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difficilement. Les âpres doctrines du jansénisme, des chagrins domestiques avaient jeté dans son âme quelque chose de rude, que les formes du grand seigneur ne dissimulaient pas toujours.
‘ Mais quand il se livrait à la pente naturelle de son esprit, il attirait tout le monde par la Snesse et le charme de sx conversation; une louange, un mot bienveillant tombé de sa bouche électrisait d'autant plus qu’il semblait partir de plus haut, car il aspiraiït à être dans la Nouvelle- France l’image du grand roi qui gouvernait l’ancienne. S'il ne disait nas: ‘ L'Etat, c’est moi, ” il ne craignait pas de répéter ‘‘ qu’il pouvait faire tout ce qu’il voudrait, sauf “à en répondre de sa tête.’ M. de Krontenacest toutentier dans ce mot, à la fois plein d’audace et de grandeur.”
Rien de plus opposé que les idées de Laval et de Frontenac sur une foule de suiets, et souvent sur les questions les plus vitales, comme, par exemple, les rapports de l'autorité civile avec l’autorité religieuse, le commerce d°: boissons avec les sauvages, la question des cures, la manière de pourvoir à la subsistance du clergé.
Mais il y eut aussi des sentiments nobles et généreux qui firent battre à l’unisson ces deux grands cœurs. Ils aimaient d’un égal amour la France, leur commune patrie, et le puissant monarque qui l’avait élevée au premier rang es nations européennes ; ils étaient également attachés et dévoués au Canada, leur patrie d'adoption, et lui ont consacré le meilleur de leur zèle. L’un y passa, comme gouverneur, à deux reprises différentes, vingt années de sa
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vie; l’autre y fut le chef vénéré de l'Eglise pendant plus d’un quart de siècle. Et, par une destinée commune, leurs restes ont reposé longtemps sous les dalles du même sanctuaire.
Si l’on examine maintenant leurs œuvres, la comparaison devient plus difficile. Celles de Mgr de Laval, la fondation du séminaire, l’organisation d’un vaste diocèse, l’établissement du Conseil souverain, et tant d’autres, sont des œuvres hors ligne, qui témoignent de hautes qualités administratives. Quelles institutions de Frontenac peut-on leur opposer ?
I1 n’en faut pas moins reconnaître les immenses services que ce gouverneur rendit à la colonie. Il contrjbua à y faire régner l’ordre, la justice, le respect des lois. Nul ne fut plus habile que lui pour traiter avec les sauvages, s’en faire respecter et aimer. Il était encore plus militaire qu'homme d'Etat, et il porta bien haut la gloire des armes françaises.
‘ Frontenac, dit l’abbé Gauthier, avait cet assemblage de qualités et de défauts qui le firent grand ou petit, selon les circonstances. Mais les défauts de son caractère tranchant, absolu, dominatieur, se montrèrent peu dans sa seconde administration, ses qualités prédominèrent, et ses talents rendirent au Canada les plus grands services. Il avait trouvé la colonie affaiblie, attaquée de toutes parts, méprisée de ses ennemis; il la laissa en paix, agrandie, respectée. Aussi, c’est à juste titre qu’il a été regardé comme le sauveur de la Nouvelle-France.”
Au Conseil, l'influence de Frontenac et celle de Laval furent toutes deux considérables. Maïs de quel côté se trouva le plus de dignité et de véritable gloire ? Le lecteur peu, en juger d’après ce que nous avons dit des querelles du gouverneur avec l’intendant Duchesneau et la plupart des conseillers. Quant à Mgr de Laval, sa présence au Conseil eut une efficacité des plus bienfaisantes pour l'Eglise du Canada.
A part l’année malheureuse où le Conseil, irrégulièrement constitué par M. de Mésy, n'existait plus de fait aux
yeux de l’évêque, à part les cinq années entières qu'il fut absent du pays, à part aussi quelques mois, du temps de M. de Courcelle, il se fit un devoir d’assister régulièrement aux séances.
On voyait quelquefois ce pieux évêqu:, tout brisé par la maladie, par les fatigues de ses visites pastorales, par les labeurs de chaque jour, quitter le séminaire, malgré les directeurs de cette maison, et se traîner péniblement vers le château Saint-Louis. Il voulait être à son poste, afin de soutenir, au besoin, les droits de la morale, de la justice, et de l'Eglise 1.
