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personnage, avant de lui attribuer l’honneur des autels, elle ne se contente pas de s’enquérir s’il a pratiqué la vertu à un degré héroïque, mais elle s'assure aussi de l'opinion des fidèles à l'égard de sa sainteté; et plus cette opinion est générale et constante, plus aussi le critérium devient inattaquable.
Quelle a été la réputation de sainteté de Mgr de Laval ? Le nom et la mémoire du pieux fondateur de l'Eglise de Québec ont-ils toujours été, dans l'opinion commune, entourés de l’auréole de la sainteté ?
Pour plus de clarté, voyons quelle a été sa réputation de sainteté pendant sa vie, à sa mort, et depuis près de deux siècles.
Il est impossible de dire ce que fut sa réputation de sainteté pendant sa vie, sans répéter de nouveau plusieurs des témoignages invoqués dans le cours de cette histoire.
Durant son enfance et sa jeunesse, il se distingua toujours par sa grande piété et par sa dévotion envers le très saint sacrement. Ces vertus n'étaient pas seulement des dons cachés et intérieurs, mais elles rayonnaient partout au dehors, et faisaient l'admiration de ses condisciples et de ses maîtres: Devotissimum apud omnes 1...
Son amour du travail, sa régularité, sa tendre piété, son attachement à la Religion et à la sainte Eglise le font distinguer entre tous. Il mérite d'entrer dans l’état ecclésiastique à l’âge de neuf ans, il reçoit la tonsure cléricale, il fait partie de la congrégation de la sainte Vierge. Il est jugé
1 — Informations canoniques.
digne plus tard de recevoir quelques bénéfices ecclésiastiques, et surtout d’être élevé au sublime honneur du sacerdoce.
Rien n'égale son humilité et sa modestie ; tous ses efforts ne tendent qu’à pratiquer la maxime de l’Zmäitation : Ama nesciri et pro nihilo reputari 1, Et cependant l'éclat de son mérite et la bonne odeur de ses vertus ont déjà rayonné à l'extérieur. Son zèle comme archidiacre d'Evreux et ses hautes aptitudes pour le ministère sacré ont attiré sur lui tous les regar ’s8, à tel point qu’il est désigné à la Cour de Rome pour le vicariat apostolique du Tonkin et de la Cochinchine.
Mais la divine Providence l'appelle ailleurs. Pour le moment, il restera exempt du lourd fardeau de l’épiscopat. Il profite alors de cette douce liberté pour aller s’enfoncer dans la solitude de Caen. Mais plus il se cache et s’abaisse, plus son mérite grandit et apparaît à tous les regards. Quel suave parfum de vertus s'élève de cet humble ermitage de Caen ! Quelle lumière éclatante, de ce foyer embrasè de zèle ? Cette poignée de chrétiens héroïques qui sont allés se réfugier sous la houlette de M. de Bernières, c'est un détachement de la petite armée que la Providence veut opposer aux gros bataillons du jansénisme. De concert avec les fils de saint Ignace, de saint Vincent de Paul, de M. Olier et du P. Eudes, ils combattront de toutes leurs forces et enrayeront cette funeste doctrine.
1— Liv. I, ch. II, v. 3.
Le nom de François de Laval, en particulier, est bientôt dans toutes les bouches. La prudence et la sagesse qu’il déploie dans la réforme d’un monastère de la ville de Caen, et les services qu’il rend à l’hôpital du même lieu, le signalent à l’attention de la Cour. Toutle monde loue ses vertus, ses lumières et ses hautes qualités administratives.
On recourt à lui de toutes parts pour recevoir ses avis et ses conseils. M. Boudon lui confie ses peines ; le P. Eudes le consulte au sujet de l’établissement de sa congrégation !, Malgré ses efforts pour demeurer caché, il semble devenu un oracle pour tous les gens de bien.
Les jésuites, surtout, ont en lui la plus grande confiance. S'agit-il d'envoyer un vicaire apostolique au Canada, c’est lui qu’ils proposent à la Cour.
