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282 VIÈ DE MGR DE LAVAL moyen, pas même devant ce qui allait causer indubitablement le malheur de la colonie.
Mais ce qui désolait surtout le prélat, c'était la perte des âmes, la ruine spirituelle des Français qui, ne recherchant que leurs intérêts matériels, avaient oublié leur fin dernière ; la perte, surtout, des âmes des pauvres sauvages, pour le salut desquelles il avait été envoyé au Canada. ‘ Les âmes, les âmes, n'est-ce pas ce qu'il faut sauver avant tout,” s’écriait ce noble émule des fils de saint Ignace ?
À la vue des désordres que causait parmi les sauvages la traite de l’eau-de-vie, son cœur était suffoqué par le chagrin. ‘ Il a pensé mourir de douleur à ce sujet, et on le voit sécher sur pied,” dit Marie de l’Incarnation. Puis elle ajoute: ‘* Il y & en ce pays des Français si misérables ét sans crainte de Dieu, qu'ils perdent tous nos nouveaux chrétiens, leur donnant des boissons très violentes, pour
tirer d’eux des castors. Ces boissons perdent tous ces
pauvres gens, les hommes, les femmes, les garçons et les filles mêmes; car chacun est maître dans sa cabane quand il s’agit de manger et de boire ; ils sont pris tout aussitôt et deviennent comme furieux. Ils courent nus avec des épées et autres armes, et font fuir tout le inonde; soit de jour, soit de nuit, ils courent par Québec, sans que personne les puisse empêcher. Il s’en suit des meurtres, des violences, des brutalités monstrueuses et inouïes!.…
: Un capitaine algonquin, excellent. chrétien, et le premier baptisé du Canada, nous rendant visite, se plaignait, disant: * Onontio nous tue, de permettre qu’on nous donne
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‘“ des boissons.” Nous lui répondîmes : ‘‘ Dis-lui qu'il le “ défende.” —‘* Je lui ai déjà dit deux fois, repartit-il, et “ cependant il n’en fuit rien. Mais priez-le vous-même ‘ d'en faire la défense ; peut-être vous obéira-t-il.” C’est une chose déplorable de voir les accidents funestes qui naissent de ce trafic 1.”
‘* Le démon, dit le P. Lalemant, nous a suscité un ennemi domestique plus cruel que l’ennemi public: c’est la manie de quelques sauvages de prendre des boissons par excès, et la manie de quelques Français de leur en vendre. Tous les Américains ont d’abord de l’horreur de nos vins; mais quand ils en ont une fois goûté, ils les recherchent avec une telle passion, que les uns se mettent à nu et réduisent leur famille à la mendicité, et quelques autres vendent jusqu’à leurs propres enfants, pour avoir de quoi contenter cette passion enragée.
‘ Je ne veux pas décrire les malheurs que ces désordres ont causés à cette Eglise naissante. Mon encre n’est pas assez noire pour les dépeindre de leurs couleurs ; il faudrait du fiel de dragon pour coucher ici les amertumes que nous en avons ressenties ?.”?
M. de Latour, qui fut chargé en 1730 de présenter au roi un mémoire sur la vente de l’eau-de-vie aux sauvages, nous fait la peinture la plus triste des effets désastreux de l'alcool sur ces pauvres enfants des bois. |
1 — Lettre historique 63e.
2 — Relations des jésuites,
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‘* On aurait bien de la peine, dit-il, à se persuader dans quels excès l’ivresse entraîne ces barbares ; il n’y a sorte de folie, de crime, d’inhumanité, où ils ne tombent. Un
sauvage, pour un verre d’eau-de-vie, donne jusqu’à ses
habits, sa cabane, sa femme, ses enfants ; une sauvagesse qu'on enivre souvent exprès, se livre au premier venu.
