RETENIR ET CEST
Pour résister au progrès d’un mal qui menaçait de ruiner la colonie au moral et au physique, il opposa une patience, une sagesse et une fermeté qui arrêtèrent les progrès du fléau, et le forcèrent même à rétrograder. Soutenu par son clergé et par un petit nombre de laïques, amis de leur pays, le prélat opposa une digue que rien ne put emporter. Contre les vils artifices des marchands, il opposa la sagesse et la fermeté d’un véritable chrétien.
‘ Ce qu’il y avait d'honneur et de patriotisme dans la Nouvelle-France se leva pour repousser la cupidité, le libertinage et l’égoïsme de ces faux amis du pays, quicherchaient à s'enrichir en se couvrant du masque du bien public. Si la victoire sur ces hommes ne fut pas complète, elle fut cependant suffisante pour sauver le Canada. ”
Restait la grande question de la dîme et des cures de la Nouvelle-France. Bien que la colonie fût encore peu avancée, il était naturel que chaque seigneur voulût avoir un curé résident dans sa localité, afin d’y activer la colonisation. On avait écrit à la Cour, dans ce sens ; et le roi avait ordonné à M. Duchesneau de s’enquérir de ce qu’il était possible de faire à ce sujet.
Mgr de Laval désirait, autant que personne, établir partout des paroisses, et y mettre des curés résidents. Mais il fallait faire vivre ces curés ; et ceux qui les demandaient n'étaient pas les plus pressés à fournir pour suppléer à l’insuffisance de la dîme.
M. Dudouyt présenta en 1677 un mémoire à Colbert. Il demandait que l’on accordât au séminaire des secours pour
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la subsistance des missionnaires qu’il employait à desservir les paroisses. Le ministre le lui fit remettre, après avoir écrit dessus : Rien
‘{ T1 n’est pas possible de tirer aucun argent de M. Colbert, écrivait M. Dudouyt à Mgr de Laval : tout va pour la guerre !
‘Il faut, ajoutait-il, que vous écriviez vous-même nettement sur ce sujet au roiet au ministre, sans néanmoins dire que vous abandonnez la chose, si le roi n’y pourvoie pas ; car on vous laisserait faire, et on dirait qu’il faut employer les récollets et peut-être même MM. de Saint- Sulpice. Il faut toujours faire de notre mieux, et Dieu nous aidera.”
Le prélat prépara en conséquence un mémoire qu’il présenta lui-même à la Courl. Il y exposait le résultat de la conférence qu'il avait eue avec MM. de Frontenac et Duchesneau, peu de temps avant de quitter le Canada, et dans laquelle on était convenu de ce qu’il fallait payer pour la subsistance d’un prêtre.
‘# J'ai établi des cures, avant mon départ, partout où l’on m’en a demandé ?, disait-il. Dans la plupart de ces paroisses, les habitants n’ont pas voulu se conformer à la décision de la conférence pour la nourriture et l’entretien de leurs pasteurs. N'importe; j’ai envoyé mes mission-
1 — Archives du séminaire de Québec, Mémoire qui concerne le procès-verbal qui a été signé de MM. de Frontenac et Duchesneau et de moi, touchant l'établissement des cures fixes au Canada, 1678.
2 — Mgr de Laval érigea onze paroisses, dans l’automne de 1678. On peut en voir la liste dans les Mandements des évêques de Québec, Québec, 1887, t. I, p. 569.
naires hiverner chez eux, m’obligeant à leur fournir ce qui leur serait nécessaire.”
Le mémoire ajoutait: ‘‘ L’on est convenu, de plus, dans la conférence, que comme il y a beaucoup de lieux — et il s’en forme de nouveaux tous les jours, — qui ne peuvent être assistés que par voie de mission, ou qui n’ont pas le moyen de faire subsister un prêtre, le roi sera très humblement supplié de pourvoir à la subsistance des ecclésiastiques qui les desserviront ; et qu’en attendant jy enverrai des prêtres missionnaires pour leur administrer les sacrements: ce que j'ai fait avant mon départ. Etilyena bien douze de cette nature.”
Ainsi, c’est Mgr de Laval, ou, si l’on veut, le séminaire de Québec, qui suppléait partout à l'insuffisance de la dîme, non seulement dans les simples missions, mais même dans les paroisses érigées suivant la volonté de la Cour. Rien ne pouvait justifier d’une manière plus éclatante le système de cures établi par Mgr de Laval; etil était impossible d'imaginer un désintéressement plus parfait que celui du clergé du Canada. Le mémoire de l’évêque de Québec dut nécessairement produire une favorable impression.
