CHAPITRE ONZIÈME
M. Dudouyt à Paris. — Première entrevue avec Colbert, au palais Royal. — Les accusations de Frontenac, et le clergé du Canada.
C'était au printemps de 1677. Dans une des nombreuses salles du palais Royal, à Paris, un homme, assis à son bureau, recevait en audience publique les personnes qui avaient quelques faveurs à solliciter.
On était à la veille de préparer ce que l’on appellerait aujourd’hui le budget de l'Etat ; et, comme toujours, le nombre de ceux qui voulaient s’y faire inscrire était grand. Tous paraissaient anxieux sur le résultat de leurs démarches ; et l'attitude du ministre n’était-guère de nature à les rassurer.
Homme d’un extérieur glacial, aux sourcils épais, au regard terne et austère, au front ridé, à la parole rare, au geste vif et saccadé, Jean-Baptiste Colbert n'avait rien d’attirant, ni de sympathique, C'était un homme de marbre—vir marmoreus —a dit de lui un poète de son temps, Son accueil froid et silencieux était la terreur des sollici-
teurs les plus intrépides.
On rapporte qu’un jour Mme Cornuel, qui s'était fait une réputation d'esprit au milieu de la société si spirituelle de cette époque, l’entretenait de ses affaires, et ne pouvant obtenir une réponse: ‘ Monseigneur, dit-elle enfin, piquée au vif de ce silence décourageant, faites-moi signe au moins que vous m’entendez.”
Mme de Sévigné appelait Colbert, le Nord, et tremblait à la seule idée de lui demander une audience.
Colbert était, d’ailleurs, d’une intégrité parfaite, et tout le monde avait confiance dans son esprit de justice, dans le désir sincère qu’il professait de servir les vrais intérêts de la France. D'abord simple commis du secrétaire d'Etat Le Tellier, puis intendant de la maison du cardinal Mazarin, il avait réussi par ses talents et ses hautes capacités administratives à attirer l’attention du roi, qui lui avait confié les finances de son royaume.
I] avait succédé en 1661 au célèbre Fouquet 1, et entrepris avec succès de réparer les fautes de sa désastreuse administration. L'histoire le regarde comme un des plus grands ministres que la France ait possédés.
Ce n’était pas tant par la vivacité de l'intelligence et la générosité des sentiments qu’il brillait, que par l'énergie de sa volonté, et la persévérance avec laquelle il savait exécuter ce qu’il avait une fois conçu.
‘Il lui fallait du temps pour rassembler ses idées et pour arranger un plan; mais sitôt que sa pensée était
1 — Mazarin mourut le 9 mars 1661, et Fouquet fut mis en prison au mois de septembre.
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arrêtée en lui, elle se manifestait par des actes empreints de logique et d'intelligence. Il étudiait avant de conclure, il hésitait avant de prendre une détermination; mais une fois sa volonté fixée, il en poursuivait l’accomplissement avec une opiniâtreté tyrannique et inébranlable.
‘ Un tel homme, pour s'élever à des conceptions grandes, pour briser la routine obscure et y faire succéder de vastes desseins avait besoin qu’un génie plus généreux donnât l'impulsion à son âme, et l’enflammât d’une amoition utile. Louis XIV se chargea de ce soin.
‘ Sous un roi moins dévoué à une mission brillante, Colbert n’eût été qu’un commis laborieux et appliqué: sous le maître qui sut le deviner et lui trouver un digne rôle, il fut un ministre de souvenir impérissable. Dans les œuvres d'industrie, c’est une roue de cuivre qui fait marcher une aiguille d’or; mais dans l’action simultanée de Louis XIV et de Colbert, il semble que ce fut à une roue d’or qu’une aiguille de cuivre dut de marquer si bien les progrès de la civilisation française 1.”
Parmi les personres qui, le 27 avril 1677, faisaient antichambre pour l’audience du ministre, il y enavait une qui portait le costume ecclésiastique de l’époque, et fixait natyrellement bien des regards de curiosité. On savait généralement que ce prêtre, arrivé depuis quelques mois à Paris, était auprès de la Cour l’agent reconnu, le représentant autorisé du chef de l'Eglise lointaine de la Nouvelle- France.
