‹ Vie de Messire Antoine Éléonore Léon Leclerc de Juigné archevêque de Paris, duc et pair de France, et ancien évêque de ChalonssurMarneChapitre 16 sur 17 · SERVIR A L'HISTOIRE DES TEMPS · texte numérisé non relu

SERVIR A L'HISTOIRE DES TEMPS

Nous croyons devoir prévenir nos lecteurs qu'en donnant celte Notice notre intention a été de ne toucher nullement à ce qui pourrait avoir quelque rapport à la politique. Cet article si délicat, si «susceptible d'interprétations et de préjugés, ne peut guère convenir à la plume du ministre d'un Dieu de paix et de charité, qui ne doit voir que le bien, et le bien seul dans le bien opéré, s'/ arrêter, et ne pas porter ses vues plus loin- »

Témoin oculaire des faite, ;nous pouvons donc attester, sans crainte d'&re contredit par aucune pniss40ctit.qwe.4i

le clergé François, après le décret de déportation, rendu le dimanche 26 août 179a, obligé de fuir, a été, ainsi que la noblesse, accueilli en tous lieux, comme confesseur de la foi, comme ami du trône; s'il a reçu ces témoignages d'estime et d'intérêt qu'inspirent le malheur et la vertu persécutée qui ne se dément pas, c'est particulièrement au sein de cette nation bienfaitrice, de cette île hospitalière dont la générosité n'a besoin que d'elle-même pour se soutenir, et dont l'intérêt pour le clergé et la noblesse fugitifs a semblé s'accroître encore par la longueur de leur exil.

Pour se convaincre de cette vérité, Jl suffit de jéter' un coup-d'oeil sur la Conduite de l'Angleterre envers les émigrés. Tôus indistinctement furent accueillis dans son sein et singulièrement protégés : nous disons singulièrement protégés, car, aussitôt que le clergé et la noblesse de France abordèrent en

Angleterre, le roi, la reine et la famille royale montrèrent le plus grand intérêt pour eux. Sa majesté s'empressa d'écrire à l'archevêque de Cantorbéry pour qu'il invitât les ministres anglicans à recommander aux peuples les prêtres et les émigrés françois. Le gouvernement donna des ordres dans les villes pour qu'on les accueillit avec la bienveillance et les égards dus au malheur, et ses ordres furent pleinement exécutés dans toute l'étendue du royaume.

Au 16 septembre 1792, plus de trois mille fugitifs étoient débarqués, et l'année suivante on en comptoit plus de dix mille, dont environ huit mille prêtres et deux mille laïcs; de plus, une grande quantité de religieuses angloises et françaises qui avoient été obligées de quitter leurs couvens, et ce nombre ne lit que s'accroître.

Il est vrai que tous ceux qui débarquèrent en Angleterre, n'y restèrent

pas : plusieurs a voient préféré cette voie comme la plus courte et présentant le moins d'obstacles, et ceux qui personnellement avoient quelques moyens de subsistance indépendante, et qui se flattaient que le terme de leur exil n'était pas éloigné, passèrent par économie dans, des contrées où il faisoit moins cher vivre j mais ce fut un bien petit nombre, et encore, de ce petit nombre, quelques-uns, après avoir épuisé leurs ressources en d'autres pays, sont revenus, et ont éprouvé que la générosité angloise ne connaît ni exceptions ni bornes. Les derniers étaient accueillis comme les premiers, et participoient de suite aux secours : nous les avons noustnême portés sur nos listes.

' Il fallut donc donner de suite du pain et pourvoir aux premiers besoins de cette nombreuse famille, dont la plus grande partie n'a voit pu rien emporter clans sa fuite forcée et précipitée, ou

qui, inhumainement, avbit été dépouillée en chemin. Ce fut alors qu'on vit se déployer la générosité arigloise.

Un appel fut fait au publie : M. Jean Wilmot, membre du parlement, et dont la charité et le zèle étoient et furent toujours aussi constans qu'actifs, se mit à la tète de cette bonne oeuvre.

Il se concerta avec le célèbre Burke et sir Philippe Melcalfe. Mi Burke rédigea une adresse qui fut insérée dans tous les journaux:, et qui produisit plus de 844,ooo fr. Cette somme étoit forte, il est vrai; mais on pouvoit encore dire :

Quid hœc inter tantos! En effet, elle suffit à peine aux premiers besoins, et le nombre des proscrits étoit tel qu'elle fut bientôt épuisée.

