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CHAPITRE TROISIÈME

Mgr de Laval, à Saint-Joachim. — Le Règlement de 1692. —- Douce influence de l’ancien évêque pour le faire accepter par le séminaire avec résignation. 1691-1692.

La côte Beaupré, avec son admirable exposition au soleil, ses forêts verdoyantes, ses cours d’eau et ses chutes nombreuses, mais surtout son sol fertile et ses gras pâturages, avait attiré l'attention des premiers colons du pays. Elle fut le centre des premières habitations canadiennes, et l’on peut dire le berceau de notre nationalité.

En remontant le fleuve jusqu’à Québec, on suivait généralement le chenal du nord!, Après avoir cotoyé les falaises gigantesques qui s'élèvent perpendiculairement le long du rivage entre la baie Saint-Paul et Saint-Joachim, et quelquefois même semblent surplomber au-dessus des vagues mugissantes qui viennent se briser à leur pied, on voyait tout à cour se dessiner, au pied du cap Tourmente, cet îlot, aux formes gracieuses, émergeant des fonds argileux qui l’entourent, que l’on a appelé le Petit-Cap: véritable corbeille de verdure, ménagée à cet endroit par la

1— Voirt. I, p. 319.

Providence, comme pour reposer la vue des paysages austères que l’on vient de rencontrer.

Au delà, à partir du cap Tourmente, les montagnes s’abaissent, et font place à une chaîne de coteaux verdoyants, qui se continue jusqu’à Québec: au pied de ces collines ensoleillées et riantes, des prés d’une richesse incomparable, des villas d’un aspect charmant, des fermes où règnent l’aisance et le bien-être, animées aujourd’hui par le passage rapide des locomotives qui transportent chaque jour sur la voie ferrée des milliers de pèlerins à la Bonne-Sainte-Anne; et de l’autre côté du fleuve, comme pour faire contraste, les campagnes un peu ternes et monotones de l’île d'Orléans.

De tous les paysages si beaux de la côte Beaupré, nul n’est plus enchanteur que celui de Saint-Joachim. Quel endroit délicieux, baigné d’un côté par les eaux du fleuve, entouré de l’autre par le cadre si riche et si varié des coteaux voisins ! L'été, ces fonds merveilleusement fertiles se couvrent d’épaisses moissons, que la brise fait onduler comme les vagues de la mer: on dirait que la houle se continue dans les champs.

Les coteaux eux-mêmes, contreforts des hautes montagnes qui sont en arrière, sont plantés de vergers et présentent l’aspect le plus gracieux. Les maisons, les fermes, les jardins, tout est revêtu d’un air d’aisance plus qu’ordinaire.

En regardant du fleuve ce petit village de Saint-Joachim, solitaire et tranquille, d’une apparence si prospère, qui

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semble se reposer à l’abri du cap Tourmente, on 8e croirait sur quelque plage perdue du golfe de Gênes, ou, mieux encore, au fond de quelques-unes de ces baies délicieuses qui bordent les lacs de Zurich ou des Quatre-Cantons.

Montez sur les coteaux, gravissez les hauteurs ; et par delà ces sommets élevés, vous trouvez de magnifiques plateaux, des terres admirablement propres à la culture, des forêts inépuisables. (C’est la Suisse canadienne, c’est Saint-Féréol, avec ses montagnes élevées, ses ravins, ses rivières profondément encaissées, ses chutes pittoresques : nature incomparable, qui avait excité l’admiration de M, Soumande, lorsqu'il en fit la découverte:

‘ Vous ne serez pas fâché, écrivait-il à Mgr de Laval, de la découverte que j’ai faite. J’ai pris avec moi trois habitants, les plus expérimentés dans le pays. Nous avons trouvé deux côtes, chacune le long d’une rivière, Dans la première, il y a bien de quoi placer cinquante habitants, à trois arpents chacun ?; et, dans la seconde, il y a du terrain pour en mettre au moins quarante: c’est le plus beau pays du monde 3...”

Mgr de Laval, seigneur de toute la côte Beaupré, avait choisi Saint-Joachim comme son lieu de prédilection. Il y avait établi une ferme modèle, où les jeunes gens pou-

1 — La rivière Sainte-Anne, appelée aussi la Grand’Rivière. 2 — Cette façon de concéder les terres est, croyons-nous, particu-

lière au Canada ; donner à chaque habitant trois ou quatre arpents

de largeur sur une profondeur de trente à quarante arpents.

