CHAPITRE ONZIÈME
Phénomènes extraordinaires arrivés au Canada durant l'absence de Mgr de Laval. — Le tremblement de terre de 1663. — Vision de Catherine de Saint-Augustin. — Prodiges de conversions.
L'un des principaux motifs qui avaient engagé Mgr de Laval à passer en France, était d'obtenir du roi son appui pour arrêter Les désordres causés par la traite des boissons. L'avarice et la cupidité l’emportaient souvent, au Canada, sur les principes chrétiens, et l’on avait été jusqu’à a6épriser la sentence d'excommunication. La médisance et la calomnie y faisaient aussi de funestes ravages. Il y avait donc dans la Nouvelle-France plus d’une source de chagrins pour son premier pasteur.
Le Ciel sembla vouloir se charger d’avertir les coupables, de les faire rentrer en eux-mêmes, et de préparer les esprits à recevoir avec docilité les règlements que le prélat pourrait apporter de France.
Les désordres des boissons furent s° considérables, après son départ, que le: grands vicaires et les jésuites se virent obligés de publier de nouveau l’excommunisation ipso
facto contre la traite de l'eau-de-vie, Mais ce fut sans
résultat sensible : ‘ Le mépris de l’excommunication continuant, d. ‘e Journal des jésuites, on ia renouvela; et s'étant suivi peu d’amendement, Dieu parut vouloir parer ses injures.”
Un tremblement de terre des plus violents, et tel que les annales du monde en racontent peu d’aussi terribles, vint, au printemps de 1663, bouleverser la Nouvelle-France, et y répandre une salutaire terreur. Tous les mémoires de l’époque, et en particulier les lettres du P. Lalemant et de Marie de l’Incarnation, dont on ne peut mettre en doute la gravité et la véracité, s'accordent sur les circonstances principales de ce grand événement.
Il avait été précédé, dans l’automne de 1662, de plusieurs phénomènes extraordinaires que l’on avait remarqués dans le ciel. Nous laisserons ici la parole au P. Lalemant, qui écrivait de Québec le 4 septembre 1663, alors que tout était encore frais dans sa mémoire :
‘ Le ciel et la terre, dit-il, nous ont parlé bien des fois depuis un an. C'était un langage aimable et inconnu, qui nous jetait en même temps dans la crainte et dans l’admiration. Le ciel a commencé par de beaux phénomènes, la terre a suivi par de furieux soulèvements.... Nous avons vu, dès l’automne dernier, des serpents embrasés, qui s’enlaçaient les uns dans les autres, en forme de caducée, et volaient par le milieu des airs, portés sur des ailes de feu. Nous avons vu sur Québec un grand globe de flammes, qui faisait un : ssez beau jour pendant la nuit, si les étin-
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‘Ce même météore a paru sur Montréal; mais il semblait sortir du sein de la lune, avec un bruit qui égale celui des canons ou des tonnerres. S’étant promené trois lieues en l'air, il fut se perdre enfin derrière la grosse montagne dont cette île porte le nom.
‘Mis ce qui nous a semblé plus extraordinaire, c’est l'apparition de trois soleils. Ce fut un beau jour de l'hiver dernier, que sur les huit heures du matin, une légère vapeur presque im perceptible s’éleva de notre grand fleuve, et étant frappée par les premiers rayons du soleil, devenait transparente, de telle sorte néanmoins qu’elle avait assez de corps pour soutenir les deux images que cet astre peignait dessus. Ces trois soleils étaient presque en ligne droite, éloignés de quelques toises les uns des autres, selon l'apparence, le vrai tenant le milieu, et ayant les deux autres à ses côtés. Tous trois étaient environnés d’un arcen-ciel, dont les couleurs n'étaient pas bien arrêtées, tantôt paraissant comme celles “+ l'iris, puis après d’un blanc lumineux, comme si, au-dessous tout proche, il y eût eu une lumière excessivement forte.
‘* Ce spectacle dura près de deux heures, la première fois qu’il parut ; c’était le sept janvier 1668: et la seconde fois, qu° fut le quatorze du même mois, il ne dura pas si longtemps, mais seulement jusqu’à ce que les couleurs de l'iris venant à se perdre petit à petit, les deux soleils des côtés
s’éclipsaient aussi, laissant celui du milieu comme victorieux.”
