DU ROI DE PRUSSE ET DE M, DE MAUPERTUIS
DU ROI A MAUPERTUIS1
Remusberg, 20 juin 1788.
Monsieur de Maupertuis, j'attends avec impatience le beau livre que vous m'envoyez. C'est le fruit de vos recherches philosophiques*; ce sera
1 Cette lettre a déjà paru en partie dans le t. XVIIP des Œuvres de Frédéric le Grand, Berlin, 1851, in-8°. — Elle est la première des sept lettres qui forment dans ce vol. pages 333 et suivantes la Correspondance de Frédéric avec Maupertuis. (M. A.)
* La figure de la terre, déterminée par les observations de MM. de Maupertuis, Clairault, Camus, Le Monnier, Outhier, Celsius, etc., au cercle polaire. Paris, imprimerie royale, 1738 ; in-8w, figures. (M. A.)
ma lecture favorite dans ma retraite. La nature ne peut que se dévoiler à des personnes qui l'étudient avec tant de soin et de sagacité. Quoique le sujet traité dans cet ouvrage demande des connaissances profondes de mathématiques et d'astronomie spéculative, je ne le lirai pas avec moins de plaisir, parce que j'en aurai occasion de vous demander l'explication de ce que je n'entendrai pas et que vous aurez celle de m'instruire. Le roi, mon père, m'a élevé dans l'ignorance. Si vous daignez être mon maître, je n'envierai point à Alexandre d'avoir été le disciple d'Aristote.
Je suis, Monsieur de Maupertuis, votre affectionné,
Fédéric.
DU ROI A MAUPERTUIS 1
(Juin 1740.)
Mon cœur et mon inclination excitèrent en moi, dès le moment que je montai sur le trône,
1 Cette lettre est la seconde des snpt qui composent la Correspondance de Frédéric avec Maupertuis, dans le XVIIe vol. in-8° des Œuvres (Te Frédéric le Grand. — Nous avons été autorisé à la joindre à notre recueil. (M. A.)
le désir de vous avoir ici pour que vous donnassiez à l'Académie de Berlin la forme que vous seul pouvez lui donner. Venez donc, venez enter sur ce sauvageon la greffe des sciences afin qu'il fleurisse. Vous avez montré la figure de la terre au monde, montrez aussi à un roi combien il est doux de posséder un homme tel que vous, etc.
DU ROI A MÀOTERTUIS.
A Kœnigsberg, 14 juillet 1740.
Monsieur de Maupertuis, vous ne sauriez me prévenir, et il est juste que le besoin aille au devant de ce qui peut le satisfaire. Ma voix et mon cœur vous ont appelé, dès le moment que je suis arrivé au trône, avant même que vous m'eussiez écrit. Je travaille à inoculer les arts sur une tige étrangère et sauvage. Votre secours m'est nécessaire. C'est à vous de voir si l'emploi d'établir et d'étendre les sciences dans ce climat, ne vous sera pas aussi glorieux que d'avoir appris au genre humain de quelle figure est le continent qu'il cultive. Je me flatte que la profession d'apôtre de la vérité ne vous sera pas désagréable, et que vous
vous déciderez en faveur de Berlin par amour pour elle, si ce n'est par amitié pour moi. Vous ne sauriez croire combien je désire de vous avoir. Donnez- vous à moi, je vous en prie, je vous en conjure, je vous en supplie; il est temps que les princes rampent auprès des philosophes : les philosophes n'ont que trop rampé auprès des souverains. Avec quel plaisir je recevrai vos instructions, et je jouirai de vos lumières!
Votre très affectionné,
Fédéiuc.
DE MAUPERTUIS AU ROI
7 novembre 1740.
Sire,
J'ai dressé suivant vos ordres le plan d'une Académie. Dès que Votre Majesté le souhaitera, je suis prêt à lui rendre compte de tout ce que j'ai mis en ordre sur cette matière, d'après les conversations que j'eus l'honneur d'avoir avec elle à Berlin.
Quant à la magnifique pension que V. M. me destine, permeltez-moi, Sire, de lui faire mes très respeclueux remercîments, et de ne point recevoir
une récompense si supérieure à mon travail. Permettez-moi de prouver à V. M., par des services désintéressés, mon attachement pour elle et mon zèle pour le progrès des sciences.
L'honneur que m'a fait V. M. de m'approclier de sa personne et de me croire capable de servir à sa gloire, est pour moi d'un si grand prix, que je n'ai plus qu'à lui demander de n'y pas joindre d'autre récompense, et de me permettre de le goûter dans toute sa pureté.
D'ailleurs, si je recevais une si forte pension pour de si légers services, je craindrais d'en être moins propre aux vues de V. M. Vos sujets pourraient croire que je profite de votre goût pour les sciences, pour en retirer des avantages personnels. Cette idée me nuirait dans l'esprit d'une nation, dont il m'importe d'être estimé. Je reçois déjà de la France des pensions considérables. Je serais accusé d'avidité, si j'en recevais de la Prusse pour des services qui ne sont pas encore rendus. Enfin une si forte pension donnée à un étranger, et à un étranger qui n'a pas plus de mérite que plusieurs membres de l'Académie, causerait de mauvais effets dans cette Société naissante. El si V. M. m'honore de sa confiance pour la direction de cette Académie, il m'est de la plus grande importance d'être aimé et estimé de tous ceux qui la composeront, et que le ver rongeur de l'envie ne la dévore pas dès ses commencements.
Je suis avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance, Sire, etc.
DU ROI A MAUPERTUIS
8 novembre 1740.
J'admire autant votre désintéressement que je le désapprouve, et je garderai votre lettre comme un monument de votre vertu ; mais à votre tour vous garderez la pension que je vous ai assignée comme un faible témoignage de mon estime. Que dirait Horace, de vous voir refuser les marques d'amitié d'un souverain, lui qui accepta les bienfaits d'un sujet ? La philosophie est une maîtresse qu'il faut servir pour elle-même. Mais les sages doivent-ils n'avoir aucune part aux biens de ce monde, parce qu'ils l'éclairent? J'aime la gloire comme un autre. Mais je ne crois pas cette gloire ternie par la magnifique pension que je reçois de mon peuple; il est juste que ce peuple, au bonheur duquel je contribue par mes travaux, contribue à son tour à mes plaisirs. Croyez-moi, tous les hommes, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, sont aux gages les uns des autres. J'es-
père donc, mon cher MauperUiis, que tout bien pesé vous me permettrez de commencer à acquitter ma patrie envers vous1.
Fédéric.
DE MAUPERTUIS AU ROI
A Berlin, 24 décembre 1740.
Sire,
Je me donnerais bien de garde de parler à tout autre roi, d'Académie, pendant que je le verrais occupé à conquérir des provinces. Mais Votre Majesté peut faire à la tête de ses armées ce que les autres rois ne feraient que dans le plus grand repos.
Messieurs Bernoulli, géomètres de Bàle, sont deux provinces qu'il ne tiendra qu'à V. M. de conquérir. Il ne vous en coûtera pour l'un que deux mille écus d'Allemagne et quinze cents écus pour l'autre. Plus charmés encore du bonheur de servir V. M. que flattés des récompenses qui y seront attachées, ils sont très disposés à s'établir à
1 M. de Maupertuis persista dans son refus jusqu'en Tannée 1745. (Note de La Beauraelle.)
Berlin. Avec ces Messieurs, que nous aurons bientôt; M. Euler, que nous tenons déjà; M. le Monnier, que j'ai en vue pour l'astronomie; et moi, que mon zèle pour votre service, plutôt que mon talent, met à côté de ces hommes illustres, je vois déjà l'Académie de V. M. plus forte qu'aucune Académie qui soit en Europe.
J'attends les ordres de V, M., et je suis avec le plus profond respect, etc.
DU ROI A MÀUPERTUIS.
