‹ Vie de Messire Antoine Éléonore Léon Leclerc de Juigné archevêque de Paris, duc et pair de France, et ancien évêque de ChalonssurMarneChapitre 15 sur 17 · IV- . I " ' ** r * t · texte numérisé non relu

IV- . I " ' ** r * t

La démission de M. de Juigné, interprétée de diverses manières, fil dans le temps un certain bruit. On nous a su mauvais gré de ne pas en avoir parlé plus longuement dans la première édition de cet ouvrage (page 91). ]\ous dus empressons de satisfaire nos lec-

Lorsque la demande en fut faite aux évèques de France, M. de Juigné passa pour avoir été le premier à donner la

Le fait est absolument inexact: M. de Juigné n'a point été le premier à don-

ner sa démission; il a, au contraire, refusé de déférer aux premières sollicitations qui lui en furent faites.

Ayant conservé les notes et les preuves les plus authentiques de ce qui se passa dans ces temps où il existait un si grand conflit d'opinitms parmi les évêques de France, il nous sera facile de justifier, dans cette circonstance, comme dans toute autre, la conduite de M. de Juigné. v

Nous devons observer que ceux qui s'étoient réfugiés dans lVtnpire germanique hors des Etats de la maison d'Autriche, tels que M. de Juigné, ne reçurent le bref du Pape que fort tard, et des derniers. Ce bref ne parvint que le i5 novembre 1801, parce qu'il devoit leur être distribué par le nonce auprès de l'électeur de Golcîgné, et que ce nonce ne s'étant pas trouvé à Aremberg lors de l'arrivée du courrier de Rome, celui-ci remporta le paquet dont il éloit

porteur, faute de trouver la persbnne à qui il étoit adressé.

Ceux desdits évèques qui habitoient la Westphalie et la basse Saxe s'étoient provisoirement assemblés à Wolfenbuttel, où M, l'évèque de Boulogne a voit proposé d'adhérer aux quatorze évêques françois résidant en Angleterre, qui avoient refusé de donner leur démission, attendu que tant qu'on ne connoîtroit pas le Concordat passé entre le Pape et la république françoise, on ne pouvoit pas dire que l'Eglise gallicane demandoit la démission des évèques; que le Pape étoit bien le chef de l'Eglise, mais non pas son maître.

Les évèques françois résidant dans le cercle d'Autriche avoient, à celte époque, reçu le bref (1), par l'entremise du

(i) Ou ne peul pas s'empêcher d'avouer que ce bref ne soit une pièce excellente pour l'éloquence et l'adresse qui y régnent.

nonce qui étoit à Vienne, et ils a voient écrit en commun au souverain Pontife, pour lui déclarer qu'ils ne pouvoient pas, quant à présent, déférer à sa demande. Le conseil romain et françois ( i ), lassé de ne recevoir aucune nouvelle des prélats françois résidant en Allemagne, et de ce qu'on répondoit qu'ils n'a voient pas encore reçu le bref, crut devoir y suppléer. On lit réimpruner cette pièce à Paris, chez M. Le Clere, pour l'envoyer dans l'Europe.

D'un autre côté, les membres dn conseil, persuadés que plus fait douceur que violence, pensèrent qu'il falloit tenter les voies de négociation pour diminuer la force de l'opposition, et affoi-

(i) Ce conseil étoit composé de M. l'archevêque de Corinthe, arrivé à Paris comme légat, au mois d'octobre précédent; de son secrétaire intime; de M. Portalis, ministre des culleaj de M. de Pancemont, curé de Sainl-Sulpice de Paris; et de M. Bernier, curé de Saiiit-Laud.

Wir le parti dés opposans, en donnant aux acceptans un chef cligne de considération, tel que M. de Juigné. En conséquence, il fut proposé à M. de Pancemont, qu'on savoit avoir demeuré à Augsbourg et être l'ami du prélat, de partir de suite, d'aller le trouver* et solliciter sa démission, ainsi que celle des prélats du même canton. Dès le lendemain, 7 novembre i8oi, cet envoyé prend la poste, muni d'un passeport du ministre Talleyrand, d'une provision d'exemplaires du bref, et, en outre, de lettres particulières du légat et du ministre Portalis, tant pour M. l'archevêque deTParis en particulier que pour les prélats qui étoient dans son voisinage.

