‹ Vie de Mgr de Laval [microforme] (volume 2)Chapitre 56 sur 95 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Mgr de Saint-Valier implore l'intervention de Mgr de Laval pour obtenir de retourner au Canada. — Lettre de l’ancien évêque à son successeur. — Retour de Mgr de Saint-Valier dans son Eglise, 1696-1697.

Cependant les mois s'écoulaient, et l’évêque de Québec se voyait toujours indéfiniment éloigné de sa chère Eglise du Canada. Il résolut alors de tenter un dernier effort pour y retourner, et ne crut pouvoir mieux faire que de mettre pour cela dans ses intérêts son vénéré prédécesseur lui-même.

Il écrivit donc à Québec à Mgr de Laval pour le solliciter de demander au roi son retour au Canada: ‘Je vous crois, lui disait-il, plus capable que personne de demander et d'obtenir mon retour dans mon diocèse.”

Mgr de Laval avait un cœur si large et une âme si élevée, qu’en toute autre circonstance, il eût accédé àune pareille demande. Mais comme il était profondément convaincu

que Mgr de Saint-Valier était devenu impossible comme évêque de Québec, il se serait cru en conscience d’inter-

venir en sa faveur. Il lui écrivit donc avec la plus grande liberté d'esprit et de langage :

‘ Puisque vous voulez, monseigneur, que je vous dise mes sentiments sur le sujet de votre retour, il me paraît que la divine Providence est l’unique cause de votre retardement ; et je crois que vous ne devez pas être surpris que le roi, étant pleinement informé de ioutes les brouilleries et divisions qui ont continué jusqu’à présent entre vous et votre clergé, vous ait fait l’ordre dont vous avez pris la peine de m'écrire.

‘ aus me priez de vous dire en quoi vous pouvez avoir contristé votre clergé, et vous croyez qu’il n’y a personne plus capable que moi de vous faire connaître les moyens que vous auriez à prendre pour consoler ceux que vous auriez affligés contre vos intentions. Vous savez que je suis très peu éclairé, et que j'ai un juste sujet de me persuader que ce que je pourrai avoir à vous dire sur une affaire de cette nature, aura très peu d'effet; et je me crois d'autant plus incapable de vous donner aucune lumière, que j'ai reconnu, par une longue expérience, le grand éloignement que vous aveztoujours eu d’en recevoir aucune de ma part, jusqu’à m'avoir témoigné plusieurs fois, comme vous le savez, que j'aurais dû me conformer au désir que vous aviez, que je me retirasse dans un lieu éloigné d'ici, sans néanmoins vous en avoir donné aucun sujet, sinon que jé ne pouvais souvent convenir des prin ‘nes qui font toute la règle de votre conduite.

‘‘ Cette considération, outre plusieurs autres, aurait dû m'obliger à garder le silence. Cependant, monseigneur,

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comme vous me priez d'écrire pour demander et obtenir votre retour, je crois être obligé, devant Dieu, de vous parler avec toute la liberté et la confiance que doit une personne qui a des obligations particulières de vous honorer, qui est près, étant à l’âge de 75 ans 1, de paraître au jugement de Dieu, et qui n’a uniquement en vue que les intérêts d’une Eglise qui vous doit être et à moi également chère.

‘‘ Agréez donc, monseigneur, que je vous ouvre mon cœur. Je le fais avec la sincérité que je suis obligé, sans vous rien dissimuler de la vérité.

‘ Faites, je vous conjure, avec moi une sérieuse réflexion sur tout ce qui s’est passé, depuis que je me suis démis de la conduite de cette Eglise en votre faveur, sur l’état dans lequel vous l’avez trouvée, la paix et l’union dont elle jouissait, sur tous les biens que le séminaire des Missions étrangères y faisait, lesquels vous ne saviez assez admirer, ce qui vous obligeait de dire en toutes sortes d'occasions, que votre plus grande peine était de trouver une Eglise où il ne vous paraissait plus rien à faire pour exercer votre zèle. Vous avez reconnu et publié si fréquemment que le dit séminaire était le lien de cette grande union qui avait subsisté dans cette Eglise !

