‹ Vie de Mgr de Laval [microforme]Chapitre 125 sur 163 · FE ER TS · texte numérisé non relu

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On se rappelle involontairement, en lisant ces lignes, la légende de la consécration de Notre-Dame-de-Einsiedeln par Notre-Seigneur lui-même. L'évêque qui devait faire cette cérémonie, étant en prière la nuit précédente dans ce

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sanctuaire si renommé, vit distinctement Notre-Seigneur

qui en faisait la consécration, assisté de plusieurs saints et esprits bienheureux de la cour céleste. Il fut tellement convaincu de la vérité et de la réalité de cet événement, qu’il n’osa pus, le lendemain, répéter cette consécration. Jamais non plus elle n'a été renouvelée depuis, et cela sur l'ordre même des souverains pontifes 1.

À Québec, c'est Mgr de Laval, sans doute, qui faisait la consécration de son église; mais Notre-Seigneur, au témoignage de Catherine de Saint-Augustin, dirigeait son esprit et tous ses mouvements, ou plutôt agissait lui-même par l'entremise de son fidèle et dévot serviteur.

La pieuse religieuse rappelle ensuite successivement les différentes cérémonies de la consécration, et les grâces particulières qu’elle recevait à chacune d'elles.

On sait que cette sainte personne, par un dessein extraordinaire de la Providence, était obsédée sans cesse par une infinité de démons qui la tourmentaient de mille manières. Une soif étrange de pénitence et de mortification l'avait portée à désirer ce genre de souffrance intérieure. Elle avait voulu, à l'exemple du divin Maître, se charger, pour ainsi dire, des péchés du peuple, afin de les expier.

1— Description du Péleriwage de N.-D. des Ermites, ch. ML.

Que de fois de grands pécheurs se présentèrent à la grille du monastère pour solliciter ses prières! Dans son esprit d’héroïque abnégation, elle s’offrait pour eux à Dieu en sacrifice d’holocauste. On assure que ce furent ses prières

ferventes et ses grandes mortifications qui obtinrent de Dieu la conversion et la fin chrétienne de M. de Mésy.

Les démons, obligés par ses prières de s'éloigner des pécheurs répentants, s’acharnaient à persécuter la sainte qui en tait la cause. Voici ce qu’elle raconte, à propos d’un des rites de la consécration :

‘ Lorsque l’on faisait les trois processions autour de l’église, aux aspersions et aux prières, je sentais comme si cela eût tombé sur moi, et il me semblait que c'était autant de coups de fouet que je recevais. Mes hôtes eussent bien voulu, dès le premier tour, s’en aller; mais on ne le leur permit pas. Quand on entra dans l’église, il y en eut trois mille, vrais ministres d’impureté, lesquels reçurent commandement de sortir et d'aller droit en enfer: ce qui leur fut très rude, car ils appréhendent plus qu’on ne saurait s’'imaginer cette prison. Ils étaient bien aises de sortir d'avec moi, mais ils ne désiraient pas de descendre si bas. En sortant, ils me brisèrent et me brûlèrent, et je sentis comme si un éclat de tonnerre fût sorti de dedans de moi, et la violence m'en a laissé de sensibles douleurs. Les autres démons furent aussi commandés de sortir, maisnon pas de me quitter tout à fait. Ceux-là sont maintenant à l’entour de moi, comme m’accompagnant ; le destructeur

de la gloire de Dieu en est le chef.”

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Catherine termine son récit par le passage suivant:

‘ Les cérémonies dont on se sert à la corfsécration d’une église, marquent a dignité d’un temple dédié et consacré à la divine Majesté, le respect que l’on doit porter à ces lieux ; et comme ce n’est qu’une figure de l’âme consacrée à Dieu, cela nous doit faire estimer infiniment le bonheur que nous avons d’être chrétiens, et de plus d’être consucrés particulièrement au service de Notre-Seigneur...Je voyais que tous les assistants recevaient beaucoup de grâces, à proportion néanmoins de leur disposition. Les absents qui s’unissaient à l’action y participaient semblablement, selon leur disposition et préparation.”

