pâlit, avoue tout et bégaye des excuses. L'édition est saisie à Berlin, dans la maison indiquée par le coupable, et btûlée dans là chambre du roi. M. de Voltaire est mandé. Le roi lui prononce des paroles atterrantes. Le lendemain, il uucc envoie Frederesdorff à M. de Mauperluis pour l'instruire de tout, avec une lettre pleine de justice et d'amitié. Ce prince fit écrire, en sa présence, M. de Voltaire à son libraire de Hollande de supprimer l'édition qu'il lui avait commandée.
Quelques jours après, le roi vint à Berlin, honora M. de Maupertuis d'une visite, et lui raconta tout ce qui s'était passé. Cette insigne bonté le rappela des portes de la mort. Le roi lui apprit la circonstance la plus humiliante pour M. de Voltaire : c'est qu'il lui avait fait signer une promesse de ne jamais écrire contre la France, ni contre ses ministres, ni contre M. do Maupertuis. Celui-ci
1752 recevait toutes ces marques d'estime et de confiance avec l'embarras d'un homme fâché d'être opprimé, charmé qu'on lui rendît justice, mais affligé que de pareilles divisions occupassent l'attention du prince et celle du public.
Le roi crut avoir étouffé YAkakia dans sa naissance pour avoir dit que M. de Voltaire avait promis de retirer la copie qu'il avait envoyée en Hollande. Au lieu de tenir sa parole, il en envoya vingt copies' en France ; de sorte que Paris et Berlin furent inondés à la fois d'exemplaires de VAkakia, imprimé de tous les côtés.
21 d*c Le roi fit brûler ce libelle par la main du bourreau sous le gibet et dans toutes les places publiques. Ailleurs ce châtiment n'est souvent qu'un droit qu'un livre acquiert sur la curiosité : à Berlin, où la liberté d'écrire est extrême, où l'on n'avait jamais vu ce spectacle, c'est une vraie flétrissure. Cette satire n'est qu'un tissu de passages tronqués des œuvres de M. de Maupertuis, mêlé de mauvaises plaisanteries sur ses démêlés avec M. Kœnig, et d'injures grossières adressées à un écolier qu'on feint avoir pris le nom du président do l'Académie do Berlin.
1733 Outré de douleur, M. de Voltaire renvoie au lauvier. roj gon corc[on ^ l'ordre du Mérite et la clef de
chambellan, avec une lettre qui demande avec humilité ce qu'il rend avec répugnance. Le roi, touché de son repentir, lui refuse le congé, le rappelle à Polzdam, le traite en père qui punit et
qui pardonne. Mais il en exige un désaveu de 1753 tout ce qu'il avait écrit de satirique. Cette pièce fut imprimée dans la Gazelle de Berlin1. On y lisait que M. de Voltaire n'avait eu aucune part aux libelles publiés contre M. de Maupertuis, et qu'il était résolu d'employer le peu de jours qui lui l estaient à des ouvrages utiles à sa patrie. Trois semaines après on vit dans les gazettes d'Amsterdam et d'Utrccht un autre désaveu, où il disait qu'il croyait que les rois ne devaient pas se mêler des contestations qui survenaient entre les savants sur la physique.
Le roi trouva fort étrange que, peu content d'être pardonné, M. de Voltaire lui donnât publiquement des leçons critiques sur son devoir do roi.
Le Tombeau de la Sorbonne parut. C'était une nouvelle satire contre la Sorbonne, l'ancien évêque de Mirepoix, le procureur général et M. de Maupertuis. Les circonstances portaient à croire que l'ouvrage appartenait à M. l'abbé de Pradcs dont la thèse venait d'être flétrie. Mais on retrouvait partout dans cette pièce le style et la fièvre de M. de Voltaire. Le roi sut de son petit excommunié (c'est le nom qu'il donnait à l'abbé), que l'ouvrage n'était pas de lui. Il en témoigna tant d'indignation, que M. de Voltaire alarmé mit au feu un autre écrit encore plus mordant, intitulé :
» N" Vill.
1753 Fleurs jetées sur le tombeau de la Sorbonne. M. l'abbé de Prades offrit toutes sortes de désaveux à M. de Maupertuis, qui n'en voulut point.
Cependant M. de Voltaire écrivait à ses amis de Paris des lettres amères et plaintives. Tantôt il y justifiait ses excès en accusant son ennemi d'avoir suscité contre lui un jeune auteur 1 , dont les critiques étaient antérieures à ÏAkakia. Tantôt il leur donnait avis qu'il persistait à demander son congé. Et, forcé de renoncer à l'estime, il aspirait du moins à la compassion. « Je suis, disait-il, « tombé malade à la mort, et j'attends dans cet « état ce que la nature et le roi voudront ordon- « ner de ma destinée. Au reste, vous savez que « tous les philosophes de l'Europe et M. Wolff à « la tête ont pris hautement le parti de M. Kœ- « nig. Je n'ai combattu pour lui qu'en dernière k ligne: et je suis un de ses soldats obscurs, « blessé à mort pour son service dans une cause « bien juste. »
11 ne suivit point le roi à Potzdam ; il se mit au lit, écrivant beaucoup, mêlant les épigrammes aux lamentations et jouant très mal le malade.
M. de Maupertuis, qui commençait à se mieux porter, retouchait son Essai sur la formation des février, corps organisés. Il le fit imprimer en forme de thèse latine soutenue en 1750, à Erlangen, par un prétendu Baumann, pour le grade de docteur. Il
1 M. de La Beaumcllc
crut que lo nom d'un étranger inconnu ferait lire 17*1 l'ouvrage avec plus d'impartialité ou du moins le dispenserait de répondre aux objections ; car il haïssait autant la dispute que s'il n'eût pas aimé passionnément la vérité. Il envoya d'Erîangen même un exemplaire à M. de Mairan, qui, pour cette fois, loin de s'y méprendre, décida que le docteur Baumann était M. de Maupertuis. L'auteur reconnu fit réimprimer depuis la thèse sous le titre de Système universel de la nature, avec une traduction française à côté qui était le véritable original.
Toutes les hypothèses sur la formation des corps organisés se réduisaient à deux. Dans la première, les éléments bruts et sans intelligence formaient l'univers par le concours fortuit des atomes. Dans la seconde, l'Etre suprême ou des êtres subordonnés à lui, distincts de la matière, employaient les éléments comme l'architecte emploie les pierres dans la construction des édifices. M. de Maupertuis en inventa une troisième, et prétendit que les éléments eux-mêmes doués d'intelligence s'arrangeaient et s'unissaient pour remplir les vues du Créateur. Cette intelligence était selon lui quelque chose de semblable à ce que nous appelons désir, aversion, mémoire; à l'instinct que nous accordons aux bêtes, à la plus légère et la plus simple de nos perceptions. Celte intelligence des éléments, n'ayant pour objet que la figure et le mouvement des parties de la ma-
lière, ne ressemble en rien à l'àme humaine. Elle s'exerce sur les propriétés physiques, et peut s'étendre jusqu'aux spéculations de l'arithmétique et de la géométrie. Mais elle ne saurait s'élever à des connaissances d'un tout autre ordre dont la source n'existe point dans les perceptions élémentaires.