‘“ Faites, monseigueur, d'autre part, une semblable réflexion sur le grand changement que l’on y peut présen-

tement remarquer, et d'où ilest provenu. N’a-t-il pas paru,

1 — Cette lettre, étant écrite en 1696, confirme l'opinion que Mgr de Laval est né en 1622, et non pas en 1623. Elle dut être envoyée dans l’automne de 1696 : le prélat était alors dans sa 75e année.

au grand scandale de tout le peuple et au préjudice du salut des âmes, que votre principal dessein a été de détruire tout ce que vous avez trouvé de si bien établi, et toute votre application, à chercher tous les moyens possibles pour ruiner entièrement le séminaire, que vous avez reconnu pour l’âme de cette Eglise naissante, n'ayant rien épargné pour le réduire à une extrême pauvreté, lui ôtant tout ce qui dépendait de vous, et l’empêchant de recevoir ce qui lui appartenait. ?

‘ Que n’avez-vous pas fait pour éloigner les supérieur et directeurs qui en ont la conduite, et tous ceux que vous avez crus capables de le soutenir ? Vous leur avez Ôté, autant que vous avez pu, toutes leurs fonctions spirituelles ;

et, non content de les exclure entièrement de la conduite des maisons religieuses dont ils avaient eu le soin

depuis vingt ans 1, et dont ils s'étaient acquittés avec beaucoup de grâces et de bénédictions, pour donner cet emploi à des ecclésiastiques que vous ne pouviez pas ignorer être de très mauvaise vie, vous les avez encore privés de la part qu’ils avaient au gouvernement de l'Eglise, pour la confier à des personnes éloignées de la cathédrale 2, et à des jeunes gens à qui leur âge ne pouvait encore donner aucune expérience nécessaire pour s'acquitter de leur emploi 3.

1 — Il fait évidemment allusion à M. de Muizerets, qui avait été démis comme supérieur de l'Hôtel-Dieu, et remplacé par M. de Merlac.

2 — M. Dollier de Casson.

3— M. François-Jelliet de Montigny.

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‘‘ Les mêmes supérieur et directeurs possédant les premières dignités du chapitre, vous avez pris occasion d’y former les plus grandes brouilleries qui soient arrivées en cette Eglise, et vous les avez interdits sans aucun fondement, au grand scandale de tout le peuple, pendant un an entier, avec des marques d’une ignominie toute particulière, jusqu’à les déclarer être la cause de faire blasphémer, et être incapables de faire aucun bien en cette Eglise.

‘ Quels efforts n’avez-vous pas faits ensuite pour les faire chasser du pays, et repasser en France, ne trouvant pas de moyen plus souverain pour détruire en même temps le séminaire et le chapitre ? Ce que vous avez poursuivi avec tant de force, que l’on a été obligé d’en empêcher l’exécution par un ordre du roi.

‘* Je ne doute point, monseigneur, que vous n'ayez de très bonnes intentions, et je sais que vous avez fait paraître à l’extérieur avoir pris de fortes résolutions de rétablir toutes c. es dans leur premier état. Mais en vérité il ne se trouve aucun rapport de la conduite que vous tenez à ces résolutions ; et elle fait assez connaître que vous ne changez absolument de maximes ni de principes.

‘‘ Peut-il même y avoir la moindre apparence de se persuader que vous avez ces sentiments dans le cœur? Quelle conformité pourrait avoir cette disposition avec les. menaces que vous avez donné ordre à MM. Dollier et de Montigny de faire de votre part à tous ceux qui sont la cause de votre retention en France, de leur faire ressentir toute la force et le poids de l’autorité épiscopale, s'ils ne procurent efficacement votre retour ?

‘Je vous conjure, monseigneur, de me permettre de

vous dire, ce que vous savez beaucoup mieux que moi, qu’il semble que l’on doit attendre du cœuret de la bouche d’un évêque, qui est père, des sentiments bien différents de ces menaces, et qu’il serait bien plus efficace, par imitation de l’esprit de Notre-Seïgneur, de leur faire ressentir

la force de sa douceur et de son humilité, plus capable

incomparablement de gagner à soi tous les cœurs, que les menaces, qui sont la voie ordinaire dont se servent les

puissances séculières dans leur gouvernement temporel. Il est bien facile de juger, de cette conduite, l’éloignement que vous avez de rétablir l’union et la paix dans

cette Eglise, sans laquelle néanmoins il est impossible qu’elle puisse subsister. L’on y voit, au contraire, présentement, deux partis qui s’y sont élevés par toutes les divisions, et se fortifient avec aliénation des esprits: ceux qui font profession d’être attachés à vos intérêts se trouvant dans la nécessité, pour obtenir quelque grâce de votre part, de s’éloigner du séminaire; et quelques-uns, même

se déclarer contre vous...