On se rappelle en quels termes élogieux Louis XIV écrivait à son sujet au souverain pontife: ‘Ses vertus, dit-il, l’ont rendu partout recommandable.... Nous avons des témoignages de la piété insigne de ce bon prêtre... Il serait difficile de commettre à un sujet plus digne le soin d’un si vaste pays ?. ?” :
Le roi ne changea jamais d’opinion sur les vertus et les mérites de Mgr de Laval. Six ans plus tard, quand on commence à s’occuper sérieusement de l'érection du siège épiscopal de Québec, il écrit encore au saint-père : ‘‘ Le choix que Votre Sainteté a fait du sieur de Laval pour aller faire les fonctions épiscopales au Canada, a été suivi
1— Le R. P. Jean Eudes, par le P. Le Doré, Paris, 1869, 2 — Voirt, I, p. 99.
de beaucoup d'avantages pour cette Eglise naissante... ” Et, dans toutes les lettres qu’il adresse au prélat, il ne cesse de louer ses vertus et son zèle.
Jamais un mot de blâme ni de reproche, malgré les calomnies qu’on cherche à répandre à la Cour sur le compte du pieux évêque. ‘‘ La réputation de sainteté, si justement acquise au prélat, n’en fut jamais entamée, ” dit Latour 1.
‘* La France, dit l’abbé Nercam, retentissait du bruit de ses succès, de sa sainteté et de ses vertus héroïques. Tous le proclamaient comme un saint. (C’était le sentiment des nobles et des gens du peuple, du clergé et des laïques, de la Cour elle-même, où Louis XIV spécialement se plaisait en toutes rencontres à témoigner la haute idée qu’il avait des vertus du serviteur de Dieu ?. ”
‘ Toute la France, écrivait en 1670 le P. Ragueneau, le reconnaît comme un prélat d’une éminente vertu....On peut dire véritablement qu’il a un cœur selon le cœur de Dieu et qu’il est un modèle parfait des véritables évêques 5. ”
Et le P. Dablon, en 1676 : ‘ Cet homme, grand par sa naissance, dit-il, l’est encore plus par ses vertus, qui ont fait tout recemment l'admiration de la France, et qui, dans son dernier voyage en Europe, lui ont justement mérité l'estime et l'approbation du Roi t, ”
1— Latour, p. 83.
2 —— Procès préliminaire de béatification,
2 — Vie de Catherine Saint-Augustin.
4 — Relations inédites de la Nouvelle-France, t, IL, p. 57.
-Le P. Jérôme Lalemant applique à Mgr de Laval cette parole des saintes Ecritures: Amicus fidelis, protectio fortis 1. *{ Tout le monde, dit-il, est dans l'espérance que Dieu conservera au pays une si sainte et si forte protection ?. ”?
“ C’est un homme saint, écrit Marie de l’Incarnation, le père des pauvres et du public... C’est un autre Thomas de Villeneuve pour la charité et pour l’humilité ; il pourrait
. se donner lui-même... Pour dire en un mot ce que je con- -çois de son mérite, il porte les marques et le caractère d’un saint.” Et ailleurs : ‘‘ Il vit saintement, et en “apôtre..… Sa vie est si exemplaire, qu’il tient tout le pays <n admiration 5. ”
Charlevoix, qui ne connut Mgr de Laval qu’un peu plus tard, l'appelle ‘‘ le saint évêque de Pétrée. ” ‘‘ C'était, «dit-il, un évêque digne de la primitive Eglise. Il avait une -ecience vraiment pratique des voies les plus sublimes {. ”
Le P. Chrétien Leclerc, récollet, qui trouve si souvent à “edire des jésuites, écrit de Mgr de Laval : ‘ Ce grand “homme est aussi connu par la régularité de sa vie exemplaire, par la ca: acité et l'expérience de ‘on zèle, que par sa naissance illustre... L’on ne peut assez iürer les appli- «cations de ses soins, la sollicitude pastorale, la prudence “et la sagesse avec lesquelles ce digne prélat a travaillé à l'établissement de cette petite Eglise 5, ”
1 — Ecclésiastique, VI, 4.
:2 — Kelations des jésuites, 1659, 3 — Lettres historiques et spirituelles, passim. 4 — Vie de la Mère de l'Incarnation.