1 — Gaillard, Histoire dé France.
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Homme d’une taille moyenne, à la figure austère et ascétique, à l’œil vif et intelligent, au maintien grave et plein de dignité, M. Jean Dudouyt était, au témoignage de M. de Latour, ‘ l’un des plus dignes ecclésiastiques que Mgr de Laval ait jamais employés au Canada” Il avait renoncé aux plus belles espérances du monde, pour embrasser avec ardeur les pieuses austérités de l’'Ermitage de Caen; puis, animé par l’exemple de Mgr de Laval, il n'avait pas hésité à aller rejoindre le saint évêque dans son vicariat apostolique. Il y rendit les services les plus précieux, et déploya d’admirables vertus.
La pureté de sa doctrine et l’horreur que lui inspirait l’hérésie n’avaient d’égales que l’énergie de sa volonté et la détermination de son esprit. On rapporte qu’un jour, pendant qu’il habitait encore la ville de Caen, il tomba dangereusement malade. On envoya chercher, pour lui administrer le saint viatique, un des prêtres de cette ville, lequel était justement soupconné de jansénisme.
M. Dudouyt se sentit une telle répulsion pour ce prêtre, et pour la funeste doctrine qu’il était censé professer, qu’il ne voulut jamais recevoir la sainte communion de ses mains. On dut recourir au ministère d’un autre prêtre 1. Dieu récompensa la foi énergique de son serviteur, et lui rendit la santé.
Par sa sagesse et son grand sens pratique, par l'instinct admirable qui lui faisait deviner ce qu’il convenait de faire ou d’omettre pour le bon gouvernement des hommes ou
1 — Latour, p. 32.
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des choses, par son aptitude aux affaires, M. Dudouyt fut très utile à l'Eglise du Canada, surtout dans la mission de confiance que Mgr de Laval lui avait äonnée à Paris,
Il vit piusieurs fois Colbert au sujet des désordres causés au Canada par la traite de l’eau-de-vie. C’est cette question et plusieurs autres qui l’amenaient à l’audience du 27 avril !,
Lorsque son tour fut arrivé, il se présenta modestement, mais sans peur, devant le ministre.
‘ Monseigneur, lui dit-il, j’ai déjà eu l’honneur de vous représenter les maux incalculables que fait à l'Eglise du Canada, et à la colonie de la Nouvelle-France en général, la traite des boissons aux sauvages, telle qu’elle se pratique, sans aucun frein, sdhs aucune restriction. Votre Excellence voudrait-elle m’entendre de nouveau sur ce sujet, qui intéresse si vivement l'avenir du Christianisme en Amérique, et me permettre de lui exposer les raisons qui semblent réclamer absolument que l’on apporte plus de modération dans le trafic des boissons avec les sauvages du Canada ? ”
En effet, le commerce des boissons au Canada, au lieu de diminuer, avait pris, comme nous l'avons vu, des proportions alarmantes. Les mauvais exemples partaient de haut. (C’étaient les magistrats eux-mêmes, c’étaient les gouverneurs qui faisaient ou encourageaient ce commerce.
1 — Rapport sur lés archives du Canaa, Ottawa, 1885, p. XCVII, Lettre de M. Dudouyt à Mgr de Laval, 1677.
On avait vu M. Perrot 1, gouverneur de Montréal, profiter de sa position pour faire fortune au moyen du commerce et des congés. Il avait un comptoir ouvert sur l’île qui porte son nom, et il ne se gênait nullement d’enfreindre les lois du pays. Les choses allèrent si loin, que Frontenac fut obligé de le faire arrêter et passer en France 2.
Voilà maintenant que Frontenac lui-même était accusé par l’intendant Duchesneau de faire la traite avec les sauvages, et de vendre ses pelleteries aux Anglais, au mépris des ordonnances. De là des luttes acerbes entre les hommes publics du Canada, des récriminations incessantes au sein du Conseil supérieur.