Cela posé, M. de Maupertuis rassure d'abord les théologiens qu'une idée si nouvelle pourrait effaroucher. Il leur dit qu'il n'est pas plus dangereux d'attribuer quelque degré d'intelligence aux plus petites parties de la matière, qu'il ne Test d'en admettre dans de gros amas, tels que sont Jcs corps des animaux. Il combat ensuite les philosophes qui veulent qu'il soit impossible que Ja pensée appartienne à la matière. Il leur dit que si la pensée et l'étendue ne sont que des propriétés, elles peuvent appartenir toutes deux à un sujet dont l'essence nous est inconnue. Enfin il prouve qu'on n'expliquera jamais la formation de l'univers, si Ton ne suppose dans la matière d'autre qualité que l'étendue, l'impénétrabilité, la mobilité, l'inertie, l'attraction. En lui prêtant la pensée, toutes les difficultés disparaissent. Dans la génération, par exemple, chaque particule organique extraite de la partie semblable à celle qu'elle doit former, conservera le souvenir de sa situation originelle et l'ira reprendre toutes les fois qu'elle le pourra, pour former dans le fœtus la même partie. De là, la conservation des espèces,
la ressemblance aux parents, etc. De toutes ces 1753 petites perceptions réunies et combinées résultera une perception unique, beaucoup plus forte et plus parfaite, dans laquelle chaque élément aura perdu le sentiment particulier du soi pour former la conscience du tout. Le règne végétal, le règne minéral, la reproduction des polypes par euxmêmes, la stérilité des métis, la multiplication des espèces les plus dissemblables par deux seuls individus, la formation des sphères célestes, en un mot toute la nature est expliquée par ce système *.
On admira dans cet ouvrage le pouvoir du génie, la fécondité des principes, une merveilleuse adresse d'expressions et l'accord si rare du philosophisme le plus hardi avec le plus profond respect pour la religion. C'était la meilleure réponse que M. de Maupertuis pût opposer aux libelles de M. de Voltaire.
Celui-ci, incertain s'il était libre ou prisonnier en Brandebourg, voulut s'en éclaircir et sonder les dispositions du roi. Prétextant cette maladie qu'il a depuis quarante ans à ses ordres, il pro-
1 On comprend que nous n'avons pas à réfuter des spéculations ingénieuses certainement pour l'époque où elles parurent, mais qui n'ont rien de commun avec la science de nos jours. Expliquer tout était une des aspirations et la grande prétention du dix-huitième siècle, digne héritier, en cela des philosophes de l'antiquité. Aujourd'hui pas un savant n'hésite à reconnaître qu'il est des points que l'on n'explique pas, et ce n'est pas un des signes les moins certains de ce qu'il y a de positif et de vrai dans le savoir de notre époque. (A. de Quatrefages.)
1753 duisit une consultation de médecins qui lui conseillaient les eaux de Plombières. Il écrivit au roi, demanda de nouveau son congé et donna sa démission. Le roi lui accorda tout et lui fit la réponse suivante :
de ira™, t II n'était pas nécessaire que vous prissiez le « prétexte du besoin que vous dites avoir des « eaux de Plombières pour me demander votre « congé. Vous pouvez quitter mon service quand « vous voudrez. Mais, avant de partir, faites-moi « remettre le contrat de votre engagement, la « clef, la croix et le volume de poésies que je vous « ai confié. Je souhaiterais que mes ouvrages « eussent seuls été exposés à vos traits et à ceux « de Kœnig. Je les sacrifie de bon cœur à ceux « qui croient augmenter leur réputation en dimi- « nuant celle des autres. Je n'ai ni la folie, ni la « vanité des auteurs. Les cabales des gens de « lettres me paraissent l'opprobre de la littéra- « ture. Je n'en estime pas moins les honnêtes « gens qui les cultivent. Les chefs de cabale sont « seuls avilis à mes yeux. Sur ce, je prie Dieu t qu'il vous ait en sa sainte garde. Fédéric. »
Consterné de cette lettre inattendue , le mourant vole à Potzdam, se jette aux pieds du roi, prodigue les prières, les promesses, les pleurs, et le conjure de lui laisser tout ce qu'il venait de lui rendre. Le roi, dont la bonté paraîtra peut-être inépuisable, fut fléchi par ces humiliations. M. de Voltaire fit courir un mauvais madrigal où il di-
sait qu'il en était aux rigueurs avec le roi de 1753 Prusse. Il écrivit à madame Denis, sa nièce, de se rendre à Plombières, qu'il retournerait avec elle à Berlin, et que peut-être elle adoucirait la férocité de Maupertuis .
En partant de Potzdam, il assura le roi que Sa 26 mars. Majesté Très-Chrétienne avait déjà envoyé son premier chirurgien à Plombières , pour prendre soin de sa santé. Le roi lui fit donner parole qu'il n'imprimerait plus de mensonges. Le jour même de son départ, il parut à Berlin une brochure dont l'épigraphe était quatre vers du roi, parodiés contre lui-même; et à Potzdam une épigramme où, à l'occasion des Lettres de la république de Saint-Marin au public , on disait au roi lui-même :
« Cesse donc d'écrire au public,
« Ou bien crains qu'il ne te réponde. »
Cependant les circonstances humiliantes du pardon allaient se répandre; il fallait prévenir les bruits publics. Arrivé à Leipsig, M. de Voltaire envoya de tous les côtés, hormis à Berlin, des vers où il chantait les faveurs dont le plus grand des rois embellissait ses derniers jours1. 11 tâcha de se donner de la considération auprès de la cour de Dresde, en montrant quelques lettres que le roi avait écrites à son esprit dans des temps
1 La fille de la mort, la vieillesse pesante, A, de son bras d'airain, courbé son triste corps. Etc., etc.
!753 plus heureux, en supprimant avec soin les dernières, qui avaient été écrites à son cœur, pour me servir des expressions de ce prince. Il fit mettre dans la gazette d'Utrecht, du 3 avril, que sa démission n'avait pas été acceptée *. Le roi permit qu'on imprimât dans les papiers publics sa lettre à Voltaire du 16 mars.
Il apprit que M. de Voltaire, infidèle à toutes ses promesses, préparait de nouveaux libelles : - il daigna le lui défendre encore par une lettre expresse. M. de Voltaire répondit qu'il travaillait à le défendre contre un auteur qui avait médit de lui et de son pays. C'était M. de la Beaumelle, qui, loin d'avoir écrit contre un prince si cher à tous les gens de lettres, l'avait célébré à chaque page de ses Pensées, et lui avait même donné des louanges exclusives qu'on ne pouvait pardonner qu'à son admiration. M. de Voltaire, mécontent d'un trait de cet ouvrage qui ne pouvait blesser qu'un amour-propre injuste, écrivait alors une brochure contre ce jeune homme, et se rendait en même temps son délateur auprès du roi de Prusse, qu'il osait, par un zèle calomnieux, associer à cette querelle.
M. de Maupertuis, qui venait d'obtenir un congé pour la France, écrivit à M. de Voltaire que sa maladie, la justice que le roi lui avait rendue, son peu d'estime pour ses propres ouvrages, l'a-
*N°XXVIL
— levaient empêché de répondre aux premiers libelles. 1753 « Mais, ajoutait-il, si vous continuez à m'attaquer « par des personnalités, je vous déclare qu'au lieu « de vous répondre par des écrits, ma santé est ce assez bonne pour vous trouver partout où vous u serez, et pour tirer de vous la vengeance la plus « complète. Rendez grâce au respect et à l'obéis- « sance qui ont jusqu'ici retenu mon bras, et qui « vous ont sauvé de la plus malheureuse aven- « ture qui vous soit encore arrivée. »
M. de Voltaire ne vit dans cette lettre que des menaces d'assassinat. Il courut la déposer au greffe de Leipsig, et se mit sous la sauvegarde du magistrat. Dès que ses frayeurs furent dissipées, il fit imprimer la lettre avec des additions, des retranchements et une réponse plus burlesque que comique. Il se plaignit au roi, et cria qu'on voulait l'assassiner, tandis qu'il employait sa vie à venger son héros des insultes de divers écrivains. Le roi fit imprimer la lettre de M. de Maupertuis telle qu'elle était, en signa l'approbation, et lui donna copie de sa réponse suivante à M. de Voltaire1.