‘ Ils se déchirent entre eux, ils se déchirent eux-mêmes. Qu'on entre dans une cabane où l’on vient de boire de l’eau-de-vie, on verra avec étonnement et horreur le père égorgeant son fils, le fils menaçant son père ; le mari et la femme, les meilleurs amis, s’assommant, se mordant, s’arrachant les yeux, le nez, les oreilles ; ils ne sont plus connaissables ; ce sont des forcenés, il n’y a peut-être aucune image plus vive de l’enfer. Ils’en trouve souvent parmi eux qui cherchent à s’enivrer pour se venger de leurs ennemis, et commettre impunément toutes sortes de crimes, à la faveur de cette belle excuse, qui passe chez eux pour une justification complète, que, dans ces moments, ils ne sont point libres, ils n’ont point d’esprit. ”
M. de Latour n’a pas d'expressions moins fortes pour caractériser la conduite des Français qui favorisaient ainsi les mauvais penchants des sauvages.
“S'il est difficile d'expliquer les excès des sauvages, dit-il, il est aussi malaisé de comprendre jusqu'où va la cupidité, la mauvaise foi, la friponnerie de ceux qui leur distribuent ces boissons. La facilité que leur donnent l'ignorance et la passion de .ces peuples, de faire des profitsimmenses, et la certitude de l'impunité, sont des choses dont ils ne se défendent
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pas ; l’appât du gain fait sur eux ce que l'ivresse fait sur les autres. Combien de crimes coulent de la même source ! Il n’est pas de mère qui ne craigne pour sa fille, et de mari pour son épouse, un libertin armé d’une bouteille d’eaude-vie ; on vole, on pille ces misérables, qui, stupides dans l'ivresse, s’ils ne sont furieux, ne peuvent ni refuser, ni se défendre. Il n’est plus de barrière qu’on ne force, ni dé faiblesse dont on n’abuse, dans ces terres écartées, où w’ayant plus ni témoins, ni maître, on n'écoute que des passions brutales, dont un verre d’eau-de-vie facilite tous les attentats ; les Français y sont pires que les sauvages 1. ?
Et qu’on ne croie pas qu’il eût été possible de régulariser et de modérer le commerce des alcools avec les sauvages, plutôt que de le défendre tout à fait. Ce qui est déjà un problème difficile à résoudre chez les peuples chrétiens et civilisés, devenait une impossibilité chez les nations sauvages. Tous les mémoires du temps en font foi; un seul verre d’eau-de-vie les mettait en fureur ; pour en avoir un autre, ils pouvaient se livrer à tous les excès ; et, devenus de plus en plus enflammés par ces boïissuns enivrantes, il rest pas de crimes auxquels il ne pussent se porter.
Il est donc évident qu’au point de vue religieux et naturel, il ne pouvait y avoir deux opinions sur cette question de la traite de l’eau-de-vie avec les sauvages. On ne pouvait pactiser avec ce désordre; il n’y avait pas ici de juste milieu, ni d’hésitations possibles: il fallait couper
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1— M émoires sur la vie de M, de Laval, p. 69.
le mal dans sa racine ; il fallait défendre absolument, non
seulement de vendre, maïs aussi de donner, sous n'importe .
quel prétexte, des boissons enivrantes aux sauvages.
Aussi, ce que les jésuites avaient fait dès le commencement de la colonie, M. de Queylus, dans son zèle pour le salut des âmes, n’hésita pas à le faire, aussitôt après son arrivée au Canada, en 1657 : il défendit, sous peine de péché mortel, de donner aucune boisson enivrante aux sauvages !,
Les vrais politiques, du reste, ceux qui savent que “ la justice élève les peuples ?, ” et qu'aucune nation ne repose sur des bases solides, si elle ne s'appuie sur des principes chrétiens, ne manquaient pas de partager l’opinion des «hommes religieux. Ecoutons ce qu’écrirait en 1690 un homme d’une probité à toute épreuve et d’une piété sincère, le marquis de Denonville, qui, après avoir été gouverneur du Canada, devint précepteur des princes. Dans un mémoire adressé à M. de Seignelay, il trace le tableau suivant des ravages qu’avaient causés en ce pays les boissons enivrantes :
Il y a bien longtemps, dit-il, que l’on se plaint avec raison des maux que l’eau-de-vie fait et des empêchements qu’elle porte au progrès de la religion. L’avarice seule a fait dire le contraire à ceux qui croyaient s'enrichir par ce malheureux trafic, qui, assurément, est la perte non seulement des sauvages, mais des Français et de tout le com-
1 — Journal des jésuites, 31 mars 1658.
