‹ Vie de Messire Antoine Éléonore Léon Leclerc de Juigné archevêque de Paris, duc et pair de France, et ancien évêque de ChalonssurMarneChapitre 7 sur 17 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

M. de Juigné à Châlons.

En 1763 , le diocèse de Châlons perdit, dans M. de Choiseul, un prélat justement regretté.

M. de Juigné, âgé de trente-six ans, lui succéda le 29 avril 1764.

M. de Choiseul avoit fait aimer la religion par une charité sans bornes, une régularité toujours exemplaire, une attention soutenue à maintenir la majesté du culte extérieur ; M. de Juigné suivit un plan semblable de conduite, et même y ajouta de nouveaux bienfaits.

M. de Juigné çppnoissoit les égards, les procédés. Il avoit aussi cet esprit de justice et d'humilité qui portent un prélat à s'acquitter de tout ce qu'il doit à la mémoire de son prédécesseur.

Tout

Tout en parlant de lui-même avec ld plus grande modestie, il fit l'éloge mé-« rite de M. de Choiseul ; il continua ses aumônes , et les pauvres n'eurent plus à regretter le père qu'ils a voient perdu.

A son arrivée dans son diocèse, M. de Juigné y trouva des difficultés occasionnées par l'ascendant que le jansénisme avoit pris sous ses prédécesseurs. Il se crut obligé d'interdire, même d'expulser, quelques prêtres discoles. Ensuite, il ne s'occupa plus que du bien qu'il avoit à faire.

. Il s'empressa de faire ses visites pastorales > et de prendre connoissance dç toutes les parties de son diocèse. Bientôt il en connut tous les ecclésiastiques ; il les recevoit avec bienveillance, étoit toujours prêt à les écouter et à entrer avec eux dans les moindres détails sur ce qui concernoit le bien des paroisses, le salut des ames, et les secours à porter où il en étoit besoin*

H observoit rigoureusement la loi de la résidence. Il sortoit rarement de son diocèse, et seulement pour des raisons de nécessité ou d'utilité générale.

Plein d'amour pour son troupeau, il ne s'occupoit que de son avantage. Il regardoit tous ses diocésains comme ses enfans; il vivoit avec eux comme leur père; il compatissoit à leurs besoins; comme le grand apôtre, il se faisoit tout à tous, et sa douceur inaltérable gagnoit tous les coeurs.

On reconnoissoit sans cesse à son extérieur cette piété humble et austère, cette piété attendrissante, dont les caractères étoient aussi diversifiés que les circonstances où elle étoit obligée de patoître ; ce majestueux recueillement qu'il portoit sur ses traits comme dans son ame, aux cérémonies publiques, et qui faisoit place à l'expression d'une bonté fervente dans les audiences qu'il donnoit à ses diocésains.

Ci9)

Rien de plus frugal que sa table, rien de plus modeste que ses meubles et ses habillemens (i). Un témoin oculaire»

considéroit un jour les toiles qui couvroient les fauteuils du prélat ; quelqu'un dit alors à cette personne : « Vous croyez » peut-être que ces toiles sont employées » pour garantir les fauteuils de la pous- » sière? Hé bien ! point du tout; c'est » principalement afin qu'on ne voye » point leur désastre ». C'étoit dans une telle simplicité que la charité trouvoit des fonds inépuisables pour soulager les malheureux* ^C'**** r ; ^ \ iïiV;

Il nous seroit difficile de détailler ici .

tout ce que ce zélé et charitable prélat a fait en leur faveur. Voyant que les incendies étoient très-fréquens en Champagne, ce charitable prélat établit un bureau de secours pour ceux qui les

(1) Habentes alimenta et quibus tegamur, his con- Ùnti sïtmus. ( Êp. à Tim. , ch. vi , f . 8. )

(ao)

bf éprouveroient; et, non content d'ouvrir

sa bourse et celle des autres aux victimes des incendies, lui-même accouroit aussi pour les éteindre*