5 — Etablissement de la Foi.
1, le sde rait contère t en pays
plus
était, tune »q 4, 9 ent à
rand xeme par pplidence i1lé à
M. Tronson, le deuxième supérieur de Saint-Sulpice, était persuadé que le serviteur de Dieu était rempli des lumières de l’Esprit-Saint. ‘ Vous connaissez, écrivait-il à M. Dollier de Casson, sa piété, son désintéressement, sa prudence et ses lumières.”
Enfin, M. de Brisacier, supérieur des Missions étrangères de Paris, écrivant à ses confrères de Québec, à l’occasion du retour de Mgr de Laval au Canada, en 1688: ‘“ Vous trouverez, disait-il, notre prélat plus saint et plus mort que jamais à lui-même.”
Puisqu’il s’agit ici de la réputation de sainteté du premier évêque de Québec, pendant sa vie, c'est le lieu de parler des dons surnaturels que Dieu peut avoir répandus sur $a personne vénérée.
La sainteté est elle-même un don de Dieu, comme fruit de la grâce divine. Mais elle est aussi l’œuvre de l’homme qui coopère à la grâce. Les dons surnaturels, au contraire, sont de pures faveurs extraordinaires que Dieu accorde à quelques âmes de choix pour manifester au monde le crédit dont elles jouissent auprès de lui. Tels sont les dons de prophétie ou de miracles, les visions extatiques, etc.
Mgr de Laval a-t-il été l’objet ou l'instrument de quelques dons surnaturels de Dieu ?
Ici, on le comprend, nous soulevons une question délicate,
Il ne s’agit plus, en effet, de rapporter simplement le témrignage des hommes sur les vertus et la réputation’ de sairiteté d’un serviteur de Dieu ; il s’agit de l’appréciation de certains faits, de certaines circonstances, dont le jugement suprême, en définitive, n'appartient qu'à l'Eglise,
Ce qui rend la tâche plus difficile, c’est le soin qu’eut toujours le pieux prélat de ne point parler de lui, de ne point divulguer ce qui se passait dans son âme!, et d'éviter toute singularité ; c’est l'horreur qu’il eut toujours de la mise en scène et de tout ce qui pouvait offenser l’humilité, On le vit bien, à son lit de mort, lorsqu'on essaya de lui arracher quelques paroles qu’on aurait pu citer dans la suite pour le grandir. Afin de l’engager à parler, on lui rappela l’exemple de quelques pieux personnages : ‘ Ils étaient des saints, se contenta-t-il de dire; moi, je suis un pécheur.”
Ce n’est pas qu’il fût insensible aux grâces que Dieu lui avaitenvoyées ; mais il se contentait de l’en remercier avec humilité dans le secret de son âme.
Ce n’est pas, non plus, qu’il méprisât les voies extraor-
dinaires par où Dieu conduit quelquefois certaines per-
sonnes. On sait, au contraire, avec quel soin il dirigea la pieuse Catherine de Saint-Augustin ? ; et c’est à sa demande spéciale que le P, Ragueneau entreprit d'écrire la vie de
| cette sainte religieuse.
Mais pour lui, ilne lui venait pas seulement à l'esprit
qu’il pût être jugé digne de quelque don surnaturel. Il se
contentait de marcher dans les voies ordinaires de la sainte humilité.
1— ‘Il a toujours caché ses plus belles activ::5, par amour pour la Re ! la vie cachée et abjecte.” (Les Ursulines de Québec, t. II, p. 31.