L'année suivante, une nouvelle souscription fut proposée. Le roi y inscrivit le premier son nom, ainsi que toute la cour, les parlemens , les archevêques, les évèques, les dignitaires, et autres

membres des églises cathédrales et collégiales. Les universités, tant en corps que par leurs membres, les curés et vicaires, non contens d'avoir fait de grandes largesses, répondirent encore avec le plus vif empressement à ce second appel. En un mot, tous les ordres de la société, depuis le monarque jusqu'à la moindre classe des citoyens * même des émigrés françois qui avoient encore quelques moyens, contribuèrent à l'envi, et cette quête, tant par les discours que fit le clergé anglican pour intéresser ses auditeurs en faveur du malheur, que par ses soins, surpassa de beaucoup ce qu'on espéroit; elle produisit 1,0 3 2,000 fr. Mais on sentit bientôt que les dons particuliers, quelque considérables qu'ils fussent, ne pouvoient suffire à des besoins sans cesse renaissans; en conséquence, le parlement vota une somme annuelle.

Les opinions dans les chambres sur

la

la révolution de France étoient bien partagées; mais elles furent toujours unanimes en faveur des émigrés» Le malheur ne connoissoit point de parti

d'opposition. Le parlement renouvela ce vote tous les ans, et on calcule que, de 1792 à 1806, il fut distribué un total de 46,620,000 fr.

La munificence du parlement ne suspendit point le cours des libéralités particulières, et l'on croit que les dons privés, et dont l'état n'a point été dressé, se montèrent au moins à un million.

La répartition des secours fut confiée à un comité, présidé par M. Wilmot, et qui abandonna tout ce qui regardoit le clergé à M. Tevèque de Saint-Pol de Léon.

On établit une échelle pour la quotité des secours. Tout émigré dans le besoin, et presque tous y étoient, reçut d'abord deux guinées par mois jusqu'au

î« août où le comité prit la réso-

lntion d'étendre ces deux guinées à cinq semaines, c'est-à-dire, trente-cinq jours; et quelque temps après les secours furent définitivement réduits à un scheling par jour (environ vingt - quatre sous), et à cinq schelings par semaine pour les enfans au-dessous de seize ans et les domestiques. Les personnes de différens ordres recevoient par mois / trois, six et jusqu'à dix guinées et plus,

selon leur rang. Cependant, le i er . févricr 1794, le comité arrêta que tous les hommes au-dessous de cinquante ans, à moins qu'ils ne fussent attaqués de quelques infirmités qui les missent hors d'état de servir dans les armées royales, ne pourroient être admis aux secours.

Ces secours ordinaires étoient modiques, vu la cherté excessive des denrées et des logemens; le pain valoit alors jusqu'à quatorze sous la livre angloise, de quatorze onces, et le tout à propor-

lion ; mais des secours extraordinaires, distribués avec un discernement et une adresse qui en multiplioient les effets, y suppléèrent souvent.

Le comité achetoit des étoffes en gros pour les habillemens, et les faisoit travailler par des tailleurs émigrés. Il avoit alors de meilleures hardes et à meilleur marché. Ceux qui, éloignés à de certaines distances , préféroient d'avoir des hardes faites à leur goût, recevoient le prix auquel chaque chose revenoit au comité, sauf à eux à ajouter, sur leurs économies, ce qui leur manquoit pouc les acheter sur le lieu.

Les remèdes étoient fournis au besoin. On établit des pharmacies où Ton délivroit aux malades des remèdes gratuits; les chirurgiens, les médecins les plus célèbres se faisoient même un devoir de les visiter gratuitement; les hôpitaux leur étoient ouverts; vingtquatre lits dans celui de Middlesex leur

furent accordés, à la demande de M. l'évèque de Saint-Pol de Léon ; de vastes maisons royales, où ils pouvoient vivre en communauté, tel que le château de Winchester, où il y en a eu jusqu'à sept cents, leur éloicnt concédées. C'est là où ils éprouvèrent particulièrement la généreuse bienveillance du marquis et de la marquise de Buckingham ; la marquise visitoit les malades, et leur donna des soins et des secours jusqu'en 1797, que, le gouvernement ayant eu besoin de ce château, ils furent envoyés à Keading, à Thame et à Paddington.

