CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
Secondes funérailles de Mgr de Laval, au bout de deux siècles. 1878,
Dans son mandement du 30 avril 1878, l'archevêque de Québec avait réglé que la déposition des restes mortels de Mgr de Laval dans la chapelle du séminaire aurait lieu le 23 mai suivant, après un service solennel chanté à la cathédrale.
On ne songea plus qu’à préparer pour la circonstance une démonstration religieuse aussi digne que possible du fondateur de l'Eglise du Canaua.
En attendant, ses ossements furent transportés à l’université, recouverts de cire blanche, assujétis avec des rubans violets, et déposés sur un coussin de soie de la même couleur. On leur destinait un magnifique cercueil en verre, qui devait être renfermé lui-même plus tard dans deux autres tombes, l’une en plomb, et l’autre en chêne.
Il fut convenu qu’il y aurait une première translation intime de ces précieuses reliques, de l’université à la chapelle du séminaire, huit jours avant la translation solennelle, afin que les fidèles eussent tout le loisir d’aller prier auprès des restes vénérés du premier évêque de ce pays.
Le 23 mai, le convoi devait quitter le séminaire, de la même manière qu'il le quitta autrefois, pour se rendre à la cathédrale, et, comme on l'avait fait aussi en 1708, passer auparavant par les églises des différentes communautés religieuses de la ville. L'idée était magnifique ; et s’il est vrai de dire que l’histoire se répète, il est rare qu’elle ait occasion de le faire d’une manière aussi frappante.
De la cathédrale, enfin, le corps devait aller reposer dans sa dernière demeure, au séminaire.
Notons que, malgré le désir manifesté par tout le monde de donner à la solennité tout l’éclat possible, on eut soin d'éviter tout ce qui aurait eu la moindre apparence d’un culte public rendu à Mgr de Laval. Les règles de l'Eglise à ce sujet sont si sages et si sévères ! Les décorations de la cathédrale et de la chapelle du séminaire, toutes splendides qu’elles étaient, ne comportaient que les couleurs blanche et violette. On défendit aux fidèles toute autre prière publique que le De profundis récité ou chanté. Il fut permis cependant d’y ajouter une prière pour la glorification de Mgr de Laval. La grand’messe solennelle du 23 mai, à la cathédrale, fut tout simplement la messe de Requiem chantée à l’unisson.
Mais la piété des fidèles, comme un torrent impétueux, suit son cours. Pendant les huit jours qui précédèrent la translation solennelle, on vit accourir à la chapelle du
1— Voici cette prière : — Cœur Immaculé de Marie, obtenez-nous du cœur de votre divin Fils la grâce que nous vous demandons, afin de glorifier sur cette terre le grand serviteur de Dieu, Mgr de Laval.
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séminaire une foule innombrable de personnes de tout état et de toute condition, le riche avec le pauvre, le citoyen de la plus haute société à côté de l’ouvrier. Comme en 1708, on s’empressait auprès des restes vénérés de Mgr de Laval, pour y prier, et faire toucher à son cercueil des objets de piété.
‘On eût dit que chacun voulait remporter chez soi comme un parfum des vertus du fondateur de notre Eglise, dit une chronique, comme un précieux talisman contre les épreuves et les douleurs de chaque jour. Que d'affligés sont venus verser ici avec confiance leurs larmes et leurs prières |! Que de malades sont venus implorer une guérison longtemps attendue ! Espérons que leurs soupirs sont montés vers le ciel. Mgr de Laval a toujours aimé le peuple canadien, et ce n’est pas au sein de la gloire qu’il nous oubliera 1. ”
Comme en 1708, plusieurs faits merveilleux furent attribués à l’intercession du saint prélat ?, Quelques-uns ont même été constatés d’une manière juridique ; ils sont consignés dans le procès préliminäire de la cause.
Près de quatre vingts couronnes furent déposées sur la tombe du saint évêque, de la part de plusieurs diocèses étrangers, des différentes communautés religieuses, de plusieurs paroisses ou comtés, de plusieurs associations religieuses ou civiles, et d’un grand nombre des citoyens
1 — Abeille, vol. XI, p. 120.
2 — Ibid., vol. XII, p. 39.
les plus distingués, entr’autres, le Lieutenant-Gouverneur de la Province lui-même 1.