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plusieurs années, l’on n’a vu personne s'enrichir dans ce
négoce, et que l’on a vu périr tout ce grand nombre de sauvages, nos amis, que nous avions autour de la colonie ; et dans le peu de vieillards que l’on voit parmi les Français, qui sont vieux et usés à l’âge de quarante ans. La débauche de l'eau-de-vie est fréquente en ce pays-là, comme celle du vin en Allemagne ; les femmes mêmes en boivent.
“ J'ai l'expérience des maux que cette boisson cause parmi les sauvages : c’est l'horreur des horreurs. Iln’ya crime et infamie qui ne se commettent entre eux dans leurs excès. Une mère jette son enfant dans le feu; ils se mangent le nez ; c’est ce qui se voit communément. L'image de l’enfer est chez eux dans ces débauches. Il faut avoir vu ce qui est pour le croire tel. Très souvent ils s'enivrent exprès pour avoir le droit d’exercer leurs vieilles rancunes ; les châtiments ne se peuvent pas faire comme on le ferait par rapport aux Français qui tomberaient en faute.
‘ Les remèdes sont impossibles, tant qu’il sera permis à tout le monde de vendre et de trafiquer de l’eau-de-vie ; quelque peu que chacun à la”fois en puisse donner, les sauvages s’enivreront toujours; il n’y a artifice dont ils ne se servent pour en avoir et pour s’enivrer, outre que chaque
| maison est un cabaret. Ceux qui disent que si on ne donne
de l'eau-de-vie à ces sauvages, ils iront aux Anglais en | chercher, ne disent pas vrai ; car il est certain qu'ils ne se | soucient pas de boire, tant qu’ils ne voient point l’eau-de-
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Il ne fut jamais question du désordre de l’eau-de-vie chez les sauvages du Canada avant la prise de Québec, en 1629, par les Anglais. Ce sont eux qui introduisirent dans notre pays cet élément funeste, que les Francais propagèrent ensuite d’une manière effrayante !.
Le P. le Jeune, dans sa Relation de 1632, n’a pas d’expressions assez fortes pour peindre les ravages causés dès lors parmi les sauvages par le fléau de la boisson, et il nous assure que leurs capitaines allaient souvent trouver les Français pour les prier ‘‘ de ne plus traiter d’eau-de-vie, ni de vin, disant qu’ils seraient cause de la mort de leurs gens.”
Champlain fit les règlements les plus sévères contre la vente des boissons aux sauvages. Mais, dit le P. le Jeune, ‘il y a toujours quelqu'un qui leur traite, ou vend quelque bouteille en cachette; si bien qu’on ne voit qu’ivrognes hurler parmi eux, se battre et se quereller.”
Les gouverneurs qui succédèrent à Champlain, continuèrent à aider les jésuites dans la suppression de ce désordre. Le roi lui-même, par un arrêt du conseil d'Etat, du 7 mars 1657, défendit la vente des boissons aux sauvages sous des peines très graves,
M. D’Aïlleboût montra beaucoup de:fermeté pour emptcher la traite de l’eau-de-vie, quand elle commença à
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1 — Relations des jésuites,
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Tadoussac en 1650. M. D'Argenson, qui lui succéda, mar-
. cha sur ses traces. Et quant à M. D’Avaugour, ‘‘ rien de
plus zélé et de plus ferme que lui dans les commencements ; il décerna de nouvelles peines contre les coupables 1,”
En se montrant inflexible contre la vente des boissons aux sauvages, Mgr de Laval ne faisait donc que suivre les traditions mêmes du gouvernement civil de la colonie, aussi bien que les intentions les mieux avouées du roi, qui voulait faire du Canada un pays modèle dans toute la force du mot,
Avant d'employer toute la rigueur des moyens spirituels pour arrêter un désordre que les défenses civiles étaient impuissantes à réprimer, il voulut consulter son clergé. Ce grand homme, que l’on a accusé d’être un autocrate et de vouloir toujours imposer sa volonté, n’entreprenait jamais rien d’important sans consulter. ‘‘ Le prélat, écrivait un jour M. de Maizerets, ne faisait rien de considérable, que de concertavec nous tous ?.” De là cet esprit de suite, et cette ligne de conduite toujours droite et invariable, que l’on remarque dans son administration.