Plusieurs dames angloises, telles que M me . la marquise de Buckingham , formèrent, en 1796, une association pour secourir les Françoises malades ou en couches Ces dames pieuses s'inscrivoient à l'envi pour remplir les fonctions de gardes-malades, et cette bonne oeuvre se répandit de la capitale dans plusieurs villes du royaume. Lady Buo-

kiogham particulièrement s'occupoit à procurer tout ce qui étoit nécessaire pour les en fa n s nouveaux-nés.

Plusieurs Anglois,en tr'autres M- Wilmot, ainsi que M. et M mc . Jorningham^ se firent remarquer par leurs soins et leur zèle à faciliter, à favoriser et à utiliser le travail des dames françoises,.

auxquelles le dessin, la musique, et surtout les broderies, très en usage dans le pays, furent d'un grand secours. C'étoit pour eux une jouissance d'encoura^ ger, de protéger, de faire valoir les tar lens et l'industrie de tous les émigrés, qui tous cherchoient à s*occuper et à ajouter par leur travail au scheling qu'ils a voient par jour. M me . Jorningham, qui joignoit à la piété la plus tendre un dévpûment entier pour les malheureux, établit pour eux ee que les Anglois appellent une exhibition, c'est-à-dire, un$ exposition d'ouvrages qu'on, veudoit a leur profit, comme nous le voyons pra,-

Di

tiquer, depuis plusieurs années, par les dames généreuses du faubourg Saint- Germain à Paris, et cette exhibition fut très-utile aux émigrésquiyportoientleur travail. Les émigrés épr ou voient alors que la nécessité est la mère de l'industrie. Aussi aucun n'étoit ni oisif, ni dans le besoin. Mais ce qui édifiait, ce qui frappok d'admiration, d'étonnement les Ànglois, c'étoit de voir que l'adversité n'ébranloit jamais la patience et le courage de la noblesse françoise, qui avait tout perdu, hors l'honneur. Et en eflet, pleine de confiance en la divine Providence, aucun murmure de sa part ne se faisoit entendre. Ouvrant dans l'adversi té des yeux peut-être fermés dans la prospérité, reconnoissant et adorant la main qui les frappoit, soutenues par la religion et l'espoir de rentrer tôt ou tard dans leur patrie, les familles, réunies le soir, oublioient, au milieu de leurs récréations innocentes, les pénibles tra-

vaux de la journée. On ne remarquent pas sans intérêt que la religion et le malheur- sembloient réunir tous les cœurs, et ne faire de la noblesse et du clergé qu'iinc seule et 'inèrae famille :

Erat cor unum et anima urm. (Act Apost. cap. îv, y. 52.)

Quant aux prêtrçs françois, ils se livraient particulièrement à l'éducation etaux exercices du saint ministère. Aussi les familles angloises les plus distinguées par la naissance et la fortune, ainsi que dans un rang moins élevé, jouissant d'une noble aisance, se sont empressées de profiter de leur secours, de leur instruction, pour donner à leuïs enfans la connoissance de la langue et de la littérature françoise; mais oe qui honorera éternellement l'église de France, c'est qu'on *>'a pu citer un seul exemple qui ait du faire repentir aucune famille angloise de cette généreuse confiance. Oui, la conduite du clergé

François, au milieu de ces tfmlea'éproir

ves, a été digne de la cause qu'il soutenoit. Aucun membre n'a terni les lauriers de son corps. « Transportés, dit M. Butler, dans une contrée étrangère* où ils trouvoient des mœurs et une religion différentes, ils se concilièrent le respect par leur réserve et leur sagesse.

Ils ne dissimulèrent point leur attachement à leur croyance, et n'en furent que plus estimés».

Le bon Georges III, qui n'ignoroit pas leur conduite, ne les appeloit que ses amis, ses bons amis, ses enfans. Il demandoit,disoit AL Pilt, souvent de leurs nouvelles, s'ils ne manquoient de rien, s'ils étoient contens, etc., et il leur portait un tel intérêt, qu'il accordoit des pensions à ceux qui se dévouoieat particulièrement à les soulager, pour les mettre à même de faire plus de bien.

Ce fut à cette occasion que M me . Dorothée Silburn, dame catholique, chez la-

quelle logeoit M. Tevêque de Saint-Polde-Léon, eut une pension de 2000 fr.

Aussi M, de Juigné nous disoit-il dans ses lettres : « Ce que vous me dites du » roi d'Angleterre m'a aussi causé la plus » vive satisfaction. Ce bon roi se rend » bien digne des regards miséricordieux » de notre Dieu par ses vertus et tout le » bien qu'il fait ». (20 avril 1799) (1).

