‹ Vie de Mgr de Laval [microforme] (volume 2)Chapitre 55 sur 95 · Archives de l’archevêché de Québec · texte numérisé non relu

Archives de l’archevêché de Québec

bonne volonté, et verser un peu de baume sur des plaies encore saignantes.

Malheureusement, il n’en fut pas ainsi. Le prélat crut qu’il était de son devoir de faire sentir au séminaire sa nouvelle position.

Les livres de sa bibliothèque, qu'il avait donnés en 1686, et marqués lui-même de l'inscription du séminaire, il les réclama sans délai. Au lieu d’aller loger au séminaire, comme M. de Brisacier en avait donné l'espérance, il retira chez lui tous les jeunes ecclésiastiques dont il payait la pension, ne laissant au séminaire que ceux qui était à charge. M. Soumande dirigeait depuis plusieurs années, avec zèle et succès, l’école de Saint-Joachim, et y soutenait l’œuvre de Mgr de Laval: il voulut le remplacer et lui donner une autre position. Il voulut aussi ôter au séminaire l’emplacement du vieux presbytère, où logeaient le curé de Québec et l’ancien évêque : il fallut que Mgr de Laval, par un écrit d’une clarté et d’une solidité admirables, établît les | titres incontestables du séminaire à la possession de cet emplacement 1.

- Mais il y avait surtout cette menace qu’il tenait suspendue au-dessus de la tête de MM. Glandelet et de Maizerets, de les faire repasser en France, s’il n’était pas content de

1 — Eclaircissement sur les terres que possède le séminaire de Québec, tant à raison du presbytère, que de ce qu’il tient de la censive du dit lieu, 3 mai 1693: ‘* Produit en l'assemblée des marguilliers anciens et nouveaux, chez Mgr de Québec, où étaient Monseigneur, M. de Frontenac, l’intendant, le procureur général, MM. Pachot, Hazcur, Gobain, Cybille, Landron et Roberge ; et MM. de Bernières, de Maizerets, Dupré et Glandelet. ” (Archives du séminaire de Quebec. )

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leur conduite. Au lieu de l’adoucir par la réserve et le silence, il fit au contraire des démarches pour faire enregistrer au Conseil souverain l'écrit par lequel il lui était permis de la mettre à exécution !.

Tout le monde, paraît-il, craignait qu’il n’en vînt à cette extrémité. Le procureur général D’Auteuil, qui n’était pourtant pas généralement sympathique au séminaire, dit un jour au curé de Québec, M. Dupré, que les peuples regardaient MM. de Maïzerets et Glandelet comme leurs pères. ‘ Quel scandale, ajoutait-il, si ces messieurs allaient être renvoyés ! ”

Il ne fallut pas moins qu’une défense du roi pour empêcher l’évêque d'exécuter sa menace ?.

La situation s’aggrava de plus en plus. Le séminaire crut devoir formuler ses plaintes et les adresser à la Cour. L'évêque, de son côté, envoya deux mémoires à l’archevêque de Paris et au P. La Chaise, et obtint de nouveaux règlements en sa faveur à.

Bientôt un incident vint mettre le comble à toutes les difficultés. M. de la Colombière avait quitté Saint-Sulpice, dont il avait fait partie pendant quelque temps, pour s'agréger au séminaire de Québec. ‘ C’est un sujet très précieux, écrivait Mgr de Laval à M. de Brisacier ; il faut espérer qu'il s’attachera de plus en plus aux Missions étrangères 1.” |

1 — Histoire manuscrite du séminaire de Quebec.

2 — Lettre de Mgr dé Laval à Mgr de Saint-Valier, 1696.

3 — Ils sont datés du 25 février 1693. (Archives de l’archevéché de Québec. ) |

Il devint membre du chapitre, et fut installé comme chanoïne par le doyen, M. de Bernières. M. de Merlac prétendit que cette prérogative d'installer les chanoines lui appartenait en sa qualité de grand chantre ; et l’évêque, qui lui était tout dévoué, vint à l’appui de ses prétentions par une ordonnance en date du 24 avril 1693.

Le chapitre en appela immédiatement de la décision de l’évêque au Conseil souverain; et ce tribunal, qui ne demandait pas mieux que de s’ingérer dans les affaires ecclésiastiques, donna, en conséquence, des ‘‘ Lettres de relief d'appel comme d’abus 1.”