‘ Mais ce qui me touche le plus sensiblement, c’est de ne voir aucun remède à tant de maux si pressantis, n’étant pas possible d'espérer de changement, ce dont l’expérience du passé nous est une preuve très convaincante.

‘* Tout ce que je puis et que je dois, dans cette extrémité, c’est d’avoir recours à la bonté et miséricorde de Notre-Seigneur, et à la protection de sa très sainte mère; mais je vous avoue ingénuement que je ne dois ni ne puis

en conscience correspondre à la prière que vous me faites, dans votre lettre, de demander et procurer votre retour.

‘ Et je suis bien persuadé, au contraire, qu’il n’y a point de serviteur de Dieu, en France, qui, si on lui expose dans la pure vérité l’état de cette Eglise, ne soit du sentiment qu’il vous serait bien plus glorieux devant Dieu et devant les hommes, d’imiter le grand saint Grégoire de Nazianze et plusieurs autres grands prélats, qui se sont démis du gouvernement de leurs Eglises, pour y rétablir la paix et l'union.

‘ Que si vous trouvez des personnes qui soient de sentiment contraire, elles vous flattent assurément, ou elles ne vous connaissent pas.

Il est vrai, monseigneur, que je vous ouvre mon cœur trop librement; mais l’amour et la fidélité que je dois avoir pour une Eglise qui a été ci-devant confiée à mes soins, my obligent, nonobstant toutes les considérations humaines qui pourraient m’engager à garder le silence 1...”

Il était difficile de parler avee plus de dignité et de véritable charité.

Et qu’on ne croie pas qu’il y eût chez Mgr de Laval aucun sentiment intéressé. Il avait donné sa démission

comme évêque de Québec; il ne songeait nullement à la

reprendre.

M. Tremblay lui ayant écrit que si Mgr de Saint-Valier lui offrait de conduire le diocèse, il faudrait accepter, le

1 — Lettre de Mgr de Laval à Mgr de Saint-Valier, 1696.

pieux prélat lui répondit: ‘Il serait bien plus expédient pour la gloire de Dieu et le bien de cette pauvre Eglise, que l’on choiïsît un autre que moi pour la conduire. Tout ce que je pourrais faire au regard du séminaire serait bien suspect, y étant ce que je suis. Il nous faut laisser conduire à la Providence de Dieu. Il n’y a que l’extrême besoin et nécessité dont l’on se trouverait pressé, qui pût obliger d’avoir cette vue.”

Ce qu’il souhaitait, ce que désiraient tous les amis de la paix au Canada et en France, c'était que l’on mît sur le siège de Québec un homme qui joindrait le calme et l'esprit de modération à l’amour du bien et au zèle ardent dont était animé Mgr de Saint-Valier. Un homme de cette trempe ne tarderait pas à réparer les fautes d’administration mises à la charge de l’évêque, et rétablirait bientôt l’ordre au Canada. Le nom de M. de la Colombière fut suggéré; mais la résolution bien arrêtée de Mgr de Saint- Valier de ne pas résigner son siège, fit renoncer à l’idée de lui chercher un successeur.

La lettre de Mgr de Laval avait été envoyée aux MM. äu séminaire de Paris, avec prière de la transmettre euxmêmes à Mgr de Saint-Valier, ou de la supprimer, s'ils le jugeaient à propos. C'était en effet la coutume du saint évêque de soumettre ainsi humblement toutes ses lettres tant soit peu importantes, et de recevoir avec une simplicité d'enfant toutes les remarques qu’on lui faisait.

Le P. Lamberville, le P. La Chaise, M. de Denonville, Mme de Maintenon, l’évêque de Chartres, l’archevêque de Paris prirent connaissance de cette lettre.

ntôt fut intde

Lorsque Mgr de Saint-Valier en eut fait la lecture, il en parut ‘tout consterné, ” assure M. Tremblay ; mais elle produisit sur son esprit un effet salutaire. Convaincu désormais que personne au Canada ni en France ne voulait qu’il retournât dans son Eglise, et cependant bien décidé à garder son siège, il résolut de se rapprocher du séminaire de Québec par de bone procédés.