Il était donc évident que la mémoire de Mgr de Laval vivait encore, au bout de deux siècles, dans le cœur des Canadiens. Et, dans ce mouvement spontané qui se produisait autour de sa tombe, il était impossible de ne voir qu’un simple entraînement populaire, effet de l'imagination surexcitée par les circonstances ; il y avait quelque chose de réfiéchi, de raisonné, de sérieux, puisque les hommes lettrés, les citoyens les plus distingués, les hommes d'Etat eux-mêmes y coudoyaient l'artisan, l’ouvrier, l'homme du peuple. Ce mouvement était le fruit du souvenir réel, qui s'était perpétué et se réveillait tout à coup, des vertus héroïques du prélat, de la vie sainte qu’il avait menée au milieu de nous, et des œuvres bienfaisantes par lesquelles ‘il avait mis autrefois tout le pays en admiration.”
On le vit encore d’une manière plus frappante le jour du 28 mai. Quelle imposante cérémonie ! Jamais Québec n'avait vu de fête aussi grandiose, pas même au deuxième centenaire de l’érection du diocèse de Québec 2. Le programme officiel, tracé d’avance, fut strictement observé. Le convoi funèbre, parti du séminaire, se rendit d’abord aux ursulines, puis chez les RR. PP. jésuites, puis chez les rédemptoristes de Saint-Patrice (au lieu des récollets qui ne sont plus à Québec), puis enfin à l’Hôtel-Dieu.
1 — L'Honorable Luc Letellier de Saint-Just.
2 — Le ler octobre 1874.
A chacune de ces églises, comme en 1708, un libera solennel fut chanté. A l’Hôtel-Dieu, 11 le fut par l’archevêque de Saint-Boniface, Mgr Taché, représentant de ces vastes contrées de l'Ouest, dont les indigènes furent évangélisés autrefois par les missionnaires ae Mgr de Laval.
De l’Hôtel-Dieu, la procession se mit en marche pour la cathédrale.
‘ Rien de plus grandiose, dit une chronique. Qu'on se représente près de deux mille élèves, en costume, avec couronnes, étendards et drapeaux, plus de deux cents prêtres en habit de chœur, huit archevêques et é7êques en chapeset mitres, le cercueil venant à la suite de ce brillant cortège, puis, vingt-cinq professeurs de l’université Laval, richement drapés de leur costume de soie et d’hermine, Son Excellence le Lieutenant - Gouverneur, représentant notre gracieuse souveraine, les ministres, les juges, les sénateurs, plusieurs députés d'Ottawa et de Québec, les derniers descendants de la nation huronne, ces chrétiens fervents qui pleurèrent amèrement la perte de l’homme de la grande affaire, les acputations des avocats, des notaires et des médecins, les officiers des différentes sociétés canadiennes et irlandaises ; sur le parcours, sur la place de la basilique, aux fenêtres, sur les ruines des casernes, partout une foule immense et recueillie ; trente mille hommes attendant avec respect le passage et la bénédiction d’un pasteur fidèle qui visite son troupeau deux siècles après sa mort; au loin, de minute en minute, les éclats solennels du bronze des batailles, salves joyeuses qui sem-
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blaient dire à Laval de ne pas craindre pour ses enfants, désorrnais sous la protection d’une nation puissante qui les respecte et les défend : et vous n’aurez qu’une faible idée de la grandeur du spectacle si bien fait pour réveiller les plus beaux sentiments religieux et patriotiques 1.”
Mais quel autre spectacle, plus saisissant encore, nous attend là-bas? À la porte de cette même cathédrale, où autrefois, il y a plus de deux siècles ?, entrait Myr dé Laval, et où il revient aujourd’hui, se tient le Délégué du saintsiège lui-même 3, qui attend le cortège.
En 1659, le souverain pontife { envoyait Mgr de Laval dans ces contrées lointaines et alors si inhospitalières, pour y établir le règne de Dieu et y planter le drapeau de la Foi. Le jeune vicaire apostolique accourt ici, à la voix du . saint- père, fonde l'Eglise du Canada au prix de. plus grands sacrifices, et dépense sa vie dans les exercices du zèle le plus ardent.
Aujourd’hui, c’est le même pontife immortel 5, dans la personne de son auguste représentant, qui vient visiter son évêque missionnaire sur les rives du grand fleuve. Il l’attend à la porte de la même église, qu’il vient d'élever au rang de Basilique f. Il le revoit glorieux et triomphant
1— Abeille, vol. XI, p. 124.
2 — Le 16 juin 1659.
3— Mgr Conroy, envoyé au Canada comme délégué apostolique pour régler certaines difficultés politico-religieuses.
