‹ Vie de Messire Antoine Éléonore Léon Leclerc de Juigné archevêque de Paris, duc et pair de France, et ancien évêque de ChalonssurMarneChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

M . de Juigné naquit à Paris, le 2 novembre 1728, d'une de ces anciennes familles (du Maine) où les vertus et la piété, non moins héréditaires que la noblesse, lui prêtent comme une nouvelle et plus touchante illustration. La lumière la plus pure éclaira dès le berceau la raison naissante de M* de Juigné, et la religion fut , dès sa tendre enfance, sa principale étude.

À peine avoit-il six ans lorsqu'il perdit le marquis de Juigné, son père, colonel du régiment d'Orléans, et tué en 1734, à la bataille deGuastalla.

Il fit ses humanités et sa philosophie au collège de Navarre, et entra au séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, d'où il ne sortit que pour s'agréger à la société des théologiens de Navarre, où il lit son cours de licence, dont il fut un des premiers , et prit ses degrés.

Déjà on remarquoit dans le jeune de Juigné une maturité de jugement, un esprit dé piété, une simplicité de mœurs, une candeur de caractère, une modestie rares, auxquelles se joignoientune application à tous ses devoir» et une droiture peu communes.

Ces qualités lui concilièrent l'estime et l'amitié particulièrement de M. de Bezons, son parent, évêque de Carcassonne. Il le jugea digne de sa confiance, et le fit son grand-vicaire. C'est sous ce

digne et vertueux prélat qu'il commença l'étude de Pépiscopat , et qu'il apprit â connoître et à juger les difficultés de l'administration diocésaine.

Il eut bientôt à courir une autre carrière; il fut nommé agent-général du clergé en 1760, et remplit , avec éloge, cette charge importante. A l'agence étoit attaché le soin de tous les intérêts et de toutes les affaires ecclésiastiques. Cette gestion duroit cinq ans ; mais cessoit, si, pendant son cours, l'agent étoit nommé à un évèché. Elle ne faisoit que commencer pour l'abbé de Juigné, lorsqu'on lui proposa l'évêché de Comminges; il s'excusa, et préféra de continuer ses ho^ norables travaux.

Les succès qu'il obtint dans l'exercice de toutes ses fonctions l'appelèrent de nouveau à Pépiscopat. Mais avant de suivre M. de Juigné sur les sièges de Châlons et de Paris, et d'entrer dans les détails de son administration pastorale >

il ne sera pas indifférent de retracer les principales qualités de sa personne extérieure, de son caractère et de son esprit,

M. de Juigné , du côté des dons de la nature, étoit des plus favorisés. Grand, bien fait, il étoit doué d'un port majestueux, d'un air de noblesse et de modestie, d'une figure douce , aimable, prévenante, faite pour plaire à tous. Une gravité sainte s'allioit sur son front à une douce sérénité. Ses yeux annonçoient la sincérité de ses sentimens ; l'affabilité qui respiroit dans ses paroles manifes~ toit la bonté de son cœur.

Passionné pour la justice, portant jusqu'au dernier scrupule le respect pour la vérité, d'une loyauté à toute épreuve, et à laquelle on ne pouvoit rien reprocher, si ce n'est peut-être cet excès de franchise dont les blessures sont salutaires à celui même qui s'en plaint, et qui, supposant dans l'ame une parfaite

droiture, finit toujours par augmenter son estime et sa confiance. Aussi sa langue étoit - elle l'interprète de son cœur, et toutes ses paroles portoientelles l'empreinte de la sincérité. Ses promesses étoient inviolables. (Il disoit souvent : « Je ne sais pas comment on peut » promettre ce qu'on ne peut et ce que » l'on n'a pas envie de tenir. Je suis )) toujours surpris de voir un honnête » homme se permettre de tromper l'es- » poir des malheureux solliciteurs ». ) De là cette confiance sans bornes qu'on avoit en lui : la droiture, dont il faisoit profession, le rendoit supérieur à toutes les considérations humaines. Il refusoit avec force ce qui étoit injuste ou contraire aux règles; mais il accompagnent ce refus de tant de douceur, qu'on finissoit par être de son avis.

On s'apercevoit, à son air et à tout l'ensemble de sa conduite, qu'il marchoit constamment en la présence de Dieu ;

qu'il çonversoit habituellement avec Dieu, afin de rendre plus utiles ses entretiens avec les hommes. Aussi sa société étoit-elle douce et aimable, sa conversation utile et agréable, ses manières toujours engageantes et affectueuses. On ne pouvoit jamais se séparer de lui, que satisfait et édifié,

Il suffisent d'avoir quelque rapport avec lui, pour avoir bien des occasions d'admirer l'étendue de ses lumières, la 8 oliditéde S onesprit,rard ? rdes a ch a rité, de sa foi et de sa piété.