2 — Marie de l’Incarnation, Lettre spirituelle, 17 septembre 1670,
14 ii VIE DE MGR DE LAVAL 629 UN
eut A-t-il reçu quelque faveur spéciale de Dieu? A-t-il joui
e ne de quelques visions prophétiques, de quelque extase, de l 1, et quelques lumières surnaturelles pour l’établissement de | jours son séminaire, pour l’organisation de son Eglise, pour la l’hu- conversion des sauvages, pour la solution de tant de diffi- | ssaya cultés qui se pressèrent sur ses pas dans sa carrière apos- NL. dans tolique? On serait tenté de le croire, à cause du'succès | r, on prodigieux de quelques-unes de ses entreprises ; mais cela ages : est encore le secret de Dieu. Aurons-nous, quelque jour, (. Loi, je plus de clarté sur ce sujet? L'avenir le dira. | 4 En attendant, n'est-il pas permis de voir comme une eu lui faveur spéciale de la divine Providence dans le don mer- ! : avec veilleux qu’il avait pour encourager ses missionnaires, pour | les soutenir, pour les animer, même à distance, dans l’ac-. l traor- complissement de leurs devoirs? Ecoutons le P. Dablon, (fl s per- de la Compagnie de Jésus, cet homme si éclairé, si pru- | gea la dent et si sage. Il écrit quelque temps après le départ de ! ande Mgr de Laval pour l’Europe en 1671: , (118 ie de ‘“ Il ne nous manque pour nous animer que la présence | * de notre évêque... Il est l’âme de cette Eglise. Le zèle qu’il 1 esprit fait paraître en toutes rencontres pour le salut de nos sau- | Il se vages, attire sur nous des grâces du ciel... Tout éloigné sainte qu’il soit de corps, cependant, son cœur est avec nous; et nous en éprouvons les effets par la continuation des béné- î an dictions de Dieu 1...” l b von Ainsi, chose admirable, le seul souvenir et la pensée de Québec, ce bon père, éloigné de plusieurs centaines de lieues de:
1 — Relations des jésuites, 1672. (14
son diocèse, suffisaient pour animer et réconforter les missionnaires du Canada. Ils se disaient : ‘‘ Son cœur est avec nous ! ” Et ils couraient dans la voie du devoir.
Comment ne pas rappeler ici l’histoire si touchante du P. Ménard, l’apôtre des Hurons et des Outaouais 1? Il était venu quelques instants à Québec, s2 reposer des fatigues de ses missions, et s'en allait chez les Outaouais, le cœur triste, pressentant, pour ainsi dire, le sort qui l’attendait. Il connaissait si bien ces peuples ingrats, si perfides, si souvent rebelles à la grâce !
Tout à coup, il rencontre sur le fleuve, non loin de Montréal, son évêque, qui est en visite pastorale. Il se hâte de lui communiquer ses peines, sa tristesse et ses hésitations : ‘* Monseigneur, lui dit-il, dois-je continuer mon voyage ? — Mon Père, lui répond doucement l’évêque, toute raison humaine semble vous retenir ici; mais Dieu, plus fort que tout, vous veut en ces quartiers-là.”
Cette parole quasi prophétique est comme un éclair qui dissipe les incertitudes du P. Ménard ; elle est un baume qui guérit tous ses chagrins. Il part, le cœur débordant de joie, et vole où le devoir l'appelle.
‘* Oh! que j’ai béni Dieu depuis cette entrevue, s'écrie ce bon missionnaire, et que ces paroles, sorties de la bouche d’un si saint prélat, me sont doucement revenues dans l'esprit: Dieu me veut en ces quartiers-là ! Que j'ai souvent repassé ces paroles par mon esprit, parmi le bruit de nos torrents, et dans la solitude de nos grandes forêts 2! ”
1 — Voirt. I, p. 274.
2 — Relations des jésuites, 1664.
Et le bon P. Gravier, quelle consolation n’éprouve-t-ik pas, dans son voyage à Québec, en 1697, lorsqu'il a lebonheur de voir Mgr de Laval, et d’assister au cinquantième anniversaire de son sacerdoce ! Les paroles du saint vieillard réconfortent son cœur, et il repart pour ses missions illinoises avec une nouvelle énergie.
Il y avait dans les avis du prélat à ses missionnaires uneonction vraiment admirable, qui ne pouvait venir que dm Ciel. ‘Il avait puisé dans le cœur de Jésus-Christ, dit M. de la Colombière, les flammes dont le sien était emnbrasé 1,” et il communiquait à tous le feu de la charité. et du zèle.