c< J'étais informé, comme vous arrivâtes à Potz- 19 avril. « dam, que votre dessein était d'aller à Leipsig « pour faire imprimer de nouvelles injures contre « le genre humain. Mais je suis un grand admira-
1 Cette lettre est déposée à la Bibliothèque du roi de France avec cette note de M. de Maupertuis : « La copie est de la main de l'abbé de Prades, avec permission du roi de Prusse d'en faire l'usage que je voudrais. »
1753 « teur de votre adresse, et je voulus me donner le « spectacle de vos artifices. Je m'amusai de vous « voir débiter avec gravité la nécessité de votre « voyage fabuleux aux eaux de Plombières. En « vérité, nos médecins de Berlin connaissent bien « peu la vertu de ces eaux ; ils se sont avisés bien « tard de les recommander à leur malade. Je « plains le chirurgien du roi de France et votre « nièce, qui vous attendent vainement à ces bains « fameux. Je ne doute pas que vous ne vous « soyez rétabli à Leipsig; il y a apparence que « les imprimeurs de cette ville vous ont purgé « d'une surabondance de fiel. Puisse la Beau- « nielle être le seul qui souffre de votre colère ! « Je n'ai point fait alliance avec vous pour que « vous me défendiez , et je ne me soucie guère « de ce que la Beaumelle s'est avisé de dire de « moi et de mon pays. Vous devez savoir mieux « que personne que je ne sais point venger les « offenses qu'on me fait. Je vois le mal , et je « plains ceux qui sont assez méchants pour le « faire. Je sais qu'on a vendu à Berlin la Défense « de Maupertuis, Y Eloge de Jordan et celui de « la Mettrie, en y ajoutant un quatrain de mes vers « parodiés. Je sais, à n'en pas douter, que le trait « part de vous ; mais je ris de votre colère impuis- « santé, et je vous assure que l'ouvrage n'a point « été brûlé ici. Je ne sais si vous regrettez Potz- « dam, ou si vous ne le regrettez pas; à en juger « par l'impatience que vous avez marquée d'en
a partir, je dois croire que vous aviez de bonnes 1753 « raisons pour vous en éloigner. Je ne veux point « les examiner; j'en appelle à votre conscience, ce si vous en avez une. J'ai vu la lettre que Mau- « pertuis vous a écrite, et je vous avoue que votre « réponse m'a fait admirer la sublimité de votre « esprit. Oh! l'homme éloquent! Maupertuis dit « qu'il saura vous trouver, si vous continuez à « publier des libelles contre lui ; et vous, le Cicécc ron de notre siècle, quoique vous ne soyez ni ce consul, ni père de la patrie, vous vous plaignez ce à tout le monde que Maupertuis veut vous asce sassiner! Avouez que vous étiez né pour être ce le premier ministre de César Borgia. Vous faites ce déposer sa lettre à Leipsig, tronquée apparemec ment, devant les magistrats de cette ville. Que ce Machiavel aurait applaudi à ce stratagème ! ce Y avez-vous aussi déposé les libelles que vous ce avez faits contre lui? Jusqu'à présent, vous ce avez été brouillé avec la justice ; mais, par une ce adresse singulière , vous trouvez le moyen de ce vous la rendre utile. C'est ce qui s'appelle faire « servir son ennemi à l'exécution de ses desseins, ce Pour moi , qui ne suis qu'un bon Allemand et ce qui ne rougis point de porter le caractère de ce candeur attaché à cette nation, je ne vous écris e< point moi-même, parce que je n'ai pas assez de ce finesse pour composer une lettre dont on ne ce puisse pas faire un mauvais usage. Vous vous ce ressouviendrez de celle que je vous écrivis sur %
1753 « le Calilina de Crébillon, dont la moitié faisait « l'éloge de la pièce, et l'autre moitié contenait « la critique de quelques endroits qui ne m'avaient « pas plu. En homme habile, vous files courir « dans Paris la partie de la lettre qui contenait la « critique, et vous supprimâtes les éloges. Vous « avez l'art de corriger les dates et de trans- « poser les événements comme il vous plaît. Vous « avez, de plus, l'adresse de prendre une phrase « d'un endroit et une phrase d'un autre, et de « les joindre ensemble pour en faire l'usage que « vous jugez le plus convenable à vos desseins. « Tous ces grands talents, qui me sont si connus « dans votre personne, m'obligent à quelque cir- « conspection ; et vous ne devez pas vous étonner « si, par la main de mon secrétaire, je vous re- « commande à la sainte garde de Dieu, quand « vous êtes abandonné des hommes.
« P. S. Vous pouvez faire imprimer cette lettre « à côté de celles du pape, des cardinaux de « Fleury et Alberoni; mais ne soyez pas assez « maladroit pour y changer quelque chose, parce « quenousen avons un vidimus devant lajuslice.% M. de Voltaire se consola en écrivant le Projet de paix, Y Art de bien argumenter, par un capitaine de cavalerie, la Lettre au secrétaire éternel et autres libelles sur le même sujet, que les étudiants de
f Nous croyons que cette lettre est restée inédite jusqu'à ce jour. (Is. A.)
Leipsig trouvèrent fort plaisants. C'était le thème 1753 du docteur Akakia en plusieurs façons : M. de Voltaire y paraissait épuisé d'injures. Ce fut alors que le roi résolut de ne le plus voir. Il devait être indigné de la hardiesse de Voltaire à condamner son choix, de l'envie qui l'acharnait contre le ministre de son Académie, et surtout de tant de rechutes dans une faute si souvent pardonnée. Aussi écrivit-il à M. D'Arget, secrétaire de ses commandements, qui était venu à Paris pour sa santé :
« Je ne crois pas qu'il y ait un fou plus mé- 23 avril. « chant que Voltaire. Vous ne sauriez croire les a infamies et duplicités qu'il a faites ici. Je vois, « avec bien du regret, que tant d'esprit et tant « de connaissances ne rendent pas les hommes « meilleurs. J'ai pris contre lui le parti de Mau- « pertuis, parce que c'est un fort honnête homme « qu'on avait résolu de perdre. Mais je n'ai pas « voulu me prêter à sa passion autant qu'il l'aurait « souhaité. Un peu trop d'amour-propre Ta rendu « trop sensible à la morsure d'un singe qu'il de- « vait mépriser après l'avoir fouetté. »
M. de Maupertuis partit pour la France. L'accueil qu'il y reçut, les empressements des gens de qualité, l'estime inaltérable des gens de lettres lui prouvèrent qu'une grande réputation se défend par elle-même contre l'art cruel et facile de travestir tout en ridicule. D'un côté, l'auteur1 duPa-
* M, le chevalier d'Arcq. (M, A.)
1753 laisdu silence ne lui apprenait que par ses excuses, qu'il l'avait insulté ; de l'autre, de beaux esprits et des savants distingués lui dédiaientleursouvraee6.
juhu II parut un nouveau libelle à Paris, d'abord manuscrit, ensuite imprimé. M. de Maupertuis n'en était pas l'objet, et se donna pourtant des mouvements infinis auprès de M. le comte d'Argenson pour le faire supprimer, et auprès des libraires pour en étouffer des éditions nouvelles. C'était la plus violente des satires contre la personne auguste qui les avait punies avec trop d'indulgence. Cet écrit portait le titre de Vie privée du roi de Prusse. Cette pièce, toute fausse qu'elle était, supposait de grandes connaissances de l'intérieur de Potzdam; le style en était brillant, quoique naïf; l'élégance perçait à travers la négligence qu'on avait affectée : une extrême malice l'avait faite, une extrême folie l'avait publiée. C'était visiblement l'ouvrage d'un homme qui savait prendre tous les tons. L'auteur en était inconnu. Les soupçons se répandirent sur plusieurs personnes. Le roi de Prusse le lut et n'ordonna nulle recherche sur l'auteur; mais le hasard le lui découvrit. C'est ce qu'il écrivit à M. de Maupertuis :
« Je viens d'apprendre, par hasard, une chose « qui ne m'étonne point : c'est que Voltaire est « l'auteur des satires qu'on a imprimées en dera nier lieu contre moi. Après les avoir faites en « français, il les a fait traduire en allemand ; et « d'allemand il les a fait traduire, par une autre
« personne, en français, pour mieux cacher son 1753 « style. Rions du faux, mon cher Maupertuis, et, « s'il y a quelquechose devrai, corrigeons-nous.»
