‹ Vie de Mgr de Laval [microforme]Chapitre 36 sur 163 · BE · texte numérisé non relu

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112 VIE DE MGR DE LAVAL Québec. Montréal était desservi, comme Québec, par les PP. jésuites.

Mais les lettres de grand vicaire du supérieur des jésuites portaient expressément que, dès qu’il y avrait au Canada des ecclésiastiques séculiers munis des mêmes pouvoirs, le supérieur ne ferait plus aucun usage des siens.

M. de Queylus arrive avec ses compagnons, MM. Galinier, Soûart et D’Allet, dans l'été de 1657 1. Le P. DeQuen, après avoir examiné ses lettres, le reconnaît pour légitime et seul grand vicaire. Sur les instances des jésuites, M. de Queylus visite la paroisse de Québec, où il est charmé et édifié du bel ordre que le P. Poncet y avait établi. Ilconfirme ce religieux dans l’administration de la cure, lui remet une bulle d'indulgences accordéés par le pape Alexandre VII à l’occasion de son exaltation au souverain pontificat, puis part de Québec pour aller faire sa résidence à Montréal, où il nomme curé M. Gabriel Soûart.

La bulle dont nous venons de parler fut indirectement l’occasion des difficultés qui survinrent. Le P. Poncet l'ayant

. lue à Québec, sans en prévenir son supérieur le P. DeQuen,

celui-ci en prit ombrage ; accoutumé à réunir en sa personne les fonctions de grand vicaire et celles de supérieur de sa communauté, il veut éprouver le P. Poncet, lui ordonne de lui rendre les clefs de l’église paroissiale, nomme curé le P. Pijart, et envoie le P. Poncet en mission chez les Iroquois.

. 1-—Jowmal des jésuites, 29 juillet 1657.

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En passant par Montréal, le P. Poncet informa naturellement M. de Queylus de ce qui venait d'arriver, et celui-ci se hâta de descendre à Québec.

Au lieu de confirmer le P. Pijart dans l’administration de la cûre, il résolut d’en prendre lui-même le gouvernement, et s'installa curé de Québec vers la mi-septembre 1.

Les révérends P. jésuites ne se mirent pas dans le tort: ils cédèrent devant l'autorité de l’archevêque de Rouen, qu’ils avaient toujours reconnue eux-mêmes ?, se confinèrent dans leur chapelle, et s’efforcèrent de vivre en aussi bonne harmonie que possible avec le nouveau curé, lui rendant même, dans l’occasion, tous les services qu’il leur demandait.

Mais il était difficile à la nature humaine de ne pas prendre quelquefois le dessus. En lisant le Journal des jésuites de cette époque, on constate qu’il y avait souvent entre eux et M. de Queylus des froissements désagréables : ils s'observaient et s’épiaient mutuellement. Les jésuites prétendaient que M. de Queylus, dans ses sermons, les visait sans cesse 3%, Le P. Pijart, dans une lettre privée, qui devint publique, accusait l’abbé d’être violent, et de leur faire une guerre plus fâcheuse que celle des Iroquois. La présence du supérieur des jésuites au Conseil devait : porter ombrage à M. de Queylus, qui n’avait pas droit d’y | assister, d’après les termes de l’édit royal.

1 — Journal des jésuites, 12 septembre 1657.

2— Journal des jésuites, passim.

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La position devint encore plus tendue, lorsque celui-ci intenta une action contre les jésuites, pour leur faire remettre à la paroisse le nouveau logis qu’ils venaient de bâtir, ou rembourser les 6000 livres qu'ils avaient reçues des habitants pour cette construction. Ici, il était dans le tort; car les jésuites, en 1645, avaient été laissés libres de bâtir un presbytère sur le terrain de l’église, ou sur leur propre fonds: seulement, s'ils bâtissaient chez eux, ils devaient rembourser les 6000 livres à lu communauté des habitants, ce qu’ils avaient déjà faitl, Lorsque M. de Queylus quitta Québec, les jésuites restèrent tranquilles chez eux, et la communauté des habitants garda ses 6000 livres à la disposition de l’autorité ecclésiastique, pour bâtir un presbytère en temps et lieu.