La colonie de la Nouvelle-France n& faisait aucun progrès : elle ne renfermait encore, au printemps de 1677, que 8,515 personnes. Le roi s’en étonnait, et se voyait obligé de refuser à Jolliet la permission de commencer une colonie aux Illinois. ‘Il faut, disait-il, multiplier les habitants du Canada, avant que de penser à d’autres terres 3. ”
Il semble que la traite de l’eau-de-vie avec les sauvages pesait sur le Canada comme une malédiction. S'il est vrai que ‘“ la justice élève les nations #,” l’iniquité les abaisse et les empêche de progresser.
1—M. Perrot devait sa position à l’influence de Talon, dont il était le neveu. Il s’y naintint par la même influence, en dépit de toutes les réclamations, surtout de celles du séminaire de Montréal,
2 — Journal de l'Instruction publique, 1864, p. 84. 3 — Lettre de Colbert à Duchesneau, 28 avril 1677. 4 — Ps. XIV, 34.
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Le pieux évêque de Québec continuait toujours de lutter avec énergie contre un mal qu’il savait aussi préjudiciable aux intérêts temporels de la colonie qu’à ses intérêts spirituels. Mais sa voix était couverte par les clameurs de l’avarice sordide ou de l’orgueil froissé.
—“* Vous êtes des gens intraitables,” repartit vivement le ministre d’un ton haut et fort sévère: ce qui, comme le remarque M. Dudouyt, était contre la coutume dans les audiences publiques. ‘‘ Vous voulez sans cesse vous mêler de ce qui ne vous regarde pas. Parce que vous vivez loin du Soleil 1, vous pensez échapper à son influence ; vous ne cherchez qu’à entreprendre sur l’autorité du roi, sous prétexte qu’il est loin de vous. De quoi vous mélez-vous donc? Que ne bornez-vous votre action à prêcher, à exhorter au bien, à administrer les sacrements ? ? ”
— ‘ Nous nous mêlons de ce qui regarde notre ministère, répondit avec dignité M. Dudouyt. La traite des boissons intéresse le salut des âmes des pauvres sauvages qui nous sont confiées. Nous devons chercher à réprimer les désordres ; et je viens vous prier de nous aider dans ce travail, en apportant les remèdes qui sont en votre pouvoir.
‘ Voici la Résolution de six professeurs de la Sorbonne 3, qui prouve que nous n'avons pas outrepassé les limites de
1— Le ' leil, c'était le roi; le pauvre clergé du Canada portait ombrage à cet astre |
2 — Colbert voulait reléguer le clergé dans la sacristie.
3 — Delibération de la Sorbonne sur la traite de l’eau-de-vie, 8 mars 1675. Voir ce document à la fin de ce vol.
nos attributions dans la lutte entreprise contre le trafic des boissons enivrantes.”
— “Il y a dix ans que je connais cette Résolution, repartit Colbert 1, Que M. l’évêque de Québec ge borne à prêcher et à confesser. Ne me parlez plus de cette question-là.”
M. Dudouyt comprit que ce n’était pas le temps d’insister sur ce sujet.
— “Alors, dit-il à Colbert, souffrez que je vous par!° du peu de ressources que possède le clergé du Canada pour sa subsistance.”
—“ Mais, répliqua vivement Colbert, sans le laisser passer outre, Sa Majesté n’a-t-elle pas donné, dans ce but, deux abbayes à M. l’évêque du Canada ? ”
— “Oui, Monseigneur ; mais c’est à peine si l’on en peut retirer deux milie livres, à cause des charges énormes attachées à ces abbayes, et des réparations coûteuses qu’il faut y faire tous les ans.”
— ‘Vous n'êtes jamais contents, et vous appréciez peu les bienfaits du roi. Ily a bien des gens qui, pour ces abbayes, donneraient un fort revenu.”
— "Il ne tient qu’au roi de les reprendre,dit M. Dudouyt; et Mgr de Laval les remettra volontiers entre les mains de Sa Majesté, si Elle daigne lui assigner un autre revenu qui puisse le faire vivre, ainsi que son clergé.”
Colbert ne répliqua pas davantage. Il congédia M. Dudouyt, en lui répétant de nouveau que le clergé du
Gemma.
1— La Délibération du 8 mars 1675 était à peu près identique à celle du ler février 1662.
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‘Je lui ai parlé et je l’ai écouté fort doucement, quoiqu’il me traitât d’un air fort austère, écrivait M. Dudouyt à Mgr de Laval. Il m’a paru entièrement préoccupé contre vous et tout votre clergé.”