Le P. Ragueneau, après avoir reproduit, dans sa vie de la sœur Catherine, le récit dont on vient de lire quelques extraits, ajoute :

‘ Notez que plusieurs saints ont ressenti de semblables opérations de Jésus-Christ, comme il arriva à saint François de Sales, lorsqu'il fut sacré évêque: la très sainte Trinité lui ayant fait connaître et sentir qu’elle opérait dans son âme les mêmes actions que les évêques faisaient sur son corps; en lui donnant l'intelligence de ces saintes cérémonies, en présence de la glorieuse Vierge et des apôtres saint Pierre et saint Paul.” ;

On sait, en effet, que le saint évêque de Genève, pendant tout le temps de sa consécration, se trouva pour ainsi dire en extase, ne voyant que ce qui se passait mystérieusement par la grâce divine dans l’intérieur de son âme, mais extérieurement insensible à tout ce qui l’entourait, comme une

490 VIE DE MGR DE LAVAL statue de cire entre les mains des évêques qui opéraient sur lui les actes de la consécration.

Peu de temps après la dédicace de l'église paroissiale, eut lieu la translation solennelle des reliques des saints martyrs Flavien et Félicité, que Mgr de Laval avait obtenues du saint-siège par l’entremise de Mgr Pallu. L’évêque de Pétrée avait apporté avec lui, en 1659, ces pieuses reliques, comme un précieux trésor, ou plutôt comme un talisman spirituel, dont il attendait les effets les plus salutaires pour le bien de son Eglise.

Le 26 juin 1660, il avait fait visiter et reconnaître les ossements de ces saints’ par les principaux médecins et chirurgiens de la colonie, en présence du clergé, du gouverneur et de l'élite des citoyens, afin d'en constater l’authenticité. Mais il remit d’en faire la translation solennelle dans l’église paroissiale, jusquà ce au’elle fût consacrée.

C'est ici le lieu de faire remarquer la grande richesse de reliques que posséda, dès son origine, l'Eglise du Canada. Ce fait prouve l’esprit de foi de ces missionnaires dévoués, qui, en quittant leur patrie, pour venir travailler sur nos plages lointaines, n’avaient aucune pensée d’ambition humaine, et ne songeaient qu’à emportern: ceux quelques reliques de saints confesseurs ou martyrs, qui fussent comme les compagnons de leur exil et les protecteurs de leurs travaux.

Les parents ou les amis qu'ils laissaient en France, les communautés religieuses, surtout, ne manquaient pas

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VIE DE MGR DE LAVAL 491 ordinairement de leur faire une petite part du patrimoine de reliques qu’ils possédaient. M. D'Ailleboût en reçut de sa sœur, Catherine D'’Aïlleboût, religieuse du monastère de Saint-Pierre de Reims. L’abbesse de Montmartre, Françoise-Rénée de Lorraine, donna à M. de Maizerets une relique notable de saint Denis. Elle lui disait dans sa lettre d'envoi, que c’était ‘‘ en considération du grand zèle qu'il avait pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, où il allait se consommer et sacrifier dans la mission de ces pays étrangers, ”

Mgr de Laval, en consacrant son église, déposa dans le tombeau du maître-autel plus de quatre-vingts reliques différentes, y compris celles de la Bonne Sainte-Anne, des cheveux de la sainte Vierge et du bois de la vraie Croix.

La translation des reliques de saint Flavien et de sainte Félicité 1 eut lieu le dimanche 29 août, jour de la fête de saint Augustin. Elle se fit avec une magnificence qui surpassa même celle de la consécration d. la cathédrale.

“Il ne s'était point encore vu dans ces contrées une si belle cérémonie, dit Marie de l’Incarnation. Il y avait à la procession quarante-sept ecclésiastiques en surplis, chapes, chasubles et dalmatiques. Commeil fallait porter les reliques dans les quatre églises de Québec, nous eûmes

1— La fête de ces saints martyrs se célèbre tous les ans le premier dimanche de septembre dans la cathédrale de Québec. On eut toujours pour leurs reliques une grande dévotion : *‘ Dans les nécessités publiques, on à souvent descendu et porté ces reliques en procession, comme on porte à Paris celles de sainte Geneviève, et toujours avec succès. ” (Latour, p. 174.)

la consolation de voir cette magnifique cérémonie. M. de Tracy, vice-roi, M. de Courcelle, gouverneur, avec les deux plus considérables de la noblesse, portaient le dais. Les

plus élevés en dignité d’entre les ecclésiastiques portaient

les quatre grandes châsses sur des brancurds magnifique-

ment ornés. La procession, sortant d’une église, y luissait ; £ ;

une châsse. La musique ne cessa point, tant dans les che-

mins que dans les stations. Monseigneur suivait les saintes

reliques et la procession en ses habits pontificaux 1”.

