‹ Vie de MaupertuisChapitre 6 sur 18 · XLI · texte numérisé non relu

XLI

DE MAUPERTUIS AU ROI

Berlin, 15 janvier 1746.

Sire,

Votre Majesté pourrait croire que j'ai perdu de vue l'objet pour lequel elle m'a pris à son ser-

1 Cette lettre est la troisième des sept qui composent la correspondance de Frédéric avec Maupertuis dans le XVIIe vol. in-8° des Œuvres de Frédéric le Grand, publiées à Berlin. Nous avons été autorisé à la joindre à notre recueil. (M. A.)

vice, si je ne lui parlais de son Académie. J'aurais honte de mon loisir et des bienfaits mêmes dont V. M. m'honore, si je ne pouvais les mériter. Je vois beaucoup de contradiction et de mécontentement dans la manière dont cette compagnie est administrée, fort peu d'espérance pour le succès de ses ouvrages. Je ne puis cependant remédier à rien, pas même assister à ses assemblées, jusqu'à ce que V. M. m'ait fait expédier la patente pour la place de président1, que je n'ai encore que par les appointements et par le billet de V. M., dont je n'oserais pas me servir sans son ordre.

Cette place, rendue d'abord honorable par Leibnilz, ridicule ensuite par Gundling, et enfin médiocre par Jablonski, sera pour moi, Sire, ce que vous voudrez qu'elle soit. Je sens la difficulté de la bien remplir et d'exciter l'émulation parmi des gens de lettre gouvernés par des ministres d'Etat et des généraux d'armée, que leurs seuls titres rendent supérieurs à tout le reste. J'ai cependant souvent présidé dans l'Académie des sciences des ducs et des ministres; mais en France, le goût de la nation pour les sciences et peut-être une espèce de fortune m'avaient donné une certaine considération qu'il est impossible que je trouve ici, si vous ne me la donnez. Les sciences y sont

1 Après la réception de cette lettre, Frédéric fit expédier, le lrp février 1746, la patente demandés, et M. de Maupertuis fut installé dans sa charge le 3 mars suivant.

dans un affaissement et un état d'humilité marqués par lo règlement même de l'Académie ; on peut y dire jusqu'ici ce que Fontenelle a dit des temps gothiques de la France, où il n'était pas encore décidé si les sciences ne dérogeaient point. Je sens, Sire, que tandis que je vous parle pour les sciences, il semble que je parle aussi pour moi; je ne vous cacherai pas même le degré d'ambition que je joins au bien de votre service. Je vou3 demanderai tout ce qui pourra me donner la considération et le crédit nécessaires pour le bien de l'Académie, et pour remplir avec honneur une place qui doit être honorable sous le règne d'Auguste.

Mais, s'il est permis de mettre des restrictions à vos grâces et des limites ans: fonctions qui regardent votre service, j'oserai prier V, M. de me dispenser d'une partie d'administration dont, étant étranger ici, je craindrais de ne pouvoir pas bien m'acquitler : c'est celle des deniers de l'Académie, à laquelle je voudrais bien n'avoir aucune part.

Je suis avec le plus profond respect, Sire,

de Votre Majesté, le très humble et très obéissant serviteur,

Maupertcis.

DU ROI A MÀUPERTUIS.

(Sans date.)

S'il ne s'agit que de faire jouer un comédien , vous pouvez vous flatter d'avoir réussi. Le sieur Hauteville jouera, et sera même engagé, s'il ne s'endiable pas pour ses gages. Quant à la Chaussée , il ne connaît pas l'extrême éloignement que nous avons à Berlin pour la musique française, et notre aversion pour la vertu de ses actrices. Nous voulons des p décidées, qui jouent avec esprit, mais qui ne chantent jamais. Votre homme a le goût dépravé ; il pervertit les choses; il demande de la chasteté à des filles dont le talent et remploi est de distribuer en public et en particulier des plaisirs de toute espèce. Il exigera apparemment une vie licencieuse de ceux qui doivent être l'exemple du peuple. Je ne connais rien de plus extravagant que le projet d'un corps de comédiens vertueux, et par conséquent respectables. Laissons-les tels qu'ils sont, avec des talents et des grâces qui nous amusent , avec des vices qui nous indignent. Où en serions-nous, s'il nous fallait encore révérer en particulier des hommes qui nous forcent à leur applaudir en public? Nous aimons vos poëmes dramatiques : on les joue dans toute l'Europe j mais je ne sache pas qu'on aimo

la musique française ailleurs qu'à Paris. Il y a même des Allemands qui ne savent pas s'il y a une musique française au monde ; et les musiciens italiens vous soutiennent que la chose n'est pas possible. Entre eux et vous le débat. Je suis fort fâché de ce que vous êtes incommodé; mais, comme je ne sais point ce qui vous manque, je me flatte que ce sera une bagatelle. Adieu; au plaisir de vous revoir. Je serai demain à Berlin.

Fédéric.

DU ROI A MAUPERTUTS.

A Potzdam, ce 5 mars 1746.

C'est à vous autres, qui avez pour devise : A V immortalité t d'en distribuer quelques parcelles à ces humains qui n'ont de mérite que les travaux du corps et le courage. L'usage des médailles me semble fort utile. Elles sont pour l'histoire ce que sont pour les chemins ces pierres millénaires (nota bene : il faudrait militaires ) qui orientent les voyageurs dans leur roule. Comme je trouve le choix de ces médailles de grande importance , et que je ne me fie point à mes lumières, je vous

prie de venir ici pour quelques jours, et de m'assister de vos conseils. Vous le pouvez d'autant plus facilement, que Wilic n'est point encore marié; qu'une absence de quelques jours peut être décisive pour la réputation de votre vigueur ; que vous trouverez ici un appartement commode préparé pour vous, bon vin et bon visage d'hôte; qu'il fait beau temps pour voyager ; que les poissons valent mieux à Potzdam qu'à Berlin; et enfin et enfin, que je le souhaite beaucoup,

étant votre bien bon ami.

Fédéric.

DE M AUPERTUIS AU ROT

20 mars 1746.

Pour obéir à V. M., j'ai examiné la capacité du sieur Beguelin, secrétaire de M. de Béest; et, non-seulement par les conversations que j'ai eues avec lui, mais encore par plusieurs mémoires de géométrie de sa composition, il m'a paru plus que capable de remplir la place de professeur de mathématiques au collège de Joachim. Si V. M. con-

tinue à jeter de temps en temps ses regards sur les sciences, elles fleuriront ici.

DU ROI A MAUPERTUIS

A Potzdam, 22 mars 1740.

Ayant vu, par votre lettre, le bon témoignage que vous donnez au secrétaire Beguelin, je viens de lui conférer la place vacante de professeur de mathématiques. Ne m'en remerciez pas; c'est moi qui vous remercie de m'avoir indiqué un bon sujet. Je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

(Ce qui suit est de la main du roi).

Les souverains ne doivent pas seulement des regards aux sciences : ils leur doivent du respect et de l'amour. Quand un prince traiterait avec indolence toutes les affaires de son empire, il devrait toujours traiter avec soin celles qui ont rapport à l'éducation publique. Un peuple bien élevé est facile à gouverner.

J'apprends que vous êtes malade : cela me fait une véritable peine. Qui a plus besoin d'une bonne santé, que celui qui en fait un si bon

usage? Je vous prie de faire venir Liberkùhn chez vous par complaisance pour moi. Et comme je suis importun, je vous demande de pousser la complaisance jusqu'à prendre du bouillon de vipère. Vous ne pourrez de votre vie me faire un plus grand plaisir.

Fédéric.

DE MAUPERTUIS AU ROI

23 mars 174G.

Sire,

Le baume qui peut guérir tous mes maux est une lettre comme celle dont V. M. m'a honoré. Liberkiihn cependant aura l'honneur de la lire, puisque V. M. l'ordonne. Je le crois un homme admirable : on ne peut avoir votre suffrage et votre confiance sans un grand mérite. Mais je crois aussi la mécanique de nos corps et la vertu des remèdes trop loin des connaissances humaines, pour qu'aucun médecin puisse raccommoder une maille d'un poumon. Cela n'a point été accordé à l'art, de peur sans doute qu'on n'en abusât, et que bien des gens ne fussent assez sots pour vouloir vivre trop longtemps. Il est vrai

que l'air de Berlin ne m'a pas été aussi bon que celui de Potzdain. Celui que V. M. respirera, sera toujours celui que je trouverai le meilleur. Et sans m'embarrasser de la durée de la vie, elle sera toujours heureuse pour moi, si je puis la passer à vos pieds et l'employer à votre service.

DE MAUPEltTUIS AU ROI.

5 avril 1746.

Sire,

Tous les bouillons de vipère que j'ai pris, ne m'ont pas fait plus de bien que ce que Monseigneur le prince de Prusse 1 vient de me dire de votre part. Votre Majesté jouit d'une santé parfaite ; elle daigne penser à moi, et me donne rendez-vous à Charlottenbourg. Il n'en fallait pas moins, Sire, pour me consoler de ne vous avoir pas suivi à Potzdam. Je sens que pour peu qu'on soit accoutumé au bonheur de votre présence, le plus grand malheur du monde serait d'en être privé.

* Auguste Guillaume. (M. A.)

DU ROI A MAUPERTUIS

A Potzdam, ce 7 avril 1746.

J'aurais lieu d'être bien flatté de votre lettre, si je n'en atlribuais les termes à la politesse usitée dans votre nation et qui vous est particulièrement propre. J'avoue qu'après le plaisir de faire le bien , il n'en est pas de plus doux que celui d'être loué par ceux qui savent apprécier les choses. C'est une faiblesse; mais avec cette faiblesse on fait souvent de très belles actions.