3 — Lettre de M. Soumande à Mgr de Laval, 9 novembre 1698,

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vaient apprendre à lire, à écrire, à compter, et se former aux divers métiers, mais surtout à l’agriculture 1,

Elle était sous la direction de M. Soumande, qui dressait ses élèves non seulement à la vertu, mais au plus pur patriotisme. Quand les Anglais, en 1690, tentèrent de s'emparer du pays, ces jeunes gens montrèrent une ardeur et une intrépidité dignes des plus grands éloges 2.

On les vit alors solliciter avec instance et obtenir la permission de monter à Québec pour s'opposer aux ennemis de la patrie. Endurcis par les travaux, habitués à la chasse, ils aidèrent le brave Saint-Denis à empêcher les envahisseurs de débarquer sur les battures de Beauport, et, dans un engagement décisif, s’emparèrent de six canons.

Les élèves du petit séminaire ne voulurent pas rester en arrière de ceux de Ss'nt-Joachim, et se tinrent, eux aussi, au poste où les apptiaient l’honneur et le devoir. Moins heureux que leurs frères du cap Tourmente, qui n’eurent pas de blessés, ils perdirent un de leurs compagnons, qui mourut le 16 novembre des suites d’une blessure reçue au bras en harcelant les Anglais la veille de leur départ 5.

C’est à sa ferme modèle de Saint-Joachim, près de l’église qu’il venait de faire construire pour ses élèves et pour la paroisse, que Mgr de Laval se retira en 1691. Eloigné du théâtre des discussions, inaccessible à tout le monde,

1— Voir t. I, p. 567.

2 — Ferland, Cours d'histoire du Canada.

3 — Son nom était Pierre Maufils, étudiant en philosophie, âgé de 23 ans,

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même à ses amis, il se livra à la prière, à l'étude, et à l'exploitation de ses terres, l’espoir de son séminaire. C’est probablement alors qu’il fit construire ces grands bâtiments en pierre, dont tout le monde admirait l’étonnante solidité. Il fit aussi commencer une muraille pour entourer la ferme et l’église, comme dans les grandes métairies de France; malheureusement, elle resta inachevée, faute de moyens.

Voici la description que M. de la Potherie donnait, en

1700, de la grande Ferme de Saint-Joachim :

‘ Le domaine, dit-il, est de deux lieues. Il consiste en prairies et bois, et a une lieue de terre labourable. J'y ai vu un très beau château de pierre de taille de 150 pieds de long, qui a coûté 60,000 francs à bâtir. La grange et les étables sont de la même grandeur. Il paraît une muraille de 600 pieds de face sur deux d'épaisseur, qui n’est pas encore finie. Tous ces bâtiments sont estimés à 50,000 écus. Les pâturages sont admirables. On y compte 250 bêtes à cornes.”

Dans sa chère solitude de faint-Joachim, au milieu de cette nature grandiose, qui « .ait si bien à son âme, le pieux prélat attendit, avec un admirable abandon à la Providence, le résultat du procès que Mgr de Saint-Valier était allé plaider lui-même contre le séminaire de Québec.

Celui-ci avait confié ses intérêts à M. de Brisacier, et, dans ses mémoires, ne demandait pas autre chose que le maintien de ce qui avait été décidé par M. de Beauvilliers et le P. Le Vallois.

La Cour avait nommé cette fois pour arbitres, l’archevêque de Paris let le P. La Chaise. Ils firent leur rapport au roi le 11 janvier 1692.

Mgr de Saint-Valier n'avait pas encore perdu son crédit à la Cour. Ce qu’il demandait, d’ailleurs, était tout à fait conforme à la discipline ordinaire des diocèses de France. On pouv ait s'attendre que la décision lui serait favorable : elle dépassa ses espérances.

Il avait formuié ses demandes sous forme d'articles concernant le séminaire et le chapitre: à part quelques modifications de peu de conséquence, ces articles furent adoptés.

La décision des arbitres, acceptée par Mgr de Saint- Valier et par M. de Brisacier, servit de base au Règlement de 1692, qui modifia radicalement le séminaire tel que l’avait établi Mgr de Laval.