De son côté, M. de Queylus, qui, au témoignage de la sœur Juchereau ?, était un homme d’une rare vertu et d’un mérite distingué, administra la paroisse avec beaucoup de zèle et de fruit. Rien de ce qui pouvait intéresser la piété et le bien spirituel de ses ouailles ne lui était étranger. . Il fit plusieurs actes d'autorité, qui auraient pu le rendre odieux, comme par exemple l’'excommunication qu’il porta contre ceux qui avaient brûlé la maison du sieur Denis à: cependant, son administration fut populaire, car sa fortune était à la disposition des nécessiteux, et il s’occupa sérieusement du soin spirituel de l'Eglise de Québec.

C’est sous lui que fut commencée la construction de la

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1— Journal des prie 22 novembre 1657.

2 —— Histoire de l’Hôtel-D 3 — Journal des jésuites, 28 Sbiobse 1657.

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première église de la Bonne sainte Anne: ‘ M. Vignard !, délégué par M. l’abbé (de Queylus), bénit la place de l'église du Petit Cap; M. le gouverneur y mit la première pierre ?. ”

M. de Queylus, cependant, poxvait difficilement prolonger son séjour à Québec, près des révérends pères jésuites. Aussi tout le monde se sentit soulagé lorsqu'arrivèrent, dans l’été de 1658, de nouvelles lettres de l’archevêque de Rouen, déclarant qu’il n’exercerait ses pouvoirs de grand vicaire qu’à Montréal, et que le supérieur des jésuites continuerait de faire à Québec les mêmes fonctions que par le passé3. M. de Queylus retourna donc à Montréal #.

Il dut, cependant, laisser des regrets à Québec chez un bon nombre de personnes. D'ailleurs les conflits d’autorité dont nous venons de parler avaient créé partout un certain malaise. On pouvait craindre que, tant qu’il n’y aurait pas au Canada un supérieur ecclésiastique bien reconnu de tout le monde, les difficultés ne vinssent à recommencer. Aussi Marie de l’Incarnation, qui, en 1646, jugeaït que le pays n’était pas mûr pour un évêque, écrivait trois jours après le départ de M. de Queylus pour Montréal :

‘M. de Berriières me mande, et le P. Lalemant me confirme, que ‘nn veut envoyer pour évêque M. l’abbé de Laval de Muatigny, qu’on dit être un grand serviteur de Dieu. Ce serait un grand bien pour ce pays d’avoir un

1— M. Guillaume Vignal.

2 — Journal des jésuites, 13 mars 1658.

3 — Journal des jésuites, 8 août 1658, 4 — Journal des jésuites, 21 août 1658,

supérieur permanent; et il est temps que céla soit, pourvu qu’il soit uni, pour le zèle de la religion, avec les R. P. jésuites: ils ont seuls la conduite des âmes, et sous enx on vit dans une sainte liberté. Il pourrait bien néanmoins arriver de certains cas où l’on aurait besoin de recourir à d’autres; et c’est pour cela que l’on souhaite ici un évêque ! .”

On comprend maintenant que, dans l’audience qu’il eut À la fin de décembre 1657, M. Gueffer ait pu dire au souverain pontife ‘que, d’après ce qu’on avait mandé au roi, Sa Majesté avait lieu de craindre que, si l’on n’y envoyait au plus tôt un évêque, la Religion ne se perdît au Canada 2. ” On avait sans doute appris à Paris les querelles des jésuites avec M. de Queylus. Aussi l’on redoubla de diligence pour hîer l'affaire de l’évêché.

M. Gueffier obtint une seconde audience du pape, vers le milieu de janvier 1658 : ‘‘ Je suppliai Sa Sainteté, écritil, de vouloir faire résoudre l’affaire de M. de Montigny, afin qu’il puisse s’en aller au plus tôt vicaire apostolique en la Nouvelle-France 5. ”

Cependant, l'affaire, confiée au cardinal Meltio, traînait encore en longueur. ‘La Propagande est si occupée et s’assemble si peu souvent, écrivait M. Gueffier, que c'est une misère quand il y faut avoir affaire; ce qui m’obligea, ces jours passés, allant à l’audience du pape, de luien faire des plaintes 4. ”

1 — Lettre spirituelle 87e, 24 août 1658

2 —- Lettre de Gucffier à Brienne, 31 décembre 1667. 3 — Lettre de Gueflier à Brienne, 21 janvier 1658.

4 — Lettre de Gueffier à Brienne, 24 février 1658.