4 — Alexandre VII.
5 — Léon XIII, élu le 20 février 1878.
6 — La cathédrale de Québec fut élezé au rang de Basilique mineure par $. $. le pape Pie IX, le 28 août 1874, à l’occasion du 2e centenaire de l’érection du diocèse.
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après les épreuves de la lutte et les hasards du combat. Fut-il jamais plus grand tableau historique et religieux ?
L'idée vint à tout le monde que cette scène grandiose n’était que le prélude d’une autre plus éclatante encore, où le souverain pontife, après avoir pris une connaissance juridique des vertus héroïques de Mgr de Laval, glorifierait ce grand serviteur de Dieu, en l’appelant aux honneurs des autels.
Après le service funèbre, l’évêque de Sherbrooke monta en chaire, et fit le yanégyrique du saint prélat. Il prit pour texte ces paroles de la sainte Ecriture: ‘ Rendez gloire à son nom, glorifiez-le par la voix de vos lèvres, par le chant de vos cantiques et par le son de vos harpes 1.”
Il démortra que Mgr de Laval fut tout à Dieu par son esprit de détachement, tout au salut des âmes par son zèle, tout à la fondation de l'Eglise de Québec par ses
saintes œuvres, et particulièrement par l'érection du sémi-
naire, ce foyer lumineux de la nationalité canadienne, ‘: Cette œuvre, dit-il, a reçu so glorieux couronnement par la bulle Znter varias sollicitudincs, qui érige canoniquement l’université Laval et la reconnaît digne de tous les privilèges conférés aux universités les plus célèbres. ”
Un libera solennel fut ensuite chanté ; puis, la procession s'étant formée de nouveau, on reporta les restes de Mgr de Laval dans la chapelle du séminaire. Le saint prélat repose maintenant au milieu des siens.
Quelques jours plus tard, le délégué apostolique lui-même
1 — Eccli., XXXIX, 20.
rendait à Mgr de Laval l'hommage le plus éclatant, Répondant, en présence de plusieurs évêques, à une adresse qui lui avait été présentée par le Cercle catholique de Québec : ‘ Qui aurait pu, dit-il, voir d’un œil indifférent cette foule innombrable de personnes de toute condition, accompagnant d'église en église, de monastère en monastère, jusqu’à la cathédrale, les restes de ce grand évêque, qui, dans son amour, doué de prescience, avait, il y a deux siècles, pour leur avantage et pour celui de leurs enfants, commandé à ces édifices (du séminaire) de sortir de terre ? Qui aurait pu entendre, sans tressaillir, la voix éloquente du prélat (Mgr Antoine Racine), qui a fait avec tant de noblesse l'éloge de ce grand et illustre défunt ?
‘ Mais, je dois l'avouer, ce qui a remué le plus intimement les fibres de mon âme, ça été la pensée que j'étais là en présence d’un peuple vraiment chrétien, qui honorait les cendres du Père de sa patrie. Je sentuis pleinement mon cœur battre à l’unisson avec ce cœur magnanime de la race canadienne, que j’ai appris à aimer si tendrement. En ma qualité de fils de la race celtique, j'étais fier d’être là pour m’unir à des frères de la même race, frères plus encore par la foi que par le sang, dans un même élan d’amour et de reconnaissance pour l’homme qui a fait cette nation ce qu’elle est à présent. ”
Les grandes fêtes de 1878 en l’honneur de Mgr de Laval eurent de l'écho jusqu’en France. Nous avons déjà cité les paroles du comte de Palys. Mgr de Charbonnel, ancien évêque de Toronto, écrivant de Lyon à l’un de ses amis du Canada, dans l’automne de la même année:
“Je ne crois pas, dit-il, avoir jamais rien lu d'aussi magnifique, d'aussi touchant que vos Translations des restes de Mgr de Laval. Mon Dieu ! quel peuple de foi et de cœur vous êtes encore, en présence de notre pauvre Europe! Et que M. Le Play a bien dit, en vous mettant au premier rang entre tous les peuples à lui connus ! Orléans vient de faire de belles choses pour son évêque défunt !; Paris, dit-on, a été splendide dans la clôture de son Exposition: tout cela n’est pas à comparer à vos 15 et 23 mai 1878. Je ne crois pas que Rome même, sans le pape, ait jamais rien vu d'aussi grandiose.