Voici l4 substance de ce Règlement :

1° Les directeurs du séminaire de Québec feront leur première et principale occupation de former dans le séminaire les jeunes gens et les ecclésiastiques qui se disposent à prendre les Ordres; ils pourront néanmoins aller aux missions, du consentement de l’évêque.

20 Les supérieur et directeurs du séminaire seront réduits au nombre de cinq, nommés par les supérieurs des Missions étrangères de Paris, et approuvés par l’évêque.

3° Les supérieurs de Québec ne pourront agréger aucun ecclésiastique sans le consentement de l’évêque. Quant à

1 — François de Harlay, archevêque de Rouen, l’ancien adversaire de Mgr de Laval, 11 avait été transféré à Paris en 1671, et mourut le 5 août 1695.

he- ceux qui sontagrégés maintenant, l’évêque pourra s’en ort servir, mais avec le consentement du supérieur.

4 L’expropriation ne se fera à l’avenir que pour des

sdit sujets fort distingués, et du consentement de l’évêque. fait (C'était un adoucissement à l’article proposé par Mgr de nce. Saint-Valier: qu’on ne puisse proposer aucune expropriable : tion de biens aux ecclésiastiques de Québec.)

5° On ne pourra unir aucune paroisse de la campagne au

one séminaire, que de l’autorité de l’évêque et du roi. Quant difi- à l’amovibilité des curés, on devra se conformer aux déclatés. rations du roi.

\int- 60 Quant à l’union de la cure de Québec au séminaire, nent le roi décidera sur la légalité des titres et des procédures que déjà faites.

7° Les curés ne pourront plus, sous prétexte de se retirer au séminaire, quitter leurs cures sans la permission de

leur l’évêque. Quand ils auront obtenu un congé de l’Ordiémi- naire, ils pourront s’y retirer, mais quinze jours seulement, sent à moins que la nécessité d’y rester davantage ne soit aux reconnue et approuvée de l’évêque 1.

Par ce règlement, le diocèse et le séminaire de Québec ront rentraient tout simplement dans le droit commun. À peine eut-il été approuvé par le roi, que Mgr de Saint- Valier proposa immédiatement six autres articles, qui reçurent également la sanction royale.

1 — Edits et Ordonnances, t. 1, p. 265. — Le Règlement de 1692 fut enregistré au Conseil souverain le ler décembre de la même année. (Jugements du Conseil Souverain, t. IIT, p. 708.)

D’après ce règlement additionnel, le séminaire devait rendre la bibliothèque que lui avait donnée Mgr de Saint- Valier. Il devait renoncer aussi aux chapelles portatives qu'il avait distribuées dans toutes les missions; et il en était de même des meubles qu’on avait mis dans les difrérents presbytères. On supposait sans doute que ces objets avaient été achetés au moyen des gratifications royales accordées pour l'Eglise du Canada, et non pas pour le séminaire lui-même proprement dit.

Mgr de Saint-Valier avait obtenu tout ce qu'il avait demandé. Cependant, comme s’il n'eût pas encore été complètement satisfait, il fit promettre à M. de Brisacier, supérieur des Missions étrangères, de rappeler en France MM. de Maïzerets et Glandelet, si dans un an il n’était pas content de leur conduite. C'était une menace un peu dure pour ces vétérans du sanctuaire : elle fut plus sensible au séminaire que toutes les décisions de la Cour, et eut de fâcheux effets. Il ne faut jamais pousser les choses à outrance.

Il est possible que la nouvelle du Règlement de 1692, avec tous ses détails, arriva au séminaire avant le retour de Mgr de Saint-Valier, bien que celui-ci se hâta de revenir au Canada. Il était à Québec le 15 août, amenant avec lui quatorze récollets et plusieurs ecclésiastiques.

M. de Brisacier écrivait, la douleur dans l’âme, qu’il avait fait tout ce qu'il avait pu, mais qu’il fallait bien se

conformer aux volontés de la divine Providence. J'ai cru, disait-il, qu'il valait mieux tout souffrir, que

vait de donner le moindre scandale en soutenant avec trop int- d'éclat et de résistance les intérêts d’une Eglise qui, étant ives | aussi sainte qu’elle l’est, mérite que l'on conserve sa répu- | en tation aux dépens de tout le reste.”

iffé- Puis il recommandait aux MM. du séminaire d'oublier jets le passé, de bien recevoir Mgr de Saint-Valier, qui se proales posait d'aller demeurer dans leur maison avec tous ses émi- prêtres, et de s’attirer par là les bonnes grâces du roi.