Que dire, maintenant, du talent merveilleux qu’il avait. de se faire aimer des sauvages, de les attirer à lui, et de: gagner leurs cœurs ? On peut remarquer ce talent dès la. première fois qu’il met le pied sur la terre d'Amérique. Jamais, cependant, il n'avait encore vu de sauvages. Leurs. mœurs, leur caractère, leurs usages, il n’en savait rien quepar les rapports toujours insuffisants des autres. On aurait dit, cependant, que ces pauvres enfants des bois étaient pour lui de vieilles connaissances, et qu’il avait étudié à. fond leurs dispositions et leurs sentiments les plus intimes. Il savait toujours faire vibrer en eux la fibre sensible.
Ah ! sans doute, la charité chrétienne possède des secrets: étonnants pour opérer le bien. Celle de Mgr de Laval était immense; elle embrassait tous les hommes, et particu-
1 — Eloge funèbre.
lièrement les pauvres sauvages, dans les entrailles de Notre-Seigneur. On ne peut, toutefois, expliquer la salutaire influence et le prestige que le prélat exerçait sur les sauvages, que par quelque don spécial et merveilleux qu’il avait reçu de la divine Providence. Les sauvages les plus farouches et les plus barbares se sentaient subjugués et comme fascinés par le seul charme de sa présence; ils devenaient doux comme des agneaux.
‘ Les Iroquois inf. : :s eux-mêmes, disent quelque part les Relations, attirés depuis peu, et ne respirant que fierté, voulurent aussi recevoir la bénédiction du prélat, comme si la présence d’un si bon pasteur eût changé ces loups cruels en de doux agneaux\!. ”
On voit, dans les pieuses légendes des saints, que Dieu leur accorda quelquefois, suivant les circonstances, des faveurs spéciales pour le bien de leurs semblables. Les uns avaient reçu du Ciel le talent d’apaiser les procès ?, d’autres, celui de toucher les cœurs et de les ramener à Dieu #, d’autres encore, celui d’exciter l’enthousiasme des multitudes pour le succès d’une grande œuvre #.
Il nous semble que Mgr de Laval, appelé à inaugurer le
règne de Dieu parmi les sauvages de la Nouvelle-France, avait reçu de la divine Providence un don spécial pour toucher les cœurs de ces barbares.
1 — Relations inédites de la Nouvelle-France, t. IT, p. 62. 2 — Saint André Corsin.
3 — Saint Léonard de Port-Maurice.
& — Saint Bernard.
Comment expliquer encore, autrement que par une faveur spéciale de Dieu, la facilité avec laquelle il établit au Canada et sut faire accepter de tous ses prêtres le système héroïque de la désappropriation ? Nous avons vu les avantages de ce système pour les commencements de notre Eglise. Mais il supposait dans le clergé un rare esprit d’abnégation et de renoncement. Cependant, non seulement il fut accepté avec bonne volonté, mais on s’y attacha
tellement, que, lorsqu'il fut question de le briser plus tard, on ne put le faire qu'avec de grands déchirements et de profondes blessures.
Oui, on ne peuts’empêcher de l’admettre, il y avait dans la personne de Mgr de Laval, il y avait dans les nobles facultés de son esprit et de son cœur, des dons surnaturels, ajoutés à ses éminentes vertus. Il est difficile d'expliquer autrement cette parole de Marie de l’Incarnation : ‘Il tient tout le pays en admiration.”
Cette vénérable religieuse, que Bossuet appelle ‘ la Thérèse de la Nouvelle-France, ” n'avance rien dans ses lettres, qu'après avoir tout pesé. Il faut donc supposer que ce n’est pas sans motif, sans être bien pénétrée de la vérité de ce qu’elle avance, qu’elle s'exprime, comme nous venons de le voir, sur le vicaire apostolique du Canada.
Or, pour tenir ainsi tout un pays en admiration, il faut autre chose que des talents naturels ou des vertus ordinaires, il faut même plus que des vertus pratiquées à un degré héroïque, il faut quelque chose qui frappe l’imagination des hommes ; il faut, s’il s’agit d’un évêque, que
les peuples voit évidemment en lui l’homme de Dieu, il faut que Dieu lui-même paraisse diriger cet homme, agir en lui et avec lui ; il faut que cet évêque paraisse revêtu de la force d’en haut, et, comme un autre Moyse, marqué au front de quelques faveurs où dons surnaturels.