Les Anglois, surtout les ministres d'Etat, passoient pour être chez eux inaccessibles; l'ambassadeur de Louis XIV s'en plaignoit lui-même : mais, pour l'indigent, pour le malheureux, leurs bourses et leurs cœurs sont toujours ou-

(1) 11 est à observer que, d'après ses désirs et re-» comniandations, et la confiance qu'il a voit en nous, nous avions le plus grand soin de tenir dans tous les temps M. de Juigné au courant de ce qui se passoit en Angleterre, soit relativement aux affaires et au clergé de l'église de France, soit à tout ce qui pou voit concerner les émigrés, et surtout les ecclésiastiques de son diocèse, auxquels il portoit, de loin comme de près, le plus vif intérêt* *

verts. Nous en avons fait nous-mèiïie Pheureuse épreuve, en sollicitant avec succès des secours particuliers en faveur des malheureux. En tr'au très faits, nous citerons celui-ci, qui nous est personnel; la reeonnoissance nous en fait un devoir :

Dans un moment où les secours extraordinaires étoient rares, une nombreuse famille françoise, n'ayant que les secours ordinaires et insuffisans, tombe malade et dans le plus grand besoin.

Nous nous adressons àrun milord anglois. Touché de compassion., il envoie de suite son premier médecin pour traiter cette famille jusqu'à guérisou, vole à son secrétaire; n'y trouvant pas assez d'or, il nous donne un bon de 5o livres sterling (1200 francs) à toucher sur son banquier en la cité (1), en nous disant :

(1) Les Anglois gardent peu d'argent chez eux * dha~ cun a son banquier, om ses fonds- sont dépose^.

(( Monsieur le François, vous viendrez » me revoir, si cette petite somme ne » suffit pas à vos amis malheureux, jus- )> qu'à ce qu'ils soient tousbien portans».

Un ecclésiastique françois, en revenant un soir de donner des leçons à un Anglois, est assailli, en rentrant chez lui, par des voleurs qui le déshabillent entièrement. Cet ecclésiastique écrit le lendemain à son élève; il lui mande ce qui l'empêche de se rendre auprès de lui. Tout aussitôt il lui arrive une garde-robe des plus belles et des plus complètes.

Voici un trait qui honore en même temps l'obligeant et l'obligé :

Un lord, ayant eu par succession une partie de livres qui ne pouvoit entrer dans sa bibliothèque, appelle un prêtre françois qu'il savoit pauvre et exerçant l'état de marchand de livres; il ïa lui offre, en lui disant qu'il la lui vendroit à bon compte. Il lui dit de Testi-

( aoa )

mer lui-même. Le prêtre délicat le prie de la faire estimer par tout autre. L'estimation faite, le lord la lui remet à moitié prix. Le lendemain, le prêtre revient chez le lord, qui, lui voyant un volume à la main, lui dit : « Je vous ai peut- » être vendu mes livres trop cher. — » Non, Milord. — Vous me rapportez » un volume qui est peut-être dépa- » reillé; je vais vous en dédommager.

» — Non, Milord; ce volume renferme » un billet de 5ooo livres sterling (en- » viron 120,000 francs); je m'empresse » de vous le rapporter, — Fort bien, » dit le lord; j'admire votre délicatesse:

» ce billet, dont je n'avois nulle connois- » sance, vient de la succession d'un pa- » rent. Je puis m'en passer, je vous » le donne, et je suis heureux de pou- » voir contribuer ainsi à votre, petite y> fortune ».

Un François et une Angloisc, dont les caractères sympalisoicnt^ désiroicut

( ao3 ) ,

ardemment s^unir en mariage; mais le père de la demoiselle tenoit à trou* ver au moins 2000 livres sterling, et le malheureux émigré n'a voit rien que l'honneur. Un lord qui le connoissoit, et sa voit l'apprécier, va lui-même trouver le père, lui remet la somme, et le mariage est conclu. Ces deux époux heureux sont encore existans en France, .

ét dans la prospérité.

Les Ànglois se plaisoient beaucoup à faire des avances gratuites, et à mettre de malheureux émigrés à même de faire quelque petit commerce, et, en les obligeant, ils avoient grand soin de ménager la délicatesse du malheur. Un de ces obligés va, à la fin d'un mois, pour payer des billets à échéance, il les trouve tous acquittés par une main inconnue.