Je crains fort que vous n'ayez fait des infidélités au bouillon de vipère pendant mon absence. La semaine sainte, les sculpteurs, les doreurs, sont cause que votre appartement n'est pas encore achevé. Je presse cependant l'ouvrage; et j'espère que dans huit jours tout sera fait et distribué de façon que je pourrai recevoir convenablemont mon ami dans ma gentilhommière et mettre mon philosophe à l'abri de toute incommodité. En attendant, j'écris, je déchire, je lime, je polis mon ouvrage de mon mieux. J'espère achever aujourd'hui mon seizième chapitre et de commencer tout de suite le dix -septième1. C'est un métier

1 Frédéric fait sans doute allusion aux Mémoires pour servir à

fort pénible que celui de composer ; et quelquefois j'aimerais autant faire la guerre. Mais par combien de plaisirs que les victoires ne sauraient donner, n'est-on pas dédommagé de ses peines? Je me réjouis de vous voir mardi à Charlotlenbourg, où la belle saison paraît inviter aux plaisirs champêtres. Je vous y dirai quelle est mon estime pour vous.

Fédéric.

A Berlin, 8 avril 174G.

Sire,

Je n'ai jamais passé pour flatteur ; et V. M. ne persuadera à personne que je le sois, parce que

rhiïi'Àre de la mnhon de ïirondrhourg 3 dont il devait écrire les derniers chapitres qui sont des dissertations sur U Militaire: la Superstition et ta religion; les Mœurs, les coutumes, etc., et le Gouvernement de Ih-andebotug. — Fréd.'ric fit lire par Darget plusieurs parties de cet ou\rapre, dans diverses séances publiques de $on Académie. V Abrégé de l'histoire de Hrandebourg jusqu'en 1040 fut lu le lr< juin 17 «7; la Vie de Frédéric-Gailhiuine le Grand, le 25 janvW 1 7 S ; c.?lle de Frédéric Jr, roi de Prusse, le 30 mai 17A8 ; le mémoire de la Superstition et de la religion, le 23 janvier 4749; et celui (les Mtrurs, des rouf urnes, etc., le 3 juillet 1749. Nous remarquerons que 1" nowu de Frédéric, le jeune prince Frédéric- (îuillaume, depuis roi de Prisse, et alors à^é de moins de cinq ans (ii élait né le 23 septembre 174 '0 assistait à la dernière de cesséances. <is. A.)

je parle et pense d'elle comme toute l'Europe. Je voudrais passer ma vie auprès de vous. A l'égard de tout autre prince, ce désir pourrait être regardé comme le vœu de tout particulier à qui la royauté en impose. Mais V. M. ne saurait me soupçonner de vouloir par là agrandir mon être, lorsqu'elle fera réflexion que ce que je désire, bien des souverains le désirent autant que moi. Oui, Sire, je suis persuadé que le roi, mon premier maître , serait charmé de vivre avec le conquérant de la Saxe, le législateur du Nord, le plus bel esprit des rois, et le plus philosophe des beaux esprits. Au milieu de sa grandeur et de sa gloire, il sent qu'il manque à son bonheur la familiarité d'un ami tel que vous.

Je suis bien aise que V. M. voie par elle-même combien notre métier est pénible. Elle en sera plus disposée à recevoir les requêtes que j'ai à lui présenter pour des gens de lettres, qui sont dans une indigence de laquelle ils seraient bientôt sortis, s'ils avaient employé à faire fortune le quart des travaux, des talents, de l'activité, des veilles, qu'ils emploient à éclairer l'univers.

Le soin que V. M. prend de corriger et de limer ses ouvrages, est une belle leçon pour les écrivains de ce siècle et surtout pour nos Français. Aujourd'hui on ne compose plus qu'en courant. On veut faire beaucoup; on se soucie peu de bien faire. Dans le fond, qu'importe qu'un petit particulier se trompe et se néglige? au lieu

qu'il importe fort qu'un auteur lel que vous, Sire, ne donne rien que de parfait. Le public exige de grandes choses d'un grand homme. Ces grandes choses sont en partie le fruit du génie, en partie celui du travail. Mais V. M. sera payée de ses peines par les applaudissements qu'elle recevra et par le bien qu'elle aura fait. Non que je lui réponde que ces mêmes ouvrages, qui seront lus avec tant d'admiration, ne seront pas l'objet des plaisanteries de quelques esprits superficiels, de quelques courtisans désœuvrés. Car sur quoi ne plaisante-t-on point dans ce siècle frivole? Mais V. M. s'assurera une gloire que rien ne pourra ternir. Elle aura ennobli les lettres; elle aura disposé les âmes à chérir, à chercher la vérité en triomphant des préjugés; elle aura enseigné aux rois, qui en sont les victimes, à les proscrire de leurs Etats; elle aura jeté dans les têtes de son siècle la semence de mille vues utiles, dont profiteront les siècles à venir; elle pourra se dire : Je suis le bienfaiteur et le législateur du genre humain. Et voilà deux titres que cent victoires ne peuvent vous donner.

DU ROI A MAUPKTTfUIS.

(Sons

Du haut de la voûte azurée; Du pinacle de l'Empyrée, Où vous brillez près de Newton, Recevez cette ode parée Des guirlandes de l'Hélicon.

Nous autres faiseurs de sornettes, Prétendons notre part aux deux, Et bien plus que vous glorieux, Nous soutenons qu'être poètes C'est parler la langue des dieux.

Mais une rivale célèbre Contredit nos illusions, Et dit que nousTious adjugeons Le patrimoine de l'algèbre ; Que son calcul parle à l'esprit D'un ton d'oracle et de merveilles, Au lieu que notre art se réduit A flattrr un temps les oreilles D'un peuple qui de nous se rit.

Quoi P l'Arabe qui nous l'apprit Vaut mieux que l'aine des Corneilles?

Et ces problèmes si profonds Valent mieux que les doctes veilles Des Horaces et des Mil tons?

Terminons enlin ce litige , Des beaux-arts l'intérêt l'exige ; liespcrlons leurs divers travaux. Est-ce donc un si grand prodige De mettre d'accord deux rivaux ?

Vous, étudiez la nature,

Sondez-en, s'il se peut, le fonds.

De la terre, au sein des glaçons, Osez mesurer la figure ; Nous, à Fenvi nous chanterons De vos travaux la marche sûre, Et mêlerons à nos chansons, Pour que leur frivolité dure, L'immortalité de vos noms.

Voilà, mon cher Maupertuis, ce que ma muse vient de me dicter sur la conversation que nous eûmes hier. Il ne tiendra qu'à vous de mettre ce soir le sceau à ce traité par de copieuses libations de vin de Tokay, que nous ferons au nom d'Apollon, qui, au bout du compte, est également le Dieu d'Archimède, de Virgile et d'Epicure.

DE MAUPERTUIS AU ROI

{Sans date.)

Sire,

Je reçois vos vers avec reconnaissance et je les lis avec admiration. Chaulieun'en faisait pas avec plus de facilité; et ce qu'ils ont de négligé ne fait qu'en augmenter l'agrément.

Il serait glorieux d'être assis à côté du plus sublime des géomètres. Mais je connais une place

encore meilleure : ce serait de passer sa vie aux pieds d'un roi philosophe.

Les artistes et les savants sont frères : les premiers sont plus métaphysiciens et plus géomètres qu'ils ne pensent. Combien de définitions exactes n'a pas à faire, combien de problèmes n'a pas à résoudre sur-le-champ tout homme qui compose sur des sujets d'imagination et de goût ?

Un secret qu'il ne faut point dire au vulgaire des beaux esprits, c'est que l'homme éloquent, soit poète, soit orateur, est bien au-dessus du plus profond raisonneur et du plus patient géomètre. Aussi Cicéron appelle-t-il Archimède homuncio. Mais quel disciple d' Archimède oserait appeler ainsi Cicéron ?

DE MAWERTUIS AU ROI

10 avril 1746.

Sire,

Voilà la réponse de l'abbé le Çlanc, que je ne fais que de recevoir, quoique datée du 10 mars. Je crois y reconnaître le style de quelque ministre, qui, après m'avoir persécuté sur mon départ, me veut encore faire une leçon. Je suis

Français autant pour le moins que l'abbé le Blanc. J'aime encore mon pays. J'aime et respecte mon premier maître, de qui je n'ai jamais reçu que des grâces, et qui n'a point de part aux injustices qu'on m'a faites. Je ne l'aurais jamais quitlé pour aucune fortune qu'on m'eût présentée ailleurs. Mais quand je pense que c'est à vous, Sire, que je me suis donné, on a beau m'écrire, je ne saurais m'en repentir. Que m'importent les jugements de Paris, dès que V. M. m'en console par tant de bontés que je n'ai ni méritées, ni prévues?

J'ai l'honneur d'envoyer à V. M. la copie de la lettre que j'avais écrite à l'abbé le Blanc.

lui

DU ROI A MAUPERTUIS

Ce 8... 1746.

Vous ferez de vos pensions vacantes la distribution que vous jugerez la plus convenable pour les progrès de votre Académie, jusqu'à ce que vous m'ayez indiqué quelqu'un plus capable que monsieur notre Président, d'en faire avec équité la répartition. Quant aux médailles, je vous avoue

ingénùment que je ne connais que les modernes, dont je suis obligé de faire usage pour les dépenses de l'Etat, et pour lesquelles je suis fort importuné par l'insatiable avidité de certains mortels qui sont nés avec une sympathie singulière pour les espèces, et qui savent très bien en faire 1 attraction vers eux. Que je plains votre ancien maître, qui en a un beaucoup plus grand nombre à contenter, et tant de ces loups béanls qu'on nomme courtisans et qu'on ne connaît point dans ce pays-ci! Ainsi vous mettrez, s'il vous plaît, sur vos médailles tout ce qui vous fera le plus de plaisir, fût-ce môme votre corbeau et votre chat. Quant à mes occupations, je vous dirai qu'à présent le Guidon des financiers est mon livre favori. D'après les réflexions qu il me fournit, je fais un gros ouvrage , qui fera bien rire mon peuple et bien jurer mes financiers. Je vous souhaite de bonnes fêtes, courte confession et facile absolution , vous assurant qu'on ne saurait vous estimer plus que je le fais.