M. de Maupertuis communiqua cette lettre à M. d'Argenson, ministre, pour dissiper jusqu'aux derniers nuages que la prévention pouvait avoir formés contre un de ses amis qu'on avait soupçonné 1 . Ainsi, l'imputation s'arrêta sur M. de Voltaire, qui l'a fortifiée depuis par de nouveaux traits lancés contre le roi de Prusse, dans cette édition de ses œuvres, faite à Genève, et qu'il n'a pas encore désavouée \
Quoi qu'il en soit, le roi, las de pardonner, donna des ordres à M. de Freytag, son résident à Francfort, d'y faire arrêter M. de Voltaire, de lui ôter la clef de chambellan, de lui arracher la croix de l'Ordre du Mérite, de lui redemander l'exemplaire des OEuvres du philosophe de Sanssouci qu'il avait emporté, et l'acte pour lequel il s'était engagé à son service. M. de Voltaire fit quelque résistance, aidé de son secrétaire Collini. Il promit de tout rendre et prétexta des délais. Il s'évada. On l'atteignit hors de Francfort; il fut plus étroitement resserré. Le résident passa les ordres du roi, fit arrêter madame Denis, complice
1 M. de la Beaumelle. (M. A.)
1 Epttre à M. de Cideville, t. VI, p. 264. Discours sur la modération, t. VI, p. 28.
(Depuis, la vie privée du R. de P. a été imprimée en deux façons , dans l'édition des CEuvres de Voltaire, par Beaumarchais.) Note de La Beaumelle fils.)
1753 de l'évasion, et ne la traita pas avec respect. M. de Voltaire remplit l'Europe de ses plaintes, accusa d'ingratitude son bienfaiteur, cria qu'il était inouï qu'un roi fît demander ses OEuvres par des soldats, etc. Cependant le livre de poésies1 arriva (c'était l'objet du roi de Prusse) % et M. de Voltaire fut élargi.
Ce qui le piquait le plus vivement, c'étaient quelques lettres du roi, dont on avait répandu des copies. Il y était tourné en ridicule , réprimandé, menacé, démasqué. Quelques-uns prétendaient que les railleries dont elles étaient pleines appartenaient plutôt à l'auteur qu'au roi; mais tous les autres applaudissaient à la bonté d'un prince , qui plaisantait sur des fautes contre lesquelles tout autre souverain aurait sévi.
juillet. Madame Denis lui porta ses plaintes de l'affront qu'elle avait reçu. Le roi écrivit au lord Marshall, son ministre à Paris : « Il est arrivé, à Francfort, « une aventure qui m'a fait de la peine. J'avais « écrit à mon résident de redemander à Voltaire « la croix, la clef, et un livre de poésies qu'il avait « à moi. Il l'a fait; mais il s'en est acquitté avec « une exactitude brutale , qui n'est pas de mon
* C'était un recueil de différents ouvrages, dont il n'y avait que très peu d'exemplaires, et que le roi ne voulait pas laisser sortir de ses Etats; un de ses favoris étant à la mort, il y avait un homme, de la part du roi, pour redemander l'exemplaire, aussitôt que le favori serait mort. (Note de de Lalande.)
» Ces mots entre parenthèses sont de de Lalande (M. A.).
« goût; et j'écris à présent pour redresser le « passé, etc. »
Tandis que M. de Voltaire demandait en vairi août, un asile à Berne, à Vienne, à Hanovre , le cherchait à Colmar, le désirait à Lunéville, fatiguait ses amis de ses lamentations, M. de Maupertuis, tranquille et vengé, dissertait sur les différents moyens dont les hommes se sont servis pour exprimer leurs idées. C'est proprement l'histoire de toutes les langues; l'esprit humain est suivi dans ses marches diverses; l'auteur paraît avoir été le contemporain de l'espèce humaine dans tous ses âges. Il discute le fameux problème d'une langue universelle ; il réfute ceux qui crurent le résoudre en établissant des caractères dont les rapports fussent correspondants aux rapports des idées. Car, dit-il, si sur ce principe du rang et de la valeur des idées, Malebranche ou Descartes, eussent formé une écriture universelle, jamais Newton ni Locke n'auraient su lire. Enfin, il propose une langue dans laquelle, avec une heure d'étude et un bon dictionnaire, on pourrait entendre parfaitement les autres et en être parfaitement entendu.
Cet écrit, quoique peut-être le plus fini qu'il eût fait, fut peut-être aussi le moins lu. 11 était d'une brièveté effrayante pour la paresse de ces hommes curieux et frivoles, auxquels il faut des volumes qu'on lit rapidement, qu'on entend sans attention, et qui dispensent surtout de penser.
La vie qu'il menait à Paris était fort agréable.
1753 Des liaisons illustres, une société choisie, des soupers fort gais partageaient ses journées. Il lisait peu, il parlait encore moins : il trouvait si peu de choses dignes d'être lues et si peu clignes d'être dites ! Il reprochait à l'Encyclopédie son excessive longueur ; il souhaitait que cet utile recueil des connaissances humaines fût continué, et ne doutait point qu'une seconde édition ne le perfection» nàt. Quant aux chicanes qu'éprouvaient les éditeurs de la part des théologiens, il trouvait étrange que des hommes si sujets à faire ou à méconnaître des hérésies dans des thèses d'une page, déclamassent si vivement contre quelques erreurs délayées dans un amas immense de vérités.
Un des philosophes qu'il estimait le plus était M. l'abbé de Condillac; il vantait, avec complaisance, sa manière de voir et sa manière d'exprimer ce qu'il avait vu. Dès qu'il eut parcouru l'histoire d'£ma, il désira d'en connaître l'auteur \ Il tenta aussi dès lors de procurer, en Prusse, un établissement à M. Toussaint, qui s'y est fixé depuis.
L'opinion d'autrui n'entrait pour rien dans le jugement qu'il portait des auteurs : il ne pensait que d'après lui ; et si Virgile ne l'avait pas charmé, vingt siècles d'admiration ne l'auraient pas entraîné. Il savait Catulle par cœur et lui préférait Martial. Cicéron l'ennuyait souvent. Sénèque lui
1 M. le comte de Bissy (M. A.)
paraissait non pas meilleur écrivain, mais un 1753 plus beau génie. Quand on lui rappelait le style antithétique du précepteur de Néron, il répondait que c'était le défaut de son siècle et défaut nécessaire ; qu'après un siècle de bon sens, Sénèque n'avait plus que la ressource de l'esprit ; que tout étant dit par ses prédécesseurs, il ne lui restait que l'art de paraître le dire mieux. Ce qui l'affectionnait à Sénèque, c'est qu'il le trouvait triste, épigrammatique, physicien, moraliste, ennuyé de la vie et des.cours, idolâtre do la gloire. Il reconnaissait dans Sénèque ses goûts et ses idées. Il souffrait impatiemment la contradiction et s'y dérobait par un silence subit. Il contredisait rarement les autres et ne disputait jamais. Il voyait d'un coup d'œil si on le comprenait ou si on était hors d'état de le comprendre. Il parlait volontiers de ses peines et rarement de ses plaisirs. Il saisissait les ridicules avec facilité et peignait un homme en rapportant un trait dans lequel tout son caractère était concentré. Ce qui lui déplaisait, il le réfutait avec un rire moqueur qui n'était pas sans bonhomie. Dans la société, on eût dit que toutes les sciences lui étaient étrangères. Il ne dissertait jamais : il eût préféré l'entretien d'une femme à celui de Newton. Les figures qui plaisent difficilement lui plaisaient d'abord. Descartes aimait, dit-on, les yeux louches; de Maupertuis avait une prédilection pour les yeux verts.