Pendant qu'il étoit en route, il arrive à Paris une lettre de M. de Juigné, adressée au nonce, pour répondre au paquet qui étoit parti depuis plus d'un mois, et qui étoit enfin parvenu à sa destination. M. de juigné mandoit au nonce

qu'il ne pouvoit, quant à présent, se rendre aux désirs du Pape, et qu'il verroit à prendre un parti définitif quand ses confrères auroient tous reçu le bref du souverain Pontife. Le nonce fut consisté de cette réponse, ainsi que les membres du conseil. Cependant ils tinrent la chose secrète, espérant que le yojage de M. de Pancetnont produirait un bon effet. Celui-ci arrive à Augsbourg à la nuit close, informe M. de Juigné qu'il est à telle auberge avec la mission de conférer avec lui, et qu'il lui demande une entrevue. Le prélat répond qu'il voudrait bien se rendre sur-lechamp à la conférence, mais 4 que la prudence exige qu'il attende au lendemain matin. Il vient en effet conférer avec le négociateur, qui lui remet les lettres du légat et de M. Portalis. Il observe et prouve à M. de Juigné qu'il devoit tenir pour certain que la trèsgrande majorité des évêques étoit acquise

quise au parti de là démission; qu'on avoit reçu des nouvelles sur la détermination des prélats qui étoient en Espagne, en Portugal, en Italie et autres lieux; que déjà les nominations aux évèchés se faisoient, et les provisions s'expédioienl chez le légat; mais qu'on gardoit un silence impénétrable sur les nommés; qu'il étoit instant pour les intérêts de la religion, et surtout de l'église de Paris, où tout ce qu'il y avoit de religieux, d'honnête, le désirait ardemment; qu'il se joigne it au légat pour l'exhorter à ne pas différer un seul instant à donner sa démission; qu'il répondrait devant Dieu du mal irréparable que tout délai de sa part ne manquerait pas de produire. Il lui fait valoir le Concordat, qu'il disoit connoître comme membre du conseil, mais que l'on tenoit encore sous le voile du silence respectueux, et qui devoit être publié les derniers jours 4e Tannée G u les

premiers de l'autre. Enfin, cet habile négociateur ne néglige aucun moyen pour convaincre M. de Juigné, qui ne lui doune dans le moment aucune rér ponse; mais le lendemain il lui remet une lettre pour le légat. Cette lettre commence ainsi : a Trois jours après avoir « écrit à M gr * l'archevêque de Corin- » the, j'ai vu M* le curé de Saint-Sul- » pice, et, d'après la lettre et les rensei- » gnemens qu'il m'a donnés de la part » de ce prélat, j'ai fait de nouvelles ré- » flexions, et je me suis déterminé à me » démettre de mon siège : cette lettré » tiendra lieu d'un acte en forme »

M. de Pancemont ayant en main cette lettre décisive, il lui annonce qu'il étoit autorisé à lui dire que lui et sa famille rentreraient en France avec confiance et sûreté. ■ •>

Le négociateur, ayant rempli heureusement et promptement sa mission, né resta que cinq jours à Àugsbourg, et;

muni de cetteïettrc, des démissions d'un* douzaine d'évèques, il reprit sa route pour la France; mais, avant de partir, il avoit envoyé des brefs à tous les prélats françois qui étoient çn Allemagne, et leur avoit demandé d'en accuser la réception, en adressant leur réponse à son banquier d'Àugsbourg, qui la feroit passer à Paris.

C'est donc bien à tort que l'on ait accusé M. de Juigné d'avoir été le premier à donner sa démission, tandis que la très-grande majorité l'avoit déjà donnée, et, s'il s'y est déterminé, ce n'a été xjue pour obéir, d'après l'exemple de ses confrères, aux ordres réitérés du sou^ verain Pontife, et dans l'intime persua* sion qu'elle étoit commandée pour 16 bien et les intérêts de l'Eglise.