MM. de Bernières, de Maïzerets et Glandelet avaient commis une grande faute en portant leur cause devant ce tribunal laïque: faute, cependant, que le droit canon tel que reçu en France devait excuser à leurs yeux et aux yeux de leurs contemporains.

Mgr de Saint-Valier sut en profiter habilement. S'appuyant précisément sur le scandale qu’ils avaient donné par leur appel comme d’abus, il leur fit défense de prêcher et de confesser dans son diocèse ; et ces prêtres demeurèrent sous le coup de l'interdiction pendant plusieurs mois.

Mgr de Laval etle P. Dablon s’employèrent pour amener un accommodement entre le chapitre et l’évêque; mais celui-ci demeura inflexible.

‘ Des lettres de la Cour, qui arrivèrent sur ces entrefaites, et qui renvoyaient par devant les commissaires à Paris les

1 — J'ugements du Conseil Souverain, t. III, p. 747 et 748.

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difficultés qui pourraient survenir entre l’évêque, le chapitre et le séminaire, purent seules calmer les esprits, et décidèrent le chapitre à se désister de son appel 1.”

Pendant ce temps, Mgr de Laval vivait dans le calme et la plus parfaite résignation, attendant toujours de la divine Providence le remède aux maux qui afiligeaient l'Eglise du Canada. Le séminaire suivit son exemple.

Seul, et en son propre nom, M. de la Colombière osa lever la voix, et envoya en France un mémoire très grave contre l’évêque.

‘Il faudrait, disait-il, que le roi lui proposât d’abandonner son évêché, pour le garder près de lui, mais pas pour lui en offrir un autre. Si on lui donne un autre évêché, on lui fera tort. J’ose assurer qu’il n’y a personne qui aime plus que moi Mgr de Québec, ni qui ait plus prié pour son salut. Le roi ne saurait lui faire un bien eomparable à celui de le laisser sans évêché, parce que la conduite des âmes lui est une occasion infaillible de se perdre.”

Il fallait que M. de la Colombière fût bien convaincu de la vérité de ce qu’il disait, pour qu’un homme de son caractère et de sa sagesse écrivît de la sorte à la Cour. Son mémoire fut présenté au roi par le P. La Chaise lui-même.

Au printemps de 1694, l'archevêque de Paris écrivit à Mgr de Saint-Valier ‘‘ que le roi approuvait qu’il fit un voyage en France cette année, et que son intention était qu’il ne différât pas son départ.” C'était un ordre peu

1 — Langevin, Notice biographique sur François de Laval, p. 199.

déguisé. Le prélat résolut de partir dans le cours de l'automne.

Mais il allait entreprendre ce voyage dans des circonstances peu favorables. Il partait, un peu brouillé avec tout le monde.

Pour établir l'Hôpital-Général, comme il en avait obtenu la permission du roi, il avait détruit le Bureau des pauvres, te’ 1 Québec depuis plusieurs années, et mécontenté par là-même bon nombre de citoyens. |

Il avait contristé les jésuites, d’abord au sujet de leur mission de Lorette, puis en leur retranchant le catéchisme qu’ils faisaient à la cathédrale, et enfin en leur défendant de tenir leur congrégation les jours de dimanche.

Il venait de se brouiller avec les récollets, à qui il avait montré jusque-là beaucoup de complaisance: par un mandement (13 mai 1694), il avait même interdit leur église à Montréal ?. | 40e

‘ Déplaire aux récollets, c'était encourir la défaveur de M. de Frontenac. Aussi le gouverneur ne cherchait-il, depuis quelque temps, qu'à contrarier l'évêque au Conseil. : Dans son zèle pour le salut des âmes, le prélat avait. lancé un mandement contre le théâtre et la comédies. IL avait aussi dénoncé la conduite scandaleuse de plusieurs personnes, entr'autres celle. du nommé de Mareuil, pour

- 1 — Mémoire sur le Canada, 1695.

Québec.)

2 — Latour, p. 210.

3 — Mandement au sujet des comédies, 16 janvier 1694.

(Archives du séminaire de

leurs discours impies !. Les personnes incriminées portèrent leur cause devant le Conseil, où M. de Frontenac fut bien aise d’avoir cette nouvelle occasion de taquiner l’évêque ?.