A Breslau, 5 janvier 1741 K
Mon cher Maupertuis, je suis bien fâché de n'avoir pas répondu plutôt à votre lettre. Mais les rois et les guerriers font si rarement ce qu'ils veulent ! J'ai ici une autre espèce de problème à résoudre, qui me donne bien du fil à retordre. Notre géométrie va, grâce à vos bonnes influences, parfaitement bien. Dès que j'aurai achevé de régler la figure de la Silésie, je retournerai à Ber-
1 Frédéric était entré en vainqueur dans Breslau le 3 janvier, après avoir envahi la Silésie, à la fin de 1740. — Cette guerre fut terminée par la paix de Breslau, en juillet 1742. (Is. A.)|
lin, et nous songerons à notre Académie. Adieu, cher Maupertuis, un peu de patience, et vous serez contenté sur tout ce que vous souhaitez. Je ne vous ai point sollicité de venir chez moi pour vous y faire jouer le personnage de solliciteur. Mais vous savez qu'on ne peut être à tout, et qu'une province est bonne à prendre. Vous aurez la Silésie de plus à instruire. Ne m'oubliez pas, et soyez persuadé de la parfaite estime avec laquelle je suis votre bien bon ami.
Fédéric.
DU BOI A MAUPERTUIS
(Sans date) .
Monsieur de Maupertuis, j'ai reçu votre lettre, comme je reçois tout ce qui me vient de vous, avec cette joie qu'inspire l'amitié. Vous me félicitez sur le mariage de la princesse Ulrique1. Je
1 La princesse Louise Ulrique épousa le 17 juillet 1744 Adolphe Frédéric de Holstein-Eutein , qui venait d'être élu prince royal de Suède le 3 juillet. — Ce fut au moment des fêtes de ce mariage que Frédéric quitta Berlin, le 13 août, pour attaquer les Autrichiens, contre lesquels il venait de se déclarer en accédant à l'union de Francfort, conclue le 22 mai entre l'empereur Charles Vil, le roi de France, l'électeur palatin, Charles-Philippe et le landgrave de Hesse- Cassel, Frédéric, roi de Suède. (Voy. VHist, de Frédéric le Grand, par Camille Paganel, 1830, 2 v. in-8% t. Ier, page 372.) (Is. A.)
suis fort sensible à votre attention et aux vœux que vous faites à cet égard, parce que je suis persuadé de leur sincérité. On m'a remis de votre part votre Astronomie nautique. Ce sont des matières que je n'entends point. Mais je suis bien aise d'avoir tout ce qui vient de vous. Ce sont des oracles que je ne pénètre point; mais je révère le dieu qui les prononce. Soyez longtemps utile à votre patrie et au monde savant; comptez sur l'estime que j'ai pour votre personne et pour vos talents. Je suis, Monsieur de Maupertuis, votre bien affectionné.
Fédéric.
DE MAUPERTUIS AU ROI
Site,
Permettez-moi de vous proposer un problème que V. M. seule peut résoudre.
Si un philosophe était amoureux, si un simple gentilhomme aspirait à la main d'une fille de la première qualité, si cent difficultés le décourageaient dans ses prétentions, comment devrait-
il s'y prendre pour engager son prince à les aplanir ?
DU ROI A MAUPERTUIS
Comme vous vous y êtes pris. L'amant doit toujours s'ouvrir à son ami. Je vous remercie de votre confidence. Je demanderai pour vous mademoiselle de Borck à la reine, ma mère, qui, à son tour, en fera la demande à ses parents. Je suis si charmé d'un établissement qui vous fixe auprès de moi, que je ne vous ferai point la guerre sur votre passion. Il est pourtant bien consolant, pour les âmes vulgaires, de voir cette sublime philosophie démontée par deux choses aussi frivoles que l'amour et la beauté. Je suis votre bien affectionné.
Fédéric.
DU ROI A MAUPERTUIS
Mon cher Maupertuis, la Renommée, qui ne se tait jamais, est venue de Paris ici, à Camens, pour m'apprendre de quelle façon vous vous y êtes pris pour obtenir de votre souverain la permission de transporter votre domicile à Berlin. Le roi de France a tant d'avantages sur moi! Mais j'aurai donc sur lui celui de vous posséder. Je vous assure que votre procédé me louche infiniment. Je vous en aime et vous en estime davantage. Ou je mourrai bientôt, ou je vous en témoignerai ma reconnaissance. Adieu.
Fédéric.
DU ROI A MAUPERTUIS 4
Au camp de Ruscc, ce 10 juillet 4745.
Mon cher Maupertuis, j'ai reçu votre lettre qui m'annonce votre départ prochain de Paris. Vous
* Le 8 janvier 1745 l'Autriche avait conclu une quadruple alliance
croyez bien que cette nouvelle m'a fait grand plaisir. C'était une consolation dont j'avais besoin, après la perte que je viens de faire de mon pauvre ami Jordan. Il a rendu le dernier soupir le 25 de mai , après avoir beaucoup souffert. C'est pour le public une perte, et pour moi un grand sujet d'affliction, à laquelle je suis persuadé que vous prenez part. Le sacrifice que vous me faites est grand : et je ne sais si un souverain est en état de vous en dédommager. Vous connaissez mes sentiments pour vous. Mais qu'est-ce qu'un nouvel ami, en comparaison de vos anciens amis, de votre patrie, de vos parents? Je continue à guerroyer depuis que vous m'avez vu partir de Berlin. Je voudrais bien que cet esprit de vertige qui règne à présent dans l'Europe entière fit enfin place au bon sens, et que ces intelligences ambitieuses et atrabilaires, qui président à la politique, fussent une fois assouvies du sang humain
avec l'électeur de Saxe, Frédéric-Auguste m, le roi d'Angleterre et la Hollande, contre Frédéric. — Après la mort de l'empereur Charles VU, arrivée le 20 janvier, elle avait signé, le 22 avril, la paix de Fuessen avec son flls, Maximilien-Joseph , électeur de Bavière, et enfin elle avait réussi à faire entrer dans la quadruple alliance la Russie et la Pologne. Pour résister à une aussi formidable coalition Frédéric n'avait d'autre allié que la France. Tandis que les Français battaient les Anglais à Fontenoy, le 11 mai — Frédéric marchait contre les Autrichiens et les Saxons, commandés par le prince Charles de Lorraine et le duc de Saxe-Weisscnfels ; il venait de gagner sur eux, le 4 juin, la bataille de Hohen-Friedbcrg— et d'acquitter, selon ses propres termes , la lettre de change tirée sur lui par Louis XV à Fontenoy — lorsqu'il écrivit cette lettre. (Voy. VHùt. de Frédéric le Grand, par Camille Paganel, t. 1er, pag. 284-302.) (Is. A.)
qu'elles font verser. Alors, mon cher Mauperluis, alors nous pourrions philosopher à notre aise. J'emploierais tantôt à la spéculation, tantôt au plaisir, ces moments que je n'emploie malheureusement aujourd'hui qu'à la destruction de l'espèce humaine. Je me contente à présent de dire avec Horace :
Cher vaisseau, qui portes Virgile Sur le rivage athénien, Viens aborder un port tranquille, Où, pour lui, je ne craigne rien.
Ainsi, sur la liquide plaine, Te conduise la main des dieux, Et des zéphirs la douce haleine Loin de toi les vents furieux.
DU ROI A MAUPERTUIS
Au camp de Sémonitz, 4 septembre 1745.