D'où pouvaient donc venir ces dispositions peu bienveillantes de Colbert vis-à-vis de l’évêque et du clergé du Canada? Rien ne prouve qu’il fût l’écho des sentiments du roi. Celui-ci témoigna toujours une grande confiance en Mgr de Laval.
Mais les ministres se croient souvent obligés de faire du zèle. Ilsen disent quelquefois plus qu’ils n’en pensent. Souvent aussi, sous prétexte de tout savoir, ils prêtent une oreille trop complaisante aux accusations calomnieuses.
Colbert s'était laissé vivement impressionner par celles qu'on avait portées devant lui contre les ecclésiastiques du Canada.
Frontenac, peut-être pour détourner l’attention de ses propres méfaits dans le commerce des boissons 1, les avait accusés de négoce illicite. N’osant s'attaquer directement à l’évêque, il s’en prenait aux jésuites; et dans une lettre adressée à Colbert le 29 octobre 1676, il prétendait qu’ils ne se montraient si opposés à la traite de l'eau-de-vie avec
1 — ‘M. de Frontenac n’avait-il pas, dit le P. Martin, à se reprocher lui-même un commerce illicite, plutôt que d’en accuser injustement de pieux missionnaires qui avaient quitté, la plupart, de grands biens pour venir se dévouer à une vie de privations et de sacrifices ? ” (Relations inédites de la Nouvelle-France, t. II, p. 360.)
les sauvages, que par des motifs intéressés, à savoir, pour cacher leur propre négoce de peaux de castors.
Cette accusation de commerce portée contre les jésuites, était très ancienne, et avait été cent fois réfutée. ‘ Je vois avec plaisir, écrivait déjà en 1656 le général des jésuites au P. Le Jeune, que l’accusation da cômmerce contre nos Pères du Canada est fausse et sans fondement.”
Les jésuites pouvaient bien recevoir des peaux de castors comme tout prêtre peut accepter de l’argent des fidèles, en retour de services rendus; ils pouvaient donner des peaux de castors, en guise de monnaie, pour se procurer d’autres produits. Mais jamaisils ne firent le commerce, au Cansda, dans le véritable sens du mot. Frontenac, cependant, était bien aise de renouveler l'accusation, dans l’espoir qu’elle produirait quelque effet.
L'année suivante (1677), il représentait de nouveau les ecclésiastiques du Canada sous les couleurs les plus odieuses, et les accusait d’être des ambitieux.
‘* Presque tous les désordres de la Nouvelle-France, écrit-il à Colbert, viennent de l’ambition des ecclésiastiques, qui veulent ajouter à leur autorité spirituelle un pouvoir absolu sur le temporel, et persécutent tous ceux qui ne leur sont pas entièrement soumis. ”
Il ajoute que l’intendant et les conseillers sont complètement sous leur contrôle, et n’osent décider aucune question contre eux ; que les ecclésiastiques ont des espions partout, jusque dans sa maison ; que l’évêque lui a dit qu’il
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peut excommunier même un gouverneur !, s’il le juge à propos ; que les missionnaires, dans les villages sauvages, se proclament les égaux d’Onontio, et enseignent à leurs fidèles que tout ira mal, tant que les prêtres n’auront pas le gouvernement du Canada; qu’ils se mêlent de toutes les affaires civiles directement ou indirectement; qu'ils font la traite même avec les Anglais de la Nouvelle- Angleterre ; qu’ils possèdent les deux tiers des meilleures terres du Canada, et qu’eu égard à la pauvreté du pays le revenu du clergé est énorme ; qu’enfin ils n’ont qu’un but, gouverner ; et que, pour atteindre ce but, tous les moyens leur paraissent bons.
Le lecteur voit de suite la fausseté de la plupart de ces accusations, la futilité des autres, l'esprit haineux et vindicatif dont elles sont toutes imprégnées. A force toutefois d’être répétées, elles ne pouvaient manquer de produire quelque effet sur le ministre, si l’on considère, surtout, la tendance qui régnait à cette époque, à la Cour de France, et qui allait s’accentuer de plus en plus, tendance à abaisser l'autorité de l'Eglise, à humilier le pape et los évêques, et à proclamer la glorification suprême de l'Etat 2. Le succès éblouit et rend aveugle: les armes de Louis XIV étaient
1 — Pourquoi un gouverneur serait il plus exempt de l’excommunication qu’un fidèle ordinaire, s’il la mérite ?