Malheureusement, le parti était pris de rescinder l’édit de 1663 pour ce qui regardait la dîme et l’amovibilité des cures. On le regardait comme trop favorable au clergé. Et ic: encore, dans ce changement, c’est bien plutôt l’influence de Talon, qu’il faut voir, que celle de Frontenac.
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L'ancien intendant n'avait jamais été bienveillant pour le clergé du Canada ; il en redoutait l'influence ; il craignait qu'il ne devint trop riche.
C’est lui qui, à l’insu de Mgr de Laval, avait fait revenir les récollets au Canada; c’est lui, surtout, qui fit modifier l’édit de 16°3.
On se rappelle l'ordonnance de 1679 !, qui établit la dîme au 26e au lieu du 13e, régla qu’elle ne serait payable qu’à des curés fixes et ‘‘ perpétuels ”, et proposa un mode de supplément pour compléter ce qui était nécessaire à l’entretien et à la subsistance des curés. Ce mode de supplément ne put jamais être mis en pratique. Quelques années plus tard, le roi le remplaça par des ‘ portions congrues ” à prendre sur son domaine d'Occident.
Certes, cette ordonnance de 1679, pas plus que celle contre la traite de l’eau-de-vie, n’était la perfection qu'avait rêvée Mgr de Laval. Mais du moins elle reconnaissait et fixait d’une manière permanente le principe de la dîme. Eile assurait, sinon pour le présent, du moins pour l’avenir, une honnête subsistance au clergé du Canada. Plein de confiance en la Providence, le prélat l’accepta de bon cœur, et résolut d’en tirer le meilleur parti possible.
La clause par laquelle il était réglé que la dîme ne serait payable qu’à des curés fixes et perpétuels avait évidemment pour but, dans l'intention de ceux qui l'avaient formulée, de rendre les curés indépendants du séminaire, et d'empêcher celui-ci de recevoir la dîme. Mais cette
1— Voir t. I, 2e Partie, ch. XV.
conséquence pouvait facilement être éluée, sans nuire en aucune manière, au service des paroisses !, Qui pouvait empêcher, en effet, ces curés fixes de rester attachés au séminaire, s'ils le voulaient, et de continuer à lui rendre compte de leurs revenus? Qui pouvait les empêcher de renoncer à leurs cures, quand ils le jugeraient à propos, et du consentement de l’évêque ?
Le séminaire tel qu'établi par Mgr de Laval pouvait donc continuer de subsister. Et de fait, la plupart des curés, malgré la liberté encore plus grande qu'ils avaient de s’en séparer, restèrent unis au séminaire : ce qui prouve combien l'institution fondée par le premier évêque de Québec répondait bien à leurs sentiments et à leurs vœux.
Nous avons dit que les ordonnances de 1679 étaient plutôt dues à l’influence de Talon sur l'esprit de Colbert, qu’à celle de Frontenac. Celui-ci, en effet, par son caractère hautain et despotique, par ses prétentions outrées, avait sensiblement perdu la confiance dont iljouissait à la Cour. Il en avait reçu, à plusieurs reprises, les avertissements les plus graves et les blâmes les plus sévères.
Ses défauts ne firent que s’accentuer davantage durant l'absence de Mgr de Laval, ainsi qu'après le retour du prélat au Canada. Il semble qu'il se sentait piqué au vif
1 — Frontenac le savait bien, lorsque plus tard, en 1694, il envoyait une circulaire aux curés du Canada, ‘‘ pour savoir si c'était comme simples missionnaires, ou comme curés fixes, qu’ils desservaient leurs paroisses. ” (Archives du séminaire de Diabes.)
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de ce que la Cour n’avait pas complètement donné tort à l’évêque, et de ce que ses vues sur la liberté entière de la traite avaient été contrecarrées. Il s’en prit à M. Duchesneau, qu'il savait favorable au clergé. On connaît sa longue et interminable querelle avec l’intendant au sujet du titre de ‘‘ chef et président du Conseil. ”
Le roi finit par se décider à les rappeler tous les deuxen France; et le rappel fut particulièrement sensible au gouverneur :
‘ M. de Frontenac, écrivait de Paris M. Dudouyt, a été fortement soutenu par ses amis. ; et s’il n'avait pas porté les choses à de sigrandes extrémités, ilaurait été continué ; mais les informations étaient si fortes et en si bon état, qu’il n’a pas été possible de le soutenir. On a jugé qu’on ne pouvait remettre la paix dans le pays qu’en rappelant M. de Frontenac. ”
M. Dudouyt ajoutait :
‘“ M. Duchesneau est aussi rappelé, parce qu’on n’a pas voulu révoquer l’un sans l’autre... pour ne pas paraître donner atteinte à l'autorité du gouverneur... Cela n’empêche pas que la révocation de M. de Frontenac ne soit la justification de la conduite de M. Duchesneau. Comme il n’a agi et souffert en tout ce qui s’est passé que pour satisfaire aux devoirs de sa charge, il en est d’autant plus louable devant Dieu et devant les hommes. ”
Nous ne savons par qui furent préparées lesinformations dont parle M. Dudouyt; etil n'y a rien qui prouve que Mgr de Laval ait contribué directement au rappel du
gouverneur !, Mais il ne fut pas fâché, sans doute, de le voir partir, pour le bien de son Eglise.
