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CHAPITRE QUATORZIÈME

Mgr de Laval donne tous ses biens au séminaire. — L'évêque de Québec et ses collaborateurs. — M. Jean Dudouyt.

Avant de partir pour la France, en 1678, Mgr de Laval avait posé solennellement, au mois de mai, la première pierre de son grand séminaire ; et les travaux de construction furent poussés avec activité durant sc1 absence. C'était le grand corps de logis qui fait face au jardin et au fleuve, et dont on peut admirer encore aujourd’hui l’étons nante solidité. Il venait rejoindre à angle droit le petit séminaire, où les élèves étaient entrés dans l’automne de

‘ Le bâtiment fut bientôt achevé, dit Latour: ce fut un des plus beaux du pays, capable de contenir plus de cent personnes, avec toutes les commodités que demande la rigueur du climat.”

Il fut dédié, comme la paroisse, à la sainte Famille ; et les ecclésiastiques y entrèrent en 1681, après avoir fait une neuvaine pour obtenir la protection de Dieu. Mais on continua à y travailler jusqu’en 1698.

Le P. Charlevoix écrivait en 1720 que le séminaire de

Québec était un grand carré, dont tous les batiments n'étaient pas encore finis. ‘Ce qui est fait, dit-il, est bien construit, et avec toutes les commodités nécessaires en ce pays.”

Que de fois, sans doute, durant les deux années entières qu’il passa en France, la pensée de Mgr de Laval se reporta vers le nouvel édifice qui s'élevait dans sa bonne ville de Québec, et qui allait abriter les aspirants au sacerdoce parmi la jeunesse canadienne, l'espoir de son clergé !

Ce séminaire. l’objet principal de ses soins et de son affection, il l'avait fondé, dans son premier voyage en France. Dans son second voyage, il l’avait consolidé, en l’unissant étroitement au séminaire des Missions étrangères de Paris. Cette fois, ‘il voulut couronner son œuvre, en l’affermissant pour toujours 1.”

L'institution n'avait encore d’autre ressource certaine que de faibles rentes, quelques terres achetées depuis peu, le désintéressement parfait de ses membres et la bienveillance de son charitable fondateur. Celui-ci résolut d’assurer son avenir en lui abandonnant tout ce qu’il avait.

Le 12 avril 1680, pendant qu'il était encore à Paris, il fit un acte par lequel il donna purement et simplement tous ges biens au séminaire de Québec 2.

Les charges de cette donation pouvaient se réduire à trois conditions principales :

La première était de fournir, aux frais du séminaire,

1 — Histoire manuscrite du séminaire de Québec. 2 — Voir la liste de ses biens, à la fin de ce vol.

pendant trois mois tous les ans à perpétuité, deux prêtres du séminaire, pour les missions des sauvages ou des Français, et préférablement des sauvages, comme étant l’objet principal de l’établissemert du séminaire des Missions étrangères. Si par la suite le diocèse de Québec venait à être circonscrit, le séminaire satisferait à ses obligations

en envoyant ses missionnaires au delà des limites du diocèse, étant le seul juge du choix des sujets à envoyer et des lieux où ils devaient travailler !.

La seconde condition était que le séminaire ferait dire tous les jours de l’année, dans sa chapelle ou dans la paroisse de Québec unie au séminaire, une messe basse à l'intention de tous les fidèles trépassés, mais spécialement pour le repos de l’âme de Mgr de Laval et des membres défunts de tous les séminaires des Missions étrangères. Cette messe devait être dite par un prêtre de la maison, désigné par le séminaire.

Enfin, le séminaire devait nourrir, loger, entretenir et élever aux études, jusqu’à la fin de la théologie, huit pauvres enfants, de bonnes mœurs, ayant la vocation à l’état ecclésiastique, et choisis par les directeurs, auxquels seuls appartenait le droit de congédier ceux qu’ils jugeraient n'avoir pas de vocation. On préfèrerait ceux du diocèse de Québec; mais cela était laissé à la discrétion du séminaire, ainsi que le pouvoir de partager les pensions en demi, ou quarts, ou tiers, selon qu’il le jugerait à propos. Mgr de ?

1 — Cette clause fut annulée de consentement mutuel, le 28 janvier 1699, sans qu'aucune autre charge y fût substituée.

Laval se réservait le droit de porter le nombre des fondations jusqu’à douze.

Dans le cas de nécessité, on pourrait réduire les charges, de l’avis et du consentement des directeurs de Paris, auxquels seuls on serait tenu de rendre compte tous les trois

ans 1...