2 — ‘‘ On ne cesse d'entreprendre sur les droits sacrés de l'Eglise : sa puissance céleste est affaiblie, pour ne pas dire tout à fait éteinte. ”
(Oraison funèbre du chancelier EL Tellier, par Bossuet, 1686.)
‘* Colbert, alors en possession de la plus haute faveur, inspirait à Louis XIV cette politique d’humilier Rome et de s’affermir contre elle, ” (Revue des questions historiques, t. XXIV, p. 380.)
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partout victo-ieuses ! ; et l’on on était rendu à comparer le roi au soleil: ‘‘ Parce que vous vivez loin du soleil, vous pensez échapper à son iuñuence |! ”
Cette tendance à abaisser l’autorité de l'Eglise, même au Canada, éclate dans les lettres de Colbert à M. Duchesneau.
‘ Je vous dirai premièrement, écrit-il, que Sa Majesté est bien persuadée de la piété de tous les ecclésiastiques et de leurs bonnes intentions pour le succès de leurs missions. Mais Sa Majesté veut que vous preniez garde qu'ils n’entreprennent rien, tant sur son autorité royale, que sur la justice et police du pays, et que vous les resserriez précisément dans les bornes de l'autorité que les ecclésiastiques ont dans le Royaume, sans souffrir qu’ils les passent en quelle que sorte et manière que ce soit... ”
Puis, quelques jours plus tard : ‘Je suis encore obligé de vous dire que l’on voit clairement qu'encore que le dit sieur évêque soit un homme de bien, et qu’il fasse fort bien son devoir, il ne laisse pas d’affecter une domination qui passe de beaucoup au delà des bornes que les évêques ont dans tout le monde chrétien et particulièrement dans le Royaume. ”
Et il ajoutait : ‘ Comme je vois que M. l’évêque de Québec affecte une autorité un peu trop indépendante de l'autorité royale, et que, par cette raison, il serait peut-être bon qu'il n’eût pas de séance dans le Conseil, vous devez bien exa-
1 — Le roi lui-même, en personne, venait de se distinguer par la prise de Valenciennes (17 mars 1677), et la France lui avait décerné le titre de Grand.
miner toutes les occasions et tous les moyens que l’on pourrait pratiquer, pour lui donner à lui-même l'envie de n’y plus venir. Mais vous devez en cela vous conduire avec beaucoup de retenue, et bien prendre garde que qui que ce soit ne découvre ce que je vous écris sur ce point !, ”
Ainsi, il n’y avait pas deux ans qu'avait paru l’édit de 1675, confirmant l'établissement du Conseil souverain, et assurant à l’évêque de Québec la seconde place à ce Conseil ; et Colbert paraissait regretter l'influence qu’on avait donnée à Mgr de Laval : il aurait voulu le forcer à s’éloigner de lui-même du Conseil !
Qu’'avait fait le prélat pour justifier de pareils sentiments ? Toujours fidèle à lui-même et à la voix de sa conscience, il continuait de protéger les âmes des pauvres sauvages contre l’avarice sordide des traitants de boissons, Les lois civiles ne venant plus suffisamment à son secours, il avait fait un cas réservé du péché de ceux qui enivraient les sauvages ; et il y tenait. De là la fureur et la violence de ceux qui voulaient la liberté de la traite de l’eau-de-vie,
Colbert n’était que l’écho des sentiments de Frontenac, lequel, jaloux de l'influence et du prestige de l’évêque au Conseil, aurait bien voulu l’en éliminer.
Heureusement, ces tentatives échouèrent. Mgr de Laval sortit victorieux de la guerre sourde et injuste qu’on lui faisait ; et ses droits au Conseil furent maintenus.
1 — Lettres du 28 avril et du ler mai 1677, citées par M. Parkman, The Old Regime in Canada, p. 434 et 435.