Aux ursulines, il se produisit un accident qui aurait pu

avoir des suites fâcheuses. Le plancher de l’église fléchit

sous le poids de la foule qui y avait pénétré, et s’écroula. Grand nombre de personnes, entre autres Mgr de Laval luimême, tombèrent dans la cave, qui était assez profonde:

heureusement personne ne fut blessé ?.

La Mère de l’Incarnation, après avoir fait le récit de la

translation des reliques, à laquelle le vice-roi avait pris

une part d'honneur, ajoute : ‘ C’est une chose ravissante de voir M. de Tracy dans une exactitude merveilleuse à se rendre le premier à toutes ces saintes cérémonies, car il n'en perdrait pas un moment. On l’a vu plus de six

heures entières dans l'église, sans en sortir. Son exemple

a tant de force, que le monde le suit comme des enfants suivent leur père. Il favorise et soutient l'Eglise par sa

1 — Lettre historique 73e. À 2 — Un accident de ce genre arriva en 1554 à N. $. P. le pape Pie IX, à Sainte-Agnès hors les murs.

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piété et par le crédit qu’il a universellement sur tous les esprits.”

Le 15 août précédent, jour de l’Assomption, cet homme, aussi grand par ses sentiments religieux que par sa noblesse, s'était fait recevoir de la congrégation de la sainte Vierge, chez les pères jésuites ; puis il avait passé le reste de la journée à l’'Hôtel-Dieu pour y soigner et servir iui-même les malades.

Le 17, encore tout pénétré des grâces qu’il avait obtenues au sanctuaire de la Bonne Sainte-Anne, au mois de mars précédent, il voulut y faire un second pèlerinage, et y porter lui-même l’ex-voto qu’il avait promis, lorsqu'il avait été si exposé à faire naufrage, en arrivant au Canada. Il s’y rendit cette fois avec Mgr de Laval.

Quel touchant spectacle que celui de ce saint évêque et de cet illustre représentant du premier monarque dumonde, les chefs de l'Eglise et de l'Etat dans la Nouvelle-France, allant s’agenouiller ensemble au pied des autels de sainte Anne, et y confondre leurs prières avec celles de la foule des pèlerins! De pareils exemples ne pouvaient manquer de porter efficacement au bien les fidèles de l'Eglise du Canada.

L'ex-voto de M. de Tracy était un tableau de sainte Anne pour le maître-autel 1. On l'y conserve encore, avec

1— Suivant la tradition, ce tableau serait de Lebrun. Plusieurs connaisseurs qui l'ont vu, entr’autres M. l'abbé Desmazures, de Saint- Sulpice de Montréal, assurent qu’il a plusieurs des qualités d’un tableau de maître. M. de Tracy avait eu tout le temps de le commander et de le faire faire en Europe l'hiver précédent.

494 VIE DE MGR DEÆAVAL de beaux ornements en drap d’or, qui furent envoyés à ce sanctuaire par la reine mère, Anne d’Autriche,

Cette pieuse femme, à qui surtout le Canada devait un évêque, venait de mourir, ou, du moins, on venait d’apprendre au Canada la nouvelle de sa mort (20 janvier 1666). Mgr de Laval, qui aimait tant la France et son souverain, fit célébrer partout des services pour le repos de l’âme d’Anne d'Autriche. Celui qui eut lieu chez les jésuites, le 4 août, fut très solennel: toutes les autorités de la colonie y assistèrent. L'église des jésuites resta tendue de noir pendant plusieurs jours.

Un second &:vice fut chanté à la cathédrale le 13 août, et le P. Dablon prononca l’oraison funèbre de la reine.

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