Il est remarquable que pour tout ce qui regarde cette

donation et les charges qui l’accompagnent, le prélat disait expressément que les directeurs seuls du séminaire de Paris, conjointement avec ceux de Québec, auraient à y voir, et nul autre ; ‘sans quoi, le dit seigneur évêque n’eût pas donné ses biens au séminaire. ”

Paroles significatives, qui font bien voir sa volonté d'assurer à son séminaire une noble indépendance dans la gestion de ses affaires temporelles, et la grande confiance qu'il avait dans les directeurs de cette institution.

Ce fut, sans doute, pour lui une grande joie, en arrivant d'Europe, dans le mois d’octobre 1680, et à la veille d’inaugurer le nouveau grand séminaire que l’on venait de construire pendant son absence avec tant d’activité, de pouvoir leur présenter cet acte de donation, comme preuve de son dévouement inaltérable; et, pour eux, un bonheur suprême, de recevoir de leur évêque bien-aimé ce témoignage de confiance, d'estime et d'affection. Ces hommes éminents qui avaient quitté leur patrie pour venir l'aider à fonder

l'Eglise du Canada, et qui avaient toujours été animés LU

1— Histoire manuscrite du seminaire de Québec.

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aient leurs hiens patrimoniaux au séminaire et se faisaient, scrupule d’en garder pour eux-mêmes la plus petite partie, n'avaient certainement pas travaillé pour une récompense humaine ; mais elle leur étsit donnée, en cette circonstance, comme par surcroît.

On peut dire que c’est une des gloires de Mgr de Laval, d’avoir su s’entourer, tout d’abord, au Canada, d'hommes vraiment supérieurs, qui l’aidèrent à établir l'Eglise de Québec. Les esprits bien faits ne craignent ni la lumière, ni les conseils ; ils ne refusent le concours d’aucun talent, d'aucune influence sérieuse, sachant bien qu’en définitive toute gloire et tout mérite leur seront rapportés. Il n’y a que les esprits médiocres qui redoutent l’appui des hommes capables. |

Louis XIV disait : ‘ Délibérer à loisir sur toutes les choses importantes, et prendre conseil de divers gens, n’est pas, comme les sots l’imaginent, un témoignage de faiblesse ou de dépendance, mais plutôt une marque de prudence et de solidité. C’est une maxime surprenante, mais véritable pourtant, que ceux qui, pour se montrer plus maîtres de leur propre conduite, ne veulent prendre conseil en rien de ce qu'ils font, ne font presque jamais rien de ce qu'ils veulent. ”

Et n’allons pas croire que Louis XIV, tout puissant et absolu qu’il fût, n’agissait pas suivant ses principes. Son Conseil se composait des hommes les plus brillants et les

plus distingués 1. Ilne faisait jamais rien d’important sans les consulter. Appuyée sur de tels soutiens, sa conduite était toujours sûre et énergique.

Mgr de Laval, lui aussi, avait son Conseil. Quels caractères fortement trempés que les de Bernières, les de Maizerets, les Dudouyt, les Glandelet, et plus tard les Tremblay et les de la Colombière, au séminaire de Québec; et, chez les jésuites, les PP. Lalemant, Dablon et Ragueneau! ‘‘ Le prélat, a dit M. de Maïzerets, ne faisait rien de considérable que de concert avec nous tous. ”

Avec de tels auxiliaires, il accomplit des œuvres mer:veilleuses et durables. La gloire de ces hommes vaillants rejaillit sur son épiscopat, qui sut profiter de tant de talents et de mérites.

Le lecteur connaît déjà M. Dudouyt, qui représenta avec tant de dignité Mgr de Laval auprès du ministre Colbert. C'était un des élèves de M. de Bernières de Louvigny, et ‘* l’un des plus grands ecclésiastiques, dit Latour, que l’évêque de Québec ait employés.”

I] continua de rester à Paris, comme son agent, et y rendit les plus précieux services à l'Eglise du Canada. Au milieu des splendeurs de la capitale, et de la société de ses anciens amis et confrères des Missions étrangères, il n’avait qu’un désir: revoir le plus tôt possible son cher séminaire de Québec.

‘L'on pourra vous écrire, disait-il à Mgr de Laval en 1677, qu’il serait à propos que je reste encore quelque temps

1— Voirt, I, p. 342

en France; mais il n’y faut pas acquiescer, d’autant que j'aurai fait tout ce que je puis faire pour vos affaires d'ici à l’année prochaine, tant en France, que pour celles de Rome, où il est inutile que j'aille... Il ne serait pas d’édification que je restasse plus longtemps en France...”