Fédéric.

DE MAUPERTUIS AU ROI

10 mai 1746.

Sire,

V. M. m'ayant dit plusieurs fois qu'elle souhaitait que je dressasse un projet de règlement pour l'Académie, j'ai l'honneur de lui en présenter un, qui, à ce que je crois, pourra remédier aux maux présents. Je l'ai fait de concert avec M. de Borck, celui de nos curateurs qui est le plus zélé pour les vrais intérêts de l'Académie. Quoiqu'il soit court, j'ai tâché d'y tout prévoir. Cependant je ne le croirai dans la perfection où il doit être, qu'après que V. M. y aura fait ses corrections. îl s'agissait pour moi de mettre les sciences à couvert d'une administration trop despotique, sans blesser l' amour-propre de nos seigneurs les curateurs, et de donner au Président quelque degré d'autorité qui puisse le rendre utile à l'Académie. V. M. sera peut-ôtrc moins circonspecte sur ces deux points que je ne l'ai été. Je ne sais cependant s'il lui est aussi aisé de remplir l'intervalle qu'il y a entre des Excellences et moi, que de battre les Autrichiens et les Saxons.

1)0 BOI A MAUPERTWIS.

11 mai 1746.

Je vous renvoie, mon cher Maupertuis, le règlement pour l'Académie, signé et apostille de ma main. Je veux, qu'il soit exécuté de point en point, et je vous en charge. J'espère que vous serez content des droits et des honneurs que j'attache à la présidence. Je ne vous réponds pas que vous n'ayez encore des désagréments à essuyer : il faut du temps pour détruire de vieux préjugés. Mais les seigneurs de ma cour rendront enfin aux sciences l'hommage qu'elles méritent, quand ils verront que je leur en donne l'exemple.

DE MAUPERTUIS AU ROI

12 mai 1746.

Sire,

Voilà un livre que j'ai reçu sans aucun avis. La beauté de la reliure me fait croire qu'il est

destiné pour V. M. Je vais faire observer dans l'Académie le règlement que v#us avez daigné approuver ; les choses seront bientôt sur un meilleur pied. Je pense qu'en effet on n'osera entreprendre d'avilir ce que V. M. honore.

Que V. M. me permette de lui souhaiter un heureux voyage. J'ai eu le bonheur de la voir tous les jours. Mais je l'ai vue comme Tantale voit les eaux. Puissent celles de Pyrmont couler pour elle sans flots, sans vagues, sans ondes, et affermir entièrement une santé, de laquelle dépendent notre bonheur, le destin de l'Europe et l'instruction du genre humain !

DE MAUPERTUIS AU ROI

19 mai 174C.

Sire,

Voilà des vers que l'auteur voudrait joindre à d'autres dans un ouvrage qu'il va faire imprimer. Il les regarde comme ce qu'il y aurait de plus intéressant dans son recueil. Mais il n'oserait les faire paraître sans en avoir obtenu la permission de V. M., et il me charge de la lui demander. Il les fit autrefois pour vous, et les premiers, avant

que vous fussiez roi : car vous attirâtes de bonne heure les regards- des gens de lettres. S'ils ne sont pas des marques nouvelles de ses sentiments, la prière qu'il vous fait est une preuve de leur constance. Et comment aurait-il pu changer, puisque V. M. n'a fait que mériter de plus en plus l'admiration universelle? Qu'il est heureux, Sire, de pouvoir dire dans de beaux vers ce qu'il pense ! Quand on parle de vous, il n'y a de différence que dans la manière de s'exprimer.

Je me suis informé du manuscrit de Photius, dont Algarotti désirait une copie. Il n'est point dans votre bibliothèque; et comme il n'y a jamais été, je crois que la demande d'Algarotti n'était qu'un prétexte pour avoir l'honneur de vous écrire une lettre et le plaisir de vous demander une grâce. Ces artifices de l'amour-propre ne doivent pas surprendre V. M. Les autres rois ont à se garantir de bien d'autres.

LVin

DU ROI A MAUPERTUIS

A Pyrmont, le 24 de mai 1746.

J'ai reçu votre lettre à la chartreuse de Pyrmont. Les médecins me font de grands compli-

ments sur l'effet des eaux. Pensez quelle merveille! J'avais une obstruction dans le mésentère, et elle s'est convertie en goutte. J'attends patiemment quels seront les effets de cette cure. J'ai des maux de téte : ils pourront se convertir en paralysie du bras droit. La gravelle pourra se jeter sur le bras gauche. Et vous aurez le plaisir de me voir revenir à Berlin, bénissant le Seigneur et louant les effets des eaux minérales, qui m'auront estropié pour me faire mieux porter.

J'ai lu les vers d'Algarotti, et je n'y ai rien trouvé qui puisse en empêcher l'impression. Pourquoi me consulter là-dessus ? Ovide doit lui avoir appris que les rois sont une chose publique. Quant au manuscrit, il se sera peut-être trompé, en supposant que celui qu'il cherche était à Berlin. Je vis si peu avec ce qu'on appelle courtisans, que je ne suis guère au fait des raffinements de leur puérile politique. Je me repose entièrement sur vous pour le reste de la négociation avec Algarotti. Il faut l'avoir, mais il n'est pas de ces hommes qu'il faut avoir à tout prix.

Je compte être le 10 à Potzdam, et d'y être informé du succès de vos soins officieux. Car j'ai signifié à mes médecins qu'ils n'avaient qu'à me guérir promplement. Un roi a-t-il le temps d'être malade? C'est Darget qui, pour cette fois, me prête sa plume élégante. Les médecins interdisent à leurs malades les facultés d'agir et de penser. Les miens me traitent comme un simple par-

ticulier, en me défendant d'écrire. Tout ce qui ne vous paraîtra pas bête dans cette lettre-ci, vient de Darget; et où vous trouverez que la lettre déraisonne, vous l'attribuerez au malade, que la Faculté a résolu de priver du bon sens et de la parole, après l'avoir privé d'une partie de ses membres. Vivez heureux à Berlin, entre les bras d'une épouse chérie. Ne faites que do courtes absences et de ces expéditions de Prométhée pour dérober à Dresde ce feu céleste et pour en enri-chir notre Acadéjnie. Soyez persuadé de toute mon estime et que je me fais une joie de vous revoir.

Fédéric, martyr de la Faculté.

Mes compliments à madame de Maupertuis. Je la prie de vous ordonner de l'aimer moins, ou de vous défendre de le lui témoigner si souvent.

29 mai 1746.

Sire,

Une obstruction changée en goutte, et un mal de tôte converti en paralysie, seraient des preuves

de l'efficace des eaux : et, Dieu merci, je ne leur en crois pas tant. Je ne prends donc que comme un emblème de la vie humaine, ce que je trouve sur cela dans la lettre de V. M. Et si je le prenais autrement, je sentirais déjà les douleurs de la goutte; et mon bras n'aurait plus la force d'écrire. Je suis véritablement fâché que V. M., qui connaît si bien les degrés d'assentiment qu'il faut donner aux choses, en donne quelqu'un à la médecine. Toutes les sciences sont au berceau ; mais celle-ci n'est pas encore née. Revenez, Sire, à Potzdam, boire du vin de Hongrie, vous guérir et nous guérir tous. Je vois, par la gaieté de votre lettre, que vous n'avez plus besoin des eaux minérales. Si la nature nous a aimés au point de nous accorder d'autres remèdes que la diète et la patience, elle doit les avoir donnés agréables. Et si elle nous a assez haïs pour mettre de l'amertume et du dégoût dans ce qu'elle nous présente comme des ressources, je ne crois pas qu'il faille s'y fier.

Je compte, Sire, voir Algarotti à moitié chemin de Dresde, où je lui ai mandé de se trouver. Comme ce que j'ai à lui proposer est encore plus avantageux pour lui que pour moi, il me semble qu'il doit au moins faire la moitié du chemin. J'attends sa réponse pour partir. N'allez pas prendre, Sire, l'envie que j'ai d'attirer ici Algarotti pour une imprudence de ma part. J'en connais tout le péril. Mais je sacrifierais à vos inté-

rêts bien autre chose que mon amour-propre.

Madame de Maupertuis est comblée de vos bontés pour elle, et de la manière dont V. M. les exprime.

DU ROI A MAUPERTUIS

A Pyrmont, le 4 juin 1746.

Vous me prenez pour plus croule que je ne le suis. Je crois aussi peu aux disciples d'Hippocrate qu'aux astrologues, et aux lsaïes, et aux Matthieux. Mais malgré cela , je suis d'opinion qu'un bon régime joint à un exercice modéré doivent contribuer à la santé. Je crois que l'eau minérale, bue en quantité proportionnée à l'estomac du malade, doit dilater le sang, rendre le corps plus léger et plus dispos. Des milliers d'exemples me le confirment, et je m'appuie en cela sur les deux bâtons de l'analogie et de l'expérience. Je sens par moi-même les salutaires effets de ces eaux-ci. Je ne m'imagine point que la médecine puisse prolonger la vie des hommes ; mais il ne faut point donner dans un excès contraire, en refusant à cet art la vertu d'adoucir ou de pallier nos maux.