Mon cher Maupertuis, j'avais prévu en quelque façon la perte de Jordan. Cependant sa mort m'a accablé. Je ne prévoyais pas du tout la perte de Keyserlingk1. J'ai vécu onze ans avec le premier, et dix-sept avec le second. L'un avait formé mon
» Mort le 13 août 1745. (Is. A.)
esprit et mes mœurs; l'autre était le dépositaire de mes plus secrètes pensées, et l'homme de toutes les heures. Jugez de mon étourdissement à la première nouvelle, et du désespoir qui l'a suivi. Certainement il ne me reste plus guère à perdre. La vie! qu'est-elle sans l'amitié? Si, en coupant les racines d'un arbre, on en facilite la chute, le ciel, en me privant d'amis qui m'attachaient au monde, rend ma situation, ma manière d'être, bien indifférente; le départ du monde me devient bien facile. J'avoue que la philosophie que je cultive, ne m'a pas clé fort utile dans ces moments : je ne par le pas de cette philosophie sublime où vous excellez ; mais de celle pratique et morale qui nous promet de fortifier notre âme contre l'adversité. J'avais compté sur elle, et je vois son inutilité, ou du moins son insuffisance. Elle ne m'empêche point d'aimer à toucher mes blessures , et je ne les touche point sans les envenimer. J'ai lu avec attention les Tusculanes de Cicéron; mais quelle différence, entre raisonner et sentir! On peut spéculer, quand les afflictions sont dans le silence ; mais, de ces spéculations, qu'il y a loin à la force qu'il faut pour vaincre une faiblesse, que la vertu même semble autoriser ! Ne trouvez pas mauvais que je ne vous parle que de moi-même, dans une lettre où je devrais vous témoigner ma satisfaction sur votre arrivée dans mes Etats. Vous êtes trop philosophe pour y trouver à redire. Quel est l'homme qui ne conserve
pas le triste droit de se plaindre , quand on lui arrache le cœur et les entrailles?
Je suis votre parfait ami ,
Fédéric.
DE MAUPERTUIS AU ROI
«1 septembre 1745.
Sire,
Un bien que j'estimais déjà beaucoup, devient encore plus précieux pour moi lorsque je le regarde comme une grâce que V. M. m'accorde. J'étais déjà l'homme le plus heureux de vous appartenir. Mon bonheur s'accroît par chaque nouveau lien qui me rend votre sujet. Mais, dans le temps, Sire, où j'éprouve votre bonté, j'en vois avec douleur de trop grands effets. Des villes prises, des batailles gagnées, des victoires qui vous suivent partout , des actions dont chacune occuperait un héros tout entier, ne sauraient faire de diversion aux regrets dont V. M. honore les cendres de ses amis. Ah! Sire, un courage qui affronte les plus grands périls, un esprit qui mesure toutes choses, ne pourront-ils supporter cette perte ? Je sais quels sont les droits de l'amitié sur
un cœur tendre et généreux ; je sais quel était le mérite de ceux que vous pleurez, combien surtout leur attachement pour V, M. les rendait respectables. Mais la plus juste douleur a des bornes ; et, sans doute, l'étendue de votre esprit les connaîtra. Si je me croyais capable de réparer une petite partie des pertes que V. M. a faites, si je croyais pouvoir lui porter quelque consolation, ou diminuer un peu sa douleur, je n'attends qu'un mot pour m'aller mettre à vos pieds.
Dans le temps que V. M. est si occupée des plus tristes comme des plus grands objets, dans le temps qu'elle me comble de ses grâces, je vois avec la plus vive reconnaissance et la plus grande admiration que ses soins s'étendent à tout, et qu'elle a des bienfaits d'un autre genre, qui ne me seront précieux qu'autant qu'ils seront des marques de la bienveillance de V. M., et qu'ils me mettront à portée de la servir avec honneur dans la place qu'elle me destine.
Je suis, avec le plus profond respect, etc.
DU BOI A MÀUPERTUIS.
Ce 26 septembre 1745.
Mon cher Maupertuis, vous qui êtes amoureux et qui connaissez, par conséquent, l'empire des passions, pouvez-vous prétendre que je bannisse de mon cœur la sensibilité? Croyez-moi, on peut aussi peu vaincre l'affliction que l'amour. La nature ne nous a donné pour armes que des arguments; et ces armes sont aussi faibles, quand il faut combattre contre les sens ou contre le cœur, que Tétaient ces fabuleuses trompettes de Jéricho dans un autre cas. Pensez que Cicéron, malgré tous les secours de la philosophie, fut plus d'une année à vaincre la douleur qu'il avait de la mort de sa chère Tullie. Pour moi, qui n'ai pas l'honneur d'être Cicéron ni d'en approcher, j'ai perdu deux parents, deux amis, que je ne retrouverai plus. Soyez persuadé que je ne nourris point ma douleur. Il n'y a nul plaisir à s'affliger; et je passerais volontiers l'éponge sur le temps passé. Il faut de la force d'esprit, et malheureusement je n'en ai plus. J'ai usé les lieux communs à force de me les répéter; je ne puis rien espérer que du temps. J'ai lu quelque part qu'un philosophe stoï-
cien dit froidement à ceux qui le consolaient de la perte de son fils unique : « Je savais bien qu'il n'était pas immortel. » Ce mot ne prouve autre chose, sinon que ce Grec avait l'esprit féroce et le corps léthargique. Le meilleur est donc, mon cher Maupertuis, que vous conserviez votre amour et moi ma douleur, jusqu'à ce que le temps nous guérisse, puisque l'un et l'autre sont dans Tordre de la nature. Je vous souhaite beaucoup de bonheur avec votre Christine réalisée. Réussissez autant dans votre amour de Berlin que vous avez réussi dans vos découvertes en Laponie. Adieu.
Fédéric.
DE MAUPERTUIS AU ROI
5 octobre 1745,
Sire,
Dans le temps que je crois V. M. occupée à lire les Tusculanes, elle donne des batailles et remporte des victoires; elle fait éclater les sentiments les plus tendres pour ceux qu'elle a aimés, et fait périr des milliers d'Autrichiens. Aussi redoutable ennemi qu'ami fidèle, aussi grand roi qu'aimable homme, philosophe, législateur, con-
quérant, vous êtes tout ce que vous voulez être. Je ne vous dis point, Sire, quelle joie je ressens de vos victoires; l'honneur que j'ai d'être votre sujet, et plus encore mon penchant naturel, m'y fait prendre le plus grand intérêt. Mais je ne cacherai point mes craintes à V. M. Je crains pour elle des périls qu'elle répète trop souvent. Je crains que de si grands succès ne lui inspirent trop de goût pour un métier qu'elle aime déjà trop, et qui n'est pas celui qui rend les hommes heureux. Quel moment, Sire, je prends pour vous parler des biens de la paix! Le moment où rien ne résiste à vos armes, et où la terre est couverte des cadavres de vos ennemis !
DU ROI A MAUPERTUIS
Au camp de Trautenau, 10 octobre 1745.
En effet, mon cher Maupertuis, je lisais le3 Tusculanes, lorsqu'on vint m'avertir que le prince Charles de Lorraine avait deux mots à me dire1.
* Frédéric fait allusion à la bataille de Sohr qu'il avait gagnée le 30 septembre contre les Autrichiens , commandés par le prince Charles de Lorraine. (Is. A.)
Il fallut bien y aller, et ce n'est pas ma faute si nous nous sommes battus. Soyez persuadé que le sang humain m'est trop précieux pour que je veuille le répandre sans une grande nécessité. L'amour de la réputation ne me fera jamais commettre de crimes. Je suis plus philosophe que je ne vous le parais à la tête d'une armée, et vous me verrez cultiver les vertus civiles avec autant d'empressement et de goût que je me suis appliqué, pendant la guerre, aux parties de cet art auxquelles mon devoir m'obligeait de me livrer. J'espère d'être à Berlin le 3 de novembre, et de voir les myrtes de Cypris ombrager la tête d'un philosophe que l'Europe admire. Mon amourpropre applaudit aux faiblesses des grands génies. Je vois avec complaisance la métamorphose d'un enfant d'Uranie en Céladon. Peu de personnes entendent le langage de l'algèbre; mais il ne faut poiut de maître pour entendre celui de l'amour. Adieu, mon cher Maupertuis; je me fais un vrai plaisir de vous assurer bientôt de vive voix de l'estime que j'ai pour vous.
Fédéric.
DU ROI A MAUPERTUIS
Ce 11 octobre 1745.
