CHAPITRE ONZIÈME
Dernières années de Mgr de Laval. — Sa maladie. —: Sa sainte mort. 1706-1708.
Depuis le second incendie du séminaire, Mgr de Laval vivait, pour ainsi dire, plus en contact encore qu’auparavant avec les élèves de cette maison. Le presbytère où il logeait ayant été détruit, on lui avait préparé, comme nous l’avons vu, un modeste appartement et un petit oratoire dans la partie du séminaire que les flammes avaient épargnée.
Dans cette humble retraite, il menait la vie la plus édifiante et la plus mortifiée, se conformant autant que possible au règlement de la maison, obéissant au supérieur comme le plus humble des séminaristes, et ne sortant guère que pour aller à la cathédrale, ou se promener dans le jardin, quand ses forces pouvaient le lui permettre.
On lui avait donné, pour le servir, un de ces frères agrégés, qui, à cette époque, consacraient au séminaire leur vie et leur travail, recevant en retour ce dont ils
avaient besoin en santé comme en maladie. Il s'appelait
le frère Houssart, et demeura au service du prélat depuis
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sa démission comme évêque de Québec jusqu’à sa mort, c’est-à-dire, pendant plus de vingt ans.
Le nom de cet humble frère est inséparablement uni à celui de Mgr de Laval, non seulement parce qu'il fut son serviteur dévoué, mais surtout parce qu’il a laissé sur la vie du saint évêque une relation très édifiante, sous forme de lettre, adressée à M. Tremblay quelques mois après la mort de Mgr de Laval1. Il nous assure que rien ne lui fut plus sensible que la ‘séparation d’unsi bon, si saint et si charitable maître.”
‘* Ayant eu l'honneur, ajoute-t-il, d’avoir été continuellement attaché au service de Sa Grandeur pendant les vingt dernières années de sa sainte vie, etSa Grandeur ayant eu, pendant tout ce temps-là, une grande charité pour moi, et une très grande confiance en mes soins, vous ne pouvez douter que je n’aie contractée une grande union, un grand appui, et une attache toute particulière à Sa Grandeur.”
Le prélat s'attendait et se préparait depuis longtemps à la mort. En 1695, alors qu’il était question de lui confier l'administration du diocèse, advenant la résignation de
Mgr de Saint-Valier, il écrivait: ‘ L’on compterait donc que je vivrais encore cinq ou six ans! A cela il y a bien peu d'apparence. Dieu en fera selon sa sainte volonté 2.”
Quelques années plus tard, M. de Brisacier lui écrivait :
1— Lettre inédite du frère H. Houssart, ancien domestique de Mgr de Laval, à M. Tremblay, ler septembre 1708. (Abeille, vol. I, No, 9 et suivants.)
2 — Annotation marginale sur une lettre que lui avait adressée M. Tremblay, 12 mai 1696.
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‘ Il est juste de demander à Dieu tous les jours pour nous tous la grâce de bien mourir; mais nous espérons qu’à votre égard ce dernier moment ne viendra pas sitôt. A la vérité, soixante-dix-huit ans complets sont un âge bien avancé, et la faiblesse de vos jambes peut vous ôter quelque agrément dans la vie; mais la tête et l’estomac étant bien, et la santé paraissant d’ailleurs très forte, il nous semble que nous n’avons rien à craindre de longtemps, si vous voulez bien un peu vous ménager 1.”
Durant les deux dernières années de sa vie, la santé du pieux prélat éprouva des oscillations continuelles. Malade lors du second incendie du séminaire, il sembla, quelque temps après, avoir repris une nouvelle vigueur, et put faire le jour de la Quasimodo 1706 une ordination de cinq prêtres.
On le vit alors profiter du regain de santé dont il jouissait, pour s'occuper activement de son séminaire, et rendre tous les services devenus nécessaires par l'absence prolongée de son successeur.
‘Il était l’oracle du clergé et de tout le peuple du Canada. Sa parole consolait les malheureux, fortifiait les courages et conjurait souvent les désordres. L'Eglise du Canada, privée de son premier pasteur, devait nécessairement être en butte à bien des attaques de l'ennemi du salut. Aussi voyons-nous que M. Glandelet se vit obligé d'écrire à Mgr de Saint-Valier au sujet de certains désordres qui régnaient à cette époque 2. |
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1 — Lettre de M. de Brisacier à Mgr de Laval, 1700. 2 — Archives du séminaire de Québec.
Lu présence de Mgr de Laval fut une grande ressource ménagée par la divine Providence à cette Eglise, pour qu’elle eût moins à souffrir. Elle fut surtout un puissant secours pour les trois administrateurs du diocèse, MM. Glandelet, de Maizerets et de la Colombière. Ils ne manquaient jamais de le consulter dans toutes les affaires importantes.