M. de Pancemont, de retour à Paris, ayant fait au conseil son rapport, il fut question du sort de M. de Juigné, dont il annonça le retour prochain. Les uns

le vouloient purement et simplement archevêque de Paris; les autres, objectant que ce diocèse, d'après le nouveau plan, devant être d'une étendue extrêmement vaste, puisqu'il contiendrait les départemens de Seine, Seine et Oise, Seine et Marne, Eure et Loire, seroit au-dessus des forces de M. de Juigné, vu son grand âge et ses infirmités, et qu'en conséquence il pourroit être renommé ad honores, avec un coadjuteur qui feroit la besogne; d'autres qu'il fût fait cardinal et grand-aumônier du gouvernement, d'autres enfin qu'il pourroit être également revêtu du chapeau rouge, et envoyé en ambassade à Rome, avec ou sans siège épiscopal. Tels étoient les calculs du moment.

Aussitôt le retour de M. de Panccmont à Paris, les journaux françois proclamèrent la démission de M. de Juigné.

Alors tous les amis du bien, tous les catholiques du diocèse qui lui ctoienl de-

meures fidèles et attachés, manifestèrent les vœux les plus ardens pour son prompt retour. On ctoit persuadé que sa présence produirait le plus grand, le plus heureux effet. On connoissoit d'ailleurs les bonnes dispositions du conseil romain et françois en sa faveur, et on se flattoit de l'espoir de le revoir sur le siège de la capitale. En conséquence, on lui écrit de toutes parts, son conseil particulièrement le sollicite, le presse; M. de Pancemont lui-même, qui avoit été si heureux dans sa négociation, n'obtient pas plus de succès qu'aucun autre pour son retour. Le prélat ne donne aucune réponse. Cependant son silence ne laisse pas sans espoir de le voir arriver d'un moment à l'autre; mais cet espoir est tout à coup anéanti. M. l'abbé de Floirac, vicaire-général, de retour à Paris depuis l'époque de la démission de M. de Juigné, dont il avoit lui-même annoncé le prochain retour, reçoit de ce prélat

une lettre datée d'Augsbourg,da 12 mars 1802, par laquelle il lui dit positivement qu'il ne reviendra pas en France avant la publication du Concordat et les nominations aux évêchés terminées; il ajoute même : Et peut-être pas aprèf.

Alors tous ceux qui lui portoient intérêt furent contristés. Les évêques euxmêmes, qui étoient alors a Paris, blâmèrent hautement sa conduite. Ils prévoyoient que, d'après l'indifférence qu'il montrait depuis quatre mois pour sa nomination, et l'opiniâtreté qu'il mettoit à rester en Allemagne, ne répondant pas même aux lettres instantes qu'on lui avoit écrites, il ne serait jamais renommé ; ce qui arriva.

Sans doute on trouva et on devoit

trouver bien extraordinaire la conduite de M. de Juigné, et son obstination à rester dans l'étranger après avoir donné sa démission, et manifesté, dans toutes ses lettres qu'il noua écrivoit depuis dix

&ns, le désir de rentrer en France et d'y reprendre ses augustes fonctions; mais

il nous sera facile de donner le mot d«t

l'énigme,, surtout d'après ce que nous tenons de sa propre bouche. On doit croire l'homme qui n'a pas altéré une seule fois la vérité dans, le cours de sa vie.

D'abord, il faut observer que, quant aux premières nominations aux évèchés, Buonaparte ne consultait que luimême et ses favoris. Il se fàisoit biea donner par M* Portalis., qui lui étoit entièrement et aveuglément dévoué, dés* listes et des renseignemens sur les éli^ gibles; mais ses intentions restoient toujours secrètes; d'ailleurs aucun des élus h'étoit préalablement consulté, et certes, s'ils l'eussent été, beaucoup d'entre eux n'eussent jamais accepté. Nous, pourrions en citer ici plusieurs qui redoutaient de l'être à cette époque, et qui l'ont été. Leur nomination, une foi»

arrêtée, leur étoit, on peut lè direi impérieusement et despotiquement noti-»

liée; elle ne souffrait ni réplique, ni obr jection. Combien furent alors contrariés! Ceux qui auraient préféré d'aller au nord étoient envoyés au midi (i).