Mon cher Maupertuis, je vous félicite sur votre mariage. Vous avez bien choisi : vous serez heureux, si l'on peut rétro sur la terre. Mais tandis que je prends tant de part à ce qui vous fait plaisir, ne serez-vous point compatissant à ce qui me fait une douleur mortelle? Nous donnons des batailles et prenons des villes ; mais nous ne ressusciterons ni les Jordans, ni les Keyserlingks, et sans eux la vie m'est une vallée de douleur. J'ai pensé à vos finances, autant que me l'a permis la multitude d'affaires qui m'accablent et le chagrin qui ronge mon cœur. Adieu. Que votre âme ne soit jamais navrée d'une douleur pareille à la mienne ! et que la personne que vous unissez à votre destinée vous donne toutes les douceurs, tous les agréments, tous les plaisirs que vous en attendez! Que ne vous doit-elle pas, puisque vous avez cessé d'ôtro philosophe pour elle ?
Fédéric.
DE MÀUPERTUIS AU ROI
17 octobre 1745.
Sire ,
Puisque c'est vous, je ne m'en étonne point. Mais je m'étonnerais beaucoup si l'on me disait de tout autre, qu'immédiatement après avoir gagné une bataille, il s'entretient avec son philosophe et l'honore d'une lettre que les plus oisifs et les plus beaux esprits des Académies ne feraient pas. C'est là, Sire, ce qui caractérise le plus V. M. C'est cette étendue d'esprit, et d'un esprit universel. Il y a eu des Alexandres et des Charles XII qui vous ressemblaient dans la partie du conquérant; mais il n'y a que Fédéric qui porte la philosophie et les grâces dans son camp, et l'enjouement et la sérénité dans les plus grands périls.
Quant à la passion dont V. M. me parle, j'ose dire que je regarde mon établissement plutôt comme le remède que comme l'effet des passions. Un tel lien fixe le cœur, tranquillise l'esprit, et rend plus attaché à ses devoirs. J'espère en convaincre V. M., et je ne regarderai jamais l'épouse la plus chérie que comme une ressource pour les
moments où il ne me sera pas permis d'être à vos pieds.
Vos bontés pour moi , Sire , ne se bornent pas à des lettres charmantes. J'apprends par M, le comte de Podewils que V. M. m'a assigné 1300 écus de pension sur l'abbaye de Saint-Mathieu de Breslau. Il m'a dit aussi que V. M. avait pris d'autres arrangements pour la pension qu'elle me destine; et, quoiqu'il ne m'ait rien dit de précis sur ce point , je n'en rends pas moins de grâces à V. M., et j'admire que, chargé du destin de l'Europe, elle puisse encore s'occuper du mien.
Je suis, etc.
DU ROI A MAUPERTUIS
Au camp de Schatzlar, 18 octobre 1745.
Me louer comme vous faites , mon cher Maupertuis, c'est vous moquer très peu philosophiquement de moi. Simplifions les choses. Un homme se bat avec ses ennemis. Le lendemain il écrit une lettre à son ami, où il le félicite sur son mariage. Voilà bien de quoi crier au miracle. Pensez- vous, vous autres philosophes, que quand nous autres guerriers nous nous sommes battus, nous per-
dions la faculté de lire et d'écrire ? Ne vous en déplaise , nous restons hommes comme vous. Soyez persuadé qu'il n'y a de différence de la veille et du lendemain d'une bataille que pour les tués et les blessés. Il n'en est pas de même des philosophes quand ils sont amoureux. Ils deviennent incapables de toute autre chose, et cependant ils ont de la peine à confesser leur flamme ; ils travestissent leur passion ; ils lui donnent des couleurs , on dirait que leur divinité rougit des faiblesses humaines. Soyez, je vous prie, un peu faible avec nous ; vous en serez plus aimable, et mademoiselle de Borck plus glorieuse. J'ose croire môme qu'elle en pâlira tout exprès pour mettre le comble à sa victoire. Je suis très flatté de la façon dont vous vous exprimez sur mon sujet. Mais je doute qu'aucun roi puisse tenir devant une maîtresse. Je garde votre lettre. Bayle dit qu'il faut être sur ses gardes avec ces gens dangereux qui conservent toutes les lettres qu'on leur écrit. Souvenez-vous donc que je puis produire l'original de la vôtre toutes les fois que vous trouverez mauvais que je vous demande la préférence sur mademoiselle de Borck ; car je prétends, non pas user de vos offres, mais en abuser jusqu'à l'indiscrétion.
Je ne comprends pas d'où vient que vous n'avez pas encore touché votre pension. Je puis vous assurer que tous les ordres ont été donnés pour cela dès que j'ai appris que vous étiez débarqué
à Hambourg. A mon arrivée à Berlin j'aurai grand soin de redresser toutes les négligences qui se sont faites ; et celle qui vous regarde sera la première. Adieu, mon cher Maupertuis, j'espère vous revoir bientôt. Soyez, en attendant, persuadé de mon estime et de mon amitié.
Fédéric.
DE MAUPERTUIS AU ROI
23 octobre (1745).
Sire,
Puisque V. M. trouve que des batailles gagnées ne sont que des choses ordinaires, et qu'en effet ce sont des choses ordinaires pour elle , je ne lui en parlerai plus. Quant aux philosophes, je crois que leur science leur apprend à raisonner sur les faiblesses ; mais elle ne les en garantit pas plus que des raisonnements anatomiques ne guérissent une blessure. S'il fallait môme opter entre les passions et la philosophie, je ne sais lequel il faudrait prendre. La philosophie peut-être console des biens que l'on ne peut avoir ; les passions font croire qu'il y a des biens et qu'on peut les posséder ; ce qui n'est pas un petit avantage, car rien ne serait si dangereux et si désolant que
de voir les choses comme elles sont. La nature y a pourvu en nous donnant des sens qui ne nous disent pas un mot de vrai. Pour ce malheureux sage qui serait exempt de toute illusion , les richesses ne seraient qu'un vil métal, les plus superbes palais des amas de pierres dont toute Futilité se réduit à garantir de la pluie et du vent. La femme la plus belle no serait que de la chair et du sang ; les honneurs et les dignités seraient encore moins que tout cela. Ces réflexions feraient habiter le tonneau de Diogène et mener sa vie. Mais, grâce à l'indulgente nature, nos sens nous représentent tout cela comme des biens, et peuvent même en faire des biens réels. Le monde , qui , s'il n'était peuplé que de philosophes, tomberait bientôt dans l'inertie et dans une destruction totale, ce monde va son train et subsiste d'erreurs. La sagesse consiste à faire un choix d'illusions qui puissent nous rendre heureux. Mais, Sire, je me laisse entraîner; je ne pense pas à qui je parle. Puisque V. M. veut que j'oublie le monarque et le conquérant, je dois au moins me ressouvenir que celui à qui je parle a le choix de la sagesse la plus éclairée et des illusions les plus séduisantes. Si mes réflexions sont fausses, il les a déjà condamnées ; si elles sont justes, il les avait faites avant moi.
Je suis, etc.
DU ROI A MAUPERTUIS
A Sohr, ce Î6 octobre 1745.
Je vous suis obligé, mon cher Maupertuis, de votre agréable lettre. Si vos louanges sont d'un courtisan , votre morale est d'un philosophe. Mais ce n'est pas de la morale qu'il me faut ; il me faut de la dissipation. Je sais tous les préceptes ; mais je suis bien neuf pour la pratique, et j'en reviens toujours à mon affliction. Keyserlingk et moi nous n'avions qu'une àme. Il me semblait que nous devions mourir ensemble. Tout d'un coup j'apprends qu'il n'est plus. L'affliction est tombée sur mon cœur de la manière qui pouvait le plus l'ébranler. Mais quittons un sujet sur lequel il ne m'est pas possible de ne pas m'attendrir jusqu'aux larmes. Parlons des hymnes qu'Uranie et Newton vont entonner du haut de l'empyrée pour célébrer votre hymen. Quoique vous vouliez bannir la sensibilité de mon cœur et
l'amour du vôtre, je vois à votre éloquence que vous êtes amoureux, et très amoureux. Vous êtes si ingénieux à trouver des raisons pour justifier votre passion! A cela ne tienne; vous n'en vaudrez pas moins. Mon amour-propre trouve son comple dans vos folies, et les faiblesses que
l'on voit dans des mortels sublimes sont comme un tribut que la nature les oblige de payer à la vanité de leurs inférieurs.