Je souhaite que votre voyage en Saxe n'ait pas été infructueux, et que vous reveniez comme Jason en rapportant la toison d'or. L'expression est bien magnifique pour désigner Algarotti. Jugez si en parlant de vous je ne m'élèverais pas jusqu'au troisième ciel.

J'achèverai dans peu de jours les Mémoires de Sully : mélange singulier de choses intéressantes et inutiles, instructives et minutieuses. Le premier volume me paraît infiniment supérieur aux deux suivants, soit que l'abbé de l'Ecluse ait eu l'imagination plus échauffée en commençant son ouvrage, soit qu'effectivement la matière plus intéressante lui ait communiqué sa force et des agréments à sa plume. Il me semble qu'il est bien difficile qu'on s'élève au-dessus de son sujet. Les * longs et inutiles détails dans lesquels entre M. de Rôny, paraissent l'effet d'un amour-propre peu judicieux, qui présume que le monde verra avec le même intérêt des faits dont la frivolité fatigue l'attention. Je lui passe ses détails sur Henri IV. Ce prince est plus particulièrement exposé qu'un autre aux regards de la postérité, tant parce qu'il a établi la maison de Bourbon sur le trône, qu'à cause (!o ses vertus qui l'ont rendu le modèle des souverains. Mais si la curiosité se repaît avec avidité de tout ce qui a rapport au maître, elle j n'a point le même empressement pour ce qui regarde le ministre. Le bavardage de M. de Rôny tire sa source d'une àme circonscrite dans une

sphère trop étroite. Il ne voyait que la France, et dans la France il comptait son cabinet comme le lieu le plus important. Si, se jetant hors de ce cabinet, il avait porté ses regards sur l'Europe entière, sur le genre humain, à l'égard desquels la France n'est qu'un point, il aurait retranché toutes ces superfluités qui n'apprennent rien. Il aurait usé de plus do sobriété dans la narration de faits qui regardent un seul homme. Quand on considère dans l'univers cette révolution de puissance et de génies qui se succèdent si rapidement, on est chagrin contre les historiens qui nous retiennent sur tant de bagatelles, pour les-» quelles un trait de plume suffirait. Malgré ces défauts, ce livre-ci est un des meilleurs que j'aie lus depuis longtemps. Je n'ose vous dire qu'il me semble y avoir trouvé quelques fautes contre la langue. Ce n'est point à moi qui en commet tant d'en reprocher aux autres. C'est comme si l'abbé d'OIivet voulait critiquer le latin de Cicéron, sous prétexte qu'il griffonne du latin à sa manière. Voici la dernière lettre que vous recevrez de moi. Je pars mercredi sans faute et j'espère d'être vendredi à Potzdam, où je boirai avec vous du vin de Hongrie, si mon pied me le permet. Adieu, mon cher Maupertuis, je souhaite de vous revoir en bonne santé, vous assurant dô toute mon estime1. Fédéric.

1 Cette lettre est de la main de Darget. (Note de La Beaumelle.ï

Digi

DU ROI A MAUPERTUIS

Ce 4 juillet 1740.

Puisque vous croyez avoir des raisons pressantes de partir, je vous en accorde volontiers la permission. Je vous la refuserais peut-être si je n'étais que votre ami. Je me flatte que vous vous dépêcherez, et que vous nous amènerez ce que vous pourrez trouver de mieux et de plus aimable en France. Je suis votre fidèle ami,

Fédéric.

DU ROI A MAUPERTUIS

A Berlin, ce 28 juillet 1746.

Je crains que cette lettre ne vous trouve dans le grand accablement de la douleur. Je sais qu'en ce moment-là le plus éloquent consolateur n'est

qu'un importun. Cependant je vous prie de songer à ce que je vous ai dit à Potzdam. Votre père est mort à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Vous l'avez vu rassasié de jours, il vous a vu couvert de gloire. Il me semble qu'il doit avoir quitté ce monde avec moins de regrets, et que cette idée doit entrer pour beaucoup dans ce corps de raisons consolatoires que votre philosophie doit vous fournir. Je vous prie de mettre promptement ordre à vos affaires, car vous me manquez beaucoup ici. De plus, le lieu qui vous rappelle sans cesse l'objet de votre affliction n'est pas propre à l'affaiblir, et le séjour de Berlin l'effacera. Il faut opposer à la douleur l'occupation et le plaisir. Vous trouverez ici l'un et l'autre. N'oubliez pas, si vous le pouvez, d'amener quelqu'un d'aimable avec vous. Si vous pouviez trouver quatre bons acteurs, deux hommes et deux femmes, ce serait une acquisition fort utile pour notre théâtre, qui est en vérité dans une grande indigence de bons sujets. J'ai mis les fers au feu pour placer Pérard à Berlin. Je connaissais son mérite, mais votre suffrage a bien augmenté mon estime. Je pars demain pour aller faire ma cour à ma charmante maîtresse, la Silésie. Je serai de retour le 10 du mois prochain. Adieu, je souhaite de tout mon cœur que votre chagrin n'altère point votre santé et que vous nous rejoigniez bientôt. Vous avez eu un bon père, c'est un bonheur que n'ont pas eu tous vos amis. C'est une raison pour pleurer,

mais rien ne vous justifierait si vous vous laissiez abattre.

Fédéric.

DE MAUPERTUIS AU ROI

A Paris, 11 août 1746.

Sire,

Je n'ai reçu que hier la lettre dont V. M. m'a honoré le 28 juillet. Si quelque chose pouvait diminuer une douleur aussi juste que la mienne, ce serait de voir un grand roi daigner y prendre part.

J'ai déjà écrit à Metz, à un comédien qu'on m'a assuré qui conviendrait à V. M. C'est le sieur Rousselet, premier acteur des troupes de Metz et de Lyon. Il fait les rôles de roi, de paysan, de financier^ et sa femme les premiers rôles dans le tragique et dans le comique. Je lui demande un second et une seconde pour remplir ce que V. M. souhaite. Et selon ce qu'on m'a dit de cet homme, il est plus capable qu'un autre de les trouver. Peut-être les a-t-il dans sa troupe. Il faut, Sire, qu'ici mon bonheur et mon zèle suppléent à ma

capacité : j'ai peu de connaissance de ces sortes de choses, et aucune de ces gens-ci.

Je suis un peu plus capable , mais non moins embarrassé du choix de l'autre sujet que V. M. veut avoir. Les médiocres s'empressent, et les bons reculent, ou ne peuvent rompre leurs engagements, ou n'osent se résoudre à quitter leur patrie. La réputation de vos talents et de vos vertus vous fait des sujets de tous les gens de lettres et de mérite. Mais Paris a des charmes, et l'on ne connaît point ceux de votre cour. D'ailleurs ce que V. M. demande est-il aisé à trouver? Un homme de lettres qui soit en môme temps homme d'esprit et homme aimable, est très rare dans ce pays-ci, et peut-être partout. Je n'ai encore rien vu qui piU vous convenir ; mais je rendrai compte à V. M. de ce qui s'est présenté.

V. M. n'a pas besoin de m'ordonner de hâter mon retour. Je brûle d'impatience de lavoir. Nos affaires sont sur le point d'être finies, et je ne perdrai pas un moment pour m'aller remettre à vos pieds.

DU ROI A MAUPEHTUIS.

A Polzdam, 23 août 1746.

Je prends beaucoup de part à votre affliction. Mais je souhaiterais d'en voir les bornes. C'est à présent que votre cœur doit obtenir du temps ce qu'il n'obtiendrait pas de votre raison. Les eaux du Léthé, c'est-à-dire de bonnes rasades de vin de Hongrie, doivent endormir des chagrins qui ne vous rendront point ce que vous avez perdu, et qui vous ôteront le peu de santé qui vous reste.

Je suis revenu de Silésie avec un mal à la jambe qui m'a obligé d'y faire faire une incision. C'est ce qui m'empêche de vous écrire de ma main. Menez-nous à Berlin les héros de l'antique Rome et de la Grèce, sous le nom de Rousselet. D'Hérouville me promet un prince et une princesse admirables. Je crains qu'au lieu de m 'envoyer quelque comédien, il ne s'avise de faire intercepter par les volontaires de Saxe quelque prince de l'armée alliée, qui pour être réellement prince, n'en jouerait pas mieux le rôle. Mais comme la commission d'Hérouville n'est pas encore terminée , je ne serais pas fâché si Rousselet pouvait trouver deux sujets qui nous convinssent. Je voudrais qu'on pût finir avec ces quatre personnes

au prix de quatre mille écus pour leur pension. Il faut un engagement pour six ans. Darget vous marquera les autres conditions. Quant à l'autre commission que je vous ai donnée, je m'en rapporte entièrement à vous, et quand vous ne réussiriez pas , je ne serais pas moins persuadé que vous avez tout fait pour réussir. Je conçois que certains hommes de lettres peuvent faire les renchéris; mais il en est peu de cet ordre; il y en a beaucoup qui n'ont nulle espérance de fortune, beaucoup qui doivent être peu attachés à une patrie, où la liberté de penser et d'écrire est un crime, et punie comme tel. Leur esprit n'aura point ici d'entraves, et leur cœur sera exempt de ces angoisses qui les tourmentent à Paris, toutes les fois qu'un livre nouveau et hardi excite les alarmes ou la simple attention de l'autorité. Je serai bien aise d'apprendre que toutes vos affaires sont arrangées à votre satisfaction. Je vous prie de croire que je vous aime et vous estimerai toujours.

Job de mille tourments atteint.

DU ROI A MAUPERTUIS

(Sans date.)