— ‘Que pensez-vous, dit-il un jour à M. Tremblay, à Paris, dans un moment de confidence, que je pourrais faire en faveur du séminaire, si je retourne au Canada ? J’ai intention de vous donner toutes les places du chapitre, et de rétablir l’union du clergé au séminaire. Bien plus, aussitôt que j'aurai fini de payer mes dettes, je me propose de vous faire plusieurs faveurs.”

— ‘Vous connaissez bien mal votre séminaire, lui répondit M. Tremblay, si vous croyez qu’on s’y laisse conduire

par des considérations d'intérêt, et non pas par la règle du bien. Tout ce que nous voulons, c’est de vivre en paix, et de bien observer nos règlements, ce que nous ne pouvons espérer tant que nous serons sous votre gouvernement.”

— ‘* En quoi donc, dit l’évêque, ai-je entravé l'exécution de votre règlement ? ”

— ‘* Vous vous êtes opposé à toutes nos règles, répondit M. Tremblay, et vous avez empêché le séminaire d’agréger ceux qui voulaient lui être unis.”

— ‘Je n’ai refusé cette permission à personne,” dit Mgr de Saint-Valier.

M. Tremblay lui en cita plusieurs exemples avant et

après 1691; puis il ajouta :

—‘‘ Je vous assure, monseigneur, qu'après toutes les

préventions que vous avez prises contre votre séminaire et

ceux qui le composent, préventions dont vous vous êtes

vous-même ouvert à moi, ceux qui vous connaissent ne croient pas que vous puissiez jamais y faire du bien. On croit, au contraire, qu’on n’y verra que ce que l’on a vu

jusqu’à présent, ”

— ‘* Eh bien, l’on se trompe du tout au tout, dit Mgr de Saint-Valier ; les humeurs promptes comme la mienne reviennent aisément. D’ailleurs, je suis bien décidé à ne

pas me démettre.

Si l’on me retient en France, je conti-

nuerai à gouverner d’ici mon diocèse. ”

Cette résolution de l’évêque fut inébranlable. Rien ne put le faire consentir à résigner son siège. Au contraire, il redoubla d'activité pour retourner dans son diocèse.

Cependant, on était déjà arrivé au commencement de 1697. Le roi consulta Fénelon au sujet du retour de Mgr de Québec; mais l’archevêque de Cambrai ne voulut pas

se prononcer.

I] consulta ensuite Bossuet, qui s’entendit à ce sujet avec l’archevêque de Paris. Tous deux furent d’avis qu’il serait à désirer que le roi obtint par amitié la démission de l’évêque de Québec, mais que, s’il ne réussissait pas, on ne devait pas empêcher un évêque de retourner dans son diocèse, où il est obligé de résider selon les canons. Ils ajoutèrent qu’il n’était pas conforme aux règles de l’Eglise,

que le roi usât pour cela d'autorité.

Sur ces entrefaites, Mgr de Saint-Valier présenta à Sa

Majesté un mémoire rempli de promesses de paix et de conciliation. Pénétré de l’idée, absolument fausse, que son prédécesseur regrettait de s'être démis et voulait l’éloigner du Canada pour reprendre l'autorité, il allait jusqu’à offrir au roi d’aller rester à Montréal, et de laisser le gouvernement de Québec à Mgr de Laval. Celui-ci n'aurait eu garde d'accepter pareil arrangement, lequel, du reste, n'aurait pu durer longtemps, vu l’âge avancé de l’illustre prélat.

Le roi fit donc mander Mgr de Saint-Valier, vers le milieu du carême, lui parla avec son affabilité ordinaire, et lui demanda, comme une faveur, sa démission, pour le bien de l'Eglise du Canada. Pour toute réponse, le prélat se contenta de faire mille protestations de respect, de reconnaissance et d’attachement à la personne de Sa Majesté.

— Maïs, dit le roi, vous ne répondez pas à ce que je vous demande. ”

— ‘$Sire, répliqua l’évêque, il y a des choses sur lesquelles il est plus respectueux de ne pas répondre à Votre Majesté. ”

— ‘* Alors, lui dit le roi, prenant un ton de maître, puisqu’il en est ainsi, vous retournerez dans votre diocèse. Mais voyez à y rétablir entièrement la paix; parce que si j'entends encore parler de vous, je saurai bien vous rappeler, pour ne plus, cette fois, vous y laisser retourner 1,”

Il y avait encore bien des choses à régler entre le séminaire et l’évêque. On se hâta, de part et d’autre, de con

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