Adieu, mon cher Maupertuis, peut-être vous reverrai-je au commencement du mois prochain. Mais, vainqueur ou vaincu, sûrement je serai bien reçu de vous. Je suis votre fidèle ami.
Fédéric
DE MAUPERTUIS AU ROI
(Octobre 1745).
Sire,
Pour prouver que Maupertuis n'est pas courtisan, je commence par dire à V. M. qu'il la croit encore bien éloignée d'être philosophe. Les philosophes regrettent leurs amis, lorsqu'ils les perdent; mais ils modèrent leur douleur, et vous, Sire, vous vous abandonnez à la vôtre. Homère ne permet de pleurer qu'un jour. Le terme est trop court, sans doute; mais j'ose dire que Y. M. le prolonge trop. Un philosophe fran- * çais dit : « Puisque, quelque douleur qu'on res-
« sente de la perte d'un ami, le temps en vient
« sûrement à bout, il faut que la raison nous serve « à gagner du temps. » Enfin, Sire, le grand, le dernier argument contre ces sortes d'afflictions , celui auquel les rois sont soumis comme les autres hommes, c'est la nécessité de la chose , l'inutilité des regrets. V. M. peut prendre des villes, gagner des batailles; mais elle ne saurait retarder d'une minute une mort que la Providence a ordonnée , et vos regrets et les monuments qu'érige votre douleur, fussent -ils aussi beaux que les Pyramides d'Egypte, ne feront pas que celui qui est mort ne soit mort. Pour moi, Sire, s'il m'est permis de parler de moi après avoir parlé de V. M., il est vrai que la perte que j'ai faite de mes amis est fort différente de la vôtre ; mais ce n'est pas une maîtresse qui la répare. Je ne les ai quittés, eux et la France, que pour m'attacher à vous et reconnaître vos bontés par mes services. J'avais conçu beaucoup d'estime pour mademoiselle de Borck; mais, lorsque je me donnai à vous, je n'avais pas besoin de ce nouveau lien, et j'étais bien éloigné de savoir si jamais c'en serait un. Etant ici, l'ayant revue, en ayant reçu les mômes impressions, j'ai pensé qu'une personne si estimable, ornée de tant de vertus, si chère à la reine votre mère, et dont les parents approchent de si près V. M., me ferait ici un établissement 'heureux, et qui me semblait nécessaire dans un pays où j'étais étranger. Voilà quel fut mon premier objet. Si, ensuite, la passion s'y est jointe,
c'est ce que je ne veux point nier, et c'est ce qu'approuvent sans doute tous ceux qui connaissent ce que j'aime. Mais c'est vous seul, Sire, qui réparez les pertes que j'ai faites. On pourrait trouver des femmes partout ; mais un roi tel que vous ne se trouve que dans cette partie du monde où je suis venu le chercher.
DU ROI A MAUPERTUIS
A Ronstoc, 27 octobre 1745.
Une petite aventure arrivée à mes équipages m'avait privé de livres, comme de bien d'autres besoins de la vie. Je supportais la faim, mais je ne supportais pas l'ennui, lorsque, dans cette disette extrême, voilà le marquis d'Argens qui m'envoie son nouvel ouvrage. Il fallait le faire durer. Je m'avisai de faire quelques remarques en le lisant. Je vous envoie le livre et les fautes que j'y ai notées. Je vous connais assez pour être assuré que ce que j'ai fait pour m'amuser ne servira point à faire do la peine à d'Argens. Mes remarques ne seront donc que pour vous; vous pouvez môme tout brûler après l'avoir lu.
Si le règlement de l'Académie était l'affaire la plus difficile à terminer, je vous réponds , mon cher Maupertuis, qu'en moins de huit jours tout serait achevé. Mais j'ai un royaume dans la tête, des ennemis sur les bras; je suis roi et général; et, qui pis est, le ministre et l'aide de camp de ces deux personnages-là. Les embarras et les affaires se succèdent si rapidement, j'ai des choses si difficiles à manier, qu'il n'est pas possible que diverses parties de cette immense administration ne souffrent de la préférence et de l'attention que je suis obligé de donner aux plus importantes ou aux plus pressées. Je n'ai pas pensé à l'Académie ; ce soin sera l'ouvrage de mon loisir. Vous en êtes le directeur. Du moment de mon retour à Berlin (qui sera dans douze jours), vous voudrez bien vous en charger. Adieu, mon cher Maupertuis, n'oubliez pas vos amis, et soyez persuadé de toute l'estime de votre affectionné.
Fédéric.
DE MAUPERTUIS AU ROI
31 octobre 1745.
Sire,
Les remarques que V. M. m'a envoyées sur la Critique du siècle, seraient d'autant plus fâcheuses pour l'auteur, qu'elles sont remplies de justesse. Dès que V. M. me donne l'option de les tenir secrètes par la clef ou par le feu, je les conserverai comme un monument singulier de sa tranquillité d'esprit le lendemain d'une bataille. Pour moi, je trouverais que c'est beaucoup d'avoir pu lire ce livre la veille de ma noce, si les remarques de V. M. ne l'avaient rendu intéressant. Mais, dans le temps que j'admire V. M. écrivant dans sa tente, au bruit de mille tambours, une critique plusexacte que Bayle ne l'aurait pu faire dans le silence de son cabinet, j'admire encore davantage un grand roi qui craint de contrister un petit particulier que Bayle aurait sacrifié sans scrupule. Enfin, tout ce que je découvre en vous, Sire, depuis que j'ai le bonheur de vous voir de plus près, fait, si le terme m'est permis, que je vous aime autant que je vous révère.
La reine fait après demain ma noce, et me
comble de ses gr&ces. C'est vous, Sire, que je dois remercier de bontés que tout mon dévouement et toute ma reconnaissance ne pourraient jamais mériter.
DU ROI A MAUPERTUIS
A Ronstoc, ce 29 octobre 1745.
Je ne sais si c'est une illusion ou une réalité ; mais il y a très peu d'hommes, selon moi, dont le commerce vaille le vôtre. Vos lettres me font un plaisir infini, et vos louanges m'encouragent à la vertu. L'indulgence de votre morale convient a l'humanité ; et il me semble que le stoïcisme tout pur, quand on ne le tempère point par l'épicurisme, est comme ces matières venimeuses d'elles- . mômes, qui, pour être converties en remèdes salutaires, ont besoin d'être adoucies par un mélange heureux d'autres simples qui, en les corrigeant, augmentent leurs vertus.
Malheureusement pour ces espèces d'animaux qui se disent raisonnables, il semble que l'erreur soit leur partage. Peut-être n'y a-t-il que les propositions d'Euclide à qui l'on puisse trouver le degré d'évidence qui devrait caractériser la vé-
ri té. Peut-être y a-t-il encore trois ou quatre propositions physiques ou morales bien démontrées. A cela près, nous vivons dans les ténèbres, et je dis de tout comme Montaigne : Que sais-je? A la tête de mes doutes, je mets tous les dogmes de la religion chrétienne; non que je regarde Jésus- Christ comme un imposteur, c'était un homme de cœur et de bien à qui notre Europe a des obligations infinies; mais il me semble que c'est saint Paul qui l'a fait Dieu. Malgré l'ignorance qui nous environne, nous étudions, nous disputons sans cesse , et cette soif de savoir n'est jamais assouvie. Il me semble; en lisant les philosophes et les théologiens, voir des aveugles qui errent dans l'obscurité, qui s'entre-heurtent, qui, en voulant s'éviter, se font cheoir, qui embrassent l'ombre pour le corps, et qui se servent quelquefois, pour s'assommer, du bâton qui leur a été donné pour se conduire. Un petit nombre, tel que vous, Euler etClairaut, élevés dans une plus haute région, rient de leurs folies et de leurs méprises. Qu'est-ce qui produit tant de faux jugements? C'est que nous ne pouvons obtenir de nous-mêmes de ne décider qu'après avoir bien tàté et retàté l'objet. Notre aveuglement est encore augmenté par nos passions. Ces passions sont des espèces de magiciennes qui, par leur prestige, nous font trouver le bonheur, mais ne nous découvrent pas la vérité. Si elles nous donnent quelques plaisirs, elles nous les font payer bien cher. Notre vie se passe
moitié en désirs, moitié en regrets. La jouissance n'est qu'un éclair, et les dégoûts sont des siècles.