De semblables traits de générosité n'étoient nullement rares chez les Anglois, nous disoit M. l'évêque de Saint- Pol-de-Léon, plus à même que personne

de les connoître et de les apprécier; luimême reçut un jour looo guinées (environ 26,000 fr.), pour faire passer aux prêtres françois déportés à Cayenne.

Les laïcs exilés en ce lieu participèrent aussi à ce bienfait; chacun eut 60 fr.

Ainsi quatre à cinq cents malheureux furent soulagés. En quel temps cette nation hospitalière faisoit-elle de tels sacrifices? C'étoit dans les circonstances les moins favorables; c'étoit dans un moment où les plus fortes caisses des banquiers et les meilleures maisons de commerce étoient si embarrassées, que le parlement passa, au mois d'avril 1793, un bill pour leur faire une avance de cinq millions sterling.

(120,000,000 fr.); c'étoit dans un moment où, menacée d'une descente, elle étoit obligée à des dépenses énormes, à des impôts exhorbitans, auxquels elle étoit forcée de recourir; c'étoit au moment où elle envoyoit ses trésors, son

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arsenal, sa marine et ses troupes, pour favoriser la rentrée en France de nos augustes princes, et les replacer sur le trône de leurs ancêtres (1).

Ah! qui n'admireroit pas dans la munificence de la nation angloise, ce noûveau trait d'une providence particulière sur le clergé fuyant la persécution, par la manière dont Dieu pourvoit à sa subsistance ! Ses ministres quittent leur patrie, presque tous aussi dénués de ce qui leur est nécessaire que les apôtres, lorsque Jésus-Christ les envoie prêcher PE vangile, c'est-à-dire, sans provisions, sans argent, sans chaussure, sans vêternens, et, comme aux apôtres, rien ne leur manque (2).

(1) Voyez V Histoire de la Vendée, par Alphonse de Beauchamp.

(2) Quandô misi vos sine sacculo, sine porâ, sine calceamento, numquid aliquid défait vobis? (S. Luc, c. xxur, f. 35.)

Mille et mille d'entr'eux abordent une terre étrangère, où une ancienne riva* lité de nation et la diversité de sentimens en matière de foi sembloient leur préparer un séjour d'angoisses et de larmes, et ils y trouvent un lieu de rafraîchissement et de paix. Leurs malheurs ont éteint tout ressentiment; tous les cœurs s'attendrissent sur leur infortune. Le prince étend sur ejix l'amour, la bienfaisance paternelle qu'il a pour ses propres sujets. Les Ànglois les regardent comme des amis, comme des frères, et leur prodiguent toutes sortes de secours, et, après que la générosité des particuliers s'est montrée avec l'activité la plus grande, la nation entière, animée des mêmes sentimens, leur fournit une subsistance honnête. Cet événement étoit-il dans le cours ordinaire des 4 choses humaines, ainsi que tous les secours que d'autres milliers de prêtres fugitifs ont trouvés dans les différentes

contrées

contrées où ils se sont retirés? Ne reconnoît-on pas ici le Dieu d'Elie, qui, voulant consoler son prophète épuisé de fatigues, et le rassurer entièrement sur les craintes qu'il pouvoit avoir de s'être montré trop timide en fuyant devant Jéaabel, opère un miracle pour le nourrir dans le désert (1)? La Providence sui*- N leclergé François dispersé n'est pas moins sensible, quoiqu'elle se soit servie de moyens humains pour nourrir ses ministres dans les terres étrangères où ils

se sont retirés,

Jetons actuellement un coup -d'oeil rapide sur les progrès de la religion catholique en Angleterre depuis 1792,

(1) - Timuît Elias et pefrexit in desertum, et

» petiït animae suse ut moreretur; et ecce Angélus Do- » mini tetigit eum, et dixit illi : Surge, et comede. » Respexit Elias, et ecce ad caput suum subcineritius; » panem et vas aonse, comedit ergô et bibit *. (///. ffa gitm, ch. xix. )