Je ne puis vous rien répondre sur la lettre de la Chaussée sinon qu'on a engagé une famille royale d'histrions à Paris, composée de deux mâles et de deux femelles. Je ne sais si votre protégé en est ou n'en est point. J'ai oublié les noms de ces héros. Je suis fâché d'apprendre que vous avez la fièvre. Je voudrais que le Maurepas l'eût pour vous, et si ce n'est assez, que tous ses confrères la tremblassent encore. Il est peu de ministres en tout genre, que leurs commis ou leurs vicaires ne puissent remplacer. Mais qui peut remplacer un philosophe tel que vous ? Ce n'est pas tant votre fièvre que je crains que le mal de poitrine , et c'est à quoi j'estime que les médecins doivent le plus penser. Le Quinte-Curce est imprimé en caractères si menus, qu'on a peine à le lire. On m'a fait bien de l'honneur de mettre mon portrait à la tête de cette édition. Mais qu'ai-je de commun avec Alexandre ? Je suis si loin de penser comme lui en fait d'ambition, et si fort au-dessous de lui en fait de guerre, que la comparaison ne saurait avoir lieu. Mettez, mettez mon portrait, puisqu'il

y en a un, à la tête d'une jolie édition d'Epicure , ce philosophe de la bonne compagnie, cet ami de l'humanité, ce protecteur des plaisirs. Adieu, j'espère d'apprendre de bonnes nouvelles de votre reconvalescence.

Fédéric.

DU ROI A MAUPERTUIS

(Décembre? 1746.)

Dans le climat stérile, et naguère sauvage, De nos grossiers aïeux les antiques Germains, On suivait bonnement l'ignorance et Pusage.

La politique des plus fins

Etait la force et le courage.

Les esprits étaients fiers, les cœurs peu délicats.

La nature n'était féconde

Qu'en vils métaux et qu'en soldats.

Enfin d'un des pôles du monde Les Muses vers ces lieux conduisirent vos pas.

L'amour dans les yeux d'une blonde

Vous offrit les plus doux appas.

Il fixa votre cœur volage.

Vous eûtes A choisir entre deux souverains, Et votre Eléonor m'assura l'avantage D'avoir dans mon pays l'ornement de notre Age.

Je n'essuyai pïus vos dédains :

Le laurier d'Apollon fut planté par vos mains

Et cultivé sur ce rivage.

Les arls des Grecs et des Romains Charmèrent nos esprits, furent notre héritage. Porter le jour au Nord, éclairer les humains,

Maupertuis, ce fut votre ouvrage.

Mais ce que j'aime en vous, c'est cet aimable sage, Qui, dédaignant les tons pédantesques et vains, Des Grâces, pour m'instruire, emprunte le langage,

Et par d'agréables chemins Me conduit au vrai beau, m'excite et m'encourage, Tantôt par ses leçons, tantôt par son suffrage, A confier aux arts ma gloire et mes destins!

Le luth d'Anacréon au compas d'Uranie

Dans votre main est réuni.

Par la sombre philosophie

Votre esprit n'est point rembruni.

J'en demande pardon à votre modestie ; Mais quand je vois en vous tant de talents divers, Je dis à tous venants, je dis en prose, en vers : Mon Maupertuis vaut seul toute une Académie.

Croyez que dans un temps de paix

Mon âme en est aussi charmée,

Qu'elle le serait, si j'avais Un soldat qui lui seul valût toute une armée.

Mais quoi? dans les transports dont mon esprit est plein,

Me serais je nourri d'une vaine espérance?

Et n'aurais-je enlevé ce génie à la France

Que pour le voir bientôt s'éteindre dans mon sein ?

Les arts qu'il nous apprit subiront son destin.

Faut-il que ma triste paupière

Voie et l'aurore et le déclin De ces arts, qui, sur nous répandant la lumière,

Déjà permettaient à Berlin

D'élever une tête altière?

Bientôt mon Maupertuis ne sera que poussière,

Lui qui devrait vivre toujours.

La morr sèche et livide arme sa main tremblante,

Et de sa faux élincelante Menace fièrement la trame de ses jours.

Ah ! de ta fureur dévorante,

Barbare mort! suspends le cours. —

Telles sont les tristes pensées,

Dont mon esprit est agité,

Depuis que sur votre santé Vous avez essayé les ressources usées

De l'ignorante Faculté.

Je sais bien que c'est par bonté; Que ses prétentions par vous sont méprisées;

Que vous avez cent fois traité

Ses promesses de bilvesées.

Mais enfin, mon ami, vous avez consulté :

J'en dois conclure, en vérité,

Que vos forces sont épuisées, Et, ce qui serait pis, que vous avez douté.

Au doctoral aréopage Auriez-vous confié des jours si précieux? Auriez-vous soutenu ce pesant bavardage,

Si la fièvre qui vous ravage

Vous eût laissé le libre usage

De ce jugement radieux

Qui caractérise le sage?

Vous avez ri des arguments

De cette empirique cabale.

Leur science conjecturale

Vend cher de faux raisonnements.

On trompe les dévots; mais on ne séduit guère

Un sceptique de quarante ans.

Aux superstitieux, Lucrèce fit la guerre :

Vous la faites aux charlatans.

Rapprends en ce moment que vous vous portez

mieux. Je m'en réjouis beaucoup. Mais n'ai-je pas à craindre que vous preniez une rechute en lisant mes vers? Du moins, direz- vous, il est plus malade que moi, ce roi maudit de Dieu, qui toujours versifie. Si ma poésie est mauvaise, mon intention ne Test pas. On peut ignorer les finesses d'une langue , et ne s'en pas connaître moins en vrai mérite. Le vôtre n'est étranger nulle part, et je voudrais que toute la terre sût combien je m'applaudis de l'avoir naturalisé chez moi.

Fédêric.

DE MAUPERTUIS AU ROI

Berlin, 19 décembre 1746.

Sire,

Tous les médecins du monde ne pourraient pas rendre malades ceux qui reçoivent de vos lettres. Je crois l'histoire des murs de Thèbes s'élevant aux accords de la lyre d'Amphion, comme si je l'avais vue, depuis que je sens l'eflet qu ont produit vos vers sur mon faible corps déjà à demi détruit. Tout s'y répare, les forces y reviennent, nais surtout le cœur devient plus que jamais sen-

sible à vos bontés. Après que vous l'avez rempli, Sire, votre philosophie porte à mon esprit les plus sûres consolations. Dans quatre pages je trouve Catulle, Horace, Sénèque, et si vous me permettez de le nommer, un peu d'Epictète. Il n'y a que vous au monde, il n'y aura jamais que vous, qui puissiez être tantôt à la tête d'une armée victorieuse, tantôt au centre des plaisirs dans ces magnifiques fêtes que vous donnez, tantôt consolant et guérissant un malade, partout le même, toujours rempli de grandeur et de bonté. Cela ressemble bien à l'infini ; et si vous aviez eu affaire à des Grecs ou à des Romains, vous ne l'auriez pas échappé.

DU ROI A MAUPERTUIS

(Décembre 174ft.)

J'ai une véritable joie de votre reconvalescence. Mais au moins gardez encore un mois la maison. Pavez encore ce tribut à la Faculté. Mon amitié l'exige de vous. Caressez votre femme avec modération. Il n'est pas question d'indemnité ; je suis persuadé qu'elle vous en quille. Il

s'agit de conserver ou plutôt de rétablir voire santé.

L'homme le plus robuste est peu de chose,

Même dans son plus beau printemps Vous, que pouvez-vous être? hélas! rien qu'une rose

Qui se fane au souffle des vents.

Quand des amours badins la campagne riante

Enflamme nos tendres désirs, D'un preslige enchanteur la force décevante Persuade à d'Argens d'une voix complaisante, Qu'il est aigle en amour, Hercule en ses plaisirs. Dès que le Dieu volage une fois nous affecte, Il se fait un miracle, un changement soudain.

Le débile et rampant insecte

Pense que son corps est d'airain.

Partez, plaisirs, partez, à jamais je vous quitte. Par vos illusions mon âme fut séduite.

Vous tenez les sens enchantés;

Mais après vous avoir goûtés,

Le regret vient à votre suite.

Souvent la machine est détruite, Et vous ne valez point ce que vous nous coûtés.

Je reviens de la folle ivresse,

Qui pour vous m'avait entêté :

Armide disparaît et l'enchantement cesse. La modération, l'étude, la sagesse,

Valent mieux que la volupté.

Le brillant tourbillon qui sans cesse nous guide, Est par l'expérience au juste apprécié.

Plaisirs! vous ne pouvez du cœur remplir le vide,

Ni tranquilliser l'amitié.

Abstenez-vous donc, mon cher Maupertuis, de tout ce qui pourrait alarmer la mienne. Vous êtes le premier des philosophes dans la spéculation, soyez-le un peu dans la pratique. Voulez-vous

A.Jrv

- ail -

que le siècle et la postérité disent : Il sut mesurer la figure de la terre et il -ne sut pas se conserver? Mon frère de Prusse est fort content de votre régime, mais très mécontent de votre visage; jugez si sous ce rapport je dois être à mon aise.

Fédéric.

DE MAUPERTUIS AU ROI

23 décembre 1740.

Sire,

Permettez-moi de vous le dire; écrire à votre philosophe des choses si belles et si obligeantes, c'est le gâter. Que deviendrai-je, si V. M. retire jamais ou même suspend des bontés dont mon cœur est si touché ? Votre prose me fait presque bénir ma maladie; et vos vers me réconcilient avec la poésie française. C'est Epictète qui pour moraliser prend la lyre d'Anacréon. Comment un homme, à qui sa grandeur et sa santé donnent le choix de tous les plaisirs qui sont sur la terre, peut-il en parler avec le même dédain que ce pauvre esclave qu'on ne croyait philosophe que par nécessité ? Comment à la clarté de ses beaux

chandeliers de cristal de roche, peut-il être plus philosophe que le Grec ne le fut à la sombre lueur de sa lampe de terre ? Je ne puis le trop répéter, puisque V. M. ne se lasse point de mériter qu'on le répète, il n'y a que vous, Sire, qui ayez réuni tant de sortes d'esprit, tant de mérites divers et de talens, ce semble, opposés. Je me serais traîné aux pieds de V. M. sans la défense qu'elle m'en fait.