Il y eut, à partir du 18 septembre 1663, jusqu’au quatrième voyage de Mgr de Laval en Æurope (1684), environ 780 séances du Conseil. Mgr de Laval y assista 233 fois. La
1— Il n’est pas inutile de rappeler ici, que, chaque jour que le Conseil devait siéger, la messe se disait, au séminaire, à l'intention du Conseil. Du moins nous avons la preuve que cela se pratiqua à partir üu commencement de 1676. (Jugements du Conseil Souverain, t. IT, p. 821.)
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première année du Conseil, surtout, fut une année bien remplie : il y eut quatre-vingt-seize séances, et le prélat n’en manqua que vingt-six ; encore, sur ces vingt-six séances, se fit-il remplacer dix fois par son grand vicaire, M. de Lauson-Charny, comme le permettait l’édit royal.
On peut donc dire qu’il a pris une part importante aux travaux du Conseil pendant plus de vingt ans. Et quelle somme de travail accompli ! Le Conseil n’avait pas seulement à rendre la justice, au civil et au criminel : il devait aussi s’occuper des travaux publics, des règlements du commerce, de l'enregistrement des ordonnances royales ; il devait veiller à l’observation des lois et au maintien du bon ordre dans la colonie.
En lisent les règlements de police préparés par les intendants Talon et Duchesneau, puis ratifiés par le Conseil, on est surpris de la perfection de ces ordonnances et du ton vraiment chrétien qui y domine. Qu'est-ce que notre civilisation moderne, avec toutes ses prétentions, a ajouté à ces règlements ? Absolument rien, Ne les a-t-elle pas plutôt gâtés ?
Ces règlements pourvoient à tout: excellents marchés, dans les villes, deux fois par semaine; défense aux gens de vendre à domicile; propreté requise dans ‘?« rues, dans les cours, jusque dans 'es plus petits détails; poids et mesures réglés d’une manière parfaite ; sages ordonnances x “ir l’arpentage et la concession des terres, afin d'éviter autant que possible les procès ; règlements sévères contre le blasphème, contre la vente des boissons, contre les maisons de désordre,
D’après une ordonnance de M. Duchesneau, ratifiée par le Conseil (1676), les habitants étaient convoqués en assemblée deux fois par année, le quinze avril et le quinze novembre, afin qu’ils pussent en toute liberté donner leur avis sur les questions qui les intéressaient. Cela permettait au Conseil de fixer le prix du pain et des principales denrées, et de perfectionner les règlements de police d’une manière plus conforme à l'opinion populaire et au bien public.
Sans doute, ce n’était pas encore notre régime constitutionnel et représentatif. Mais s’il fallait comparer les deux systèmes, en tenant compte, bien entendu, de la différence des époques, ne pourrait-on pas dire que ces assises populaires remplaçaient avantageusement nos chambres d’assemblée ?
Une ordonnance qui caractérise bien l'esprit large et progressif de l’époque, c’est l’édit royal, enregistré au Conseil (1676), qui octroyait à tous les parents qui auraient dix enfants et plus, vivants, nés de légitime mariage, et n'étant ni prêtres, ni religieux, ni religieuses, une rente annuelle de trois cents livres, plus une somme de vingt livres aux filles et garçons, le jour de leurs noces.
Laissons de côté cette =xclusion du bénéfice de la loi pour les enfants qui choisissaient l’état ecclésiastique ou religieux: dans l’idée du roi et de Talon, il n’y avait là rien d’hostile à l'Eglise; car Mgr de Laval, présent à la séance où l’édit fut enregistré, n’aurait pas manqué de protester de toutes ses forces. Leur intention était de favoriser le développement de la colonisation du Canada : pour
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cela, ils ne crurent pouvoir imaginer rien de mieux, que d'encourager le mariage, les familles nombreuses, et par suite les bonnes mœurs du pays. L'expérience a montré la sagesse de leurs vues: la fécondité de nos familles canadiennes est proverbiale.
Une autre ordonnance caractéristique de l’époque, c’est la défense de mendier, à moins d’avoir une recommandation expresse de son curé ou d’un juge. On la retrouve, à deux ou trois reprises, dans les registres du Conseil : défense sage, qui n’exclut pas la charité chrétienne, mais qui la régularise, prévient beaucoup d’abus, et éloigne un fléau qui désole si généralement tant de villes d’Espagne ou d'Italie.