‘Le prélat en jugea autrement, et laissa M. Dudouyt à Paris pour y continuer son œuvre.

On a plusieurs lettres de ce saint prêtre à Mgr de Laval ou au séminaire de Québec. Dans cette correspondance, écrite sans prétention et avec une noble simplicité, respire la plus solide vertu, une grande connaissance des affaires, un sens pratique admirable, et surtout le dévouement'le plus entier et le plus sympathique à son évêque.

‘‘ Je bénis Dieu, avec tous vos amis, lui écrit-il un jour, de vous avoir conservé pour le bien de son Eglise, et le prie de vous donner des grâces et des années pour affermir ce que vous avez si heureusement établi. Votre âge et vos indispositions ne vous permettent pas de supporter de si grands travaux. Il faut les modérer, et prendre les soulagements nécessaires pour travailler plus longtemps au salut des âmes que Notre-Seigneur vous a confiées.”

Il tient Mgr de Laval au courant de ce qui se passe en France, des difficultés regrettables qui viennent de surgir entre le roi et le souverain pontife, au sujet de la Régale, et des prétentions dangereuses de l'Eglise de France, A une époque où tant de grands esprits semblaient fléchir en matière de doctrine, il fait plaisir de trouver M. Dudouyt

inébranlable du côté de la vérité et de la justice.

‘ Je vous envoie, dit-il, une déclaration de l’assemblée du clergé, où vous remarquerez qu'on a décidé des choses où il eût été à souhaiter qu’on n’eût pas touché. Nous ne savons encore comment la chose a été reçue à Rome; mais on croit que cela fera bien du bruit, et l’on en craint beaucoup les suites... Il y a, ajoute-t-il, un nonce arrivé à Marseilles. Dieu veuille que les affaires de la France avec Rome se pacifient ! ”

C'est M. Dudouyt qui, à partir de 1676, correspondait ordinairement avec le saint-siège pour les affaires de Mgr de Laval, et sollicitait les faveurs spirituelles dont on avait besoin pour l'Eglise du Canada. Il avait même été question de l'envoyer résider quelque temps à Rome; mais on y renonça.

‘ Nous travaillons, écrit-il aux MM. du séminaire, à ce qui regarde l’office de la Sainte-Famille. J'ai écrit à Rome pour les indulgences, et les privilèges de Monseigneur. ” Et ailleurs : ‘ Nous insérerons, dit-il à Mgr de Laval, dans les lettres, lorsqu'on écrira au pape et au cardinal Cibo, de votre part, ce qui regarde l’union de la cure de Québec au Séminaire.”

On le voit, l'Eglise du Canada avait le bonheur de se tenir toujours en rapport avec le saint-siège, dont elle relevait directement. On n’avait pas abandonné, à la Cour, l’idée de la faire dépendre de quelque métropole de la France, et en particulier de l’archevêché de Paris 1, Mais

1 — Rapport sur les archives du Canada, Lettre de M. Dudouyt à Mgr de Laval, 1677.

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la divine Providence ne permit pas que ce projet vînt à se réaliser.

Nous avons déjà dit que M. Dudouyt avait en horreur ie jansénisme et ses adeptes :

‘ Les jansénistes, dit-il, continuent toujours, et le nombre n’en diminue pas; ils crient contre la morale des jésuites. Ils ont fait un livre contre M. Mallet, plein d’outrages et de calomnies. Ils en font de même contre tous ceux qui s'opposent à eux. Il court ici des lettres qui font bien du bruit. Il y en aune que le cardinal Cibo écrit à M. Arnault, au nom du pape, où il lui donne toutes les louanges qu’on pourrait donner à un saint Père de l'Eglise. Il y a même quelque chose qui semble l’excuser en sa doctrine.

‘ On dit que le roi, en ayant témoigné du ressentiment à M. le nonce, il a désavoué ces lettres, et dit qu’elles étaient subreptices. Ft de vrai, ajoute M. Dudouyt, elles ne peuvent avoir été faites et inspirées que par les jansénistes.