1754 II alla passer à Saint-Malo une partie de l'hiver et du printemps de 1754. Il eut bien de la peine à s'en arracher : il y laissait une sœur, qui craignait toujours de lui dire un éternel adieu.
juin. De retour à Paris, il reçut une lettre du roi de Prusse, qui le rappelait à Berlin avec toutes les instances de l'estime et toute l'impatience de l'amitié : « Venez vite, disait-il, planter un être pence santdans le jardin de madame de Maupertuis. » Il se hâtait d'obéir, lorsqu'il apprit de tous côtés quo M. D'Arget 1 avait reçu une lettre du même prince, et de même date, qui ne marquait point assurément le même empressement et qui en marquait pour M. de Voltaire. Le respect rejetait ce rapport, mais la modestie penchait à le croire. Ses amis allèrent à la source, et lui persuadèrent que cette prétendue lettre était un de ces contes sans vraisemblance qui courent tous les jours dans Paiis. Il fut mieux informé du contenu de cette lettre ou d'une autre récemment écrite au môme M. D'Arget par le même roi; on y lisait :
« Croiriez-vous bien que Voltaire , après tous « les tours qu'il a faits ici, a fait des démarches « pour revenir? Mais je m'en garderai bien, il « n'est bon qu'à lire. »
juillet. M. de Maupertuis n'hésita plus. Il partit de Paris avec M. de La Condamine, qui allait aux
1 M. D'Arget, ancien secrétaire du cabinet du roi de Prusse, et,depuis, garde des archives de l'Ecole royale militaire de Berlin.
eaux de Plombières. Ils séjournèrent à Nancy ou 175* plutôt à la Malegrange, maison de plaisance du feu roi de Pologne Stanislas. M. de Maupertuis vit un prince qui, par ses vertus, faisait oublier à son peuple qu'il avait chéri d'autres maîtres ; il y vit un peuple qui, par son amour, faisait oublier à son prince sa grandeur et ses infortunes passées. Il fut agrégé à la Société royale de Nancy par son fondateur môme, qui ne cessait de l'éclairer par ses écrits. Il passa quelques jours avec le comte de Tressan, fidèle à ses amis au delà du tombeau. Pendant le séjour de M. de Maupertuis en Lorraine, il fut fort tenté d'aller à Plombières, où M. de Voltaire était attendu. M. de La Condamine combattit fortement ce projet et finit par déclarer à son ami qu'il renoncerait lui-môme au voyage des eaux que les médecins lui avaient ordonné, si M. de Maupertuis persistait dans sa résolution. Celui-ci se rendit enfin et continua sa route. Le chevalier de Cogollin, ancien officier de marine etpoëte assez facile, l'accompagna jusqu'à Berlin. M. de Voltaire, pendant tout ce temps, était demeuré renfermé dans l'abbaye de Senones, où il édifiait le P. Calmet par sa régularité aux offices. Il n'en partit pour Plombières qu'après que les gazettes eurent annoncé le passage de M. de Maupertuis à Francfort.
La fin de cette année et le commencement de la suivante n'eurent rien de remarquable. M. de 1755 Maupertuis fut fort occupé de sa santé, de ses
i7w amis, de son Académie, et le fut très peu du puio fév. blic. Mais la mort ayant ravi le président de Montesquieu aux sciences et au genre humain, il s'empressa d'honorer sa cendre. L'Académie de Berlin laisse à chaque nation le soin de louer les académiciens étrangers qui lui appartiennent ; mais son président s'écarta pour cette fois de l'usage et crut que les hommes de l'espèce de Montesquieu appartenaient à l'univers. Il le considère sous toutes ses faces, magistrat, voyageur, écrivain, législateur, citoyen. Il suit et montre les progrès de son esprit. En faisant l'analyse do V Esprit des loi*, il établit un principe de législation différent de celui de Montesquieu, qui était parti d'un certain rapport d'équité plus facile à sentir qu'à définir, au lieu que M. de Maupertuis, partant de l'inclination qu'a l'homme pour le bonheur, pense que le bonheur réel de la société était la somme qui restait après la déduction faite de tous les malheurs particuliers. Il entre dans quelques détails pour faire connaître l'homme. Il croyait que la vie des philosophes ne devait être que l'histoire de leurs travaux ; mais il en exceptait ceux qui nous ont donné des exemples de vertu aussi précieux que leurs ouvrages : et, sans y penser, il s'en excepta lui-même et dispensa celui qui devait écrire sa vie de rappeler que M. le chevalier de Jaucourt et le lord Orreri ont écrit au long, l'un la vie de Leibnitz, l'autre celle du docteur Swift.
Les louanges données à Montesquieu étaient 1755 sincères et indépendantes de l'opinion publique. M. de Maupertuis jugeait que M. Hume était le seul qui pût disputer à Montesquieu la palme du génie. « Tout ce qu'écrivent ces deux hommes, « disait-il, est de l'or à vingt-quatre carats. » Le Français lui paraissait rempli de plus grands traits, plus étonnant ; l'Anglais lui paraissait plus profond et peut-être plus admirable.
Cet éloge funèbre, lu à l'assemblée publique de 5 juin. l'Académie de Berlin, fut bientôt comparé à celui que M. d'Alembert composa sur le même sujet. Le premier, plus simple et plus lié, sèchement écrit, fortement pensé, plut davantage aux esprits qui étaient moins frappés du brillant, de la dignité philosophique, et de la vigueur qu'on voyait dans le second. Peut-être l'auteur des Lettres persanes eût préféré celui-ci, et l'auteur de V Esprit des lois eût préféré l'autre.
M. de Maupertuis n'avait pas oublié dans cet éloge le service que M. de Montesquieu avait rendu à M. Piron, en lui procurant une pension pour le dédommager d'une place de l'Académie française, dont les scrupules de M. Boyer lui avaient fait fermer l'entrée. M. Piron se sentit blessé de ce récit. Il se plaignit qu'on eut, disait-il, crié sa sentence. Son ressentiment ne s'en tint pas à l'épigramme. Il s'exhala en critiques amères, que M, de Maupertuis ne lut point.
Des critiques d'un autre ordre attirèrent son 175e
1756 attention. M. Diderot avait attaqué V Estai sur la formation des corps organisés. Dans ses Pensées sur V interprétation de la naturey il avait fait un admirable extrait de la thèse d'Erlangen, bien plus désolant pour les journalistes que les reproches dont il les avait foudroyés. Mais il avait observé que le nouveau système était sujet à d'effrayantes conséquences contre la religion. Ces conséquences, il les avait tirées avec adresse et présentées avec force comme renversant l'hypothèse de M. de Maupertuis. C'était l'auteur des Pensées philosophiques qui prenait la défense du christianisme.
M. de Maupertuis, qui s'était promis de ne point défendre sa thèse, craignit de manquer à la philosophie en laissant croire qu'elle conduisait à l'impiété, et de se manquer à soi-même en laissant penser qu'elle l'y avait conduit. Cependant il balança, retenu par son estime pour l'homme illustre qui l'avait combattu; mais le soin de sa réputation l'emporta. D'ailleurs il avait l'avantage, disait-il, de réfuter un adversaire qui faisait disparaître tous les autres.
Il commença par mettre entre M. Diderot et lui les plus respectables auteurs de systèmes, en observant que Descartes et Malebranche n'étaient point garants des conséquences contre la Bible qu'on pourrait tirer de leurs hypothèses. Ensuite il repoussa l'accusation de spinosisme. II finit par se justifier de matérialisme en prouvant qu'une de ces propositions contenait précisément ce que
M. Diderot exigeait pour y échapper. Cette con- 1750 troverse ne paraissait point sérieuse. L'interprète de la nature ne voulait pas que la perception put appartenir à la matière, et croyait que la sensation pouvait jouir de ce privilège, comme si la perception et la sensation étaient d'un genre différent.