Mais je n'y pense pas, de copier un chapitre de Marc-Aurèle à un homme à qui je devrais adresser un épithalame. Jouissez de tous les plaisirs des sens, après avoir peut-être épuisé ceux de l'esprit. Que les liens qui vont vous unir à l'autel de l'amour soient resserrés par des dieux
favorables, surtout par Vénus, et par P ! Ce
sont les vœux que fait pour vous votre très affectionné ami.
Fédéric.
DU ROI A MÀUPERTUIS 1 .
Ce 13 novembre 1745.
Faites-moi avoir, mon cher Maupertuis, une collection complète de toutes les éditions qui se sont faites des ouvrages de Voltaire, tant à Paris qu'à Londres, Hollande, Genève. C'est un fou,
* Après un court séjour à Berlin, au commencement de novembre, Frédéric quitta sa capitale pour attaquer les Saxons et le prince Charles dans la Lusace, d'où il les chassa après leur avoir fait éprouver de graves échecs; tandis que le comte Maurice de Nassau repoussait les Autrichiens de la Silésie, et que le vieux général Léopold
mais un fou qui me plaît toujours et m'instruit quelquefois. Thiriot pourra vous servir dans ce dessein. Je vois bien que je vous demande une bibliothèque entière ; mais je veux l'avoir. Vous voudrez bien encore faire relier tout en maroquin, tranche dorée, et m' envoyer en même temps le compte de vos déboursés. Je suis votre fidèle ami.
Fédéric.
Faites que d'Argens vous montre ma lettre sur son dernier ouvrage. Il ne l'imprimera pas dans le Mercure , je pense ?
DE MAUPERTUIS AU ROI
19 novembre 1745.
Sire,
Il est vrai qu'en demandant toutes les éditions de Voltaire, V. M. demande une bibliothèque en-
d'Anhalt-Dessau se préparait à écraser les Saxons à Kesselsdorf et à répondre ainsi glorieusement au billet laconique de son prince, qui lui disait : « J'ai frappé mon coup en Lusace. — Frappez le vôtre à Leipsig; — nous nous reverrons à Dresde. » (Voy. Hist. de Frédéric le Grand, par Camille Paganel, t. Vr, p. 315-320. (Is. A.)
tière..ll est vrai encore qu'il y a plusieurs de ces éditions, qui ne diffèrent des autres que par des changements peu considérables. Mais la magnificence de V. M. et l'estime dont elle honore ce grand poëte peuvent bien faire destiner une des salles de son palais pour placer ses ouvrages. Je m'adresse, suivant vos ordres, à Thiriot, qui a fait sa principale étude de Voltaire et de ses variantes. Je lui recommande d'en faire une collection complète, reliée en maroquin, dorée, etc. Je ne puis mieux faire que de m'en rapporter à lui , dans l'ignorance profonde où je suis de notre littérature, depuis que je me suis voué aux sciences. Je m'applique maintenant à convertir mon français en allemand , et je crains bien de perdre l'un sans acquérir l'autre.
D'Argens m'a montré la lettre que V. M. lui écrit. Le pauvre garçon en est très mortifié ; et c'est un reproche que votre bonté a à faire à votre esprit. En lisant son livre , vous lui avez fait un grand honneur. Mais, Sire, vous le lui faites payer un peu cher par le sel dont vos remarques sont assaisonnées. Ce n'est pas pour des lecteurs tels que V. M. que ce livre me parait écrit. Il y a même très peu de livres qui soient écrits pour elle, et qui pussent soutenir sa critique. Il faudrait que le ciel formât des écrivains exprès pour vous. Il y a dans l'esprit de V. M. une sublimité et une finesse qu'elle trouvera bien rarement dans les autres. Quelque at*
tenlif que soit un écrivain, il n'est presque pas possible que ses ouvrages ne se ressentent de Tétât où il est et des motifs qui le lui ont fait entreprendre. On pourrait presque juger de la fortuné des auteurs en lisant leurs livres. Cela ne veut pas dire, Sire, que tous les rois écrivent comme vous. L'esprit appartient à l'homme, le style à l'auteur ; mais le tour et l'expression tiennent à l'état. Je connais un homme qui, dans un temps où la fortune lui riait, ût un ouvrage charmant, qui, depuis qu'elle lui est devenue contraire, en a fait de médiocres, et qui retrouverait tout son mérite s'il redevenait heureux.
DU ROI A MAUPERTUIS
27 novembre 1745.
Mon cher Maupertuis , je ressens dans ce moment cette espèce de plaisir dont vous m'avez souvent parlé, cette joie pure qu'a un prince) quand le soir en se couchant il peut se dire, qu'il n'a rien à se reprocher, qu'il a fait le bien. J'ai été assez heureux pour sauver ma patrie du plus cruel des malheurs sans répandre le sang hu-
main, et en dérangeant les desseins les plus dangereux que la malice de mes ennemis pouvait enfanter. Dieu merci, vous pouvez vivre tranquille à Berlin, et jouir, parmi les troubles de la guerre, du plus profond repos de la paix. Le bien que j'ai pu procurer à ma patrie m'est plus sensible que ma réputation. Je ne vous parle point des faits de guerre. Mais ma joie est bien grande d'avoir préservé de tout malheur ma chère famille et mon peuple, qui ne m'est pas moins cher qu'elle. Veuille la Providence (si elle se mêle des choses humaines) nous donner une paix stable après toutes les alarmes et les terribles embarras où je me suis trouvé! Alors, mon cher Maupertuis, nous philosopherons à notre aise, et nous pourrons à l'ombre de l'olive cultiver les lettres et travailler à rendre nos âmes plus accomplies.
Je vous écris toujours après l'événement, parce qu'avant la décision des choses il est impossible d'avoir cette tranquillité d'esprit qu'on a lorsqu'on a vu ce qu'on peut se promettre de la fortune. Je suis votre fidèle ami.
Fédéric
Mes compliments à Du Han, et de tout mon cœur à la bonne Camas et à mes autres amis.
DE MAUPERTUIS AU ROI
30 novembre 1745.
Sire ,
La lettre que je viens de recevoir de V. M. m'a fait encore plus de plaisir que ses victoires, que nous avions déjà apprises par la renommée ; non que je sois plus flatté de l'honneur de recevoir une lettre de vous, que je ne suis sensible à vos succès. Votre gloire m'est trop chère pour que je pense ainsi. Mais, ce qui fait l'excès de ma joie, c'est de voir que vous faites les plus grandes choses par les plus vertueux motifs, et qu'en vous le héros est subordonné au sage. Gagner des batailles, chasser des ennemis avec votre courage et votre armée , cela me paraît tout simple; mais de ne vous exposer à tant de fatigues et de périls que pour le bien de vos peuples et la tranquillité de la famille royale , c'est là ce que j'admire, et ce qui embellit à mes yeux cette glorieuse expédition. Sans de pareils motifs le gain d'une bataille aurait pu n'être qu'un acte de cruauté. Dormez tranquillement, Sire, jouissez tous les soirs de ce plaisir, dont jamais personne n'a mieux mérité de jouir que
vous, de cette satisfaction si rare d'avoir fait dans la journée tout ce qu'il y avait de mieux à faire. Ce bonheur, qui est le plus grand de tous, est toujours en notre pouvoir ; les succès dépendent de la Providence. Pouvez-vous douter, Sire, qu'elle prenne soin des choses d'ici-bas, après tout ce qu'elle fait pour vous ? Toujours sage, mais sou- .vent impénétrable dans ses décrets, elle ne répand que de l'amertume sur l'homme le plus vertueux ; et alors il n'y a qu'à fléchir et se soumettre. Elle agit aujourd'hui d'une manière moins obscure, elle verse visiblement sur vous ses bienfaits et ses récompenses.
