‹ Vie de Mgr de Laval [microforme] (volume 2)Chapitre 50 sur 95 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Une diversion : le siège de Québec pur les Anglais. — La ville délivrée d’une manière providentielle : lettres de Mgr de Laval à ce sujet. — Les difficultés entre Mgr de Saint-Valier et le séminaire continuent, — L’évèque passe en France. 1690-1691.

Mgr de Saint-Valier se proposait de passer en France dans l'été de 1690, pour faire annuler le règlement du duc de Beauvilliers et du P. Le Vallois, lorsque le siège de Québec par les Anglais vint apporter une diversion dans le cours des événements, et rapprocher tous les esprits par la nécessité d’une commune défense.

‘“ Jamais on n’a eu plus grand besoin de confiance en Dieu, de courage, de patience et de prières, dans votre chère Eglise, qu'à présent, écrivait M. de Brisacier à Mgr de Laval. C’est la cause du Seigneur, il savra bien la défendre...

‘Vous aurez de quoi exercer votre zèle, et de quoi occuper toutes les forces de la colonie, en résistant aux ennemis de Jésus-Christ, dont il ne faut pas craindre les entreprises, si vous engagez Dieu dans vos intérêts par l’union parfaite de tous les cœurs, qui, en cette occasion, doivent se réunir

ensemble par le lien de la plus étroite charité, pour faire tête en même temps aux barbares et aux hérétiques.

L'espoir de M. de Brisacier ne fut pas déçu. Du moment que l’on apprit que l’on était menacé d’être attaqué par les Anglais, on se prépara, à Québec, sous la direction de M. de Frontenac —il venait d’être nommé gouverneur pour la deuxième fois, — à se défendre vaillamment.

Le clergé, de son côté, ordonna des prières publiques. Mgr de Saint-Valier se trouvait à Montréal ; il descendit à Québec aussitôt qu’il apprit que la ville était menacée, et fit sortir une lettre pastorale dans laquelle les plus généreux élans de patriotisme s’alliaient à un grand dévouement pour la Religion.

‘ Vous êtes suffisamment informés, disait-il, de l’étrange calamité dont nous sommes tous menacés par l’approche des Anglais, ennemis non seulement du nom français, mais de notre foi et de notre sainte religion. Est-il possible que, vous aimant tendrement comme je fais, et vous portant tous dans mon sein, je ne tremble pas dans la seule pensée du ravage que pourrait faire parmi vous l’hérésie, si la justice divine permettait une fois que ce feu s’allumât dans le cœur de vos enfants.”

Puis il conjurait ses diocésains de se bien préparer à la guerre, non seulement en s’armant de courage, mais en prenant le glaive de la prière, du jeûne et de la pénitence.

‘ Je vous invite, disait-il, à bien garder nos côtes, puis à être exacts à bien défendre l’entrée de notre ville. Mais comme vous la garderez en vain si le Seigneur ne la garde,

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prenez pour la meilleure et la plus sûre sauvegarde la pénitence et l'amendement de la vie. ”

Les paroles du premier pasteur trouvèrent de l'écho dans le cœur de tous les Canadiens.

On venait de passer par une terrible année de famine , qui avait abattu les courages: ils furent relevés.

On était encore sous le coup de l’effroyable massacre de Lachine. Quatorze cents Iroquois étaient descendus, le 4 août 1689, dans l’île de Montréal. A la faveur de la nuit, ils avaient cerné le village de Lachine. Tout fut mis à feu et à sang: en moins d’une heure, plus de deux cents personnes périrent au milieu des tourments les plus affreux. Les barbares se répandirent ensuite dans l’île et ses environs, semant partout le meurtre et le pillage.

Une bonne occasion se présentait de faire tête en même temps ‘‘aux barbares et aux hérétiques, ” suivant l’expression de M. de Brisacier ; car, en repoussant les Anglais, on imprimait une salutaire terreur à leurs alliés, les Iroquois.

Partout on se prépara à la plus vigoureuse défense. Partout aussi, et en particulier au séminaire, sous la direction de Mgr de Laval, on se mit en prière pour implorer le secours du Ciel.

Les Anglais, qui venaient de s'emparer de l’Acadie, voulaient chasser les Français du Canada. Ils avaient levé pour cela deux armées: l’une de 3000 hommes, commandée

1 — “ Nous avons eu depuis votre départ une famine presque universelle ; et par la miséricorde de Dieu il n’est mort personne de faim.” (Lettre de Mgr de Z val à M, de Denonville, 20 novembre 1690.)

par le général Winthrop, devait marcher contre Montréal par le lac Champlain ; l’autre embarquée sur des vaisseaux, fut envoyée contre Québec, sous le commandement de

Phipps. L'armée de Winthrop n’alla pas plus loin que le lac

George: la division des chefs et le fléau de la petite vérole

suflirent pour la débander.

Phipps put remonter le fleuve ; et le 16 octobre, il parut devant Québec avec 35 vaisseaux et 2000 hommes de débar-

quement. Une chaloupe, sous pavillon blanc, se détacha de la flotte; elle portait un officier, qui vint sommer la

ville de se rendre dans le délai d’une heure. M. de Frontenac renvoya l'officier anglais, avec cette parole devenue célèbre: ‘ Allez dire à votre maître que je

vais lui répondre par la bouche de mes canons.” Et presque aussitôt les batteries de la basse ville ouvrirent leur

feu.

Le premier coup de canon abattit le pavillon de l’amiral,

que les Canadiens allèrent chercher à la nage, sous une pluie de balles, et apportèrent en triomphe à la cathédrale, où il resta suspendu, comme témoignage de reconnaissance envers Dieu, jusqu'à la prise du Canada par les

Anglais en 1759.