Iltint donc, vers la fin de l’année 1659, dans sa maison et chez les jésuites, plusieurs conférences sur la question de la vente des boissons fortes aux sauvages 3. Ce furent probablement les premières conférences ecclésiastiques du clergé canadien.
1 — Latour, p. 80. 5 2— Latour, p. 34, Lettre à M. de Denonville.
3 — Journai des jésuites, nov. et déc. 1659.
Après avoir pris l'avis de ses prêtres, il voulut épuiser tous les moyens de persuasion et de douceur, et laissa s'écouler plusieurs mois avant d'exercer aucun acte d’autorité. Voyantenfin que l’avarice des traiteurs était sourde aux avertissements de la religion, et que les âmes s’enfon- «aient de plus en plus dans le vice, il se décida à fulminer l'excommunication ipso facto contre ceux qui endaient des boissons alcooliques aux sauvages.
Son mandement, daté du 5 mai 1660, fut publié le lendemain, jour de l’Ascension, dans l’église paroïssiale de ‘Québec !. Afin de créer une plus profonde impression, il voulut que cette publication se fit avec une grande solennité. ‘ Célébrant la messe pontificalement, il monta après l’évangile dans une chaire au milieu du chœur, la mitre en tête, la crosse à la main, environné de son clergé ; après un discours pathétique, où il prit pour texte ces paroles que Dieu dît à Moïse: ‘ Descende, peccavit populus tuus ?, ”il fulmina l’excommunication *.
Dans son mandement, le prélat commence par rappeler les désordres causés par la vente des boissons aux sauvages, -désordres qui vont croissant de jour en jour, malgré les -défenses portées par le roï et les gouverneurs du pays. Il ‘aimait toujours, en effet, à appuyer ses ordonnances sur -celles de l'autorité civile, et n’avait rien de plus à cœur
“1 — Journal des jésuites, mai 1660.
2 — ‘‘ Descendez, votre peuple a péché, ” (Exod., XX XII, 7.) <3— Latour, p.82.
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que de voir le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique se prêter un mutuel secours. Puis il prononce la sentence: ** Dans la crainte que nous avons, dit-il, que Dieu justementirrité ne retire le cours de ses grâces, et ne réserve ses plus rigoureux châtiments sur cette Eglise.…, nous voyant obligé d'apporter les derniers remèdes à ces maux arrivés dans l'extrémité; à cet effet nous faisons très expresse inhibition et défense sous peine d’excommunication, encourue pso facto, de donner en paiement aux sauvages, vendre, traiter ou donner gratuitement et par reconnaissance soit vin, soit eau-de-vie, en quelque façon et manière, et sous quelque prétexte que ce soit, de laquelle excommunication nous nous réservons à nous seul l’absolution.”? Puis, afin de ne pas dépasser la mesure, ni paraître imposer même aux pauvres sauvages un joug insupportable, comme Notre-Seigneur reprochait un jour aux pharisiens de le faire pour leurs compatriotes !, il apporte à sa défense quelque adoucissement : | ‘ Nous déclarons toutefois, dit-il, que lans ces défenses sous peine d’excommunication, nous ne prétendons pas y comprendre quelques rencontres qui n'arrivent que très rarement, et où l’on ne peut quasi se dispenser de donner quelque peu de cette boisson, comme il pourrait arriver en des voyages et fatigues extraordinaires, et semblables nécessités ; mais même dans'ces cas l’on saura que l’on tomberait dans l’excommunication susdite, si l’on y excé-