En 1776, à dix heures du soir> un courrier vient lui annoncer qu'un incendie violent dévoroit Saint- Dizier* ville distante de Châlons de douze ou quatorze lieues. Le prélat, après avoir épuisé les bourses de MM. ses frères, qui étoient alors à Sarry avec lui, et pris tout l'argent des domestiques pour grossir ses ressources personnelles et distribuer de plus abondans secours aux incendiés, se porte avec la plus grande célérité sur les lieux. Il trouve Saint- Dizier presque réduit en cendres. Dans l'espoir de sauver quelques victimes, il se précipite au milieu des flammes avec si peu de précaution, qu'on l'y crut étouffé. La nouvelle en arriva jusqu'à Châlons, et y causa une consternation qui ne cessa qu'à son retour. Ainsi le

prélat et les diocésains rivalisoient de

zèle et d'activité pour porter les secours dus à l'humanité.

Mais cette humanité, M. de Juigné n'auroit-îl cherché à lui rendre que des services éclatans ? Il s'en faut bien ; les bonnes oeuvres secrètes font la partie la plus considérable de sa vie. Combien de fois ne Pa-t-ron pas vu quitter les compagnies les plus brillantes, afin d'aller lui-même secourir l'indigence timide ? combien d'occasions n'auronsnous pas d'admirer en lui soit à Paris, soit dans l'étranger, cette vertu qui le caractérisoit. i . v

Rien de ce qui pouvoit contribuer au bien et à la gloire de son diocèse ne pouvoit lui être étranger. Il fut un des fondateurs de l'ancienne académie de Châlons, Les membres de cette ancienne académie n'ont point encore oublie combien il présidoit noblement leurs séances,' , . ■ fî

Non moins effrayé qu'affligé des progrès d'une philosophie immorale et irréligieuse, qui a deshonoré le siècle dernier y M. de Juigné sentit le besoin de signaler à ses diocésains l'esprit et la tendance de celte dangereuse ennemie de la foi; il publia, en 1769, sa Lettre pastorale contre la lecture des mauvais livres. Tous les dangers, tous les motifs propres à en éloigner, sont proposés avec un style aussi noble que touchant. Il est glorieux pour le prélat d'avoir dès-lors pressenti nos malheurs, dans le tableau qu'il fait d'une incrédulité également ennemie de l'autel et du trône.

En 1772, il donna une Instruction pastorale sur l'excellence et les avantages de la religion. On y admire cette douceur évangélique, cet amour paternel, et en même temps cette fermeté qui donne la confiance de son droit, avec cette dignité qui ne manque jamais de

Digitizec

réveiller le sentiment du devoir, et de commander l'obéissance aux lois.

En 1776, il donna, à Châlons, un Rituel, 2 vol. in-4°. Ce livre reparut en 1786, mais extrêmement changé, sous le titre de Pastorale parisiense, 3 vol.

in4°. Le premier volume, après avoir donné une série et une notice sur tous les évèques et archevêques de Paris, depuis saint Deqis, traite, ainsi que le deuxième volume, des saçremens en général. Ces deux premiers volumes forment un très -bon traité de théologie (1). Le troisième volume contient

(1) Ce Pastoral déplut aux jansénistes, et donna lieu , de leur part, à divers écrits, tels que Observations sur le Pastoral; Réflexions sur le Rituel; Examen des principes du Pastoral, sur tordre, la pénitence, les censures , le mariage. Ces écrits passoient pour être de Maultrot et de Larriëre. Le Pastoral fut même dénoncé aux chambres duParlement, le 19 décembre 1 786, par le conseiller Robert de Samt-Vincent , qui demandent que, séance tenante , on en fit arrêter la distribution. L'avis plus, modéré de le remettre aux gens du Eoi , pour l'examiner, prévalut, et la dénonciation n'eut point da suite. Les abbés Revers, du naine de Saint* Honoré P

l'administration pastorale : les instructions y sont excellentes- Il se termine par un vocabulaire de noms de saints et de saintes que l'on peut donner au baptême. Ce Pastoral peut être regardé comme un chef-d'œuvre dans ce genre.