M. de Maupertuis fit imprimer cette Réponse avril, dans l'édition de ses OEuvres, qu'on achevait alors à Lyon. Cette édition, supérieure à celle de Dresde, et plus complète, fut dirigée par M. l'abbé Trublet, et forme quatre volumes in-8° : l'exécution en est assez belle. L'ouvrage est dédié aux quatre plus anciens amis de l'auteur, dont trois étaient ses compatriotes. Le premier tome est dédié à M. Duvelaër, directeur de la Compagnie des Indes, ami solide, négociant, philosophe; le second, à M. du Rouvre, capitaine général garde-côte, en Bretagne, chevalier de Saint-Louis, homme qui, capable de parvenir à tout? avait tout vu de l'œil du sage ; le troisième, à M. l'abbé Trublet, auteur des Essais de littérature et de morale; le quatrième, à M. de La Condamine. C'est le cœur qui parle dans toutes ces lettres; c'est un hommage que l'amitié rend à la vertu. La dernière est la plus belle. M. de Maupertuis l'écrivait à l'âme la plus vertueuse et la plus sensible, au citoyen que, ni le savant , ni le bel esprit, n'avaient pu faire disparaître d'aucun de ses ouvrages.
Vers le même temps, le Mémoire théologique et
1756 politique sur les mariages des Prolestants ayant paru, et ayant réveillé l'intéressante question de la tolérance, M. de Maupertuis l'examina rapidement, dans une lettre à M. l'abbé Trublet. Il lui permit de la montrer, et lui défendit d'en donner des copies. De nouvelles réflexions sur le même objet justifièrent la défiance qu'il avait eue de ses premières idées.
Son estime pour l'Académie des sciences de Paris ne lui permettait pas de voir d'un œil indif-
mau férent l'injustice qu'il en avait reçue. Elle fut réparée sans qu'il en eût fait aucune plainte. M. le comte d'Argenson , devenu ministre des académies, le rétablit sur le tableau de cette compagnie en qualité de vétéran. On lui avait déjà offert une place d'associé étranger ; mais il avait répondu qu'il ne consentirait jamais à passer pour étranger dans sa patrie.
Cet amour pour son pays le rendait languissant à Berlin, et augmentait ses infirmités. En France, il n'était travaillé que du mal de vivre ; en Brandebourg, de fréquentes et vives douleurs mettaient ce mal au-dessus de sa patience. Il demanda un congé pour une année; le roi de Prusse le lui accorda comme tous les précédents, avec des témoignages d'estime et de regret.
7 jUin. M. de Maupertuis partit de Berlin, passa deux mois à Paris (du 5 juillet au 1 6 septembre) et neuf
août, mois à Saint-Malo. Dans cet intervalle, la guerre s'alluma entre l'Autriche et la Prusse. La France,
sous le titre d'alliée , fit contre Frédéric tous les 1750 efforts d'une ennemie. Dès ce moment, M. de Maupertuis n'eut plus de beaux jours. Tremblant à la fois pour Saint-Malo menacé par les Anglais, et pour Berlin toujours près d'être envahi ; ayant deux patries, deux familles, deux maîtres; obligé de se réjouir de tous les revers, et de s'affliger de tous les succès; trouvant dans chaque événement des motifs de tristesse ou de crainte , et pas un de consolation ; ne pouvant faire de vœux légitimes qui ne fussent légitimement désavoués par des vœux contraires, il était en proie au double malheur d'être Français et d'être Prussien. S'il eût prévu la guerre qui divisa deux rois naturellement amis, ou il n'aurait pas quitté la Prusse, ou il l'aurait entièrement quittée.
Parmi ces agitations, il vaquait encore à l'étude. Mais la méditation , autrefois ses délices , n'était plus qu'un remède dont l'inutilité prouvait le besoin que son âme avait d'autres plaisirs. Cependant il composa un Parallèle de Montaigne, de Baton et de Lamotte le Vayer.
Nos côtes étant inquiétées par les flottes de la 1757 Grande-Bretagne, il partit de Saint-Malo. Son îsjuin. congé allait expirer ; il n'en recevait pas la prolongation. Il se rendit donc à Bordeaux pour s'em- 20 juin, barquer sur un vaisseau qui faisait voile pour Hambourg, d'où il aurait passé plus promptement à Berlin. Ses amis lui représentèrent les dangers d'un pareil voyage : le pavillon neutre n'était pas
1757 plus respecté que le français; toul ce qui sortait des ports du royaume était pris par les Anglais. Ces réflexions le firent hésiter sur son départ : une lettre qu'il reçut du roi de Prusse leur donna du poids. Ce prince lui permettait de faire le voyage d'Italie. M. de Maupertuis souhaitait depuis longtemps de voir ce pays où, comme dit Cicéron , on ne peut faire un pas sans marcher sur une histoire. 11 passa trois mois à Bordeaux, fort retiré, vivant avec lui-même ou avec les négociants des Chartrons, et avec ses chiens , seule société qui ne l'ennuyât jamais. Il y composa une Dissertation sur les lois du mouvement, qu'il envoya à l'Académie de Berlin , où il voulait être présent, du moins, par ses écrits.
Dans la vue de se rapprocher à la fois de l'Al- 4 oct. lemagne et de l'Italie, il parlit pour Toulouse, où il arriva le 8 octobre. Il y fut arrêté par ses infirm ités et retenu par les agréments de la ville. Il y vit souvent M. Lavaysse, une des lumières du barreau, et M. Garipuy, secrétaire d'une académie des sciences; M. d'Orbessan, magistrat également cher aux beaux-arts, à la philosophie et à la justice, et M. le marquis de Beauteville, sans cesse plongé dans les abîmes de la plus profonde métaphysique. M. de Maupertuis fuyait le grand monde autant qu'il l'avait fréquenté. Il lui fallait une société particulière, sûre, vertueuse et paisible.
Mais à peine sa santé commençait à se rétablir qu'elle était dérangée par des chagrins amers.
Chaque courrier lui portait de fâcheuses nouvelles, ms Tantôt il apprenait les morts tragiques de ses meilleurs amis; tantôt on lui marquait les cruelles extrémités où Berlin allait être réduit, le payement des pensions et des gages en papier discrédité et l'indigence qui menaçait le plus cher objet de sa tendresse. 11 n'ouvrait ses lettres qu'en frémissant, et pâlissait après les avoir lues. Mais rien ne déchira plus son âme que la fin prématurée de M. le prince de Prusse1. « La mort, m'écrivait-il, * « s'attache depuis trois ans à moissonner tout ce « que j'aimais le plus5. Elle devait finir par ce « cher prince. »
L'Académie de Berlin ne fut point exempte des calamités de la guerre. M. de Maupertuis apprit que les pensionnaires de son Académie touchaient à ce moment où la pauvreté rend insupportable le fardeau de la vie. Sur-le-champ il pria madame de Maupertuis de vendre sa bibliothèque pour subvenir à leurs besoins.
De loin, il conduisait cette compagnie comme s'il l'avait eue sous les yeux; et les membres qu'il lui donna durant ses voyages n'en sont pas les moindres ornements. Dans le temps qu'il était à Toulouse, un moine et un prince ayant brigué
1 Auguste Guillaume, frère du roi, mort le 12 juin 1758.
2 Maupertuis dut écrire cette lettre pendant son séjour à Lyon (M. A.).
3 M. de Montesquieu, le général Still, la reine mère de Prusse, M. Duvelaër , Mademoiselle de Bridow.
«58 une place à l'Académie, embarrassé du choix, il en laissa la décision au roi de Prusse. Le roi la lui renvoya, suivant sa coutume, en ajoutant que, pour lui, il ne voudrait dans aucune société ni moine ni prince. M. de Maupertuis proposa dès lors à la société un sujet qui n'était que savant.