Or, M. de Juigné, qui trembloit de se voir obligé de se rembarquer sur cette mer orageuse, et où sou Soient encore tous les vents révolutionnaires, et surtout sous la conduite d'un tel pilote, préféra voir venir les coups de loin, et, sans manifester aucune opinion, laisser s'opérer en son absence toutes les nominations, plutôt que de s'exposer sur les

<i) Ayant nous-mêmes, pendant quince ans, partagé le trop pénible fardeau de l'administration diocésaine , nous nous proposons de donner , avec coanoissance et preuves, une Notice on Coup d'oeil sur les évéques nom» més depuis ïSci, époque du Concordat, jusqu'au rctçur de Louis m.b Désifé de son fidèle clergé , 1814, et de payer à ces premiers restaurateurs de notre sainte religion et du trône , un tribut d'éloges bien mérité.

lieux à se voir forcé bu d'accepté^ tel ou tel siège, tel que celui de Lyon, qui lui fut postérieurement offert, ou à encourir, lui et sa famille, là disgrâce et la vengeance du despote. Si cependant la Providence Peut remis sur le siège de Paris, et surtout sur celui de Châlons, il n'y a pas de doute qu'il n'eût obéi.

De plus, on sait avec quelle ardeur, avec quelle avidité les malheureux et trop crédules émigrés accueilloient, saisissoient et interprétoient les moindrés nouvelles qui présentaient quelque espoir, surtout en faveur de la légitimité.

On doit se rappeler qu'au mois de janvier i8oa, précisément à l'époque du Concordat et des nominations , le premier consul fut nommé à la présidence de la république Cisalpine. Or, dans l'étranger, comme à Paris , on auguroit bien pour l'avenir de cette nomination.

On pensoit généralement qu'elle étoit un acheminement au retour prochain

d'un Bourbon sur le trône de ses pères, et cette lueur d'espérance favorisoit encore Findécision de M. de Juigné, qui désiroit si ardemment de ne rentrer qu'avec ses princes légitimes (1).

Enfin, il nous ssra facile, d'après ce que nous a écrit et dit lui-même M. de Juigné, de citer les motifs qui ont pu porter ce prélat à mander à M. l'abbé de Floirac que «peut-être il ne revien- )> droit pas en France, même après la )) publication du Concordat».

Depuis 1796, M. de Juigné recevoir régulièrement chaque année des sommes assez considérables, surtout pour lui personnellement, et, d'après des promesses et des données assez certaines, il avoit l'espoir qu'elles lui seroient continuées autant de temps qu'il resteroit

(1) Nous avons déjà cité el conservé un grand nombre de ses lettres, qui en donnent les preuves les plus authentiques.

dans Pétranger. Il comptait même sur des fonds plus importans qui lui avoient été promis; mais, une fois rentré eu France, il ne devoit et ne pouvoit plus compter sur rien; ce qui effectivement arriva. Il avoit de quoi exister honorablement dans son exil; joint à cela Tincertitude où il étoit de retrouver, à sa rentrée en France, de quoi pourvoir à son existence sans occuper aucun poste.

Mais ce qui Pinquiétoit et Palarmoit le plus, étoient les emprunts non entièrement liquides, que, dans les momens de la plus pénible détresse, il avoit contractés, non pas tant pour lui personnellement que pour ses malheureux compatriotes, et il attendoit des fonds qui étoient promis pour y faire droit.

Enfin, âgé alors de soixante-quatorze ans, de plus en plus infirme et souffrant , continuellement en proie à des maux de tète insupportables; n'étant plus obsédé par des malheureux émigrés, qui,

à celte époque, étoient tous, ou à peu

près, rentrés, il pouvoit bien désirer se

reposer tranquillement dans un pays où

ses vertus et sa réputation méritée lui

conçilioient l'affection, la vénération,

et attendre des temps plus heureux.

Circonstances qui ont accompagné le retour de M. de Juignè en France.

Débiteur pour les autres, sa délicatesse est alarmée, et il n'en donne pas moins des preuves d'une charité sans bornes, d'une bonté sans exemple, et d'une patience à toute épreuve.

Nous le laisserons peindre lui-même dans différentes lettres qu'il nous écrit aussitôt son retour (surtout dans celles des i5 septembre et 11 octobre 180a ), la position douloureuse et embarrassante où il se trouve, et dont il nous fait les juges. , ; ,

<( Mes parons s étant décides à rentrer

Qigijiz^ by

» en France, je les ai accompagnés, et » je suis arrivé ici avec eux à bon port, » grâces à Dieu; mais, épuisé par les » frais de voyage qui sont ruineux,....