Aussi, un des premiers docteurs de Sorbonne (M. Asseline), après l'avoir examiné, dit : « Monseigneur, j'ai lu avec » grand plaisir votre Pastoral ; c'est peut- » être le meilleur qui soit sorti de la » plume d'un évêque : il peut servir de » règle certaine dans l'exercice du saint )) ministère, et on ne peut donner aux » pasteurs rien de plus instructif, rien » de plus utile. Je n'y trouve qu'un seul » défaut; le latin est peut-être un peu }> trop élégapt pour un Rituel ».

PJankott, professeur de Navarre, et Charlier , aumônier et bibliothécaire de M. l'archevêque, passent pour avoir eu part à la seconde édition , et* être les auteurs des changemens faits à la première. Le dernier a donné un, ^brégé de ce Pastoral , en un volume.

En 1778, il donna le Recueil de proses. Ces deux objets perfectionnèrent les réformes heureuses que M. de Choiseul avoit faites dans les liturgies du diocèse.

U ne suffisoit pas au zèle de M. de Juigné de propager la piété par ses écrits, aussi % bien que par ses actions. Le nouvel Élie avoit encore besoin d'autres Élisées auxquels il pût laisser son manteau, c'est-à-dire, le soin de perpétuer sa doctrine et ses exemples; mais ces Elisées, il étoit nécessaire qu'il les formât. Trop souvent d'heureuses dispositions pour le sacerdoce furent étouffées, ou détériorées par l'indigence ou par une vie dissipée. Jaloux de prévenir ces malheurs, M. de Juigné, en 1779, établit le petit séminaire, précieuse ressource des familles qui ne pourvoient satisfaire aux frais de l'éducation de leurs enfans, qui y étoient reçus gratuitement, ou à foible prix, et formés

de bonne heure à la piété et aux études nécessaires pour être admis au grand séminaire,

On sait par quel acte de désintéressement ce bon évèque a procuré ce beau et magnifique séminaire, à Châlons; ce fut en appliquant à cette construcr tion les fonds donnés pour lui bâtir un palais épiscopal , dont il aima mieux se priver, en se contentant du bien modeste logement que le département accorde encore aujourd'hui comme un pied-à-terre à M. Févèque de M eaux, dans le cours de ses visites.

Les séminaires sembl oient être le principal objet de sa sollicitude pastorale. Il les visitoit souvent; il se complaisoit, disait-il, au milieu de ses enr fans. Il les interrogeoit, il les encourageoit. Il avoit un art merveilleux pour faire briller la jeunesse dans les examens; aussi les élèves préféroient- ils ses interrogations à celles des autres

examinateurs, parce qu'ils lé voyoient moins jaloux d'étaler son mérite que de faire valoir celui des autres.

Avec quelle aménité ce cœur paternel et aimant ne se montroit-il pas dans les distributions de prix, dont il faisoit toujours lui-même tous les frais. Quel intérêt n'y ajoutoit pas sa présence!

Combien l'avantage d'être couronné par lui augmentait, pour les élèves, le prix du talent au de la bonne conduite!

Combien les remords de l'indolence n'étoient - ils pas accrus par la honte et la douleur de n'avoir pu mériter les embrassemens du père de la jeu* 'Aamjls*^ Âihli* : ■■■> '•*.;.:? •

Si les séminaires étoient l'objet de sa sollicitude, les écoles, les pensions des deux sexes ne Tétaient pas moins. Il ne dédaigqoit pas de les visiter. Il surveilloit les instructions, les principes qu'on y donnoit, les livres, les auteurs qu'on y voyait.

« Les en fans, disoit-il, comme La » Bruyère, sont déjà de petits hommes; il » faut, recommandoit-il aux maîtres et » maîtresses, faire une sainte guerre à » toutes les petites passions naissantes; » il faut surtout que l'orgueil soit hu- » milié, et qu*un jour Pentrée de ces » jeunes gens , dans la carrière dtumon- » de, soit ornée parla modestie. Il faut » donc prévenir les crimes, pour n'a- » voir pas à les punir, et les fautes, » avant qu'elles soient irréparables; il •» faut enfin n'oublier jamais cet adage, » aussi vrai en politique qu'en morale:

» Principiis obsta, sera medicina par » ratur ». Aussi seroit-il impossible de peindre au vrai l'intérêt et l'amour que ses vertus ont su inspirer pendant toute son administration à Châlons, où ses aumônes l'ont immortalisé, et où sa mémoire sera long-temps louée.