Mgr de Saint-Valier avait aussi lancé contre les officiers de l’armée, un mandement très sévère, au sujet de la solde de leurs miliciens, qu’ils se permettaient de retenir en certaines circonstances 3%. Ces officiers, irrités contre lui, ne craignirent pas de répandre sur son compte, en France, mille bruits mensongers et injustes, qui arrivèrent aux oreilles de la Cour.

Le prélat partit de Québec le 29 octobre, sur les sept heures du matin. Le vaisseau qui devait le conduire en France, l’attendait à la Malbaie. Il n’arriva à Paris que vers la mi-janvier !.

Pas plus qu’en 1691, il n'avait été faire de visite au séminaire avant de partir. Il s'était contenté de laisser au supérieur un écrit, dans lequel il le priait d'autoriser M. de Brisacier à régler définitivement toutes les difficultés qu’ils avaient ensemble.

‘ Je prie M. le supérieur, ajoutait-il, de faire connaître à Mgr l’ancien évêque 5 le plaisir qu’il me ferait de vouloir officier quelques-unes des grandes fêtes de l’année à la

1 — Mandement sur les discours impies, 16 janvier 1694.

2 — Jugements du Consel Souverain, t, IIT, année 1694, passim.

3 — Ordonnance sur le prêt que les officiers retiennent aux soldats, — Décision sur le cas du prêt, 11 mars 1694.

4 — Annales des ursulines de Québec.

5 — Il est probable que Mgr de Laval était à Saint-Joachim.

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cathédrale, et de vouloir bien se donner la peine de faire les saintes Huiles le jeudi saint 1.”

. On venait de terminer la chapelle du séminaire: il ne crut pas devoir inviter, pour la bénir, Mgr de Laval; mais il chargea de ce soin M. Dollier de Casson.

Il ne jugea pas non plus à propos de requérir les services de l’ancien évêque pour l'administration du diocèse ; mais il laissa à Québec, comme son grand vicaire ?, un jeune homme de 25 ans, et qui n'avait qu’un an de prêtrise, M. de Montigny: ce qui lui fit un tort énorme aux yeux de la Cour. M. de Montigny avait ordre de s'entendre avec M. Dollier, supérieur du séminaire de Montréal, nommé lui-même grand vicaire le 25 août 1694.

Nous n’avons pas à raconter le voyage de Mgr de Saint- Valier. Qu'il nous suffise de constater qu’il ne rencontra partout à la Cour qu’une opinion à son sujet: c’est qu’il devait résigner son siège, et ne plus retourner au Canada. On était convaincu qu’il ne pouvait plus y faire le bien, puisque tout le monde y était tourné contre lui: séminaire et chapitre de Québec, gouverneur, jésuites et récollets. Les sulpiciens eux-mêmes n'avaient pas voulu le recevoir dans leur maison principale, à Paris; ils s'étaient contentés de le loger dans leur petit séminaire de la rue Féron à.

‘Il ne faut pas qu’il retourne au Canada, disait le

1 — Mgr de Laval donna la confirmation à Québec, le 12 juin 1696, à 159 personnes.

2 — M. de Merlac était retourné en France un mois avant le départ de Mgr de Saint-Valier.

3 — Histoire manuscrite du séminaire de Québec.

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ministre, M. de Pontchartrain, de peur qu’il n’achève de bouleverser l'Eglise et l'Etat politique d’un pays où l’on a besoin d’un grand flegme pour gouverner, et où il ne peut recevoir de conseils que de ceux dont il ne veut point en prendre 1.”

Ses amis l’engagaient à se démettre de lui-même; mais il ne voulut jamais y consentir. La crainte de paraître céder à M. de Frontenac fortifiait sa détermination de retourner dans le diocèse que la Providence avait confiée à sa sollicitude. ‘‘ Après tout, disait-il, je n’ai rien fait pour qu'on puisse me condamner; j'ai eu, au contraire, les meilleures intentions du monde.”

Voyant sa cause gravement compromise, il comprit que c'était bonne politique de tenter un rapprochement avec le séminaire de Québec et son représentant à Paris, M. Tremblay, espérant que, par leur influence, il obtiendrait plus facilement son retour au Canada. M. Tremblay en profita pour régler avec lui plusieurs questions, mais nefit rien davantage.

Le prélat écrivit au Canada pour engager les différentes communautés religieuses à solliciter son retour: aucune ne crut devoir le faire. La situation leur paraissait si grave, que les menaces mêmes ? n’obtinrent aucun résultat.