époque de l'émigration, jusqu'aujourd'hui,

A l'arrivée des émigrés dans cé royaume, la religion catholique fut nonseulement tolérée, niais encore spécialement protégée, ainsi que ses ministres, pour l'exercice de son culte. Naguère, dans cette île, surnommée autrefois la pépinière des saints, on ne voyoit à Londres que les chapelles dites de France, d'Espagne, de Sardaigne, de Bavière et de Portugal, parce qu'elles furent établies dans l'origine par les ambassadeurs, pour les sujets de ces différente^ puissances, et les catholiques anglois, k qui on ne permettoit pas d'exercer leur culte, en profitoient; et, à l'arrivée des émigrés, on vit s'élever des chapelles catholiques et particulières dans tous les quartiers de la capitale, des villes et des lieux ou se trouvoient des François, et aujourd'hui il existe vingt-une chapelles à Londres et dans les environs, et qua-

raille- cinq érigéeà ou en construction dans le reste de l'Angleterre; il y a encore des projets de souscriptions pour les multiplier bien davantage dans toute l'étendue du royaume. Ne sont pas comprises dans ce nombre les chapelles établies dans bien des châteaux en diverses parties du royaume, par de riches catholiques, et qui, d'après un ancien usage, servent de point de réunion poulies catholiques du canton.

Toutes ces chapelles sont des&érvies par environ quatre-vingts prêtres, dont plusieurs François, Il y a de ces chapelles qui, d'après leur grandeur tet leur ma»gnificênce, pourraient être appelées en France de belles églises. Qu'il nous soit permis de dire a cette occasion que la nation angloise, uoble et grande en tôfct, semble ne jamais craindre da trop feife pofar la religion de l'Etat, et qué jamais pour elle elle n'est économe* Aussi, comme l'a dit avec justice M* le comte

de Marcellus, débuté de la Gironde, (séance du 19 juin 1822) : «Dans un » royaume voisin, que de trésors sont » prodigués pour maintenir dans leur » splendeur les édifices du culte, pour en- » courager et multiplier ses ministres»!

On compte vingt grands établissemens de charité pour les catholiques, dont neuf séminaires ou collèges destinés spécialement pour ceux qui se destinent au sacerdoce, ainsi qu'un grand nombre de pensionnats pour les catholiques des deux sexes. Enfin, rien n'est négligé pour favoriser toutes les œuvres utiles à la religion catholique. %

En 1 791, on ne comptoit au plus que soixante mille catholiques dans toute l'Angleterre (M. Joss Borpington, prêtre .catholique anglois), et aujourd'hui le nombre monte à environ trois cent mille.

(Précis de M. Plowden, 6 août 1814.)

Il n'y a pas de doute que le séjour du clergé françois , qui , par sa conduite ir-

réprochable et par un zèle mesuré et désintéressé, a mérité la confiance, n'ait

dissipé dans cette île bien d'anciens préjugés, et n'ait procuré le retour de beaucoup de protestans dans le sein de l'Eglise catholique.

Il est encore à remarquer que la protection de la nation angloise, en faveur du clergé François, ne se borne pas à l'intérieur du royaume, elle s'étend également jusque dans ses possessions les plus reculées.

. Nous citerons ici le Canada, appelé autrefois Nouvelle-France. Cette colonie, découverte en i534, dont la création est due toute entière à la France, fut en 1760 conquise par les Ânglois, qui dès-lors ne voulurent plus permettre à aucun prêtre françois de s'y fixer.

La révolution a lieu; alors la sensibilité et la générosité, inhérentes au caractère national, se manifestent. Le gouvernement prend plusieurs mesures, favora-

Mes. En 1774, il établit wn conseil législatif pour les affaires du pays, et il stipule que les catholiques pourront en être membres; on n'exige d'eux que le serment ordinaire d y allégeance ou de fidélité. La nouvelle constitution, faite pou^ le pays eo 1791* est faite dans le même esprit.

Des prêtres françois y arrivent successivement; ils sont parfaitement accueillis. L'exercice même public de la religion n'est nullement gêné : les processions** font librement; les sacremens sont portés publiquement aux malades, et avec la solennité ordinaire dans les pays catholiques ; les catholiques ont leurs cimetières distingués de eaux des protestais; le clergé catholique est traité avee égards par les autorités angloises; Pévèque fait ses visites comme autrefois, et est reçu avee le même appareil; les gouverneurs ont pour usage constant de renvoyer à so&jugcment touto

requête ou plainte dans laquelle des ecclésiastiques se trouvent impliqués.