Quelle amitié plus sûre ? quelle inti-r mité plus aimable ? Non-seulement chéri , mais révéré , même avajit l'âge qui commande la vénération , sa nombreuse famille, tous ses amis le prenoient pour modèle ; il devenoit leur guide, leur appui, leur conseil, et son opinion fai$oit toujours autorité.

Ses domestiques même, qu'il regarddoit, qu'il traitoit comme ses enfans, lui

étaient aussi attachés que ses amis. Aussi n'en changeoit-il presque jamais. Les bons maîtres font les bons domestiques.

Us ne peuvent résister aux exemples de piété et de religion qu'ils ont continuellement sous les yeux.

Sa vie, dans tous les temps, a été occupée et réglée. Jamais rien n'a pu interrompre les heures de ses exercices de

religion.

Il joignoit à la plus heureuse mémoire l'amour des études graves, et le goût de la bonne littérature. Il possédoit parfaitement le grec : la Bible étoit sa lecture favorite ; il la savoit par coeur ; et, quelque passage qu'on lui citât, il en indiquoit sur-le-champ le livre, le chapitre et le verset. \: : - A

Les maux de tête, les migraines auxquels il étoit souvent en proie , ne lassèrent pas un seul instant sa patience, ni n'altérèrent sa sérénité. Dans ses douleurs aiguës, nous l'avons souvent en-

tendu dire, comme saint Augustin : Z?omine, nunc lire, mine seca, modo in œternum parcas.

Personne, ainsi que l'on verra dans la suite de sa vie, n'a porté plus loin son amour, sa charité pour les pauvres.

Les malades, les vieillards, les familles ruinées, trouvoient en lui un soutien, un père, et ses libéralités abondantes répondoient à sa tendre piété.

Rien ne gagne les cœurs avec autant d'efficacité qu'une charité sans borne, qu'une douceur inaltérable. Or cette vertu faisoit le caractère distinctif de M. de Juigné. Elle brûloit dans son cœur, elle paroissoit dans ses paroles, elle éclatoit dans ses mœurs, elle le conduisoit dans ses fonctions, elle le formoit, elle l'animoit pour toutes sortes de bonnes œuvres. Aussi, sévère pour lui-même , combien n'étoit-il pas indulgent pour les autres? toujours porté à excuser et à pardonner leur fragilité.

Nous allons en citer quelques exemples.

- Quelques membres de son conseil de Paris, entre autres M. l'OfL.., encore jeune, s'élant permis un jour de lui faire des observations sur son indulgence pour les coupables, il répondit, à l'exemple de saint François de Sales, et avec la même douceur : « Mon cher Monsieur, » s'il y avoit quelque chose de meilleur »que la douceur, Dieu nous l'auroit » appris ; mais il ne nous recommande )) que deux choses , d'être doux et hum- » bles de cœur ; et j'imiterai, le plus que » je pourrai, la vertu dont notice divin » Maître nous a donné lui-même Pexem- » pie, et dont il fait un si grand cas ».

Aussi , avec ces principes de sagesse et de modération, personne plus que M. de Juigné n'a su faire goûter et aimer la religion.

La vertu croit difficilement au mal.

Quelqu'un de ses prêtres lui étoit-il dénoncé , il donnoit d'abord peu de foi

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à la dénonciation. Il prenoit avant d'agir tous les moyens de ne pas être trompé. Il s'informoit de la vie, des moeurs et de la doctrine du dénonciateur. S'il ne méritoit pas par lui-même une grande confiance, la dénonciation restoit comme non -avenue. Si le dénoncé étoit estimé coupable, il l'appeloit près de lui ; il le recevoit comme le père de l'enfant prodigue, il lui adressoit des paroles de douceur, de paix et de charité, il lui ouvroit son coeur avec une tendresse inexprimable, il obtenoit aisément du coupable l'aveu et le repentir, et la faute sans récidive étoit souvent une faute heureuse : Félix culpa.

Il inspiroit tant de confiance que, lorsque ses ecclésiastiques, et même ses diocésains, a voient entre eux quelques différends, ils s'empressoient de s'adresser à lui, et, en présence de cet ange de conciliation, le traité de paix étoit bientôt

Parmi des milliers de traits , nous en citerons encore un , pour prouver combien la vertu et la douceur ont de force sur les esprits et sur les coeurs.