Ces phénomènes n'avaient sans doute rien que de naturel ; mais ils n’en annonçaient pas moins la présence de l’auteur de la nature, qui aime, de temps en temps, par des signes extraordinaires, à manifester sa puissance, et à rappeler aux hommes que tout vient de lui et que tout dépend de lui. La foudre et les éclairs sont aussi des phénomènes naturels : qui ne redoute cependant leur voix terrible et puissante ? Qui ne reconnaît dans les tremblements de terre la force souveraine du Créateur? Laissons le P. Lalemant nous décrire celui de 1663 :
‘Ce fut le 5 février 1663, sur les cinq heures et demie du soir, qu’un grand bruissement s’entendit en même temps dans toute l'étendue du Canada. Ce bruit, qui paraissait comme si le feu eût été dans les maisons, en fit sortir tout le monde, pour fuir un incendie si inopiné. Mais au lieu de voir la fumée et la flamme, on fut bien surpris de voir les murailles se balancer, et toutes les pierres se remuer, comme si elles se fussent détachées ; les toits semblaient se courber en bas, d’un côté, puis se renverser de l’autre; les cloches sonnaient d’elles-mêmes ; les poutres, les soliveaux et les planchers craquaïent; la terre bondissait, faisant danser les pieux des palissades d’une façon qui ne paraissait pas croyable, si nous ne l’eussions vue en divers endroits.
‘ Alors chacun sort dehors, les animaux s’enfuient, les enfants pleurent dans les rues, les hommes et les femmes
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saisis de frayeur ne savent où se réfugier, pensant à tout moment devoir être ou accablés sous les ruines des maisons, ou ensevelis dans quelque abîme qui s’allait ouvrir sous leurs pieds: les uns, prosternés à genoux dans la neige, crient miséricorde ; les autres passent le reste de la nuit en prières, parce que le tremblement de terre continue toujours avec un certain branle, presque semblabie à celui es navires qui sont sur mer, et tel que quelques-uns ont ressenti par ces secousses les mêmes soulèvements de cœur qu'ils endumgient sur l’eau.
‘“ Le désordre était bien plus grand dans les forêts. Il semblait qu’il y eût combat entre les arbres qui se heurtaient ensémble ; et non seulement leurs branches, mais même on eût dit que les troncs se détachaient de leurs places pour sauter les uns sur les autres, avec un fracas et un bouleversement qui fit dire à nos sauvages que toute la forêt était ivre 1.
‘ La guerre semblait être même entre les montagnes, dont les unes se déracinaient pour se jeter sur les autres, laissant de grands abîmes au lieu d’où elles sortaient, et tantôt enfonçaient les arbres dont elles étaient chargées bien avant dans la terre jusqu’à la cime; tantôt elles les
1 — ‘‘ Sur la côte sud du fleuve Saint-Laurent, on voit encore ce qu'on appelle dans le pays l’abbatis du diable, c’est-à-dire que sur trois lieues de front, sur plus de cent lieues de longueur, tous les arbres de cette immense forêt furent abattus, et ne se sont jamais relevés. ” (Latour, p. 185.)
“ Dans le journal qu’il fit de son voyage au Canada, en 1700, M. de la Potherie remarqua que, partout où il travailla, la terre était encore bouleversée par le tremblement de 1663.” (Histoire manuscrite du séminaire, )
enfouissaient les branches en bas, qui allaient prendre la place des racines; de sorte qu’elles ne laissaient plus qu’une forêt de troncs renversés. |
‘ Pendant ce débris général qui se faisait sur terre, les glaces épaisses de cinq et six pieds se fracassaient, sautant en morceaux, et s’ouvrant en divers endroits, J’où s’évaporaient de grosses fumées, ou des jets de boue et de sable qui montaient fort haut dans l’air; nos fontaines ou ne coulaient plus, ou n'avaient que des eaux ensouffrées ; les rivières ou se sont perdues, ou ont été toutes corrompues, les eaux des unes devenant jaunes, les autres rouges; et notre grand fleuve Saint-Laurent parut tout blanchâtre jusque vers Tadoussac: prodige bien étonnant, et capable de surprendre ceux qui savent la quantité d’eau que ce gros fleuve roule au-dessous de l’île d'Orléans, et ce qu’il fallait de matière pour les blanchir.