Il y a dans cette partie du bas Canada cent vingt -trois paroisses, composées d'environ quatre cent mille habitans, dont les sept huitièmes sont d'origine Françoise, et professent la religion catholique. Ces paroisses sont desservies par environ deux cents ecclésiastiques,

qui sont fort réguliers, et portent tous l'habit loiag, Le service divin se fait av^fe dignité, même dans les campagnes. La religion catholique ne fait pas moins dé pr osélites dans cette partie du globe que dans les autres. Les curés perçoivent fa dîme sur les grains, qui leur est payée au vingt-sixième boisseau. Elle avoit été ainsi établie par fes ordonnances des Rois de France, et i*m acte du parlement de la Grande-Bretagne, en 17.74,. a maintenu cet ordre de choses, mais en stipulant que les proteataus ne seroient pas

tenus de la payer. Les écoles paroissiales sont sous la direction des curés.

Les diverses promotions faites par la cour de Rome, et concertées avec l'envoyé de Hanovre près le saint Siège, portent à six le nombre des évéques catholiques qui se trouvent maintenant dans les possessions angloises de l'Amérique du nord.

L'église de Québec est érigée en fcglise métropolitaine. L'évèque, nommé membre du conseil législatif de la proyince, reçoit un traitement de 1000 livres sterling (2 5,ooo francs), outre son revenu ordinaire, et 200 louis comme surintendant de V église romaine.

Les conversions des protestans dans tous les Etats-Unis ne sont pas moins fréquentes. Le gouvernement n'y met aucun obstacle; la tolérance y est pleine et entière; chacun suit en toute liberté les mouvemens de sa conscience : aussi le3 catholiques y font tous les jours de

nouvelles conquêtes. On estime qu'il n'y a pas moins d'un million de catholiques dispersés dans les différens Etats, et que la plupart sont des protestans convertis. ANew-Yorck, il y a environ vingt ans, on ne comptoit pas plus de trois cents catholiques dans cette ville; aujourd'hui on n'en trouveroit pas moins

François.

Enfin , déjà quatorze années s'étoient écoulées depuis l'émigration, et la générosité angloise ne s'étoit ni refroidie, ni yritérée ven faveur du clergé et de la noblesse deFrance. Mais la mesure n'eût pas été à son comble, et sa gloire parfaite aux yeux de l'univers attentif et inquiet sur les évènemens, si, après avoir aussi long-temps accueilli les enfans dans son sein, celte nation hospitalière n'eût pas joui du bonheur de posséder leur digne et augusto père, qui partageoit leurs malheurs.

Oui, nation noble, Gère et généreuse, vous qui savez vous élever au-dessus des combinaisons d'une politique vulgaire et ombrageuse, vous dont les affections ne sont ni capricieuses, ni mobiles, votre position avec celle des cabinets de FEurope vous fera, il est vrai, hésiter un instant, mais il vous suffira de consulter votre cœur, et vous vous 'empresserez d'accueillir, avec son au-

les, ce Roi fugitif, ce petit-fils du grand fienri, ce monarque dépouillé de Fhéritage de ses aïeux, proscrit de sa patrie, et ^envoyé de l'Italie, de l'Allemagne, de la Pologne, de la Russie, et qui prend de lui-même, et sans recourir à aucune intervention étrangère, la détermination de se confier à votre générosité. Vous le conserverez au milieu de vous, vous l'entourerez de respect et de vénération, jusqu'à ce qu'il plaise à la divine Providence de le faire remonter sur le tronc

des lis. Bien plus, vous serez vous-même l'instrument heureux de celte Providence, et vous n'aurez qu'à vous louer et à vous glorifier à jamais de l'avoir reçu.

Mais si la munificence des Anglois envers les François n'a pas eu de bornes, la reconnaissance de ceux-ci n'en connoSira jamais, et ils saisiront avec empressement toutes les occasions de la manifester.

Louis XVIII a été lui-môme le premier à en donner l'exemple. Le 20 avril i&i4, le prince-régent lui offrant à Londres ses félicitations et celles de tous les Anglois sur son rétablissement sur le trône de ses ancêtres, le Roi lui répondit par l'expression 4e sa royale gratitude, détacha son propre cordon à l'étoile du Saint-Esprit, et en revêtit le prince, en lui disant : a Je m'estime » heureux que Votre Altesse Royale soit H la première personuc à laquelle J'aie, > depuis ma restauration > conféré cet

» ordre ancien »; et, le 22, le princerégent conféra au Roi Tordre de la Jarretière.