Rappelons-nous, d’ailleurs, deux faits bien remarquables, entre plusieurs autres, racontés au cours de cette histoire,
Le premier (13 février 1661) est appuyé sur le témoignage, le plus véridique possible, du Journal des jésuites. C’est l’extinction vraiment merveilleuse et presque instantanée d’un incendie qui menaçait de détruire toute la basse ville de Québec, au moment où Mgr de Laval arrivait au lieu du sinistre, portant en procession le très saint sacrement 1.
Le second, arrivé à trente ans de distance (octobre 1690), s'appuie sur le témoignage non moins solide d’un contemporain, la sœur Juchereau. C'est la protection également merveilleuse et visible de la ville de Québec assiégée par les Anglais, à l’occasion d’un tableau de la sainte Famille suspendu par Mgr de Laval au clocher de la cathédrale *?.
Dans les deux cas, l’opinion fut unanime à voir l’intervention manifeste de la divine Providence en faveur de la colonie française du Canada, et à attribuer cette protection aux prières ferventes du pieux serviteur de Dieu. Si le Seigneur se plaît quelquefois à glorifier ses saints, ne
1— Voirt. I, p. 267.
2 — Voir plus haut, p. 416.
l’avait-il pas fait d’une manière frappante ea ces deux occasions ?
On vit bien, à la mort de Mgr de Laval, à quel degré il possédait le cœur de tous les fidèles du Canada. Il n’y eut dans tout le pays qu’un profond sentiment de tristesse en voyant disparaître celui que le P. Lalemant avait si bien appelé ‘‘ la protection de la Nouvelle-France ; ” et l’on put lui appliquer ces paroles des saintes Ecritures à l’occasion de la mort de Judas Machabée : ‘‘ Tout le peuple fit un grand deuil; on le pleura plusieurs jours, et l’on disait : Comment est-il tombé, cet homme invincible qui sauvait le peuple d'Israël 1? ”
Laissons ici parler la sœur Juchereau : ‘* M. François de Laval, qui depuis longtemps languissait dans les infirmités, que ses immenses travaux et son grand âge lui avaient attirées, approchait du terme que les justes regardent comme l’objet de leurs désirs... Plein de grands sentiments, il mourut le 6 mai 1708.
‘ On se disposa à lui faire de pompeuses funérailles, et nous y contribuâmes. Nous demandâmes instamment qu’on nous fît voir le saint pasteur, le premier évêque du Canada, de qui nous avions été si cordialement aimées. On nous accorda cette consolation; et, à notre exemple, toutes les communautés le demandèrent.
‘ Ainsi, des prêtres le portèrent sur leurs épaules, revêtu de ses habits pontificaux, dans toutes les églises de la ville, que l’on avait magnifiquement tendues de noir, et
1— 1 Machub., IX, 20.
VIE DE MGR DE LAVAL où il y avait des mausolées élevés, sur lesquels on posait le cercueil, pendant que l’on chantait des psaumes.
‘ I] était en si grande réputation de sainteté, que tout le monde voulait avoir quelque chose qui lui eût touché. Les malades s’en approchaient avec confiance, et on l’invoqua dès lors comme un saint...”
Puis elle ajoute : ‘‘ Nous avons lieu de croire qu’il était parvenu à la perfection, puisqu'on remarquait et qu’on admirait en lui toutes les vertus que saint Paul demande dans un évêque 1.”
On ne pourrait désirer un témoignage plus concluant en faveur de la réputation de sainteté de Mgr de Laval au moment de sa mort.
‘‘ On ne doute pas que dans la suite, dit l’annaliste des ursulines, Notre-Seigneur ne manifeste les trésors de grâces qu’il a répandus dans l'âme de ce saint évêque, d'autant plus qu’il a caché ses plus belles actions, par amour pour la solitude et la vie cachée et abjecte 2... ”
‘ Il est mort en saint, comme il avait vécu en saint,” dit le F. Houssart.
Et Charlevoix : ** Nous avons eu la consolation, dit-il, en recueillant ses derniers soupirs, de voir terminer par une sainte mort une vie toute consacrée aux plus pénibles travaux de l’apostolat 5.”