A la première ordination que fit à Paris M, de Juigné , il se trouva pluaieurs ordinans d'une naissance distinguée. Le prélat s'aperçoit que l'un d'eux,

( l'abbé de B ) étoit disirait ; il lui dit

avec sa douceur ordinaire : « M. l'abbé, » nous sommes, vous et moi, en la pré- » sence de Dieu : vous allez recevoir le » sacerdoce ». Ce regard céleste, ce peu de mots , suffisent et frappent si vivement l'esprit et le cœur de Fordinand , qu'il fut constamment, pendant tout le temps de l'ordination, le plus recueilli et le plus édifiant de tous, et, après l'ordination, il alla se jeter aux pieds de M gr ., en lui disant: « Ge coup-d'œil V angélique restera toute ma vie gravé » dans mon ame ».

M» de Juigaé étoit naturellement ti-

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mide, surtout avec ceux qu'il ne connoissoit pas. Extrêmement humble et .modeste , il se méfioit de lui-même , il craignoit de se tromper, de se compromettre, de manquer à quelques procédés. Ce défaut naturel, qu'il ne pouvoir vaincre, ne permettoit pas toujours de le juger assez sainement, et de l'apprécier autant qu'il le méritait.

C'est surtout lorsqu'il parloit en public que sa timidité se laissoit remarquer; mais il n'en disoit pas moins de sages et pieuses paroles, et il les disoit avec cette affabilité qui ajoute tant de prix aux moindres discours, avec cette douce persuasion qui couloit de ses lèvres.

Il est à regretter de ne pas avoir les instructions qu'il a données dans le cours de ses visites pastorales, et qui étoient toujours analogues à la circonstance; elles auroient ajouté au précieux recueil de ses Lettres et Mandemens échappés à la destruction des temps : mais il

parloit le plus souvent d'abondance, et sa modestie s'est toujours refusée aux demandes qui lui ont été faites de ses discours écrits.

Ceux dont le caractère, les sentira ens et les opinions n'étoient pas aussi modérés, et qui ont jugé M. de Juigné sur les apparences, et surtout d'après la différence immense de caractère qui existoit entre lui et M. de Beaumont, son prédécesseur, se sont permis de le taxer de foiblesse, ont eu le plus grand tort. M. de Juigné étott prudent et sage.

Il sa voit douter et mûrir ses décisions, et, pour ne pas s'exposer à revenir sur ses pas, il ne précipitoit rien; mais il savoit aussi allier au besoin une fermeté inébranlable à sa douceur naturelle.

a Après la sainteté de vie, disoit-il , » il n'y a point de qualité pius néces- )) saire à un évêque que la prudence, » parce qu'elle dirige toutes les vertus

)> et la charité même, et que, selon le » langage de saint Bernard, qui Fap-»

» pelle Pabbesse de toutes les vertus, elle » les conduit toutes, elle fait trouver ce » milieu en quoi elles consistent j elle » sait apporter un juste tempéramment » à la charité même, et empêcher que » quelquefois sa ferveur ne dégénère » en une chaleur indiscrète. Que pou?

» gouverner les hommes , ajoutoit-il , » elle est tellement nécessaire, que Sa- » lomon ne demande pas autre chose » à Dieu, ainsi que nous le voyons dans » les livres de la Sagesse : « C'est par la » prudence que les rois régnent, et que )> les législateurs font des lois justes »< » ( Prov. 8. )

Mais, si M- de Juigné étoit si bien pénétré de la nécessité de la prudence dans un évêque, il n'ignoroit pas qu'une fermeté inébranlable n'étoit pas moins nécessaire, et il sa voit allier au besoin l'une à Pautre. « Il étoit également rem-

» pli de la force de l'esprit du Seigneur, » de sa justice et de sa vertu, pour an- » noncer à Jacob son crime, et au peu- » pie d'Israël son péché ». ( Miche, 3. ) Pour s'en convaincre, il Suffit de lire ses Mandemens, sur lesquels nous reviendrons.

Enfin, doué de tant de vertus, M. de Juigné sembloit appartenir à un autre siècle, rappeler des jours meilleurs et des temps plus heureux pour la religion.

Suivons-le sur les sièges de Châlons et de Paris, et nous verrons qu'il fut, sans contredit, un des prélats les plus édifians, les plus zélés et les plus charitables.

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