‹ Vie de Mgr de Laval [microforme] (volume 2)Chapitre 65 sur 95 · LEA TE · texte numérisé non relu

LEA TE

524 VIE DE MGR DE LAVAL sieurs pratiquent avec vous, en continuant votre charité ordinaire envers ces enfants du pays que vous élevez en un si grand nombre dans vos maisons, et la plupart gratuitement. ”

Rien de plus touchant que la conduite du séminaire en cette occasion. Non seulement M. de Maizerets et ses confrères acceptèrent avec tranquillité et résignation l'épreuve que Dieu leur envoyait, mais ils résolurent de continuer leur œuvre comme auparavant. On logea, comme on put, les élèves, soit au palais épiscopal, soit chez les jésuites ; et les classes ne furent interrompues que quelques jours.

M. Tremblay écrivait à M. de Maiïzerets: ‘* Nous avons été tout à fait édifiés de votre confiance en la Providence, qui vous a fait reprendre tous vos enfants avec vous, malgré le mauvais état de vos affaires après l'incendie.”

Puis il ajo"tait, en voyant tant de vertus pratiquées par ses confrère: : ‘* Dieu veuille que le feu me fasse souvenir de celui que j'ai mérité, et que j’apprenne le cas que l’on doit faire de tous les établissements de la terre, pour bons qu’ils soient, puisque Dieu tire sa gloire de leur destruction, pour nous apprendre que tout ce qui est ici-bas n’est que fumée.”

Grâce au zèle du séminaire et à l’encouragement qu’il reçut dans le pays, les travaux de construction furent, poussés avec tant d'activité, que, lorsque M. Joncaire revint au Canada, dans l'été de 1702, la maison était déjà très avancée. Dès l’automne, on écrivit en France que l’on pouvait y loger cent enfants: on eût dit que les MM. du

harité ez en b gra-

ire en 3 conreuve inuer n put, uites ;

qu'il

urent.

ncaire t déjà e l’on M. du

séminaire s’occupaient moins d'eux-mêmes que de ceux qui faisaient l’espérance du clergé 1,

Mgr de Laval semblait avoir trouvé, dans l'épreuve, un redoublement de force et d’ardeur. A peine les bâtiments du séminaire furent-ils réparés, qu’il entreprit de faire construire au Château-Richer deux nouvelles maisons. L'une était destinée aux sœurs de la Congrégation, et pouvait loger quarante pensionnaires: cette maison fut terminée. L'autre édifice, qui devait avoir cent cinquante pieds de long, serait devenu le séjour des élèves de la grande ferme. Mgr de Laval pensait qu’ils y seraient dans un endroit plus sain, à cause de son élévation. L'ouvrage fut interrompu par le second incendie du séminaire : et la mort de Mgr de Laval le fit abandonner pour toujours ?.

Les secours apportés de France par M. Joncaire ne correspondirent ni à la grandeur du désastre et des besoins, ni à la générosité des habitants du Canada.

Mgr de Saint-Valier, aussitôt qu’il eût appris en France la triste nouvelle de l’incendie du séminaire, tomba dans un abattement profond. Plus que tout autre, en effet, il devait sentir combien «tte maison lui était nécessaire pour le recrutement de son ciergé.

1— ‘On voit par la correspondance des gouverneurs avec les ministres de France, qu’à plusieurs époques de famine et de détresse pour la colonie, les directeurs du séminaire de Québec se sont, pendant de longues périodes, privés des mets les plus nécessaires, pour que leurs élèves n’en manquassent point.” (Paroles de l'hon. L, J, Papineau, citées par M. l'abbé Cyrille Legaré, dans son discours prononcé lors du 2e centenaire de la fondation du séminaire de Québec.)

2— Abeille, vol. I, No. 42.

Il voulut tout d’abord aller se jeter aux pieds du souverain pour implorer son secours; mais, réflexion faite, il conseilla d'envoyer M. Joncaire lui-même à Marli, où se trouvaient alors le roi et Pontchartrain.

M. Joncaire s’y rendit en effet le même soir, vit de suite Pontchartrain, et le pria d’aller communiquer à Sa Majesté la nouvelle du triste accident.

Le roi, le ministre, les employés, tout le monde parut sincèrement affligé. Mais, pour réparer un désastre, les paroles de sympathie ne suffisent pas ; il faut les œuvres.

Or, les circonstances étaient défavorables. Le roi commençait alors une guerre ruineuse 1 qui épuisait déjà le royaume. Le peuple, en France, était dans une affreuse misère : il y avait plus de cent communautés réduites à se disperser pour chercher du pain ; les ressources du clergé étaient épuisées par les impôts et les dons gratuits; les riches d'alors étaient peut-être les plus pauvres, parce qu’ils

ne pouvaient retirer leur revenu, et se voyaient obligés de payer d'énormes contributions. Dans un pareil état de choses, on devait être peu touché des malheurs d’une

institution située au delà des mers.