DE MAUPERTUIS AU ROI

Berlin, 8 janvier 1747.

Sire,

Le plus grand mal que me puisse faire mon infirme poitrine, c'est de m'empêcher de vous faire ma cour; et la seule chose qui puisse me consoler, lorsque je ne vois pas V. M., c'est la pensée de pouvoir lui être utile. J'emploie donc le loisir de ma maladie à étudier les affaires économiques de l'Académie et à tâcher de me rendre plus capable de l'administration que V. M. m*a fait l'honneur de me confier.

Puisque vous avez voulu, Sire, que je disposasse des pensions, permettez-moi de commen-

cer par disposer de la mienne, de partager les 300 écus, qui étaient destinés au président, entre MM. Euler, Formey, Pelloutier et Francheville qui les méritent mieux que moi, et d'employer les arrérages qui en sont échus à quelques petits besoins de l'Académie. En augmentant ainsi les pensions des sujets qui travaillent le plus, je compte exciter l'émulation des autres.

On dit dans la ville que V. M. va faire bâtir un nouveau Temple des Muses, une Académie pour les beaux-arts. La pauvre Uranie vous demande les toits, où sans grand surcroît de dépense, vous pouvez nous donner un observatoire dont nous avons grand besoin.

DU ROI A MAUPERTUIS

9 janvier 1747.

Je suis fort mortifié que la faiblesse de votre poitrine vous empêche de venir me voir et me prive du plaisir de vous entendre. Si votre corps répondait à votre esprit, il devrait être bien autrement robuste qu'il n'est. La nature n'auraitelle pas fait une bévue en votre engendraiion?

n'aurait-elle pas logé une âme dans un étui qui n'était pas fait pour elle? Mais enfin j'ai bonne espérance de voire guérison. Je veux être votre médecin pour vous réconcilier avec la médecine. Ma première ordonnance est un régime exact; tenez-vous-y, mou cher Maupertuis, et je vous promets que vous recouvrerez une santé assez stable.

Vous êtes le maître de distribuer les pensions de r Académie comme vous le voudrez. Mais je désirerais que vous conservassiez la votre, et que l'Académie ne vous fut point à charge. Il est vrai que j'ai pensé à faire ici une Académie de peinture et de sculpture. Mais, mon cher ami, ce sont des projets; et pour peu qu'on ait de pouvoir, d'aclivilé dans l'esprit et de raison, on passe sa vie à en faire. Le premier soin qui m'occupe, ce sont les invalides de l'armée. Il est juste que j'établisse préférablement à tout, de braves soldats estropiés au service de la patrie. C'est à leur valeur que nous devons ce loisir que nous donnons aux Muses. Adieu. Je regarderai tous les soins (pie vous prendrez de votre santé comme le meilleur témoignage que vous puissiez me donner de votre amitié.

Fédéric.

DE MAUPERTUIS AU ROI

A Berlin, 3 février 1747.

Sire,

L'état de ma poitrine m'empêche de vous aller porter ma requête. Mais mon cœur compte toujours sur vos bontés. L'abbé Cérillon, ministre de France à Bonn, me prie de demander à V. M.,

pour M. B , la prévôté de Keiserswert, qu'a

maintenant le sieur Scott, qui va mourir. V. M. partage de mois en mois la nomination avec M. l'électeur de Cologne. Mais sans doute le prévôt mourra dans le mois de V. M.

Vous m'avez permis, Sire, de vous recommander un frère que j'ai, ecclésiastique, homme de mérite, dévoué aux sciences. Il a déjà une petite abbaye dans notre province. Ce bénéfice, fort honorable par les prérogatives, ne lui vaut pas de quoi payer sa mitre et sa crosse. Si V. M. veut bien paraître s'intéresser pour lui, elle peut lui faire sa fortune; et je vous avoue, Sire, que ce sera me la faire à moi-même ; ou quelque chose de mieux encore que sa fortune. Ce sera faire taire tous les reproches qui peuvent m'êlre faits pour avoir quitté une famille à laquelle je pouvais être utile en France. Le sort de mon frère dépend

de la manière dont V. M. en parlera à M. le Chambrier et au marquis de Valory. Le premier suivra de point en point vos instructions. Et le second brûle de vous marquer son zèle. Je puis vous assurer que, depuis la tiare jusqu'au froc du cordclier, il n'y a point de bénéfice dont mon frère ne puisse remplir les fonctions. Il s'appelle l'abbé de Saint-Ellier ; il est déjà fort connu dans le monde par son esprit. Qu'il le soit encore plus avantageusement par vos bienfaits! Il est grand ami du maréchal de Noailles, qui ne lui a jamais rendu le moindro service. Il n'y a rien que la cour de France ne fasse, pourvu que V. M. y veuille prendre quelque intérêt; et il est impossible qu'un roi protège inutilement quelqu'un auprès d'un souverain qui sûrement achèterait fort cher l'occasion et le bonheur de vous obliger.

DU ROI A MAUPERTUIS

(Février 1747.)

Je parlerai à Valory pour votre frère l'abbé, et je ferai écrire à Chambrier sur le môme sujet. Je souhaite qu'il ressente les elVcts do ma recorn-

mandation. Mais la cour de Versailles n'est guère complaisante sur cet article, à moins que je n'écrivisse directement à mon très cher et très honoré frère Louis.

Pour la prévôté de Keiserswert, j'ignore qu'elle soit vacante : et quand elle le serait, elle est conférée alternativement par moi et par l'Electeur, de façon que le mois dans lequel le prévôt trépasse, décide de celui à qui la nomination appartient.

Je voudrais beaucoup que votre poitrine se mit enfin à la raison. Je possède votre personne sans en jouir. Cette Laponie est bien mal avec moi. Je voudrais que vous n'eussiez jamais vu la grande et la petite Ourse de la zone glaciale, et qu'avec moins de gloire vous eussiez plus de santé. Adieu. On m'annonce le marquis de Paulmy. S'il est vrai, comme on le dit, que son père est disgracié, il n'aura pas la physionomie éveillée.

Fédéric.

DE MAUPERTUIS AU ROI

11 février 1747.

Sire,

Je ne puis exprimer à Y. M. combien je ressens la bonté qu'elle a de prendre intérêt, et tel intérêt, à mon frère ; quelque chose que IV . fasse pour lui en France, la recommandation me sera plus précieuse que le bienfait qui doit la suivre.

Vous avez vu, Sire, notre néophyte1, qui vous appartient maintenant comme membre de votre Académie. On eût pris la séance de jeudi* pour une réception de l'Académie française, excepté qu'il fut plus question de Frédéric que de Louis XIV. Le discours fut fort beau, et mériterait bien que V. M. se le fit lire. Notre assemblée fut si nombreuse, que la salle que vous nous avez donnée n'était pas assez grande pour tout contenir. Nous aurions grand besoin d'une annexe, et il y a une chambre contiguë qui y serait fort propre.

* Le marquis de Paulmy. (Note de La Beaumelle.)

* D'après les Mém, de VAcad, de Berlin, V. Historique. pub. en 1750 ; p. 96, cette séance eut lieu le 9 février, et non le 2, comme Maupertuis le dit dans ses Œuvres, nouvelle édition, 1. 111, p. 323, et comme nous l'avons imprimé p. 114 de sa Vie. (Is. A.).

Quelques paroles que je prononçai d'une voix rauque, pour repondre au récipiendaire, mont presque mis sur le grabal.

La calculante cabale eut aussi son tour. M. Walz nous lut la préface d'un mémoire qui nous fit regretter de ne l'avoir pas, comme académicien naturalisé. Je l'envierais plus à la Saxe que toute sa porcelaine; et si V. M. avait encore quelque vieille urne du Japon, je lui conseillerais de s'en accommoder avec le roi de Pologne.

Je suis charmé du zèle et des talents que je vois dans plusieurs membres de l'Académie : et j'espère que cette compagnie, qui a langui si longtemps, deviendra enfin digne de votre règne. Je serai au comble de mes vœux si je puis y contribuer.

DU ROI A MÀUPERTUIS.

Ce 13 février 1747.

Je fais une grande différence de votre frère à vous. Je voudrais qu'il eût un bénéfice pour vous faire plaisir. Mais je voudrais bien plus que vous eussiez de la santé pour jouir de votre commerce. I* me brouillerai avec l'Académie, si elle vous

rend malade. Ce n'était pas la peine, mon cher Maupertuis , de vous égosiller pour moi le jour de votre séance publique1. Newton prononça-t-il jamais l'éloge du roi d'Yvetot? Je dis Newton : car à quel autre puis-je vous comparer? Attendez que j'aie fait de bonnes et grandes choses. Après cela vous pourrez me louer. Jusqu'alors je ne puis prendre voslouanges que pour des leçons adroites. Mais, sous ce point de vue, quelle reconnaissance ne vous doit pas votre ami, de l'instruire si agréablement?

J'ai vu partir d'ici, non sans regret, notre nouvel académicien*. Il a bien plus d'agréments dans l'esprit que dans la figure. Ses connaissances ne sont point en raison proportionnelle de ses années. J'aurais désiré qu'on eût pu adoucir le chagrin qu'il a du déplacement de son père. Mais comment y contribuer que par des politesses? Et qu'est-ce que des politesses pour consoler un homme qui perd ce qu'il appelle sa fortune ?