M. Edouard Jerningham, de la même famille que les lords Stafford, secrétaire du bureau catholique, dévoué à la famille des Stuarts tan t qu'elle a voit existé, le même zèle pour la légitimité lui inspira un vif intérêt pour la maison des Bourbons lorsqu'elle étoit en exil. Il écrivit pour elle dans les journaux anglois, rendit de grands services aux émigrés, et prit une grande part à la restauration. Actif et généreux, on le vit courir à Hartwell pour annoncer au Roi les nouvelles des succès des alliés; pendant les cent jours, il n'épargna ni ses soins, ni sa bourse en faveur des défenseurs de la cause royale. Aussi mérita-t-il un témoignage honorable de la bienveillance de nos princes. Le Roi lui fit présent d'une tabatière ornée de son portrait, et Madame lui donna de

ses cheveux. Ce brave homme a éprouvé combien il est doux et glorieux d'obliger des princes qui gardent le souvenir des services qu'on a été assez heureux de pouvoir leur rendre dans le malheur!

La mémoire de M. et de M me . Jerningham, de ces deuxépoux si recommandables par la réunion des plus heureuses qualités, enlevés récemment à Ja religion qu'ils honoroient et aux malheureux dont ils étoient les bienfaifeurs, doit nous être aussi chère qu'à leurs compatriotes, par les services qu'ils nous ont rendus.

Entre nombre d'anecdotes, nous citerons encore celle insérée dans les journaux du 8 octobre 1821 :

- Lorsque Sa Majesté britannique a traversé la petite yille de Cassel, dans la Flandre françoise, une scène intéressante a fixé l'attention générale. Tout le clergé de la ville s'étoit réuni près de la voiture du Roi, et Sa Majesté lui avoit

Adressé un salut particulier, lorsqu'un prêtre s'est détaché de se& confrères, et a dit au Roi, en bon angiois, qu'il étoit heureux de pouvoir dans son pays natal remercier Sa Majesté, tant pour lui* même que pour ses compatriotes, des secours et de la protection qu'ils avoient reçus en Angleterre pendant toute la ré* volution françoise, et qu'il faisoit dê& vœux ardens pour la durée de la prospérité du règne de Sa Majesté. Le Roi a été si ému de cet acte de reconnoissahce, qu'en répondant à ce digne ecclésiastique, il avoit les larmes aux yeux.

Parmi les personnes présentées au Roi le i cr . janvier 1822, on a remarqué lady Haies, dont le château entr'autres a été pendant long-temps le refuge de nombreux émigrés françois, et surtout d'uû grand nombre d'ecclésiastiques. Sa Majesté et Leurs Altesses Royales ont fait à cette dame angloise l'accueil le plus favorable et le plus flatteur.

II seroit trop long de rapporter tous les témoignages-de reconuoissance qui oot été jusqu'ici manifestés, et l'occasion ne s'en présentera jamais en vain.

Enfin, â l'exemple de M. de Juigné, archevêque de Paris, pénétrés de plus en plus des mêmes sentimens d'admiration et de reconnoissance pour la générosité angloise, en terminant cette Notice, nous dirons avec ce judicieux Pontife :

« Cette nation ne se lassera pas d'être » pour les malheureux l'instrument de » la Providence qui s'est manifestée plus » particulièrement dans cette îl^célè- » bre à tant de titres.... Je ne cesse d'ad- » mirer sa générosité, sa sensibilité, sou » humanité pour les malheureux émi-

» grés Non, il n'y a aucune nation

)) qu'on puisse lui comparer en ce genre...

» Non, tant de bienfaits ne resteront » point sans récompense. Je prie Dieu » de répandre ses plus précieuses béné-

» dictions sur ce peuple aussi sensible, » aussi compatissant». (Leltre^du 27 février 1795, 27 juin 1796, 20 avril et 2.3 mai 1799.)

Puisse cette Notice accroître en faveur des malheureux émigrés espagnols, si favorablement accueillis en France (1 ), l'intérêt et la générosité de toutes les nations où ils se sont réfugiés, et nous nous féliciterons du bonheur que nous aurons eu de pouvoir, avant de descendre dans le tombeau , être encore de quelque utilité à l'humanité souffrante!

(1) Nous en avons pour garant la lettre de S. Esc. le ministre des affaires étrangères à M. le comte de La Garde, ministre françois à Madrid. (Paris, le 18 janvier 1823, onze heures du soir.)

« Quiconque met le pied sur le territoire françois est » libre et jouit des droits d'une hospitalité inviolable. m Les victimes de ces commotions qui agitent l'Espau gne se sont réfugiées parmi nous, et ont été traitée» » avec toute la considération due aux malheurs......

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