‘* L'on voit de nouveaux lacs où il n’y en eut jamais; on ne voit plus certaines montagnes qui se sont engouffrées; plusieurs sauts sont aplanis; plusieurs rivières ne paraissent plus; la terre s’est fendue en bien des endroits, eta ouvert des précipices dont on ne trouve point le fond. Enfin, il s’est fait une telle confusion de bois renversés et abîmés, qu’on voit à présent des campagnes de plus de mille arpents toutes rases, et comme si elles étaient tot fraîchement labourées, 1à où peu auparavant il n’y avait que des forêts 1. ”
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1 — Relations des jesuites, 1663,
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D’après cette description du P. Lalemant, témoin oculaire de tous ces événements, la voix de Dieu s'était fait entendre au Canada d’une manière solennelle. C’était bien là cette voix formidable et magnifique à la fois, dont parle le prophète : ‘ La voix du Seigneur est accompagnée de force ; la voix du Seigneur est pleine de magnificence. Elle brise les cèdres du Liban et les met en pièces, fait jaillir les flammes et les feux, ébranle le désert, et découvre les lieux sombres et épais 1.” ve
‘ Au reste, ajoute le P. Lalemant, trois circonstances ont rendu ce tremblement de terre très remarquable. La première est le temps qu’il a duré, ayant continué jusque dans le mois d’août, c’est-à-dire plus de six mois. Il est vrai que les secousses n'étaient pas toujours également rudes ; en certains endroits, comme vers les montagnes que nous avons à dos, le tintamarre et le trémoussement y a été perpétuel pendant longtemps ; en d’autres, comme vers Tadoussac, il y tremblait d’ordinaire deux et trois fois lkjour avec de grands efforts, et nous avons remarqué qu'aux lieux plus élevés, l'émotion y était moindre qu'aux plats pays.
‘ La seconde circonstance est touchant l'étendue de ce tremblement de terre, que nous croyons être universel en toute la Nouvelle-France; car nous apprenons qu’il s’est fait ressentir depuis l’île Percée et Gaspé, qui sont à l’embouchure de notre fleuve, jusques au delà de Montréal, comme aussi en la Nouvelle-Angleterre, en l’Acadie et
1—Ps. XX VIII.
autres lieux fort éloignés; de sorte que, de notre connaissance, trouvant que le tremblement de terre s’est fait en deux cents lieues de longueur sur cent de largeur, voilà vingt milles lieues de terre en superficie qui ont tremblé tout à la fois, en même jour et à même moment.
‘ La troisième circonstance regarde la protection particulière de Dieu sur nos habitations; car nous voyons proche de nous de grandes ouvertures qui se sont faites, et une prodigieuse étendue de pays toute perdue, sans que nous y ayons perdu un enfant, non pas même un cheveu de la tête. Nous nous voyons environnés de bouleversements et de ruines, et toutefois nous n’avons eu que quelques cheminées démolies, pendant que les montagnes d’alentour ont été abîmées.”
I] était donc bien évident que Dieu ne frappait la colonie canadienne que pour la guérir; ce n’était pas la mort des coupables qu’il voulait, mais leur conversion et leur vie. ‘ Le Seigneur, dit le prophète, châtie dans sonindignation; il donne la vie par un pur effet de sa volonté 1.”
Tout dans les différentes circonstances du tremblement de terre de 1663, telles que les raconte le P. Lalemant, peut sans doute s'expliquer d’une manière naturelle. Ce fut un de ces cataclysmes, produits par la rencontre de certaines forces de la nature, qui arrivent dans le monde, à un moment donné, et bouleversent une partie plus ou moins grande de l’orbe terrestre.
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Mais ce qui est plus merveilleux, ce qui tient du surnaturel, c’est que ce cataclysme fut connu d'avance et prédit par plusieurs saintes personnes, à qui Dieu voulut révéler ses desseins de miséricorde et de justice sur le Canada. Nous n’en citerons que deux exemples, l’un tiré d’une des lettres de Marie de l’Incarnation !, l’autre du journal de la célèbre Catherine de Saint-Augustin, religieuse de l'Hôtel- Dieu.
‘“ Le troisième jour de février 1663, dit Marie de l’Incarnation, une femme sauvage, mais très bonne et excellente chrétienne, étant éveillée dans sa cabane, tandis que tous les autres dormaient, entendit une voix distincte et articulée qui lui dit: ‘Dans deux jours, il doit arriver des “choses bien étonnantes et merveilleuses.” Et le lendemain, la même femme étant dans la forêt avec sa sœur, pour faire sa provision journalière de bois, elle entendit distinctement la même voix qui lui dit: ‘‘ Ce sera demain, entre les cinq “et six heures du soir, que la terre sera agitée et qu’elle “tremblera d’une manière étonnante. ” Elle rapporta ce qu'elle avait entendu, à ceux de sa cabane, qui prirent avec indifférence ce qu’elle disait, comme un songe, ou comme un effet de son imagination 2.”
1— ‘Il ne faut pas oublier, dit le P. Martin, que la vén. M. de lIncarnation n’était pas une femme ordinaire ; que c'était une âme très élevée, un esprit distingué et nourri dans la spiritualité la plus sûre et la plus sublime. ” (Relations inédites de la Nouvelle-France,
+ II, p. 397.)
2 — Lettre historique 65e.