On le voit, par le rôle politique qui lui fut attribué au Conseil, Mgr de Laval fut mêlé à toutes los questions qui intéressaient alors le plus vivement la colonie. Il s’acquitta toujours de ses fonctions avec sagesse et dignité.
Sur quoi était donc fondée l’acc ation portée tant de fois contre lui, à la Cour, de vouloir empiéter sur les droits de l'Etat? Uniquement sur ce que, dans la question de la traite de l’eau-de-vie avec les sauvages, il adopta dès le commencement la seule ligne deconduiteque pût approuver la droite raison, et demeura toute sà vie fidèle à lui-même et aux dictées de sa conscience. Les politiques, au contraire, ne firent sans cesse qu’osciller entre les principes chrétiens ei ceux des intérêts purement temporels: aussi se trouvèrent-ils souvent en opposition avec l’évêque.
Le Conseil porta en 1663, 1664 et 1667 des arrêts très sévères pour défendre de traiter ou de donner aux sauvages
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aucune boisson enivrante. Mais bientôt le gouverneur et l’intendant s'étant prononcés en faveur des boissons, le même Conseil rendit, en 1668, un arrêt aussi contradictoire dans les termes, qu’il devait être funeste dans ses résultats : il permit à toute personne de vendre des boissons aux sauvages, tout en défendant à ceux-ci de s’enivrer. Mgr de Laval, présent à l’assemblée, ne voulut pas signer cet arrêt.
Il avait, au mois de février précédent, renouvelé la défense déjà faite plusieurs fois de donner des boissons enivrantes aux sauvages, et imposé aux confesseurs l’obligation grave de la faire observer. Le 21 avril 1669, il fit un cas réservé du péché d’enivrer les sauvages, et de leur donner des boissons à transporter dans leur pays.
Sur cette question de la traite de l’eau-de-vie, il ne pouvait s'entendre avec ceux qui, comme de Courcelle, Talon et Frontenac, auraient voulu la liberté du commerce. Les divergences d'opinion sur un sujet sigrave devaient nécessairement refroidir les relations de l’évêque avec ces hommes d'Etat.
Quand ils étaient bien disposés, leurs lettres à la Cour étaient remplies d’éloges pour le prélat: ‘ Sa Majesté, écrit Colbert à Talon (1666), est fort contente d'apprendre et par M. de Tracy et par vous, que l’évêque de Pétrée et les jésuites, n’ont pour but de leur dessein, que l’avancement du christianisme dans le pays, et de maintenir les habitants dans la pureté de la foi et des mœurs.”
Mais la question brûlante de l’eau-de-vie obligeait-elle l’évêque à se dresser fermement en face de l’autorité civile, le langage changoait: on accusait Mgr de Laval, comme
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le fit Talon en 1667, de vouloir ‘‘ étendre son autorité jusque sur le temporel”; on reprochait aux confesseurs de ‘‘ contraindre et de gêner les consciences ” ; on suppliait le roi d'envoyer ici des religieux qui fussent plus faciles pour l’ad”ainistration des sacrements et moins soumis aux ordres de l’évêque.
De quel côté est l’empiètement ? Est-ce du côté de l’évêque, qui ne veut pas tolérer des désordres manifestes, et défend aux confesseurs d’absoudre les infracteurs de ses ordonnances, ou bien du côté du magistrat civil, qui veut forcer la main aux ministres de l'Eglise ?
La traite de l’eau-de-vie avec les sauvages continua d’être favorisée par l’autorité coloniale, au détriment de la morale et de la religion. Les désordres causés par ce commerce devinrent si grands, que Mgr de Laval jugea à propos d'envoyer en France, dans l’automne de 1676, un de ses grands vicaires, M. Dudouyt, pour obtenir le renouvellement des défenses royales déjà faites à ce sujet. IL était appuyé par l’intendant Duchesneau, qui avait écrit au ministre en faveur de l’évêque, du clergé et des missionnaires, tandis que Frontenac soutenait la liberté absolue du commerce.
La partie à jouer était décisive et sérieuse. On avait réussi à persuader le Conseil du roi que la traite était nécessaire pour retenir les naturels du pays, que les abus étaient bien moindres que ne le disaient les ecclésiastiques, et que le clergé ne se servait de cette question que pour dominer les consciences. Nous allons voir avec quelle sagesse et quelle dignité M. Dudouyt s’acquitta de 8a mission,