À Montréal, cependant, les supérieures de l’Hôtel-Dieu et de la Congrégation écrivirent, mais à l’insu de leur com-

1— Mémoire sur le Canada, 1695. (Archives du séminaire de Québec. ) 2 — Lettre de Mgr de Laval à Mgr de Saint-Valier, 1696.

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munauté. M. Dollier écrivit également au ministre en faveur de Mgr de Saint-Valier ; mais il le fit contre le sentiment de ses confrères. Evidemment, on était sous l'impression, au Canada, que le prélat ne reviendrait pas, et que du reste son retour dans le pays ne pourrait produire que de nouvelles complications.

Il écrivitau séminaire des lettres affectueuses, dans lesquelles il faisait des compliments à MM. de Maiïzerets et Glandelet, qu’il avait interdits quelque temps auparavant à cause de leur malheureuse tentative de soumettre à un tribunal civil une cause ecclésiastique.

Mgr de Laval se contenta d’avertir privément M. Tremblay de ne pas trop se fier aux dispositions du prélat. Les paroles dont il se servait paraissent un peu dures; mais il ne faut pas oublier qu’au point de vue de l’ancien évêque, les changements opérés au séminaire par Mgr de Saint- Valier étaient préjudiciables à l’Eglise du Canada, et que, dès 1687, avant qu’il eût encore reçu ses bulles, voyant qu'il ne suivrait pas la même route que lui, il avait travaillé à le faire résigner.

“ Il ne peut, disait-il, changer, sans un miracle de grâce et de conversion ; et l’on a des marques du contraire si assurées, qu’il est impossible d’en pouvoir douter; et son retour est le plus grand mal qui puisse arriver à cette Eglise 1. ”

1 — Lettre de Mgr de Laval, 14 juin 1696.

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Ecrivant également, au sujet de Mgr de Saint-Valier, au nouvel archevêque de Paris !, Mgr de Laval lui disait:

‘ Vous n'aurez pas de peine à juger du caractère de son esprit, et de l'impossibilité qu’il change... Il est incapable de prendre aucun conseil que de lui-même, ayant des maximes et des principes qu’il a assez manifestés en plusieurs fois, de croire que le caractère épiscopal donne des lumières à un évêque, pour sa conduite, sans avoir besoin d’aucun conseil en ce qui concerne le gouvernement de son Eglise.

‘ Ce sont des sentiments qui ont du rapport à ce qu’il m'a dit à moi-même, dont je n’ai pu convenir, que, lorsque la même pensée revient en oraison deux ou trois fois à un évêque, pour ce qui regarde la conduite de son Eglise, il est indubitable que c’est la volonté de Dieu. Sur quoi je fus obligé de lui dire que ces sentiments étaient très dangereux, et sujets à de grandeserreurs; mais c’est un caractère d'esprit irréversible 2.”

Mgr de Saint-Valier ne voulant pas résigner son évêché, le roi paraissait résolu de le retenir en France; et c'était l’avis de plusieurs bons esprits. Le prélat étant un jour allé trouver le P. La Chaise pour le supplier d'obtenir son retour au Canada : ‘ Vous retournerez, lui dit sévèrement le célèbre jésuite, et vous serez le même à l'égard de ces messieurs que vous avez toujours été. Vous vous sancti-

1 — Le cardinal de Noailles, qui avait remplacé François de Harlay. 2 — Lettre de Mgr de Laval à l'archevêque de Paris, 1626, (Archives du séminaire de Québec, )

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fierez, et vous sanctifierez les autres, en en faisant des martyrs. Vos impétuosités, que vous divinisez par vos bonnes intentions, feront souffrir tout le monde 1.”

Le ministre Pontchartrain lui ayant enfin intimé l’ordre du roi de rester en France, il se résigna humblement au triste sort qui Ini était fait, et profita de son long séjour à Paris pour y composer son Rituel, son Catéchisme et son recueil d'Ordonnances: œuvre pastorale d’un mérite achevé, monument impérissable de son zèle pour le bien de son Eglise.

Puis il alla prêcher des missions dans son abbaye de Bénévent, dans ie cours de l’été 1696, et se rendit jusqu’à Grenoble, sen pays natal 2.

3 — Histoire manuscrite du séminaire dé Québec.

2—M. l'abbé Verreau, Rapport sur les archives du Canada, 1874.

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