Tout ce qu’on put obtenir du roi, ce fut une somme de 4,000 francs par année, jusqu’au parfait rétablissement du séminaire.

On le pria d'appliquer au séminaire les 7,000 francs qu’il avait promis à Mgr de Saint-Valier pour un orne-

1 — La guerre de succession d’Espagne.

rancs

orne-

ment pour sa cathédrale : il refusa. Tl refusa également de donner un bénéfice de 4 ou 5,000 livres.

Il permit de prensire 2,000 francs sur la gratification accordée chaque année pour le soutien du clergé. ‘ Mais le séminaire ne voulut pas accepter cette somme, parce qu’elle était prise sur le supplément des curés, qui n’en avaient pas déjà assez pour vivre. C’eût été se rendre odieux, et priver de pain de pauvres ecclésiastiques, qui se consumaient en travaux apostoliques. La Cour ne voulut rien donner à la place !.”

On fit faire des instances auprès de Sa Majesté par le cardinal de Noailles. Mais les exigences de la guerre rendent dur et inexorable : ‘‘ Eh bien, dit le roi, est-ce qu’ils ne sont pas encore contents ? ” Et il ne voulut plus entendre parler de cette affaire.

La générosité des Canadiens et le courage des MM. du séminaire suppléèrent à l'insuffisance des secours de la mère patrie. A part la chapelle, qui ne fut reconstruite que plus tard, le séminaire se releva presque complètement de ses ruines en 1702.

C’est le 31 août de cette année 1702 que mourut M. Boudon, le grand ami de Mgr de Laval. M. Germain Morin, le premier prêtre canadien, était mort à l’Hôtel-Dieu de Québec quelques jours auparavant.

C’est aussi au commencement de 1702 que mourut le fameux chef Iroquois (Grarakontié?. Le grand capitaine

1 — Histoire manuscrite du séminaire de Québec. 2— Voir t. I, p. b38.

Huron, Kondiaronk, était décédé l’année précédente. M. de la Potherie dit, en parlant de ce cheï, ‘‘ qu’il avait des sentiments d’une belle âme, et n’était sauvage que de

nom |, ?” Enfin, ce fut aussi en 1702 que le fléau de la petite vérole fit de si terribles ravages au Canada: il mourut près de

douze cents personnes. Malgré l'épidémie, Mgr de Laval

monta à Montréal, comme nous l’avons vu, pour y administrer le sacrement de confirmation. Il fut accueilli dans

tous les lieux qu’il visita avec de grandes démonstrations

de joie et de sympathie.

A son retour, il essuya une dangereuse maladie, qui menaça de l'enlever. Mais la Providence le réservait encore

pour de plus cruelles épreuves, afin de purifier davantage un cœur déjà si brûlant de charité. Nous ne savons au juste combien de temps il demeura dans le palais de Mgr de Saint-Valier, après le premier * incendie du séminaire. Mais il n’y était certainement plus lors du second incendie, qui arriva dans l’automne de 1705 ; il était retourné au séminaire, et logeait dans une salle appelée l’infirmerie. C’est l’intendant, dont la maison avait elle-même été détruite par les flammes, qui occupait alors le palais épiscopal ?.

Depuis quatre ans, on travaillait sans relâche à réparer le désastre du séminaire. On était occupé à terminer à grands frais l’intérieur, lorsque, le premier octobre 1705,

1 — Ferland, t. II, p. 334.

2 .— Quand Mgr de Saint-Valier, délivré de sa captivité en Angle-

éd

terre, revint au Canada, il alla loger à l’'Hôpital-Général, e

le feu prit dans une chambre, par la négligence d’un ouvrier, et réduisit de nouveau en cendres l'édifice que l’on achevait de reconstruire.

L’incendie se propagea avec d'autant plus de rage, que, par une inconcevable imprudence, on avait mis dans le grenier une certaine quantité de poudre !, que l’on avait fait venir de France pour les fermiers, et pour les missionnaires, qui en faisaient présent aux sauvages.

Tout dans le séminaire fut consumé, les meubles, la bibliothèque, le magasin, qui était encore rempli des effets et provisions que l’on venait de recevoir de France, Ce second incendie du séminaire fut beaucoup plus désastreux que le premier ?.

Les élèves étaient alors en vacance à Saint-Joachim, suivant la coutume. Ils apprirent le lendemain matin cette funeste nouvelle, qui les plongea dans une étrange consternation. Le lundi suivant, ils s’embarquèrent pour Québec, où ils arrivèrent le mercredi soir. Ils ne trouvèrent plus que les masures fumantes de l’asile de leur jeunesse.

Mgr de Laval, qui voyait pour la seconde fois détruire son ouvrage, prit cette affliction en vrai saint. On le porta, cette fois encore, chez les jésuites, où il demeura deux mois avec M. Petit, l’ancien missionnaire de l’Acadie.