Il s'était flatté de trouver en province moins de déchaînement contre le roi de Prusse qu'à Paris. Il se trompa. Tous les jours il entendait des propos, des nouvelles si extraordinaires, qu'on pouvait à peine les pardonner à l'amour de la patrie. Il tâchait de réprimer son indignation. Mais la justesse de son esprit se révoltait souvent et s'armait pour le roi de Prusse de quelques traits qui faisait finir la conversation. Un jour qu'on soutenait devant lui que ce prince, bientôt écrasé par ce monde d'ennemis qu'il faisait alors trembler, rendrait les armes faute d'hommes et d'argent, excédé de ce discours : « Le roi de Prusse, dit-il, « fera la guerre tant qu'il lui restera un écu et « un soldat. »
Etonné des succès de Frédéric et surtout de cette campagne d'hiver où les heureuses négociations, les victoires complètes, les conquêtes de provinces, se succédèrent si rapidement, il disait que la tête du roi de Prusse était la plus forte de l'univers, puisqu'elle tenait contre l'ivresse de tant de gloire. Mademoiselle de Mondran1 lui de-
* Célèbre par sa beauté et ses talents, depuis Madame de laPoplinière-
mandait au concert si l'on chantait des motets à 1758 ceux de Berlin : « En Prusse, lui répondit-il, on ne chante que des Te Deum. »
Dès le commencement de la guerre il avait prévu comment elle se ferait; et sur ce qu'on lui représentait que certains actes de violence étaient opposés aux usages de toutes les nations, il avait dit qu'il n'y avait point de droit des gens. Il répétait souvent que rien n'était plus dangereux qu'un homme supérieur aux préjugés et surtout à celui qui met nos actions dans la dépendance des opinions de nos semblables. Cependant il n'approuvait point le livre de l'Esprit, par M. Helvélius, dont il estimait le désintéressement et condamnait les erreurs en disant : « Que met-il à la place « des vérités, ou, si l'on veut, des chimères qu'il « ravit au genre humain ? »
Sa santé reprit assez de vigueur à Toulouse pour le mettre en état d'entreprendre de retourner à Berlin. Mais il n'était pas sans inquiétude. Depuis longtemps il n'avait point reçu de lettres du roi de Prusse ; et M. de Voltaire en montrait et les faisait imprimer dans le Mercure. Il craignait un accueil froid à Berlin 5 il sentait qu'un Français ne pouvait être agréable dans une cour ou dans une armée prussienne. Il se rappelait les dégoûts qu'il avait essuyés durant la guerre précédente, et qu'en sa présence on s'était plu à exagérer nos pertes et à rabaisser nos victoires. Il prévoyait qu'à Berlin, dans la chaleur des contradictions, il
ne serait pas toujours le maître de ses sentiments patriotiques; il savait que ce n'est pas en France qu'on est le plus Français.
Il dit adieu à tous ses amis jusqu'à la paix, et n'en excepta pas un seul de la loi qu'il se fit de rompre tout commerce avec sa patrie. Après de telles précautions, il n'était pas possible qu'il la quittât sans un vif regret. Quand on lui demandait comment il avait pu se résoudre à changer de maître, il répondait : « Ah ! vous n'avez point « vu le roi de Prusse ; il n'est point d'homme « qu'il ne s'attache quand il voudra se l'attacher ! »
A Narbonne, il donna un jour à M. Marcorelle, son ami, qui s'était empressé de lui rendre agréable le séjour de Toulouse (où il avait passé plus de sept mois). Il donna un autre jour à M. Pitot, son confrère1, en passant à Montpellier. Le spectacle d'une ville encore romaine au milieu de la France le retint quelques jours de plus à Nîmes. L'amphithéâtre lui donnait une plus haute idée du peuple roi que toutes les histoires que nous en avons. Mais quand il vit cette fameuse fontaine où le moderne est enté sur l'antique, sans goût et sans magnificence , où , au lieu de respecter des ruines précieuses qui auraient montré le plan de l'ancien édifice, on a bâti une promenade fortifiée, il dit que ceux qui avaient fait cette fontaine n'étaient pas dignes de laver les
1 De l'Académie des sciences, directeur du canal du Languedoc.
pieds à ceux qui avaient bâti l'amphithéâtre. Son ms admiration pour ce magnifique monument ne pouvait se rassasier. Il était surpris que M. le maréchal de Richelieu ne l'eût pas rétabli et nettoyé de ces chaumières qui en déshonorent l'intérieur. Il trouva dans cette ville quelque chose de plus étonnant encore , un homme heureux : c'était M. Séguier, l'élève et l'ami du marquis Maffey de Vérone. M. de Maupertuis était moins frappé du savoir de cet homme universel que de l'inaltérable sérénité de son visage, où se peignait une âme exempte d'ambition, de désirs et de soucis.
Il abandonna son projet de voyage d'Italie et reprit le chemin de l'Allemagne. Il fit un séjour de deux mois à Lyon, où il vomit des caillots de asmaisang. Il se communiqua peu et n eut guère de société que celle de la famille de M*. Bruyzet, son libraire et son hôte. Cependant l'académie des sciences de Lyon lui rendit avec empressement des hommages que celle de Toulouse se reprochait de n'avoir pas prévenus.
Dès que ses forces le lui permirent, il partit do 2* juin. Lyon pour Neuchâtel, où il ne jouit pas longtemps 25 juin, du plaisir de se retrouver dans les Etals du roi de Prusse, et auprès de milord Marshall, son ancien ami, gouverneur de cette principauté. Sa poitrine, tous les jours affaiblie par de violentes secousses, lui causait des douleurs qu'une mort volontaire aurait terminées, si la religion ne lui avait ordonné de vivre. Cependant il tenait encore à la
i75g gloire ; en apprenant la mort de Kœnig, il dit : « C'est un fripon de moins dans le monde; mais « qu'est-ce qu'un de moins ? »
Il profita des premiers moments de convalescence pour se traîner à Bàle, où MM. Bernoulli îooct. l'attendaient. Le cadet de ces illustres frères lui offrit sa maison. La santé de M. de Maupertuis y reprit d'abord des forces dans le sein de la phi- 1759 losophie et de l'amitié. Mais bientôt il écrivit à un ami : « Je sors des portes de la mort et n'en suis pas « encore sorti. J'ai déjà une rechute. Je voisque je « n'irai pasloin.Maisiln'estpasdiffîcilede mourir.»
Aux premiers soleils de la belle saison, il ramassa tout ce qu'il lui restait de forces pour porter aux pieds du roi de Prusse les derniers moments d'une vie qu'il lui avait consacrée. Le jour de son 17 avril, départ pour Leipsig était fixé. Mais à peine fut-il monté dans sa chaise qu'il fut saisi de si cruelles douleurs d'entrailles qu'il tomba sans connaissance. Le mal, siégeant jusqu'alors dans la poitrine, avait formé un abcès, dont l'évacuation l'avait souvent soulagé: Il passa dans les intestins et lui causa des douleurs qu'il souffrit avec plus de fermeté qu'il ne supportait les chagrins. « Je « ne suis point fâché , écrivait-il au môme ami, « de mourir dans une terre étrangère. M. Ber- « noulli a un coin de son jardin à me donner. »
L'aspect de la mort ne l'effraya point. Il l'envisagea en philosophe et ne s'occupa que des consolantes vérités du christianisme. M. Bernoulli lui
procura des prêtres catholiques. Le malade choi- 1759 sit les plus propres à le conduire simplement à Dieu : deux capucins d'un couvent voisin de Bàle vinrent régulièrement l'édifier et s'édifier avec lui. Cependant il dit un jour à madame Bernoulli quela religion chrétienne était bien effrayante. Use faisait lire l'Ecriture sain te de la version deGenève par son domestique qui était protestant, et il disait que si son capucin le savait il lui en ferait un crime.
Il comptait fort sur la miséricorde de Dieu, avec laquelle la bonté de son cœur ne pouvait concilier l'éternité des peines. M. Bernoulli lui représenta que le souverain degré de la foi était de croire tout ensemble que Dieu était infiniment bon et infiniment sévère, et que l'éternité des récompenses garantissait du reproche d'injustice l'éternité des peines. Je ne sais si M. de Maupertuis fut convaincu ; mais il est certain que son confesseur, content de ses dispositions, lui administra les sacrements que l'Eglise romaine réserve à la consolation des mourants. Peut-être crut-il inutile de soumettre à un capucin des doutes que la foi seule peut résoudre. Du reste, il parlait d'une autre vie avec espérance, de ses fautes avec repentir, du monde et de la gloire avec indifférence. Il brûla tous ses papiers, hors ceux que M. Bernoulli sauva des flammes. Il eût voulu anéantir jusqu'à ses ouvrages. Il chargea M. Bernoulli de demander aux différentes académies dont il était membre qu'on n'honorât sa mémoire d'aucun
1759 éloge. On lui fit révoquer un ordre qui, probablement, n'eût pas été suivi, et qu'on eût pu regarder comme un trait d'orgueilleuse humilité.