» l'embarras où je me trouve est grand » dans ce moment- ci. Les voyages ont » tout absorbé. En, arrivant, on n'a » trouvé nulle ressource. Il faut pour- » tant vivre, en attendant qu'on ait rçn- » contré quelques moyens. Il faut faire » un établissement, il faut quelques » meubles; car on n'a pas retrouvé une » chaise. D'un autre côté, les bourses » sont fermées ou vides : on ne trouve à » emprunter qu'à une usure excessive, » et qu'autant qu'on présente des hypo-

» thcques et des cautionnemens

» On ne me doit rien persohnelle- » ment ; je n'étois pas en état dans Y& » t ranger de donner ni de prêter; mais » il est vrai que j'ai avancé ou fait » avancer beaucoup d'argent de la caisse » destinée à secourir les pauvres prê-

» très et même les pauvres laïcs réfugiée » dans la partie de l'Allemagne que j'ha- » bitois, et que les débiteurs ont tou- )> jours annoncé la bonne volonté de » rétablir dans la caisse ces avances.. Je » me trouve donc, sur ce qui concerne » cette caisse de secours, dans le plus v grand embarras ; vous allez vous- » même le sentir, mon cher Abbé.

» Depuis sept ou huit ans, je suis seul » chargé de cette bonne œuvre, seul » chargé de la direction. Depuis ce )) temps, les secours que nous avons sol- » licites, et moi surtout, et que nous » avons obtenus, ont été reçus et tou- » chés par MM. Obwexer, les banquiers » d'Augsbourg, les hommes les plus » honnêtes, les plus vertueux, les plus » chrétiens, les plus charitables, et ils » payoient sur mes billets ou mandats.

» Or, ces Messieurs ne connoissoient que » moi : ils enregistroient les recettes sous » mon nom, et également les paiement.

» Depuis plus d'un an les secours de \à » caisse ont été taris, et depuis à peu )) près ce tétnps la caisse est absolument » et entièrement vide; cependant, par » le compte bien en règle que MM- Ob- » wexer m'ont remis quinze jours avant » mon départ d'Augsbourg, il est prouvé » qu'ils sont en avance d'une somme dé )) 64oo livres de France, dont ils me dex> mandent, avec raison, le remplace- » ment, tandis que je n'ai pas ce dont » j'ai besoin, et qu'il m'est impossible » ni juste que je paie cette somme, dont » il n'y a pas un denier qui ait été em- » ployé à mon profit. Vous voyez, mon » cher Abbé, combien ma position est » douloureuse et embarrassante. Il n'est » pas juste que MM. Obwexer, qui ont » très -gracieusement pris la pëine de » faire la recette et la dépense, et qui » ont même donné du leur à la caisse, » perdent leurs avances. D'un autre » côté, il n'est pas juste que je paie une

» somme aussi considérable, dont je n'ai » profité en rien, et qu'il m'est impos- » sible de payer. Je suis donc obligé de î> prier M. ***, qui doit à la caisse de » secours, et quelques autres débiteurs, » de faire les efforts qu'ils pourront pour » remettre les secours qui leur ont été » avancés. Mettez, je vous prie, mon » cher Abbé, ceci sous les yeux de M. *** » surtout. Il doit la plus forte somme, » et voyez avec lui ce qu'il peut pour le y> présent, et ce qu'il pourra avec le » teinps ».

Qui n'admireroit pas la patience et la charité de ce bon prélat, surtout dans cette circonstance! Sa délicatesse est alarmée; il e$t dans la peine, et il ne veu t pas qu'on en fasse à ses débiteurs!

a I14aut, mon cher Abbé, le suivre » aveç beaucoup d'honnêteté, de pa- » tience et de modération; surtout il ne » faut pas que ces respectables vieillards » se privent et se gênent trop,... Je vous

» recommande

p recommande de nouveau d'éviter de » les inquiéter. Dites-leur que j'atten- » drai leur commodité pour le paie- » ment de leurs obligations; que je se- » rois très-affligé qu'ils s'imposassent des » privations qui pourraient nuire à leur » santé; qu'enfin je ne prétends pas les «gêner».

Tous ses débiteursétoient sans moyens.

Le principal, qui, avant la révolution), avoit plus de 60,000 frapcs de rente, n'ayant rien recouvré à sa rentrée en France, ne put donner que a5o livres sur 3ooo livres qu'il de voit, et il est mort insolvable.