‘* ous seriez charmés, leur disait-il, si vous aviez envvait tendu, comme moi, parler ce grand roi en père, lorsqu'il > été expliqua ses intentions à Monseigneur et à moi.” cier, Chose remarquable, et qui prouve à quel degré de vertu ‘ance étaient arrivés les MM. du séminaire, on accepta avec une t pas résignation parfaite le nouvel état de choses créé parle dure -__ Règlement de 1692. Il n’y eut pas une plainte, pas un e au murmure. M. de Brisacier avait bien raison de l’appeler it de . sainte cette Eglise du Canada, qui avait un pareil clergé. es à Mgr de Laval en était l’âme ; et il exhortait tout le monde

à la patience et à la résignation chrétienne. 1692, I] faut lire les lettres que M. Tremblay écrivait de Paris, tour vers cette époque, à Mgr de Laval, pour se faire une idée enir de l'influence salutaire que le pieux prélat exerçait autour avec de lui, par ses sages recommandations. On peut dire que dans cette époque troublée de l’histoire de notre Eglise, il qu’il fut 4raiment l’ange de la paix, de l’union et de la concorde. en se Sa piété, sa résignation etsa confiance en Dieu étaient tout

à fait communicatives. Qu'on en juge par quelques extraits que des lettres de M. Tremblay.

‘ Notre force, dit-il, sera en une grande confiance en Dieu seul; nous ne devons désirer que l’accomplissement de sa volonté. Il saura bien soutenir son œuvre, s’il juge qu’elle soit pour lui procurer de la gloire : s’il la veut détruire, nous nous devons joindre à lui.

‘Ce sont les sentiments que j’ai la consolation de puiser dans la lecture de vos lettres, que je reprends, quand il m'arrive quelque chose de fâcheux, pour m'y soutenir dans l’assujétissement au bon plaisir de Dieu. Il veut que nous nous attachions à lui seul, et que nous lui sacrifiions même les moyens que nous avons pris pour nous tenir à lui. Voilà ce qui est capable de me consoler, lorsque je ne vois pas tout le succès que je pourrais Gésirer dans les affaires de notre séminaire.”

‘“ Je prie Dieu, écrit-il encore à Mgr de Laval, qu'il ait la bonté de vous conserver, et vous, et nos messieurs de Québec, dans ces orages où nous avons un si grand besoin. Ce n’est, à la vérité, que désirer la continuation de vos souffrances, par lesquelles Notre-Seigneur veut entièrement vous purifier; mais je suis persuadé que, quelle que chose qu'il vous en coûte, vous êtes C‘sposé à tout endurer et à vous sacrifier pour le bien de cette pauvre Eglise, qui a besoin d’être dans le calme, avant que vous la quittiez.”

Enfin, dans une autre lettre à Mgr de Laval: ‘“ Je prie Votre Grandeur, dit-il, de ne pas m’oublier devant Notre- Seigneur. Je sais que c’est une prière inutile, et que votre charité est trop grande pour y manquer. J’en ressens les

bons effets ; et, tout éloigné que je suis du Canada, je me

ressens de la ferveur qui est dans toutes les personnes qui composent le séminaire, et j’y attribue les effets de ce que Dieu me fait sentir, et toutes les bonnes dispositions où il me met.

‘Nos messieurs me prêchent toujours d’attendre en patience et en silence le moment heureux qui renouvellerait la face de l’Eglise de Québec, que nos empressements pour avancer ce moment ne serviraient qu’à le reculer, et même à l'empêcher de venir.

En lisant ces pages de M. Tremblay, on ñe sait ce qu'il faut le plus admirer, ou de la grande vertu de ce prêtre,

encore si jeune, ou de la ferveur de ses confrères du séminaire de Québec, qui excitait son émulation, ou encore de l’ascendant et de l'influence du vénéré prélat qui avait fondé ce séminaire, et qui en était l’âme dans la bonne

comme dans la mauvaise fortune.

1— Archives du séminaire de Québec.

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