1 — Histoire de l’'Hôtel-Dieu de Québec.
2 — Les Ursulines de Québec, t. II, p. 30. - 3 — Vie de la Mère de l'Incarnation, p. 368.
‘Nous espérons, dit une chronique déjà citée, qu'après une si sainte vie, il servira d’un puissant protecteur auprès de Dieu pour cette Eglise... M. de la Colombière a fait l’oraison funèbre de ce grand et saint prélat: c’est ainsi que les grands et les petits le nomment. Vous auriez eu peine à ne pas môler vos larmes avec celles de tout le monde, pendant son convoi, où tous, tant les curés que les peuples les plus éloignés, ont assisté. Le lieu où son corps reposait était toujours rempli de monde, et les prêtres ne pouvaient suffire à faire toucher des chapelets et autres choses de dévotion 1.”
Dieu qui avait honoré son serviteur de plusieurs faveurs surnaturelles, pendant sa vie, voulut aussi, après sa mort, le glorifier d’une manière éclatante. Nous venons de voir avec quel empressement les personnes de tout âge et de toute condition accouraient jour et nuit à la cathédrale, où il était exposé, non pas tant dans le but de prier pour lui, que pour vénérer la dépouille mortelle d’un saint, et lui faire toucher leurs objets de dévotion.
La foule était si considérable, que les enfants avaient peine à approcher : ‘‘ Laissez-nous donc voir le saint,” criaient-ils.
‘ Les malades s’approchaient avec confiance, et on l’invoquait dès lors comme un saint, ” dit la sœur Juchereau.
Le F, Houssart avait eu l’heureuse idée de recueillir plusieurs petits objets qui avaient appartenu au prélat. Il
1 — Mercure Galant, Paris, 1708,
n’en eut pas assez pour les demandes de reliques qui lui furent faites.
Après qu’on eut procédé à l’autopsie du cadavre, il trempa des linges dans le sang du prélat, lui coupa les cheveux, enleva quelques os ou cartilages de dessus sa poitrine, conserva quelques-uns de ses habits, ‘* et tout cela, dit-il, pour servir de très précieuses reliques.”
D’après son témoignage, plus de trois mille personnes 1 sollicitèrent la faveur de posséder quelqu’une de ces reliques, afin de les porter sur elles avec respect et dévotion.
‘ Des capitaines même et officiers de troupe, dit-il, ont fait faire exprès des reliquaires d'argent pour y en enfermer et les porter sur eux, étant mus à cela par l’idée et l’estime générale que chacun a du grand mérite et de la haute sainteté de Monseigneur, et par les secours extraordinaires et miraculeux que plusieurs ont reçus et reçoivent journellement dans leurs infirmités par son invocation, en s'appliquant les dites reliques ou les portant sur eux ?. ”
‘Il s’est opéré des merveilles après la mort de Mgr de Laval, dit une chronique du temps, selon le tém. :age qu’en rendent les personn:s de vertu, et celles qui ont ressenti des e ets de sa suinteté 3. ”
* On l’invoque comme un saint, dit une autre chronique ; et Dieu a fait déjà, pour faire éclater son mérite, plusieurs
1 — Chiffre énorme, si l’on considère que la population de tout le Canada, à cette époque, ne dépassait pas :0,000 ânes. (Recensement du Canada, 1870-71, vol. V.)
2 — Lettre du F. Houssart.
3 — Voir plus haut, p. 552.
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guérisons et autres choses que l’on tient pour miraculeuses 1, ”
M. Glandelet, alors doyen du chapitre de Québec, dressa des procès-verbaux de plusieurs miracles opérés au tombeau de Mgr de Laval. Il a laissé aussi bien des mémoires sur la vie du pieux prélat ?.
Il faut regretter que procès-verbaux et mémoires aient disparu. Les retrouvera-t-on jamais ? Quoi qu'il en soit, l'existence elle-même de faveurs obtenues du Ciel par l’intercession de Mgr de Laval, d’après les témoignages que nous venons de citer, ne peut être révoquée en doute.
1 — Voir plus haut, p. 548.
2 — Latour, p. 50.