Au séminaire, il était l'âme de toutes les bonnes résolutions, et un encouragement continuel à la piété, au dévouement, à tous les sacrifices. Aucun malheur, aucune épreuve ne pouvait déconcerter les directeurs de cette sainte maison, parce qu’ils savaient que leur père était avec eux.
Dans l'été de 1707, il éprouva une longue et douloureuse maladie, qui faillit le ravir à l’affection de ses enfants. Mais les instantes prières que l’on fit de toutes parts pour sa conservation, obtinrent que sa mort fut encore retardée.
‘ Nous prions de tout notre cœur le Seigneur, écrivait à cette époque l’annaliste des ursulines, de le conserver pour sa gloire et pour le bien du Canada. ”
Il reprit assez de vigueur pour continuer son ancien régime, c’est-à-dire, se lever à trois heures du matin, faire une longue oraison, dire la sainte messe à quatre heures et demie pour les ouvriers, rester ensuiteen prières jusqu’à sept heures, se mortifier continuellement en toutes choses, et faire tous les soirs un exercice de préparation à la mort.
Apprendre à bien mourir, telle fut, en effet, la science
que s’efforça d'acquérir avant tout ce grand serviteur de Dieu.
n’est pas éloignée... Souvenez-vous toujours de nous en la présence du Seigneur, et lui demandez, et à sa sainte mère, les grâces qui nous sont nécessaires pour nous disposer à bien mourir. ?
A l’époque où nous sommes, ce saint ami n’était plus ici-bas ; il avait rendu 8a belle âme à Dieu. Mgr de Laval ne souhaitait rien tant que d’aller le rejoindre par une sainte mort.
‘© I] était soumis, dit le frère Houssart, et disposé à toute heure et à tout moment à subir ce passage si redoutable : ce qu’il témoignait avec joie, toutes les fois qu’on lui parlait de la mort, et du temps qu’il pouvait encore vivre. ”
Malgré ses infirmités et des plaies considérables aux jambes, le pieux prélat n’aurait jamais voulu manquer, le dimanche, aux offices de la cathédrale. Quand il n’était pas capable de s’y rendre de lui-même, il s’y faisait porter.
Bien plus, ‘‘ c'était chose admirable, dit le frère Houssart, de voir son assiduité à assister aux enterrements de toutes les personnes qui mouraient dans Québec 1.”
Quelle consolation ce devait être pour les citoyens, de voir cette grande bonté de Mgr de Laval à leur égard, et cette tendre charité qui le portait à prier pour le soulage-
1— C'est une pieuse pratique qu’affectionnait aussi le bon et vénérable M. Bayle, que la mort enlevait naguère au séminaire de Montréal. Déchargé depuis quelques années des fonctions de supérieur, à cause de son grand âge et de ses infirmités, il consacrait ses journées entières aux œuvres de piété et de charité. Il aimait surtout à assister, autant que possible, aux services funèbres qui se chantaient à l’église paroissiale de Notre-Dame.
ment de l’âme des défunts! Quel puissant exemple, aussi, que celui de ce saint évêque assistant assidûment, malgré ses maladies et ses souffrances, aux offices de la cathédrale!
Le dimanche des Rameaux 1708, le frère Houssart voyant ses pieds plus enflés qu’à l'ordinaire, le pria de ne point assister à la grand’messe, à cause du froid. Il y alla cependant, et voulut y rester tout le temps, malgré la longueur de l'office.
Le mercredi saint, après ténèbres, il se plaignit de violentes douleurs; sur quoi le frère lui ayant dit qu’il prierait M. le supérieur du séminaire de lui demander de ne point assister aux offices, le prélat évita ensuite de se plaindre, de peur de recevoir du supérieur un avis qu'il aurait regardé comme un ordre.
Le vendredi saint, par un des plus grands froids de l'hiver, — on sait qu’il n’était pas question, à cette époque, de chauffer les églises — il contracta au talon un engelure, qui dégénéra en plaie mortelle.
Dès le lendemain, se sentant frappé à mort, et voyant approcher le moment où il allait quitter pour toujours son cher séminaire, il réduisit définitivement à huit le nombre des pensions qu’il avait fondées en 1630, et renonça au droit de porter ce nombre à douze, comnie il se l'était réservé.
La plaie augmenta de jour en jour, et devint si douloureuse, qu’on ne pouvait la panser, sans lui causer un frémissement universel. ‘‘ Il se piaignait, dit le frère
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Houssart, d’une manière à tirer les larmes des yeux de ceux qui étaient présents.”