La flotte anglaise commença le bombardement. Malgré une canonnade très vive, elle ne produisit aucun effet, et dut se replier vers l’île d'Orléans, après avoir beaucoup

souffert.

Pendant que l'artillerie ennemie couvrait la ville de ses

feux, 1,500 hommes, débarqués sur le rivage de la Canar-

dière, devaient faire les approches de Québec, du côté de la rivière Saint-Charles. A deux reprises différentes, ces troupes s’ébranlèrent en ordre de bataille : chaque fois, elles furent arrêtées par une poignée de Canadiens, combattant sans ordre, à la manière des sauvages, voltigeant de rochers en rochers, à travers les marais et les broussailles, et faisant un feu continuel sur les rangs serrés des Anglais, qui tiraient au hasard contre des ennemis invisibles ou insaisissables.

Dans la nuit du 21 au 22 octobre, l'ennemi se rembarqua, abandonnant sur le rivage ses munitions et son canon. Le 23, Phipps leva l’ancre, et fit voile vers Boston.

Québec était sauvé; et le Canada, avec ses douze mille habitants, avait repoussé l'invasion de provinces vingt fois plus populeuses que lui 1.

Tout le monde avait fait son devoir. Les Canadiens avaient noblement répondu à l’appel de M. de Frontenac, et s'étaient improvisés soldats pour la circonstance ?. Nous voyons même, par une lettre du P. Germain de Convert, que les Pères et les Frèresjésuites, pendant le siège, s'étaient partagés dans les corps de gardes de la haute et de la basse ville, pour encourager les soldats et les miliciens, et les assister ?.

1 — Gauthier, Histoire du Canada.

2 — ‘* Les Anglais avaient voulu faire descente à la Rivière-Ouelle, à 15 lieues de Québec, avec six chaloupes et 150 hommes. Les habitants leur en avaient tué la moitié en trois décharges qu’ils avaient faites sur eux. C’est ce que le sieur Francheville, canadien, curé du lieu, a certifié. ” (Etablissement de la Foi, par le P. Chrétien Leclerc.)

3 — M. l'abbé Verreau, Rapport sur les archives du Canada, 1874.

Ce qui avait frappé les Anglais, pendant les sept jours que dura le siège, c'était le spectacle mystérieux d’un grand tableau suspendu au haut du clocher de la cathédrie. Ce tableau servit plusieurs fois de cible à leurs boulets; mais, malgré leur acharnement, ils ne purent

réussir à l’entamer 1.

C'était un tableau de la sainte Famille, que Mgr de Laval, dans sa foi ardente, avait ainsi arboré comme un drapeau, et qui fut une protection visible pour la ville.

Ce qui n'avait pas moins surpris l’ennemi, c’est que,

pendant tout le siège, les offices publics avaient continué comme de coutume. On avait vu les processions des fidèles défiler dans les rues ; et les cloches des églises s'étaient fait entendre comme à l’ordinaire :

‘ Nous avons eu recours à Dieu, à sa sainte mère, à tous les bons anges, et à tous les saints patrons de cette pauvre Eglise afligée en toutes façons, écrivait Mgr de Laval à M. de Denonville; et le plus grand déplaisir qu’eurent les ennemis, ce fut d’entendre, pendant le siège, Le service divin sonner comme à l’ordinaire: d’où ils inféraient que nous n'avions pas grand’peur d’eux, quoique la plupart fussent fort consternés. ?”?

Le séminaire avait largement fait sa part de charité et de sacrifices pendant le siège :

‘ Toutes les pelleteries et les meubles de la basse ville étaient dans le séminaire, ajoute Mgr de Laval; et bon nombre de familles s’y étaient réfugiées, jusqu’à celle de

1 — Sœur Juchereau, Histoire de l’Hôtel-Dieu de Québec.

l’intendant. Cette maison n’a pu refuser, dans une nécessité semblable, tous les offices de la charité qui étaient possibles, aux dépens d’une grande partie des provisions que l’on y avait. Les soldats et autres ont pris et consumé bien cent cordes de bois, plus de 15 ou 1,600 planches ; bref, en bestiaux et autres dommages, la perte du séminaire ira bien à mille écus. Mais il faut, dans des occasions de cette nature, prendre patience, et faire tout le bien que l’on peut, sans avoir égard aux besoins où l’on est.”

Le pieux prélat racontait ensuite la levée du siège de Québec, l’insuccès de l’expédition des Anglais du côté. du lac Champlain, et la protection visible de Dieu sur les vaisseaux français, qui, remontant le fleuve, chargés de provisions pour le Canada, firent la rencontre de la flotte anglaise sans être vus, grâce à une brume épaisse qui vint subitement les couvrir. Puis il ajoutait :

‘* Vous avez bien raison de qualifier ce pays du nom d’un pays de miracles: jamais Dieu n’a fait plus paraître sa puissance que cette année sur lui. L’on a fait de continuelles prières ici durant l’espace de trois mois ; elles auront sans doute attiré toutes ces bénédictions 1,”

Dans une lettre qu’il écrivait vers le même temps à son ami Boudon, Mgr de Laval parlait encore de cette protectection visible de la Providence :

‘€ J'ai reçu, disait-il, votre lettre du 3 mai, jour de la fête de l’Exaltation de la sainte Croix de Notre-Seigneur, sauveur de tous les hommes. Vous avez raison de nous

1 — Lettre de Mgr de Laval à M. de Denonville, 20 novembre 1690,

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