Enfin, dit M. de Juigné, « toutes lea » personnes à qui on avoit fait des » avances, et à qui nous nous sommes » adressés, nous ont toutes refusé, faute

» de moyens Il seroit cependant de

» toute justicè qu'on vînt à mon se- » cours». (Vingt et unième lettre sur le

même objet > depuis le 1 i octobre 180s jusqu'au 8 octobre 1808.)

Députàtion deChâlons, vous av ez bien raison de venir le saluer, dans ce moment même, comme le père des pauvres! Il méritoit d'autant plus ce titre, que, non content de leur avoir donné dans tous les temps tout ce qu'il possédoit, il a voit fini par se mettre pour eux d^ns la position la plus pénible pour une «me honnête, pure et délicate. Voilà donc où en est réduit ce digne et charitable prélai, qui a tout sacrifié pour son Dieu et poUr son Roi !

Cependant MM. Obwcxer ne le pressèrent nullement, et, ainsi que nous l'avons dit, page g5, le premier usage qu'il fit des 1 5,ooo fr. qu'il recevoit annuellement, comme chanoine de Saint-Denis, fut de s'acquitter avec eux. Il nous remboursa nous - même , Quelque temps avant sa mort, des foibles avances que

nous avions été assez heureux de trouver 1 -occasion de lui faire.

Plein de loyauté et de délicatesse, il noua dit alors : « Mon cher Abbé, me i> voilà donc entièrement libéré; je ne » dois plus rien à personne; je mourrai » content ».

Enfin, s'il restoit encore quelque doute sur l'amitié -qu'il nous portoit, et à laquelle nous attachions un si grand prix (eh! qui n'eût pas ambitionné celle d'un sage et d'urt saint), nous prouverions qu'elle a été la même depuis sa rentrée en France jusqu'au tombeau. Quoique nous ne fussions plus à même de lui rendre aucun service, il ne nous en renouveloit pas moins l'assurance en toute occasion : ((Je compte toujours, nous » disoit-il souvent, je compte toujours » fermement sur votre amitié dont vous

m'avez donné constamment des preu- » ves si essentielles. Comptez toujours » sur la mienne, mon cher Abbé, elle

y> vous est si bien due! Aussi c'est du » fond de mon coeur que je vous en » donne l'assurance, et que je fais pour » vous et votre bonheur les vœux les

» plus ardens Ah! ce n'est pas dans

» celte vallée de larmes que nous le » trouverons : meliorem oppetunt pa- » triant»*

Le 19 février 1811, deux mois précisément avant sa mort, il nous écrit:

« Quoique je sois très-gèné pour écrire, » par un mal qui m'est survenu à un » doigt, je ne puis différer, mon cher » Abbé, à vous dire que j'ai parlé à

» M. le cardinal Il désire vous voir

» avec les dispositions les plus favora- » bles (1). Je vous prie de croire ferme-

(1) Ce bon prélat dé&iroit beaucoup de nous donner une nouvelle preuve de son amitié, et de nous voir près de lui. Il en avoit la promesse, et il eût réussi, s'il ne fut pas mort si tôt: déjà nous lui devions notre nomination au bénéfice de la Grange- le-Roi et à un canonicatde Saint-Martin des Champs. Il est à remarquer que tous ceux qui Jui ctoient attachés éloieut tenus présens.

» ment, mon cher Abbé, que c*est et » sera toujours avec le plus grand em- » pressemeqtque je saisirai les occasions » de pouvoir vous prouver ma recon- » noissance, et toute l'affection et tous » les sentiraens que vous m'avez ins- » pires, et qui sont inaltérables......

< Ce sont les derniers caractères tracés de la main de l'ami le plus sincère, le plus tendre et le plus intime que nous ayons eu en ce monde, et qui, sur la demande que nous lui fîmes, pour toute récompense des services que nous^étions trop heureux de lui rendre y de se ressouvenir de nous dans tous ses sacrifices jusqu'à sa mort, daigna nous dire:

« Oui, mon cher Abbé, oui , vou$ le » promets, et je le ferai de tout rooa i) cœur». Aussi sera-t-il jusqu'au tombeau l'objet de nos justes regrets et de nos prières] et certes, c'est bien, le moindre tribut qu'exigent de non* et: l'amitié et la reconnbisôauce. f

Pour ne rien laisser à désirer sur la vie de M. de Juigné, nous allons rétablir quelques faits qui ont échappé à nos premières recherches.