Je vais combler de joie madame de Camas et M. Du Han en leur disant ce que V. M. m'ordonne de leur dire. Quant à ce que vous appelez vos autres amis, je suis fort embarrassé: qui oserait prendre pour lui ce titre d'amis ? et qui ne se pique pas, et n'a pas droit de se piquer d'être votre plus fidèle sujet ? Pour moi, Sire, je voudrais avoir assez d'audace pour faire imprimer vos lettres sans voire permission. Celle que je viens de recevoir serait bientôt l'admiration de toute l'Europe.
DE MAUPERTUIS AU ROI
Sire ,
Je suis sûr que vous êtes maintenant dans votre tente à examiner tranquillement quelque passage de Cicéron, tandis que la tête nous tourne à tous d'admiration et de joie d'avoir l'honneur de souper hier chez la reine, lorsque d'Escouville y arriva. Cet homme, qui a auprès de V. M. une charge qui n'est sur l'état d'aucun autre prince, mais qui est chez vous celle qui a le plus d'exercice. On appelle en France M. de La Condamine le courrier de la philosophie. D'Escouville serait bien mieux nommé le courrier de la victoire. Pour des compliments, Sire, sur tout ce que vous faites vous sentez bien qu'il ne serait pas possible d'y suffire. Il faudrait plus de temps pour en faire un que vous n'en laissez entre deux batailles. Il faut espérer qu'à présent que V. M. a chassé les Saxons de la Saxe , leur roi pourra revenir à Dresde, et que V. M., n'ayant plus d'ennemis à combattre, reviendra aussi dans sa capitale. Mais quelle différence entre le retour des deux rois !
DU ROI A MÀUPERTUIS.
A Juben, 4 décembre 1745.
Vous pouvez compter que je suis en effet fort tranquille et toujours le même, j'entends charmé de faire le bien et abhorrant tout ce qui s'appelle le mal. Je travaille de toutes mes forces à insinuer à un ennemi vaincu que le meilleur parti qu'il puisse prendre est de faire une paix équitable, une paix où je ne demande rien. Je ne sais point jusqu'où je pourrai y réussir. J'adore la Providence, sans m'informer jusqu'où s'étendent ses soins et à quel point elle empiète sur la liberté des hommes. La physique m'offre quelques découvertes sûres. Mais dans la métaphysique je ne vois que ténèbres et labyrinthes. Je décide d'un très petit nombre de choses avec Maupertuis, et je doute de toutes les autres avec Locke ; ce Locke n'est pourtant pas encore assez sceptique pour moi. Quels que soient les événements, j'en remets volontiers la gloire à l'Être suprême, qui, d'une façon ou d'autre , y a toujours une part plus ou moins sensible. Depuis que je suis parti de Berlin j'ai ri des événements politiques et militaires qui m'ont forcé d'agir à contre-cœur. Quelques jours
décideront de mon sort, et peut-être de celui de mon peuple. D'une manière ou d'autre je reviendrai à Berlin pour jouir des douceurs de votre société après les agitations d'une tempête politique plus forte qu'aucune que j'aie essuyée et que je ne l'avais prévue.
Je suis, avec bien de l'estime, mon cher Maupertuis, votre tidèle ami,
Fédéric.
DE MAUPERTUIS AU ROI
Décembre 1745.
Sire ,
Vous venez de rendre inutiles tous les efforts d'une armée nombreuse. Vous venez de chasser un roi de ses états. Mais je trouve encore plus de grandeur dans vos sentiments que dans vos actions. Tout ce que vous faites, vous ne le faites qu'avec justice et pour le bonheur de vos sujets. Vos lettres me rappellent les Réflexions qu'un prince, plus grand à mes yeux qu'Alexandre et César, écrivait comme vous à la veille ou le lendemain des batailles dans un camp qui n'était pas éloigné des lieux où vous êtes. Marc-Aurèle avait
la même âme que vous ; il pensait comme vous, quoiqu'il ne s'exprimât pas d'une manière aussi vive ni aussi éloquente. Son livre est un de ceux que j'estime le plus; et si j'en mets l'auteur au-dessus d'Alexandre et de César, je mets son ouvrage au-dessus de tous ceux de Platon et de Sénèque.
V. M. me fait trop d'honneur de me citer vis-à-vis de Locke. Les doutes de cet illustre Anglais valent mieux que tout ce que je sais. Mais, Sire, vous faites aussi trop d'honneur à la physique en l'opposant à une science douteuse. Elle a ses doutes elle-même, et nous trouvons à tout moment des faits palpables qui confondent les systèmes. Les propriétés de l'aimant, l'électricité, la reproductibilité des polypes, sont pour nous des mystères aussi obscurs que ceux de la métaphysique. Ils sont cependant incontestables, et semblent destinés à nous faire voir qu'il y a des choses très certaines que notre esprit ne saurait approfondir ni comprendre. Une de ces merveilles, c'est la coexistence de la liberté humaine avec la Providence divine. Comment demeuronsnous libres, pendant que Dieu prévoit et ordonne tout? Nous connaissons la liberté par le sentiment de ce qui se passe en nous, et la Providence par tout ce que nous voyons dans l'univers. Mais l'accord de ces deux choses nous reste inconnu. La physique a des incompréhensibilités, la métaphysique en est remplie, la théologie s'en nour-
rit ; et toutes les subtilités de Newton, de Locke et de Pascal pour expliquer ces énigmes, ne nous avancent pas plus que ce que nous dit l'homme le plus simple et qui a le moins pensé. Ce dont je sais bien la raison, c'est de l'admiration, du dévouement et du très profond respect avec lesquels je suis, etc.
P. S. — Je prends la liberté d'envoyer à V. M. la réponse que j'ai reçue de Thiriot sur la demande que je lui avais faite de toutes les éditions de Voltaire, afin que V. M. me donne ses ordres sur la manière dont elle veut que la commission soit exécutée.
DU ROI A MAUPERTUIS
A Konisbrugr, dans le royaume du Japon, à 3 milles de Pékin, ce 12 décembre 1745.
Mon cher Maupertuis,
Votre philosophie sera bien désorientée en voyant la date de cette lettre. Mais le fait est si vrai, que l'armée du prince d'Anhalt doit être maintenant à Pékin, au milieu de toutes les porcelaines saxonnes.
Vous savez assez le peu de cas que je fais de
ces événements, dont la forlune revendique toujours la parlie la plus brillante, pour êlre assuré que celui-ci ne change rien à ma façon de penser sur la paix. Toute la différence qu'il y a de moi à mes ennemis, c'est que le vainqueur demande la paix et que les vaincus veulent faire des conquêtes.
Quant à la philosophie, je suis aussi scepticien que Cicéron. Je doute beaucoup plus souvent que je n'affirme. Nous ne vivons pas assez pour connaître, mais bien assez pour apercevoir. Ainsi le parti sensé est de ne pas donner à des perceptions le nom fastueux de connaissances.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que mon penchant à l'indécision n'intlue ni sur ma conduite soit militaire, soit politique, ni sur mon caractère. Je suis aussi hasardeux qu'un autre dans un projet de bataille. Je vois les difficultés. Mais je prends mon parti. Je devrais être lent dans mes opérations, et je suis assez actif. Je devrais être défiant, et néanmoins je suppose aux autres la môme sincérité, la môme franchise dont j'use avec eux; je crois qu'il y a d'autres motifs que l'intérêt personnel qui font agir certains hommes. Je ne me défie que des conseils et des ambassadeurs des rois, mes confrères.
Pourquoi m'enorgueillirais-je de mes succès? Quand ils seraient aussi brillants que la flatterie les représente, la modestie sied bien à tous les esprits et dans tous les états. Quiconque n'est
pas modeste, soit philosophe, soit prince, a résolu de jouer le rôle de charlatan, ou, ce qui n'est pas moins ridicule, celui de pontife infaillible. Pour moi, je ne me sens nul talent pour être empirique, ni prêtre.