“Il y er a une autre à M. de Grenoble, qui le loue beaucoup de sa vie austère et réformée, et le propose pour exemple aux prélats. M. le cardinal d’Estrées a des personnes du parti auprès de lui. Ce serait bien du mal si ces gens-là trouvaient de l’appui jusqu’à Rome. L'on aura éclaircissement de Rome sur ce sujet. ”

Ce qu’il dit quelque part des MM. de Saint-Sulpice, peut servir à expliquer comment il se fait que Mgr de Laval se hâta d’accepter si vite Mgr de Saint-Valier pour son successeur, malgré les craintes qu’on lui avait inspirées au

sujet de quelques traits de son caractère :

‘ Quoique MM. de Saint-Sulpice, écrit-il, en aient très

bien usé à notre égard, et qu’ils souhaitent parfaitement conserver la paix, je crains néanmoins qu’ils n'aient toujours quelque vue que quelqu'un qui leur soit acquis vous puisse succéder, et que, par ce moyen, ils pourront avoir la principale conduite de l'Eglise du Canada ; d'autant plus qu’ils ne font pas grand état du séminaire des Missions étrangères, et peut-être du nôtre, et croiront facilement qu’ils ne subsisteront pas, Ceci n’est qu’une conjecture; mais elle n’est pas sans fondement, vu les efforts que l’on a faits pour empêcher l’union des deux séminaires de Paris et de Québec, il y a deux ans.”

M. Dudouyt s’occupait aussi des affaires personnelles de Mgr de Laval. Il visitait de temps en temps ses abbayes, et surveillait les fermiers. Il correspondait aussi avec les membres de la famille de Montigny, et en donnait fidèlement des nouvelles au prélat. Il ne lui cachait rien, même de ce qui pouvait l’attrister, afin qu’il y apportât remède par ses prières et par ses conseils.

‘ Votre frère, le prieur de la Croix 1, lui écrit-il, est en procès pour le prieuré de Tournai, qui dépend de leur maison, et dont il est pourvu par l’évêque... Cette affaire est assez douteuse, et lui causera de la dépense considérablement; je ne sais quelle en sera l'issue. Il serait à souhaiter qu’il ne s’y fût pas engagé. Il vaudrait beaucoup mieux se disposer à bien mourir; et cela n’édifie pas.”

M. Dudouyt parlait à Mgr de Laval avec la plus grande liberté, tout en restant toujours dans les limites du respect,

1 — Henri de Laval, de l'Ordre de saint Benoît.

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Homme pratique avant tout, il se permettait même de lui faire des remarques qui auraient pu blesser les susceptibilités d’un homme vulgaire et moins vertueux. Maisil savait que le prélat ne prenait jamais en mauvaise part les conseils de ses amis.

‘* Que vos lettres au roi et à M. Colbert, lui dit-il, soient courtes, et ne parlent pas de trop de choses: l’affaire des boissons, celle de la subsistance des prêtres que le séminaire emploie à faire les fonctions curiales, etc. Il vaudrait mieux faire un mémoire séparé des autres affaires, que d’en faire mention dans la lettre; car ils font faire des extraits où l’on met fort peu de chose, et cela est cause qu’ils ne peuvent être bien éclairés d’une affaire. ”

‘ L'affaire de Galpy, dit-il ailleurs, nous donne dela peine, et je ne sais quel en sera le succès; car vous lui avez signé un billet sans réserve, ni sans préjudice de ce qu’il vous devait parle compte précédent. Il est vrai qu’il y a un autre billet, écrit de votre main et signé Galpy, qui fait mention du restant dû par le dit compte précédent; mais ce billet n’est pas conforme à l’autre, et il y a plusieurs ratures. ”? |

Nous avons dit que les lettres de M. Dudouyt exhalent le parfum de la plus sublime vertu:

‘ Je me confie, écrit-il quelque part, que Dieu mettra la main à la conservation de notre séminaire. La protection avec laquelle il a soutenu jusqu’à présent l'Eglise du Canada, me soutient dans cette espérance. Il faut nous défier de nous-mêmes, prier Dieu, et nous confier en lui.

‘ Notre soin principal doit être de vivre de l'esprit et de la vie de Jésus-Christ, et d'élever nos missionnaires dans le même esprit. C'est la seule voie que nous ayons pour nous soutenir et l’œuvre dont Notre-Seigneur nous a chargés. Plus je vais en avant, plus je suis convaincu qu'il est nécessaire que les missionnaires marchent par la même voie que les disciples de Notre-Seigneur ont marché,

et qu’il nous y réduira peu à peu. ”

Heureux les évêques qui savent s'attacher des serviteurs aussi dévoués et aussi vertueux que M. Dudouyt, et surtout qui, les ayant trouvés, savent utiliser leurs talents et leurs services! C’est bien à eux que s'appliquent ces paroles des saintes Ecritures: ‘‘ Celui qui a trouvé un ami fidèle, a trouvé un trésor 1. ”

1 — Eccli., VI, 14.

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