Que diable voulez-vous faire de votre géomètre saxon ? Vous <Hes insatiable de courbes nouvelles. S'il le fallait pourtant pour votre tranquillité, je le troquerais avec Bruhl 3 contre quelque tailleur

1 Dans la séance du 9 février, Maupertuis avait fait l'éloge de M. d'Argvnson on répondant au marquis de Paulmy, et c'est dans la séance du 26 janvier qu'il avait fait celui du roi. (Is. A.)

» Le marquis de Paulmy. (Note de La Beaumelle.)

3 Premier ministre de Saxe. (Note de La Beaumelle.)

habile : il ne faudrait pas même de la porcelaine.

J'ai l'idée d'un emplacement plus convenable, pour votre Académie, que celui que vous avez. Laissez-moi arriver à Berlin, et nous délibérerons là-dessus. Il convient que les sciences soient bien logées. Ayez soin de votre santé. C'est ce que je vous recommande sur toutes choses. Que restet-il quand on Ta perdue? Adieu.

Fédêric.

DU ROI A MAUPERTUIS

(Sans date,)

L'Electeur (ïeorge-Guillaume 1 va vous trouver, et vous prier de corriger tous les germanismes et solécismes qui sont échappés à l'auteur de sa vie. Je vous assure que son arrière-petit-fils vous eu aura une obligation singulière.

Fédéric.

1 La Vie de ce prince, mort en 1640, termine le morceau intitulé : Mémoires pour sen'ir à l'histoire de Brandebourg, lu dans la séance de l'Académie du 1er juin 1747, et inséré dans les Mém. de VAcad, de Berlin-, t. II, pour 1746 (imp. en 1748), page 337. (Is. A.)

DE MAUPERTTJIS AD ROT

(Sans date.)

Sire ,

J'ai commencé par vous admirer : et, pour vous obéir, j'ai fini par vous critiquer. Mes remarques sont des vétilles. Mais en peut-on faire d'importantes sur vos écrits ? 1

Page 10, ligne dernière.

« Les guerres se perpétuaient d'autant plus , « que les armées étaient petites, et que les géné- « raux qui conduisaient les troupes trouvaient le « moyen de s'enrichir en la prolongeant. »

Dans cette phrase, qui conduisaient les troupes me paraît inutile; et il faudrait les prolongeant, au lieu de la. Au lieu de petites, je mettrais peu nombreuses.

& ' II s'agit ici du traité du Militaire, qui fait partie des Mémoires pour servir à Fhistoire de la maison de Brandebourg. On peut voir dans cet ouvrage, t. II des Œuvres primitives de Frédéric, Amsterdam, 1790, p. 271, 272, 282 et 284, que Frédéric ne profita que de quelques-unes des remarques de Maupertuis. Au lieu de : en la prolongeant, on lit: en prolongeant la guerre; le mot campagne est supprimé; et enfin la cavalerie est appelée une espèce de milice. (Is. A.)

Page 12, ligne 5.

« En' fait de tactique de campagne. »

La tactique étant l'art de ranger les armées en bataille, emporte avec soi le mot campagne.

Page 21, ligne 12.

« La fureur des grands hommes parvint à un « point, que la postérité aura peine à le croire. » Cela n'est pas français.

Page 24, ligne 6.

La cavalerie est appelée une arme. Ce qui ne se peut dire dans aucune langue.

DU ROI A MAUPERTUIS

{Sans date.)

Voici la vie de Fédéric premier1, à laquelle j'ai fait quelques corrections. J'espère qu'elle en sera moins indigne de vos mémoires. Elle est hardie;

1 Probablement la Vie de Frédéric III, premier roi de Prusse. Voy. la première note de la lettre LXXXIII. (Is. A.)

mais tout en est vrai ; et la vérité est le premier attribut de l'histoire. Rarement on ose la dire. Pour moi, qui n'ai rien à craindre, je n'ai nul mérite à la publier. Mais je voudrais bien en inspirer le goût à mes confrères les historiens et les rois. Je vous soumets le style. Si vous y trouvez quelques changements à faire , je suis prêt à y repasser la lime. Quel métier pour un géomètre, que de véliller sur des mots! Consolez- vous, en vous disant : « C'est bien pis pour un roi; cepen- « dant il y a un roi de mes amis qui ne dédaigne « point ces bagatelles. » D'ailleurs vous êtes tout ce que vous vojulez être; ainsi la grammaire entre dans l'immensité de vos connaissances. Vous savez juger Newton et Leibnitz, rire à fintermezzo, lamper à table. Quel est le laurier qui ne ceigne pas votre tête !

Fédéric.

DE MAUPERTUIS AU ROI

(Sans date,)

Sire,

Votre Majesté attendait des critiques. Pour cette fois elle n'aura que des applaudissements 7 je no

trouve dans tout ce quelle m'a envoyé, qu'une ample matière à admiration qui se soutient jusqu'au bout. Cependant il pourrait bien arriver, que d'un côté le public vous comblât d'éloges, et que de l'autre tant de souverains qui vous liront fussent blessés de certaines choses trop contraires à leurs préjugés. J'ai pris la liberté de rassembler tous ces traits dans le mémoire ci-joint. V. M. jugera mieux que personne si elle doit quelques égards à la faiblesse humaine, soit par compassion, soit par politique.

DU ROI A MAUPERTU1S.

{Sans date.)

J'ai corrigé quelques endroits d'après le Mémoire que vous m'avez envoyé. Il y en a d'autres, que j'ai laissé tels qu'il étaient, parce que je n'écris point pour flatter les opinions des hommes, qui meurent ; mais uniquement pour leur dire la vérité, qui ne mourra jamais. Des privilèges do ma place, c'est celui dont je suis le plus jaloux. Je vous ai souvent écrit qu'il me tardait de philosopher à mon aise. Ecrire avec liberté c'est ce que j'appelle de ce nom. On dit si rarement la vérité

au genre humain, que si après bien des siècles de mensonge et de servitude il se présente un homme qui veuille bien la lui dire, certainement on doit être charmé que cet homme tienne un rang qui soit propre à l'accréditer. Dans un pédant de collège, dans un philosophe d'académie, c'est une gloire de faire une guerre ouverte aux préjugés; dans un prince qui écrit c'est un devoir, dont l'omission le couvrirait de honte. En fait de livres, toute la politique est de les faire bons; et quant à la compassion, on en doit aux errants, on n'en doit point aux erreurs. D'ailleurs on sait que je suis un maudit hérétique , et qui pis est, un mécréant. C'est pourquoi un coup de fouet de plus ou de moins donné à la superstition, ne me mettra pas plus mal avec les dévots. Quant au libraire, je lui promets de l'indemniser si cet ouvrage lui fait faire banqueroute. Mes hardiesses se trouveront noyées dans cette immensité de choses agréables à tout le monde que vous mettrez dans vos Mémoires, et dans ces x par 6 de M. Euler, qu'on déchiffre avec tant d'avidité. On ne s'apercevra pas seulement de saint Thomas, ni du chien orthodoxe. Je vous prie de leur faire grâce, en faveur des sentiments d'estime et d'amitié que j'ai pour vous.

Fédér •

DU ROI A MAUPERTUIS

Le 4 mars 1747.

Vous êtes le pape de notre académie. C'est à vous de faire des prosélytes et d'augmenter votre Eglise autant que vous le voudrez. Votre aimable néophyte est, je crois, fort capable d'embellir le diocèse des belles-lettres, qui me semble le moins peuplé et le moins cultivé de tous. Je parle ici pour moi qui ne voyage guère dans les autres. Vous et votre calculante cabale, vous vous élevez dans les airs comme des aigles. Mais parce que vous savez voler, vous ne devez pas dédaigner le ver " à soie et tel autre insecte qui , sans avoir votre élévation, a du mérite, quoique subordonné à celui de la géométrie. Vous dites la messe en langue inconnue; nous la disons en langue vulgaire. Vous prononcez des oracles, nous chantons des hymnes. Vous faites respecter les mystères saints, nous les faisons aimer. Vous résolvez des problèmes, nous développons des sentiments. Vous étudiez la nature, nous la peignons. Vous vous élevez à des contemplations si sublimes, que vous en perdez le boire et le manger. Pour nous, un r>eu plus s?g?s, ne vous en déplaise, nous ne tra-

vaillons à nos frivolités qu'avec le dieu de la bouteille et la déesse des amours.

Je crois que si le carnaval continuait encore longtemps, on ne s'apercevrait point, ou Ton s'apercevrait fort peu de mon absence à Berlin. Il n'y a qu'aux îles désertes, où l'on puisse remarquer le départ de celui qui les habitait. Dans tout pays peuplé, un homme, quel qu'il soit, est bien peu de chose.

Votre lettre est partie pour Paris. Chambrier est endoctriné pour en faire usage. Podewils a ordre de marteler l'épais cerveau de notre gros flamand d'ambassadeur, pour lui faire comprendre qu'il faut absolument un bénéfice à votre frère.

On nous dit ici que les comédiens ont détrôné d'Argens, qu'ils prétendent former une république et se gouverner désormais eux-mêmes. Si cela est, Potzdam aura bientôt l'honneur d'être l'asile de rois : car celui-ci viendra sûrement se réfugier chez moi et me supplier d'armer contre ses sujets rebelles. Mais j'ai peu d'envie de me commettre avec la république de Térence.

Je vous demande pardon, si je vous quitte brusquement. Mais il me vient quelques idées sur un chapitre fort défectueux que j'ai à corriger. C'est un ouvrage qui me tient à cœur, et que je voudrais rendre le moins mauvais qu'il me sera possible1. Quand on a peu de ressources, il

* Probablement le Mémoire des Moeurs, des coutumes, de Vin-

n'on faut perdre aucune; quand on a peu de loisir, il ne faut pas perdre un instant. Lisez cet énorme paquet, et dites m'en votre avis avec la sincérité dont vous vous piquez. Adieu.