(Page 3.) L'abbé de Juigné fut député à l'assemblée de 1708, par la province de Narbonne, en vertu d'un bénéfice qu'il possédoit (le prieuré d'Acur de Comigne). En 1760, il fut, ainsi que nous l'avons déjà dit, nommé à l'agence du clergé, par cette même province. Il en remplit les fonctions à cette assemblée et à celle de 1762. Il y fit plusieurs rapports, un entre autres sur l'ouvrage de l'abbé Corgne, Défense du pouvoir légitime des êvêques.

(Page 16 9 c. 11. ) Nous n'avons point parlé, ainsi qu'on nous l'a observé, de M. de Lastic, évêque de Cominges. Il est vrai qu'il fut transféré à Châlons, après M. de Choiseul, mort le i ej . octobre 1765; mais il survécut si peu à sa translation qu'il ne put commencer sa

nouvelle administration, et que M. de Juigné, nommé et sacré le 29 avril 1 764, est censé avoir de fait succédé à M. de Choiseul dans le gouvernement du dio^cèse. Il reçut en même temps l'abba je de Moustiers-en-Der, qu'a voit eue M. de Lastic. Il s'annonça à son diocèse, par une Lettre pastorale pour la continuation des pouvoirs, 16 pages în-12, où il développoit les sentimens et les vues les plus dignes d'un évoque: son administration fut conforme à ce langage.

Il établit dans son diocèse la fètc de saint Vincent de Paul, et mérita l'animadversion des jansénistes par son zèle constant pour l'uniformité de la doctrine. : uwJ ;

Nommé à l'assemblée du clergé de 1765, il prit part aux mesures adoptées par ses collègue», pour la défense des droits de l'Eglise; et, de retour a Châlons, il fit adhérer son clergé aux actes de 1 766. [ A .1

A l'occasion du jubilé, M. de Juigné lit donner à Châlons une mission dont il suivit les exercices, et qui eut d'heureux résultats; c'étaient d'anciens Jésuites qui en étoient chargés.

(Page 33, c. m.) M. de Juigné fut nommé supérieur de la maison de Navarre, en 1787, à la mort de M Phélippeaux, archevêque de Bourges. Ce choix étoit un hommage d'une maison où M. de Juigné avoit été élevé, et pour laquelle il conservoit un tendre intérêt.

, Enfin, M- de Juigné a donné une nouvelle édition du Bréviaire parisien de M. de Vintimille, imprimée en 1790, chez Simon. ■;'!:«; r>

Nous terminerons par une juste réflexion cette Vie de M. de Juigné, qui, comme le dit encore aujourd'hui un de dignes successeurs, auroit dû être immortel. Il est souvent bien difficile de succéder à un grand homme tel que M. de Beaumont , dont le nom sera tou-

jours révéré. Ce respectable et saint archevêque, qui, comme saint Athanase, a honore l'épiscopat par ses vertus héroïques et l'intrépidité de son caractère, toujours à la hauteur de ses devoirs, cette colonne de la religion, comme le dit le grand Dauphin (1), avoit lui-même, quelque temps avant sa mort, distingué, préféré parmi la foule des lumières du clergé qui brilloient alors sur les rangs, et désigné M. de Juigné comme le plus digne de le remplacer, et ce modeste et saint prélat lui a succédé avec honneur et gloire.

Enfin, il est à regretter, pour la gloire

(1) M. de Beaumont est nommément compris dans la liste des personnages recommandables et recommandés par M. le Dauphin à celui de ses enfans qui devoit succéder à Louis XV. Celte liste fut confiée à MM. de Nicolaï.

« M. l'archevêque de Paris (de Beaumont) doit être v considéré comme une des colonnes de la religion , que » la famille est obligée, en conscience et par intérêt, » de maintenir, combien qu'il en coule n.

de l'église de Paris, que depuis saint Denis il n'existe aucune vie de tant de grands hommes qui, par leurs vertus, leurs lumières et leur caractère, l'ont illustrée, en faisant l'ornement de la religion. On a bien quelques, courtes notices, quelques foibles éloges, ou des notes; mais elles ne peuvent satisfaire l'historien. La vie d'ujn grand homme dans TEglise a-t-eile donc besoin d'être provoquée par unç académie ! ! !

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