On ne remarquait plus en lui la moindre inégalité d'humeur. Toutes ses pensées étaient tournées vers le grand passage qu'il allait franchir. Il aimait à penser que les maux de cette vie étaient le gage des biens dont on jouirait dans l'autre. Et comme il croyait avoir toujours été malheureux, M. Bernoulli saisit plusieurs fois l'occasion de l'affermir dans l'idée qu'il convenait à la bonté de Dieu de nous tenir quelque compte des souffrances qu'il nous envoyait , et de notre résignation à les supporter.
Quelque attachement qu'il eût pour le roi de Prusse, il se reprochait et se confessait, pour ainsi dire, à son ami, comme d'une chose dont il demandait pardon à Dieu, d'avoir sacrifié sa patrie, sa famille et surtout son \ieux père à l'ambition, et peut-être au dépit.
Malgré son mépris constant pour la médecine , il consulta sur sa maladie M. Tronchin et M. Bourdelin, son ancien ami, qui ne pouvaient être compris dans ce mépris ; il souffrit môme que des médecins le vissent régulièrement, non pour mourir dans les bras de l'espérance, mais pour finir comme le reste des humains.
Il mit ordre à ses affaires. Il donna les biens qu'il avait en Prusse , et quelques actions de la Compagnie des Indes, à madame do Maupertuis,
et ceux qu'il avait en France à madame du Bos, m sa sœur, qu'il chargea de tous les legs. Il laissa une petite pension à M. l'abbé de Courte de la Blanchardière, son compatriote et son ami, et sa bibliothèque de Saint-Malo à M. de la Primerais, son cousin germain et son exécuteur testamentaire. Il légua par le même testament, à M. de La Condamine, une belle pierre d'aimant qui levait plus de soixante livres : legs semblable à celui que fit le chevalier Newton à M. de Maclaurin. Il avait d'abord, et par un premier testament, disposé de sa bibliothèque de Berlin en faveur de M. de La Condamine; mais il se rappela que, par son contrat de mariage, elle devait revenir à sa femme, comme faisant partie de ce qu'il avait porté en Allemagne. M. Bernoulli, son hôte, reçut des marques d'amitié, malgré ses refus. Madame Bernoulli lui parut digne de cette montre de Graham qu'il tenait de l'empereur. Il finit par prier ses héritiers de faire prier Dieu pour lui. Il n'y parla point de Philippe Moreau, son fils naturel, qu'il avait envoyé fort jeune à la Chine; il se contenta de le recommander par lettres à M. Magon, son neveu, gouverneur des îles de France et de Bourbon, qui s'était déjà chargé de son éducation. Il écrivit au roi de Prusse et à quelques-uns de ses amis dont le souvenir lui était encore cher.
Après l'affaire de son salut, ce qui l'occupait le plus, c'était sa chère Eléonor. Il craignait qu'elle ne fût en chemin, qu'elle ne sût son état,
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i75« qu'elle ne fût exposée aux dangers d'un si long voyage. Il en était dans les plus vives inquiétudes. Il ne parlait que d'elle, sûr qu'elle ne pensait qu'à lui. Il relisait ses lettres, se les faisait relire, et ne se lassait point d'en savourer les tendres sentiments. Loin de souhaiter de mourir sous ses yeux , c'était ce qu'il appréhendait le plus. Elle lui demanda la permission de venir à Bàle : il ne voulut pas y consentir, parce qu'alors il n'avait aucune espérance d'échapper à la mort ; mais dès que l'abcès se fut ouvert, la plaie, parfaitement belle , promettant une guérison entière quoique lente, il la pria de se rendre auprès de lui. Cette lettre fut à peine partie, que les intestins s'ouvrirent, et la gangrène se manifesta. Aussitôt il fit écrire à madame la baronne de Wolden d'empêcher sa sœur de partir, si elle était encore à Berlin. Elle en était partie sur une précédente lettre de M. de LaCondamine. On lui dépécha une estafette , qui la joignit à Magdebourg et la ramena à Berlin. Là, elle apprend le danger qui menace les jours de son mari. Soudain elle repart; elle espère que sa présence prolongera sa vie, ou du moins adoucira ses douleurs.
Cependant M. de Maupertuis touchait à l'agonie. Affaibli par une diarrhée continuelle, il consumait sa propre substance. Immobile dans son lit, la langue desséchée, la voix éteinte, ne prenant que de l'eau sucrée, à peine donnait-il quelques signes de vie. Les plus jeunes enfants de
M. Bernoulli étaient sans cesse occupés à chasser 1759 les mouches de son visage; M. et madame Bernoulli tenaient presque toujours une de ses mains dans les leurs. Mais, tandis qu'ils remplissaient les plus tendres devoirs d'une pieuse amitié , ils remarquaient avec douleur qu'il souffrait de les voir souffrir, et qu'une mort si tardive lui paraistait bien embarrassante.
Il n'était déjà plus qu'une ombre, et M. de Voltaire menaçait de la poursuivre. Il écrivait de tous côtés des lettres noircies du venin de la haine la phas récente. Le mourant en fat instruit, ainsi que d'un bruit scandaleux que aon ennemi venait de répandre contre lui. Il parut alfligé de ce dernier trait. M. Bernoulli lui rappela que le Dieu de charité mourant pour nous avait prié pour ses bourreaux. M. de Maupertuis se recueillit un moment. Honteux qu'un si léger ressentiment eût paru avoir besoin d'un si grand exemple, il dit qu'il pardonnait de bon cœur à M. de Voltaire.
Cependant M. Mérian, qui accompagnait madame de Maupertuis , prit les devants en la laissant à Strasbourg, et arriva le premier à Bâle. Il trouva M. de Maupertuis dans le délire, prêt à rendre les derniers soupirs, parlant sans cesse de son Eléonor, demandant de l'encre et du papier pour lui écrire, et n'ayant plus de son âme que le sentiment. M. Mérian reprit la route de Strasbourg, pour épargner ce spectacle à madame de Maupertuis; mais, impatiente de tant de délais,
ita* elle s'était avancée; déjà elle n était qu'à utie lieue de Bàle. Elle trouva sur ses pas un convoi funèbre : c'étaient les tristes restes de son mari qu'on portait au bourg de Dornach1, pour y être enterrés dans une église catholique \
Elle ne resta que trois jours à Bàle, d'où elle se rendit à Wetzlaer, auprès de M. deBorck, son frère. Le roi de Prusse la rappela, et lui donna la charge de grande-maîtresse de la maison de madame la princesse Amélie.
Telles furent la vie et la mort d'un homme qui ne peut être indifférent à la postérité, puisqu'il recula les bornes des connaissances utiles.
M. de Maupertuis avait un extérieur qui ne déplaisait qu'au premier coup d'œiL Sa taille était ramassée; son corps, toujours en mouvement. Son visage était plein, carré, ses yeux ronds niais remplis de feu. Il était d'une humeur inégale, d'une conversation vive et sèche, dune probité scrupuleuse. Bon parent, tendre époux, académicien assidu, ennemi généreux, il eut quelques défauts et beaucoup de vertus. L'univers connaît son esprit. Ses amis , qui lui connaissaient un cœur encore plus excellent, ne sont point surpris que cette partie de lui-même ait disparu la dernière.
1 Canton de Soleure.
« Il mourut le 27 juillet 1759 (M. A.).
Nous avons pensé que les deux lettres suivantes, écrites peu de jours après la mort de Maupertuis, pourraient offrir quelque intérêt à nos lecteurs, et nous les plaçons ici comme un complément de l'histoire de sa vie. (M. A.)