CHAPITRE NEUVIÈME
Mgr de Laval et la traite de l'enu-de-vie, — Sentences d'excommuxcation, — Difficultés avec M, D'Avaugour.
On a dit avec raison que, pour rendre pleine justice aux généraux d’armées, il fallait les voir sur les champs de bataille. Les évêques ont aussi leurs champs de bataille, où on les retrouve tout entiers, armés pour la défense de la vertu et des principes chrétiens.
C’est dans les luttes énergiques qu’il eut à soutenir pendant toute la durée de son administration, que Mgr de Laval fit éclat-r surtout sa vertu principale, et, l’on peut dire, la qualité maîtresse de son caractère: la force. Son zèle pour le salut des âmes était sans bornes, sa foi invincible, son mépris de toute considération humaine vraiment étonnant. Mais ce qui donnait le plus de relief à toutes ces vertus, c'était l'esprit de force qui lesanimait. Quand il voyait le bien à faire, 1e devoir à accomplir, les âmes à sauver, aucun obstacle ne pouvait l'arrêter. E
Dieu lui avait donné l'esprit d’Elie et de Jean-Baptiste : il était toujours prêt à dire, comme celui-ci, aux grands et
aux petits, le Non licet de l'Evangile, suivant sa conscience et sans respect humain; et l’on pouvait lui appliquer la parole des pharisiens à Notre-Seigneur: “ Vous n’avez égard à qui que ce soit; car vous ne considérez point la qualité des personnes !. ” Ne voyant que les jugements de Dieu, il s’occupait peu des jugements des hommes. “T] fermait les yeux, dit M. Faillon, à toutes les considérations humaines, quand il était convaincu qu’il y allait de son devoir et de la gloire de Dieu. ”
‘© Il fallait un homme de cette force ?, ” dit Marie de l’Incarnation. Esprit décidé, quand il était pérsuadé que Dieu lui demandait telle ou telle mesure, il portait à Paccomplissement de son devoir la vaillance et l’intrépidité que ceux de $a race avaient si souvent déployées sur les champs de bataille pour la défense de la religion et de la patrie.
Nous avons dit avec quel courage il avait renoncé à toutes les espérances du monde pour suivre Jésus-Christ, triomphé des obstacles qui s'étaient opposés à sa consécration épiscopale, travaillé à faire reconnaître l’autorité du saint-siège au Canada. Le même esprit de force que nous l’avons vu déployer jusqu'ici, il le montra surtout au sujet de la traite de l’eau-de-vie avec les sauvages.
La traite de l’eau-de-vie est une de ces questions mixtes qui devait naturellement amener des conflits entre l’auto-
1 — Matth., XXIT, 16.
2 — Lettre historique 57e.
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rité civile et l’autorité religieuse. Elle présente, en effet, des aspects différents, suivant le point de vue où l’on se vlace pour l’étudier.
Les hommes religieux condamnaient la vente des boissons alcooliques aux sauvages, parce qu'ils avaient l’expérience que ceux-ci ne pouvaient user de ces boissons sans se porter à tous les excès. Elle était, à leura yeux, une violation de la loi évangélique, et même de la l6i naturelle.
Les politiques, au contraire, tâchaient de la justifier, sous le prétexte de nécessité ou d'utilité. Suivant eux, l'intérêt du commerce, le progrès et l’avenir de la colonie, le besoin d’allécher les sauvages, de s’en faire des amis, d'attirer le plus de pelleteries possible au Canada, exigeaient que l'on n’exclût pas le commerce de l’eau-de-vie avec les Indiens, et que l’échange de l'alcool pour les peaux de castors fût permis comme celui de n'importe quel autre article de commerce. Ils pensuent qu’on pouvait tolérer la traite, sans graves inconvénients.
Entre ces deux points de vue, Mgr de Laval ne pouvait hésiter. Le débit des boissons enivrantes faisait un mal énorme à la colonie. Le pays était en proie à l’hostilité
des Iroquois, et se débattait dans leurs étreintes mortelles.
avec un courage presque désespéré ; et cependant on fournissait un nouvel aliment à leur fureur, en leur donnant de lalcod; on affaïblissait par le même procédé tous nos alliés chrétiens. L’avarice et une soif insatiable de s'enrichir à tout prix avaient gagné beaucoup de Français, qui, pour faire de l'argent, ne reculaient devant aucun
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