Mais ses plaintes, tout en manifestant sa sensibilité et l’excès de ses souffrances, n'étaient que l'expression de la plus parfaite résignation. Les mains jointes, les yeux élevés vers le ciel, il s’écriait: ‘ O mon Dieu, que je souffre! Ayez pitié de moi, à mon Dieu, à Dieu de bonté, 6 Dieu de miséricorde. Faites-moi miséricorde, d mon Dieu. Votre sainte volonté soit faite 1! ”
‘C'était là, dit le frère Houssart, les plaintes ordinaires que Sa Grandeur réitérait, avec une dévotion merveilleuse... C'était plutôt des élans d'amour de Dieu et de conformité à sa sainte volonté, que de véritables plaintes.”
Six jours avant sa mort, il s’offrit comme victime d’expiation pour tous les péchés du séminaire, et pria Dieu de l’exterminer lui seul, mais d’épargner tous les autres membres de cette maison, et d’y conserver jusqu’à la fin des siècles l'amour de Dieu et de la très sainte Famille de
Jésus, Marie et Joseph, et le culte des saintsanges. Depuis
ce moment, dit le frère Houssart, ses douleurs redoublèrent et devinrent excessives.
Un prêtre du séminaire, qui avait toujours eu pour lui
1 — On lit dans la vie de saint Vincent de Paul: ‘* Au milieu de douleurs intolérables, ou ue lui entendait proférer que ce seui cri: ‘“ Ah! mon Sauveur, mon bon Sauveur !”” En même temps il etait les yeux sur une petite croix de bois, conservée encore parmi ses reliques, qu’il avait fait placer devant lui pour puiser dans cette vue force et consolation.”
une parfaite vénération, le voyant près de sa fin, lui dit: ‘ Nous quittez-vous sans nous rien dire ? ” Et, lui nommant plusieurs prélats qui avaient fait de touchantes exhortations à leurs enfants spirituels avant de mourir, et leur avaient donné des avis salutaires, il ajouta: ‘‘ Pourqr'oi ne feriez-vous pas comme eux ? ” Le prélat répondit 1: ‘* Ils étaient des saints; et je suis un pécheur 2.”
Si grande était son humilité, si intense le sentiment qu’il avait de sa misère, qu’il ne se jugeait pas digne de faire des recommandations, avant de mourir, au séminaire qu’il avait fondé ! Ce bon serviteur de Dieu, qui avait toujours eu en horreur, pendant la vie, la vanité et la mise en scène, voulait en éviter jusqu’à l’apparence, à l’heure de la mort.
11 demanda et reçut les derniers sacrements avec pleine connaissance, et avec une piété digne de toute sa vie, Après les prières des agonisants, il se fit réciter le chapelet de la sainte Famille. Il était juste que ce grand dévot de la sainte Famille, qui en avait éloquemment prêché le culte par ses exemples et par ses paroles, en recueillît les fruits à l’heure de la mort.
Comme on était rendu, dans l’oraison, à ses paroles : Ut à te secundüm cor tuum inveniri mereamur, il rendit douce-
1 — Histoire de l’Hôtel-Dieu dé Québec.
2 — On attribue une parole semblable à saint Vincent de Paul, Ceux qui étaient près de son lit de mort lui ayant demandé sa bénédiction : ‘‘ Ce n’est point à moi, indigne, misérable, de vous bénir, ” répondit-il. (Le Correspondant, 10 juillet 1889.)
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ment son âme à Dieu!. C'était le 6 mai, à sept heures et demie du matin. Il était dans la quatre-vingt-sixième année de son âge.
La nouvelle de sa mort se répandit bientôt dans toute la ville ; et l’on vit accourir une foule innombrable auprès de sa dépouille mortelle. Tout le monde voulait contempler une dernière fois les traits de ce père bien-aimé. On l’entourait, en pleurant ; on s’empressait avec une sainte avidité de faire toucher à ses restes mortels des chapelets, des médailles ou autres objets de dévotion.
Le corps demeura exposé trois jours dans la cathédrale ; et la foule qui se pressait dans l’église était si considérable, qu’on entendait les enfants s’écrier: ‘ Laissez-nous donc approcher ; laissez-nous voir le saint 2. ”
Toute la colonie pleura celui qui avait été si longtemps son premier pasteur. Chacun voulut se procurer de ses cheveux, quelques parcelles de ses habits, ou des linges trempés dans son sang, après qu’on eut fait l’ouverture du corps. Plus de trois mille personnes, dit le frère Houssart, demandèrent de ces pieuses reliques.
1— Les Ursulines de Québec, t. II, p. 30. — Eloge funèbre, par M. de la Colombière.
2 — Les Ursulines de Québec, t, IT, p. 30.