Thiriot pense fort bien sur les éditions de Voltaire. Je ne lui demande que les principales, celles dont les variantes contiennent d'autres vers, des pièces qui ne se trouvent pas dans les autres éditions, ou des changements considérables.
J'attends ici que nous ayons chassé les Saxons de la Saxe, afin que le roi de Pologne1 revienne à Dresden, que l'expédition présente se termine promptement, pour que la paix s'ensuive d'autant plus vite, et que je voie mes affaires consolidées de façon que je puisse retourner dans ma patrie sans avoir à craindre tous les jours l'invasion du premier venu. Après cela, mon cher Maupertuis, nous philosopherons à notre aise dans le petit temple de Bacchus, nous chanterons nos plaisirs et vos amours, moi sur ma flûte, vous sur votre sistre. Libre de tout soin, je vous prouverai combien je vous estime et vous aime.
Fédéric.
Mes compliments à tous mes amis et amies.
i Frédéric-Auguste II. Electeur de Saxe sous le nom de Frédéric- Auguste III. Il avait quitté Dresde à l'approche des Prussiens et s'était réfugié à Prague. (Is. A.)
DE MAUPERTUIS AU ROI
20 décembre 1745.
Sire,
Pour cette fois je me suis bien trompé. Je vous ai cru sous la tente pendant que V. M. était dans une belle et bonne ville1. Nous n'avions pas encore entonné le Te Deum pour la dernière victoire, que les cornets de vos postillons nous ont fait sortir du dôme pour nous apprendre que vous étiez maître de Dresde et d'une partie de la famille royale. Si maintenant vous n'êtes pas rassasié de gloire, c'est bien inutile de courir après. Vous venez de faire dans six semaines de quoi combler la vie du plus heureux. et du plus grand des héros. Vous ne pouvez vous élever que par la paix au-dessus du point où votre sage valeur vou3 a porté. Avant de la signer, si Y. M. trouve à Dresde ou à Leipsig quelqu'un de ces beaux verres ardents que Tchirnhaus faisait, ou quelques autres pareilles curiosités, ce seraient
* A Dresde, on Frédéric était entré en vainqueur, le 18, après là bataille de Kessdsdorf, gagnée le 15 décembre par son général, le prince d'Anhalt, contre les Saxons.^ Is. A.)
des trophées d'un genre nouveau, et qui conviendraient fort au président de votre Académie, Il est avec le plus profond respect, etc.
DU ROI A MÀUPERTUIS.
A Dresden, 24 décembre 1745.
Mon cher Maupertuis, la paix sera signée demain1. Ainsi il n'est plus question de miroirs ardents, ni d'instruments de mathématiques. D'ailleurs nous n'avons rien emporté de ce que Ton nomme les effets royaux, ni de ce qui se trouve dans les maisons royales. Tout m'appartenait sans doute. Mais, quand on peut tout, il est bien difficile de ne pas se défendre certaines choses. Si nous avions trouvé une manufacture d'instruments, vous en auriez eu de toutes les espèces. Mais il faudra que vous vous contentiez de porcelaines, emblème de la fragilité des fortunes humaines. Je me dépêche de sortir d'ici. Car je vous
1 La paix de Dresde, conclue le 25 entre la reine de Hongrie, Marie-Thérèse, l'électeur de Saxe, Frédéric-Auguste III et le roi de Prusse, sous la médiation de l'Angleterre, qui avait déjà frit la paix avec la Prusse le 26 août. (Is. A.)
avouerai que je préfère mon chez moi aux habitations étrangères quelles qu'elles soient. Je vous quitte : on vient m'appeler pour quelque grave billevesée. Adieu, mon cher ami. Je me flatte que vous n'aurez jamais à rougir de moi. Recordezvous sur votre belle humeur. Nous nous reverrons dans peu de jours.
Mes compliments à Du Han.
Fédéric.
DE MAUPERTUIS AU ROI
Berlin, 25 décembre 1745.
Sire,
La plus belle de vos victoires est celle que vous venez de remporter sur vous-même en accordant la paix à des ennemis qui avaient mérité votre ressentiment, et qui n'étaient plus en état de vous résister. Vous allez voir qu'il y a dans la paix d'aussi grandes choses à faire que dans la guerre, et vous les ferez. Rendre un seul village heureux, vaut mieux que de conquérir une province. Mais pacifier l'Europe entière est une si belle chose, que je crois qu'elle vous est réservée.
DU ROI A MAUPERTUIS
A Dresden, 25 décembre 1745.
Si l'amour de la paix ne me retenait ici, il y a longtemps que j'aurais volé à Berlin. Mais il ne suffit pas de la signer : il faut l'affermir. Cependant je compte vous apporter bientôt l'olive tant désirée. Je suis si surchargé d'affaires, que de trois jours je n'ai pu lire mon cher Cicéron. C'est une privation pour moi, de ne pouvoir consulter cette raison éloquente qui me charme toujours dans ce grand homme. J'ai fait un petit divorce avec les muses pour me livrer à ces occupations dont Pope dépeint si énergiquement la petitesse, et qui ne touchent que la vanité et l'ambition des rois. Quand serai-je un philosophe comme vous? Je parle de votre loisir ; car ce vaste génie est une chose que je ne saurais espérer d'atteindre.
Je me flatte que mes embarras finiront avec l'année, et que je vous dirai dans peu toute l'estime que j'ai pour vous. Adieu.
Fédéric.
Mes compliments à tous ceux qui se souviennent de moi.
DE MACPERTCIS AU ROI
2 janvier 1746.
Sire,
Je suis trop ignorant en politique pour savoir si ces lettres que je viens de recevoir peuvent vous être de quelque utilité. Mais je suis trop attaché à votre service pour ne pas risquer quelquefois d'importuner V. M. Comme, dans nos corps, quelque fibre à peine perceptible a quelquefois de grands usages, de même je crois que. dans les corps politiques, les moindres ressorts ne sont pas inutiles. Ceci servira, du moins, à faire connaître à V. M. la nouvelle conquête qu'elle a faite , et quels sont pour elle les sentiments d'une femme fort aimable et fort spirituelle. Pour les miens, Sire, je crois que vous les connaissez assez.
DU ROI A MAUPERTUIS
A Potzdam, 3 janvier, 1746.
Votre comtesse et sa politique est bonne à quelque chose, mon cher Maupertuis, puisqu'elle me procure de vos lettres. Depuis mon séjour à Potzdam, je commence à respirer, à naître, à goûter les douceurs de l'existence et de la paix. Elle est bien préférable à la guerre. L'homme est fait pour le repos. Il lui faut quelque agitation, pour que ce repos ne dégénère pas en léthargie ; mais cette agitation, si elle est trop forte, use son tempérament et le rend étique. Pour moi, je revois ma patrie avec le môme embonpoint qu'elle avait avant la guerre. Personne n'a souffert, plusieurs ont gagné, très peu ont péri. J'ai vidé mes tonnes d'or; mais j'ai placé mon argent à un intérêt raisonnable, et peut-être suis-je encore le moins gueux des rois. Je ne vous parle pas de la gloire; la gloire qui ne nous rend pas heureux, n'est qu'un mol ; et celle qui ne rend pas heureux nos sujets n'est qu'un opprobre. J'ai une sensible douleur de la situation où se trouve notre pauvre Du Han ; cela dure si longtemps, que je me flatte que peut-être quelque heureuse secousse d'un tempérament vigoureux le rendra h la vie.
Adieu, mon cherMauperluis; je fais un grand fonds sur les ressources de votre société. Entamez, je vous prie, comme vous le pourrez, la négociation pour l'abbé de Bernis. Je me charge de toute la dépense. Si je ne puis l'acquérir, du moins je l'aurai vu, et peut-être me le serai-je attaché.
Oui, je connais tous vos sentiments pour moi. Le Français aime le roi que la nature lui donne; il doit donc adorer celui qu'il a choisi : et combien n'êtes-vous pas supérieur à la plupart des Français ! je dis les plus sensibles. Adieu, encore une fois. Soyez sûr de toute mon estime.