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Il s’en plaignit aussi au cardinal Antoine, préfet de la Propagande, qui lui dit que la Congrégation voulait savoir, avant de consentir à l'expédition des bulles, où et comment Sa Majesté assurerait les mille francs de revenu qu'elle avait assignés pour l’entretien du futur vicaire apostolique. En effet. la reine mère prenait si fort à cœur l’heureuse conclusion de cette affaire, que, pour prévenir les diffcultés qui auraient pu la retarder, elle avait fondé, par trois contrats, une pension annuelle de mille francs pour M. de Laval, quand il aurait été fait évêque in partibus et vicaire apostolique. En outre, elle fit mettre en dépôt la somme de quatorze mille francs pour les dépenses que le vicaire apostolique aurait à faire au Canada.

Mais on voulait que tout cela fût assuré sur un fonds certain, soit à Rome, soit à Avignon. On avait l'expérience de l'évêque de Babylone, qui n'avait pas voulu se rendre à son vicariat apostolique, parce qu’il avait constaté, avant de partir, que le revenu qu’on lui avait fait n’était basé sur rien.

Enfin, le P. assistant français remit à M. Guefñer les trois contrats de la fondation de la reine mère. Dans un de ces actes, Sa Majesté se réservait la disposition de cette fondation, quand elle aurait pourvu l’évêque d’une semblable rente ou d’une plus grande.

M. Pallu, qui agissait aussi en cette affaire, apporta à M. Gueffier le procès de vit et moribus de l'abbé de Montigny. Ce procès avait été fait à Paris le 17 juillet de l’année précédente, par les soins du nonce Piccolomini !,

1 — Ce sont les informations canoniques dont nous avons déjà cité plusieurs extraits.

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Suivant le témoignage de M. Guerffier, il était ‘‘ fort avantageux. ” Quatre personnes des plus dignes de foi ! avaient déposé en faveur des qualités, des vertus et de l'intégrité de vie de l'abbé de Montigny. Elles avaient déclaré d’un commun accord et sous serment, ‘ que M. de Laval, nommé par le roi à l'évêché que le pape devait ériger en Canada, était très propre pour être promu à cette future cathédrale. ”

Tous ces documents paraissant en ordre, ‘‘ j'envoyai le tout, dit M. Gueffier, au sieur de la Borne, qui est le plus ancien et meilleur expéditionnaire français, pour en dresser les mémoires nécessaires, et faire en sorte qu’on en ait au plus tôt l'expédition 2, ” :

Un mois après, cependant, rien n’était encore fait, car M. Gueffer écrivait à M. de Brienne : ‘‘ Il ne reste plus qu’à proposer l'affaire à la Propagande, à quoi l’on n’a pas pu jusqu'ici disposer le secrétaire de la dite Congrégation. ” Puis il ajoutait: ‘ Je me plaindrai au pape du peu de respect que l’on porte au roi, au nom duquel je sollicite cette faveur depuis cinq ou six mois, quoiqu'il s'agisse en cela d’une chose de laquelle dépend entièrement le bien de la religion chrétienne en ces pays-là 3. ”

Il est évident qu’à côté des irfluences qui travaillaient à.

faire nommer l’abbé de Montigny au vicariat apostolique du Canada, il y en avait d’autres qui, à l'insu de M. Guefñer,

1— Mgr Servien, évêque de Bayeux, l'abbé de Blampignon, M. Picquet, curé de Saint-Josse, et M. Joseph Sain,

2 — Lettre de Gueffier à Brienne, 24 février 1658. 3 -- Lettre de Guefñier à Brienne, 25 mars 1658.

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favorisaient la nomination du candidat proposé par les associés de Montréal.

Enfin, le 11 avril 1658, la Propagande, sur le rapport du cardina! Meltio, rendit son décret nroposant à l'approbation du souverain pontife la nomination de François de Laval de Montigny comme vicaire apostolique, avec un titre d'évêque in partibus, ‘‘ pour le royaume du Canada dans l'Amérique septentrionale 1.” Deux jours après, ce décret fut approuvé par le saint-père, qui ordonna de procéder à son exécution 2.

M. Gueffier, cependant, n’en eut communication que le premier mai, et le passa aussitôt au sieur de la Borne, qui devait s'occuper de l'expédition des bulles. ‘ Je me hâterai, écrivait-il à M. de Brienne, de vous prévenir, aussitôt que les bulles auront été expédiées, ainsi que le sieur de Montigny lui-même, bien qu’il ne m'ait jamais écrit un mot, sur ce qui regardait en cela son service 5.”

Puis ilajoutait: ‘Il y a eu ce matin consistoire, auquel on a préconisé M. de Montigny pour l'évêché Petren in partibus; de sorte qu’au premier, il sera proposé.”