Fédéric.

DE MAUPERTUIS AU ROI

(Mars 1747.)

Sire,

Plus V. M. étend mes droits de président de son Académie, plus elle me gêne dans l'exercice de mes fonctions. Quels reproches n'aurais-je pas à me faire, si j'abusais d'un pouvoir si étendu? C'est à vous, Sire, à me diriger. Je ne puis faire que le bien en exécutant vos ordres, au lieu que je puis m'en écarter en me livrant à mes idées.

Je ne préfère point la calculante cabale à la classe des belles-lettres; mais je crois que les sciences sont notre endroit faible et doivent être plus encouragées que leurs rivales. Les sciences

dustrie et des progrès de l'esprit humain dans les arts et dans les sciences. (Is. A.)

sont si arides , si pénibles , si rebutantes , si fort au-dessus du vulgaire, si rarement récompensées par des applaudissements , qu'elles languissent, à moins qu'un souverain ne les soutienne par une protection particulière : au lieu que les belleslettres ont tant d'agréments et de charmes, qu'elles dédommagent par elles-mêmes ceux qui les cultivent. Quant au mérite respectif des deux sœurs, j'ai déjà fait là-dessus ma confession àV. M.

Si vous étiez à Berlin, Sire, on n'y verrait que vous, puisqu'on n'y parle que de vous, quoique vous n'y soyez pas, malgré tous les plaisirs dont nous sommes fatigués pendant ce carnaval. Un homme est bien peu de chose : mais un homme sur lequel toute l'Europe a les yeux ouverts , n'est point cet homme-là.

Je suis confus de toutes vos bontés. Mon frère aura un très bon bénéfice, puisque V. M. daigne le désirer ; et moi, je jouirai du bonheur d'être la cause d'un désir qui m'est si glorieux. Que V. M. juge de ma reconnaissance par la grandeur du bienfait et par la qualité du bienfaiteur.

Je plains d'Argens, mais je plaindrais bien plus le public, si le spectacle français était abandonné à la législation d'un sénat comique. Les comédiens sont peut-être les seuls hommes policés, incapables de se gouverner eux-mêmes. Cependant en France ils forment, à Paris, une espèce de sénat : et les plus grands esprits sont soumis à

leur tribunal. Mais les Voltaires vous diront combien cette sujétion est humiliante pour eux et pernicieuse pour le public.

La scrupuleuse attention que met V. M. à donner la perfection à ces ouvrages qui en naissant ont déjà tant de beautés, devraient bien servir d'exemple à nos auteurs, qui toujours amoureux de ce qu'ils ont produit, dédaignent, malgré leur loisir, de donner à leurs compositions ce fini que la révision seule peut leur donner, et qui leur assurerait des siècles de vie. Le chapitre Des Mœurs me paraît un morceau achevé. Voltaire et Montesquieu réunis ne feraient pas mieux. Il me semble que cette pièce mériterait d'être imprimée séparément ; elle est digne d'une admiration partie dlière. Elle suffirait pour faire une réputation à son auteur. C'est mon avis; et ce serait le vôtre, si vous pouviez oublier qu'elle est de vous.

DU ROI A MAUPERTUIS

(Mars 1747.)

J'ai relu et corrigé le morceau sur les Mœurs. Je repasserai cette après-midi la Vie de Fëdé-

rie IV 1 . Mon inten lion était de ne donner cette année que la vie de mon grand-père et de réserver pour Tannée prochaine l'article des Mœurs et de la ligion, qui doivent nécessairement aller ensemble*. Il me semble que votre réponse sur les Mœurs est trop flatteuse. Il vaut mieux laisser paraître l'ouvrage tout simplement.

Je ne doute pas que notre Académie ne fasse de grands progrès tant que vous y présiderez. Au moyen des acquisitions que nous ferons encore, elle surpassera toute autre société, quelque bien composée qu'elle puisse être. J'en excepte la France, où l'on a toujours de quoi choisir. Adieu. Au plaisir de vous revoir.

Fédéric.

1 11 est probable que Frédéric veut parler ici de la Vie de Frédéric III, premier roi de Prusse, lequel était son grand-père. Ce Morceau de Y Histoire de Brandebourg, lu en séance publique de l'Académie, le 30 mai 1748, est inséré dans les Mémoires de V Académie de Berlin, t. IV, pour 1748 (imp. en 1750), p. 307. (Is.A.)

4 Le Mémoire de la Superstition et de la religion, lu dans la séance du 23 janvier 1749, est inséré dans les Mémoires de V Académie de Berlin, t. IV, p. 425; et celui des Mœurs, des coutumes, de Vindustrie et des progrès de Vesprit humain dans les arts et dans les sciences, lu le 3 juillet 1749, est inséré dans le même vol., p. 395. (Is. A .)

DE MAUPERTUIS AU ROI

Le 9 mars 1747.

Sire,

Voici un paquet que j'ai reçu d'un abbé de Saint-Pierre de votre rovaume. C'est M. Barattier, ministre à Halle. Il contient sans doute un plan pour former une Académie universelle des savants de toutes les nations du monde, dont il nous a déjà fait quelque ouverture. Mais peu content de la réponse que l'Académie lui a faite, et persuadé de la grande importance de la chose, il souhaite que le paquet soit remis entre les mains de V. M. et qu'elle daigne y jeter les yeux. S'il ne peut obtenir cette grftce, il demande que je lui nomme un comité secret pour examiner son projet, dont il craint surtout que les étrangers ne profitent s'il est divulgué. Je cràitis, moi, d'avoir déjà importuné V. M. Mais le service que je lui dois, exigeait que je lui rendisse compte de ce que M. Barattier me marque : et V. M. peut être assurée, que je lui épargne tout ce que je crois pouvoir lui supprimer de ces sortes d'importunités.

DU ROI A MAUPERTUIS

11 mars 1747.

Dieu bénisse M. Barattier et son beau projet ! Je vous prie de répondre aux questions suivantes :

1° En quelle année Newton découvrit-il son système de la gravitation des astres et planètes vers un centre commun 1 ?

2° En quelle année Locke publia-t-il son Essai sur V Entendement humain*?

3° En quelle année Otto Guericke trouva-t-il la pneumatique8?

4° Quand s'aperçut-on pour la première fois de l'électricité des corps? et à qui cette découverte est-elle due ?

5° Quelles découvertes importantes a-t-on faites

1 Les Principes de la philosophie naturelle, où Newton développa son système, parurent en 1687. (M. A.)

2 En 1690. (M. A.)

8 En 1654. — On lui doit aussi la première machine électrique, qui date de 1670. (Voy. V Annuaire des Marées pour 1855, par M. Chazallon). Otto de Guericke, né à Magdebourg en 1602, mourut à Hambourg en 1686. (M. A.) — Frédéric le cite comme l'inventeur de la machine pneumatique dans le Mémoire des Mœurs, des coutumes, de r tdustrie, etc., (Is. A.)

dans le monde savant depuis Tan 1640 jusqu'en 1740, tant en physique qu'en géométrie?

Je vous fais mes excuses de ce que je vous distrais de quelque calcul apparemment plus utile. Mais je ne puis finir mon chapitre sans toutes ces choses-là. Il me faudrait parcourir quantité de volumes pour en être instruit. Il est tout simple que je m'adresse à vous, qui êtes une bibliothèque vivante. Que votre mémoire vienne donc au secours de ma paresse !

Il me faut aussi le nom de ce philosophe anglais qui a calculé les progrès de l'incrédulité, toujours croissante à mesure qu'elle s'éloigne des faits proposés à croire, et qui sur ce calcul a déterminé le temps de la durée du christianisme.

Fédéric.

DE MAUPERTWS AU ROI

11 mars 1747.

Pour répondre aux douze lignes de Votre Majesté il me faudra bien des pages. Mais ce qui me fait une vraie peine, c'est que je ne puis lui répondre avec précision sans chercher les dates

— 3frÔ —

qu'elle me demande dans plusieurs livres que je n'ai point ici. Ordonnez donc, Sire, que j'aille à Berlin faire ces recherches, ou que je fasse venir ici les les livres dont je puis avoir besoin. Quant au géomètre qui a calculé le moment de l'éclipsé de la foi chrétienne, il s'appelait Jean Traige, et n'est port que depuis peu de temps.

DU ROI A MAUPERTUIS

10 avril 1747.

Vous recevrez avec cette lettre trois choses d'un genre bien différent. L'une est un peu de cette monnaie à laquelle la vanité des sujets et la politique des princes ont donné cours1. Nous autres charlatans, nous en payons les services reçus ; et vous autres dupes, vous vous croyez surpayés. Comme la fumée dont l'orgueil se nourrit n'a nulle substance, c'est sans doute ce qui engage les peintres à personnifier cette passion sous une figure desséchée et de spectre.

L'autre chose que je vous envoie regarde le

» Le cordon de Tordre du Mérite. (Note de La Beaumelle.)

bénéfice de votre frère, et vous pourrez voir que M. Boyer est en fait de civilité tel que vous le connaissez en fait d'éducation.

La troisième pièce que je vous donne est un morceau académique1, par lequel je supplée à la paresse des d'Argens, des Francheville, des Pelr loutier. C'est l'histoire de quelque petit insecte qui rampe sur la surface du globe que vous avez mesuré. Pour un géomètre cje votre ordre, une pièce de cette nature est comme un gris-gris pour un Turenne. Mais sachez que n'est pas géomètre qui veut, que vos équations algébriques m'épouvantent, que votre calcul intégral me paraît impénétrable; et que pour aller à Athènes il faut avoir les inclinations attiques. Adieu. Je vous souhaite de la santé, et je vous recommande Je régime.

FédJric.

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