Pendant que Mgr de Laval étaiten France, il alla visiter ses abbayes de Maubec et d'Estrées. Les fermes avaient été pressurées d'impôts, durant les guerres de Louis XIV, et n'avaient presque rien rapporté au pieux évêque. ‘‘ La guerre est cause que l’on n’en peut rien tirer,” lui écrivait M. Dudouyt en 1677.
Un jour nouveau, un soleil plus radieux luisait maintenant sur la France entière; et le prélat put espérer que ses abbayes lui donneraient désorr ais quelque profit.
Il en avait besoin: son revenu était diminué de 10,000 livres, depuis que le roi lui avait donné l’abbaye d’Estrées. Il ne recevait plus les 6,000 livres de pension que la Cour lui avait faite, non plus que les 2,000 livres que lui avait
allouées la Compagnie des Indes ; il perdait aussi annuellement 2,000 livres, par l'échange qu’il avait faite de l’île d'Orléans pour l’île Jésus, afin de se procurer l'argent
nécessaire pour construire son séminaire. Etcependant ses dépenses augmentaient, avec la multiplication des paroisses, auxquelles il fallait pourvoir, et par suite du plus grand nombre d'élèves du grand et du petit séminaire, qu’il fallait entretenir.
Le prélat profita aussi de son voyage en France pour solliciter de la Cour plusieurs faveurs. L'une des plus
1 — D'après M. Faillon, M. d'Urfé ne fut pas étranger au rappel de Frontenac.
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importantes regardait l’église de la basse ville qu’il avait songé à faire construire. Au printemps de 1680, il présenta au roi le mémoire suivant:
‘Comme les rigueurs de l’hiver sont cause, bien souvent, qu’on ne peut porter les sacrements aux malades de la basse ville de Québec sans s’exposer à de grands accidents,
‘et que les vieillards, les enfants, les femmes enceintes et
les infirmes ne peuvent aller à la haute ville pour y entendre la messe, l’évêque de Québec a été obligé de permettre une chapelle en la basse ville pour servir d’aide à la paroisse. On se sert pour cela de la maison d’un particulier, en attendant qu’il y ait une chapelle.
‘ Comme il n’y a plus de place vacante en ce lieu-là!, Sa Majesté est très humblement suppliée d'accorder une place appelée le vieux magasin du roi ?, pour y construire la dite chapelle qui duit servir d’aide à la dite paroisse 5. ”
Ainsi, il y avait déjà une chapelle à la basse ville dans
une maison particulière ; et M. de Latour nous apprend qu’on allait y dire la messe chaque jour de fête et de dimanche 4. Mais Mgr de Laval voulait y construire une église, qui servit de succursale à la paroisse; et il ne voyait pas de lieu plus convenable que celui occupé par le vieux magasin du roi.
Sa demande fut agréée; et M. dela Barre, successeur de
1 — Tout le terrain de la basse ville était donc déjà occupé à cette époque.
2 — L'ancien entrepôt de la Compagnie des Cent associés.
3 — Archives du séminaire de Québec.
4— Latour, p. 207.
Frontenac, reçut instruction d’en passer la propriété au prélat.
‘ M. l’évêque, écrivait le gouverneur au ministre en 1683, m'ayant paru résolu de faire bâtir une chapelle à la basse ville, je lui accorde une concession du vieux magasin du roi, suivant les ordres que vous m’en avez donnés par mes instructions, afin que cette partie de Québec soit secourue pendant les rigueurs de l’hiver pour le spirituel, comme la haute ville.”
Le prélat écrivit au roi le 10 novembre de la même année, pour le remercier de plusieurs faveurs, et en particulier de lui avoir accordé la place qu’il avait demandée ‘ pour faire la chapelle succursale de la paroïsse de Québec.”
Divers incidents vinrent en retarder la construction. Il était réservé à Mgr de Saint-Valier d'exécuter ce projet, et de bâtir l’église de Notre-Dame-des-Victoires. Mais il faut se rappeler que c’est à Mgr de Laval que revient l’honneur d’y avoir songé le premier, et surtout d’avoir sollicité et obtenu du roi l'emplacement du vieux magasin où cette église fut construite.
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