‘ Maïs que ferez-vous quänd votre Apôtre sera d’abord béatifié, puis canonisé ? Vous êtes arrivés aux limites du possible. Je voudrais que notre France connût ce que Français et Irlandais catholiques, vous avez fait pour honorer les restes d’un évêque mort depuis cent soixantedix ans, ce que vous avez su dire de son dévouement apostolique, de ses vertus, de ses travaux, de ses souffrances et de ses immenses bienfaits... Quel bonheur pour notre grand Léon XIII, s’il eût pu entendre tout ce que le délégué du saint-siège, Mgr Conroy, lui aurait rapporté de vos incomparables démonstrations 2!
‘# J'espère qu’elles serviront puissamment à ce qui vous reste à faire pour obtenir la canonisation du plus noble
1 — Mgr Dupanloup. décédé le 11 octobre 1878. ‘‘ Ses obsèques furent royales, ” dit M. l'abbé Lagrange, aujourd’hui évêque de Chartres, diocèse natal du premier évêque de Québec. (Vie de Mgr Dupanloup, t. III, p. 4765.)
2— Mgr Conroy était décédé presque subitement à Terreneuve, dans l’été de 1878, avant de pouvoir aller à Rome rendre compte au saint-rère de sa mission au Canada.
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des Montmorency. N'est-ce pas déjà tout miraculeux que ce qui s'est passé à Québec dans la translation de ges dépouilles ? Quel motif pour vos saintes âmes de les véné- | rer et d’invoquer le saint pontife qui les sanctifia pendant Le 1 près d’un siècle d’une vie plus qu'humaine 11 ” À On le voit, Mgr de Charbonnel allait de suite au bvt, Il Î avait compris la vrande portée des démonstrations reli- A gieuses de 1878 en . honneur de Mgr de Laval. Il n’hésitait
à pas à les qualifier de fait miraculeux, et à les regarder 4 cornme l’occasion de solliciter pour le saint prélat l’hon-
1 neur des autels.
Déjà l’archevêque de Québec avait invité les fidèles de son diocèse à adresser au Ciel de ferventes prières pour que “ l'Eglise s’occupât bientôt de la glorification de Mgr de Laval2. Il avait même donné son approbation à une ‘4 prière spéciale que l’on pouvait réciter à cette fin.
h Peu de temps après la grande fête du 23 mai, les direc- 4 teurs du séminaire et les professeurs de l’université Laval à Québec et à Montréal présentèrent aux évêques de la 4 province ecclésiastique de Québec une humble supplique, pour demander leur appui à l'introduction de la cause de béatification de leur saint fondateur.
À Les évêques répondirent à cette demande par une lettre pleine d’admiration pour Mgr de Laval, et d'espérance pour sa prochaine glorification. ‘‘ Oui, disaient-ils, Dieu glorifiera un jour son serviteur fidèle et prudent. Nous en
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1 — Lettre à Mgr C. F. Cazeau, 28 octobre 1878. (Abeille, vol, XII, p. 34.
2 — Mundement du 30 avril 1878.
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avons pour garant la confiance avec laquelle le peuple canadien, et surtout le clergé et les communautés religieuses se sont toujours adr2ssés à lui pour obtenir par son intercession les grâces du Ciel. ”
Ils faisaient ensuite un magnifique éloge de Mgr de Laval, et terminaient par ces paroles: ‘ Nous joindrons donc nos plus ferventes prières aux vôtres pour obtenir bientôt du saint-siège que nous puissons l’invoquer publiquement; et aussitôt que l'autorité diocésaine aura fait faire le procès préliminaire, nous signerons volontiers la supplique qui sera envoyée à Rome, pour que le souverain pontife Léon XIII daigne consentir à l'introduction de la cause de béatification de l’illustre serviteur de Dieu François de Laval, et assurer ainsi aux pasteurs et aux fidèles de PEglise du Canada un puissant patron dans le ciel.”
Le 9 octobre 1878, l’archevêque de Québec instituait une commission pour s’occuper des travaux préliminaires à l'introduction de la cause de Mgr de Laval; et, ic même jour, après le chant du Veni Creator, il disait la messe de communauté au séminaire pour attirer les bénédictions de Dieu sur ces travaux.
Ils sont maintenant terniinés, et le procès préliminaire de la cause est entre les mains du saint-siège.
Espérons que Dieu glorifiera de plus en plus son serviteur par le don des miracles, et que l'Eglise du Canada pourra un jour invoquer publiquement et honorer sur ses autels son fondateur et son premier évêque.