À la nouvelle de sa nomination au siège de Paris, tout Châlons éprouva une

Véritable tristesse. Jamais évêquè île fut de toutes les classes plus regretté. Il sembloit que tous perdissent un père, el les pauvres surtout leur dernière ressource* La profonde impression qu'une telle perte a laissée dans le cœur des Châlonnois> n'est point encore effacée; leurs regrets sont passés des pères aux en fans. Nous avons été à même d'en juger sur les lieux -, où il existe encore des témoins de sa vie angélique, et des fruits heureux qu'elle y a produits. Un jour nous demandâmes à un bon et vertueux vieillard ce que l'on pensoit de M. de Juigné, s'il n'étoit pas encore oublié. Voici sa réponse : « Ah ! le bon évêque que » M. de Juigné; non, il ne sera jamais » oublié 1 Nous nous rappellerons tou- » jours que ses aumônes étoient notre » ressource dans toutes les calamités.

» C'étoit le cœur d'un bon pasteur qui » donnoit tout, et qui auroit donné sa vie )> pour son cher troupeau. Hélas ! depuis

» trop long-temps il n'est plus au milieu » de nous; mais les sentimens de notre » vénération et de notre amour pour un » pontife qui a embaumé, de ses vertussa- » cerdotales et pastorales, tout le diocèse » de Châlons, ne sont et ne seront ja- » mais éteints». Nous nous empressâmes de rendre ces sentimens à M. de Juigné. Voici sa réponse, du a août 1806 :

« Je suis très-sensible à tout ce que » l'on veut bien dire de moi. Je regrette » de ne pouvoir, comme vous, être té- » moin des sentimens qu'on veut bien » conserver pour moi à Châlons , et r> dans mon diocèse ancien , auquel » je suis constamment bien attaché, et » pour lequel je rie cesse d'adresser à » Dieu mes prières les plus ardentes.

» Si ma lettre vous trouve encore à Châ* » Ions (1), je serois très -aise que les » personnes principales de cette ville

( 1 ) Nous étions alors en tournées de visites avec M. l'évéquc de Meaux.

(Si )

» en tendissent de votre bouche tous » les vœux que je fois pour le bien, » la prospérité, la sanctification d'un °» troupeau qui me sera cher jusqu'à la » fin de ma vie».

Il semble que fces infortunes l'ont rendu, pour la ville de Châlons, l'objet d'une tendresse encore plus vive. Jamais elle ne fut mieux caractérisée que par le compliment qu'une députation lui adressa à son retour de l'exil : « Mon- )> seigneur, lui dit-elle, ce n'est ni Tar- » chevèque, ni le duc et pair que nous » venons saluer, c'est le père des pau- » vres et l'ami de ses diocésains ». C'est ainsi que la bienfaisance chrétienne perpétue son empire. C'est ainsi que le malheur devient pour le juste un titre nouveau de recommandation.

Mais si les regrets des bons Châlonnois étoient aussi naturels et aussi vifs, ceux du sensible et reconnoissant prélat ne l'étoient pas moins.

Avec quelle amertume, et ëh même temps avec quelle douceur il exprime dans le premier mandement qu'il adressa au diocèse de Paris tous les regrets dont son ame étoit remplie pour lea bons diocésains qu'il avoit dû quitter !

Quel accueil affectueux ne cessai-t-il pas de faire à Paris, dans tous les temps, à ces anciens diocésains, qui venoient lui rendre hommage ou solliciter sa bienfaisance! Nous avons été témoin qu'il ne se passoit presque pas de jours qu'il ne reportât ses pensées sur le troupeau qui, pour être moins nombreux et moins riche , n'en étoit pas resté moins cher à son coeur.

Suivons-le actuellement sur le siég« de Paris, où ses vertus n'auront pas moins d'éclat»

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