Les bulles, cependant, ne furent envoyées en France

1 — Décret de la S. C. de la Propagande, 11 avril 1658 : ‘‘ Ad relationem Emi Dni Card. Meltii, Sacra Congregatio vicarium Aplicum cum aliquo titulo in partibus, si Smo placuérit, decrevit esse transmittendum ad regnum Canada in Americd dpténirionalt Franciscum de Laval de Montigny, ut necessitatibus illius nascentis ÆEcclesiæ, et Christianitatis, opportune provideri possit .”

2 — Approbation du décret, 13 avril 1658 : ‘‘ Relato per Secretarium supradicto decreto Smo Dno Nostro, S. Sua illud benigne approbavit, et ad ulteriora in itione mandawit procedi. M. Albericus, Sec. ”

3 — Lettre de Gueffier à Brienne, 9 mai 1658.

qu'au commencement de juillet !. Le secrétaire de la Propagande les adressa à M. Gueffier, qui les transmit à M. de la Borne ‘‘ avec ordre de ne pas manquer da les envoyer.” “ L'on a jusques ici tant fait de difficultés pour les bulles de M. de Montigny, écrivait-il à M. de Brienne, qu’il a été impossible de les lui envoyer plus tôt 2.”

François de Laval était probablement à Paris, à cette époque, car M. de Latour nous apprend que ‘‘ dès que les bulies furent venues de Rome, il revint à l’ermitage de M. de Bernières, pour se préparer à sa consécration à . ”

Il n'avait certainement pas désiré l’épiscopat ; il n’avait pas fait une démarche vers cette haute dignité qu’on lui imposait 4. C’est la Providence qui avait tout conduit d'une manière merveilleuse.

Les associés de Montréal avaient pris les devants sur les . jésuites, et hâté l’envoi d’un evêque au Canada. Ceux-ci étaient intervenus, plus tôt peut-être qu’ils n'auraient fait sans cela; et, imprimant à cette affaire un mouvement nouveau, avaient obtenu un vicaire apostolique au lieu d’un évéque en titre: ce qui, dans les circonstances, était une grande grâce pour notre pays, le vicariat apostolique nous mettant directement sous la dépendance de Rome,

1 La bulle qui nomrie François de Laval évêque de Pétrée, est du. £e du 3 juin 1668.

2 — Lettre de Gueffier à Brienne, 1er juillet 1658.

3 — Latour, p. 12. ve

4.‘ Il y avait déjà quelques années que le pus par une inspiration sainte, s'était défait, de son archidiaconé d’Évreux, pour venir dans la ville de Caen, où il menait une vie retirée, lorsque Dieu, qui le destinait pour êtré le premier évêque de la Nouvelle-France, lui ordonna par l'organe de ceux qui le conduisaient, de passer dans ce continent.” (Æloge funèbre, par M. de la Culombière. |

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et nous soustrayant à tous les dangers de gallicanisme qu'aurait pu courir cette Eglise naissante, si elle eût dépendu de quelque évêché de France.

Nous voyons, par la correspondance de M. Gueffier, que le pape insista pour que le roi ne nommât pas au vicariat apostolique, malgré la pension qu’il avait fondée. ‘‘ La Cour de Rome agréait la personne de M. de Laval, dit Latour, mais elle ne voulait pas s’assujétir à la nomination du roi 1.” |

Le choix de la personne de François de Laval était si merveilleux, il remplissait si bien toutes les conditions de piété, de zèle, d’abnégation, de dévouement aux révérends pères jésuites, nécessaires au premier évêque de la Nouvelle-France, que Marie de l’Incarnation s'écrisit, dans une de ces lettres : ‘‘ Que l’on dise ce que l’on voudra, ce ne sont point les hommes qui l’ont choisi 2.”

Maintenant qu’il se voyait appelé par la Providence aux sublimes fonctions de l’épiscopat, il ne songea plus qu’à s’y préparer dans la retraite et la prière. La lutte, d’ailleurs, était imminente; une opposition redoutable se formait contre lui; l’orage commençait à gronder à l'horizon. Comme le voyageur, qui voit tout à coup le ciel s’assombrir, et des nuages menaçants s’amonceler sur sa tête, sent le besoin de s'arrêter un instant, avant de continuer sa marche, François de Laval voulut, avant sa consécration, aller se recueillir de nouveau dans son cher ermitage de Caen.

1 — Latour, p. 12.

2 — Lettre historique 57e.

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