1 — Cette imprudence s'était déjà vue au Canada. Quand M. de Denonville monta à Montréal, en 1685, il trouva les poudres du roi dans les combles de l’église de Bonsecours. (Vie de la sœur Bourgeois, par M. Faillon, t. I, p. 244.)

2 — ‘‘ Le feu consuma en moins d’une heure tous les étages d’en haut ; il n’y a que ceux qui sont voûtés qui aient été conservés, ” (Les Ursulines de Québec, t. IT, p. 18.)

Agé de plus de quatre-vingt-deux ans, il était tellement malade, disent les annales des ursulines, qu’on craignait qu'il ne mourût avant le départ des vaisseaux. Il eut cependant le courage de faire une ordination, le 4 octobre, trois jours après l'incendie, dans la chapelle du palais épiscopal 1. |

Son séjour chez les pères jésuites lui rendit la santé. “Ce repos a été fort utile à monseigneur, disent les annales des ursulines ; car il en est sorti tout rajeuni. Veuille le Seigneur le conserver encore longtemps pour sa gloire et le bien du Canada !”

On se hâta de lui préparer un petit appartement dans l'endroit du séminaire que les flammes avaient épargné, et que l’on appelait alors la portcrie, située à la place de la chapelle actuelle.

Incapable de dire habituellement la sainte messe, à cause de ses infirmités, il se fit faire, à côté de sa petite chambre, un oratoire, où Mgr de Saïint-Valier lui permit «le garder le saint sacrement, et de célébrer ou de se faire célébrer le saint sacrifice. C’est dans cet oratoire qu'il fit une autre ordination, le 19 décembre 2.

Bientôt, supérieur à toutes les infortunes, il parut reprendre toute la vigueur de sa jeunesse, jusqu’au point de pouvoir officier pontificalement à Pâques (1706), ce qu'il m'avait pu faire depuis quelques années. Si grand était

d — Dans l'acte de cette ordination, il est fait mention de la captivité de Mgr de Saint-Valier en Angleterre : Episcopo in Angliä captivo dletento.

2 — Archives de l’archevêché de Québec.

son désir de faire plaisir aux fidèles de Québec, et de les consoler un peu de l’absence de leur premier pasteur !

Quelques-uns des directeurs du séminaire auraient été d'avis de fermer le pensionnat durant plusieurs années, de suspendre les fondations, et de s'occuper exclusivement à payer les dettes.

Mgr de Laval et M. de Maiïzerets furent d’un autre sentiment. La confiance en Dieu et la charité l’emportèrent sur les conseils d'une sagesse toute humaine, et moins conformes aux lumières de la piété.

On fut obligé, sans doute, de renvoyer un bon nombre d'élèves ; mais on garda tous ceux que l’on put loger dans la partie si restreinte que le feu avait épargnée, près de la cathédrale.

En France, on se montra encore moins empressé qu’au premier incendie, de secourir le séminaire. M. de la Colombière, qui était passé en Europe pour recueillir des aumônes, fut fort mal reçu du ministre, M. de Pontchartrain. On osait à peine parler du Canada. La guerre avait mis la France dans une extrême détresse ; par suite, la colonie se trouvait elle-même réduite à de fâcheuses extrémités, et menacée, ou d’un abandon total, ou d’une imposition qui la ruinerait. Les secours recueillis ne se montèrent pas à mille francs.

Dieu bénit cependant le courage de ceux qui ne voulu-

rent pas que l’œuvre du séminaire fût un seul instant interrompue. Ils eurent la joie de voir s'élever bientôt un nouvel édifice, plus haut d’un étage que l’&acien, et distri bué plus commodément.

‘ Je souhaite, écrivait M. Tremblay à Mgr de Laval en 1706, que le bon Dieu vous veuille conserver encore plusieurs années pour que vous ayez la consolation de voir rétablir notre séminaire.”

Dieu exauça des vœux si ardents et si sincères. Le pieux évêque vécut encore assez de temps pour voir le séminaire se relever des ruines de ce second incendie. Sa résignation au milieu des épreuves et sa grande foi dans la Providence furent ainsi admirablement récompensées.

‘ C’est dans ces épreuves, a dit M. de la Colombière, que son grand cœur à paru ce qu’il était, et que sa constance a surpassé toutes les idées qu’on en avait conçues... Non seulement ” parut avec cet air serein et tranquille, et avec ce visage ouvert et riant que Tertullien donne à la patience ; mais il a consenti à l’entière destruction de cette maison qui lui a coûté des sommes et des peines immenses ; il a étendu la main sur la victime qui lui était la plus chère, en agréant qu’elle fût immolée au Seigneur, espérant contre toute espérance, comme le premier et le plus grand de tous les patriarches, dont il a été une si belle copie. Il n’a pas douté qu’un ouvrage qui avait été fait par une espèce de miracle de la Providence, venant à périr, ne pût être facilement refait par un autre miracle 1, ”

1 — Eloge funèbre.

Page 1