‹ Vie de Mgr de Laval, premier évêque de Québec et apôtre du Canada, 1622-1708Chapitre 12 sur 68 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Naissance de François de Laval. — Montigny-sur-Avre et ses environs. — Origine, noblesse et piété de la famille de François de Laval.— Un événement tragique. — 1622-1631.

François de Montmorency- Laval de Montigny, premier évêque de Québec, plus généralement connu sous le nom de François de Laval, naquit à Montigny-sur-Avre, dans le diocèse de Chartres x, en France, le 30 avril 1622 1 2. Son père était Hugues de Laval, seigneur de Montigny, Montbaudry, Alaincourt et Revercourt ; sa mère, Michelle de Péricard.

Sur la grande route de Paris à Grandville, à quelques cent kilomètres de la capitale, entre Dreux et Verneuil, on

1 — Le diocèse de Chartres était très grand à l’époque de la naissance de Mgr de Laval, et renfermait même Blois, qui ne fut érigé en évêché qu’en 1697. C’est l’année même de la naissance de Mgr de Laval (1622) que Paris fut érigé en métropole, avec Chartres, Orléans et Meaux pour évêchés suffragants, et que fut établie par le pape Grégoire X\ la S. C. de la Propagande.

2 — Voir note A à la lin du 2d volume.

rencontre la station de Tillieres-sur-Avre, paroisse du diocèse d’Evreux, limitrophe de celui de Chartres. Cet endroit est célèbre par ses manufacturés de cuivres laminés. C’est là qu’il faut descendre pour aller à Montigny, qui n’en est distant que d’à peu près six kilomètres.

Deux fois par jour, une malle-poste prend les lettres à Tillières pour les transporter à Brézolles, Senonches, Terminiers, etc. ; de Brézolles, chef-lieu de canton du département d’Eure et Loir, un courrier porte à Montigny celles qui lui sont destinées. C’est ainsi que ce village se trouve desservi pour les lettres par Tillières, à peu près comme du temps de Mgr de Laval, qui adressait ses lettres pour sa famille “ à monsieur le maître de poste de Tillières , pour remettre à monsieur de Montigny, à Montigny h”

Montigny-sur-Avre est un petit village du canton de Brézolles, arrondissement de Dreux, dans le département d’Eure et Loir. Il est au centre d’un triangle formé par Verneuil, Tillières et Brézolles, et à quelques lieues seulement des belles forêt3 de la Ferté-Vidame, de la Saucelle et de Senonches. Sa population est d’environ cinq centsâmes.

Situé dans une vallée assez resserrée, c’est un pays charmant. Il est arrosé, comme Tillières, par une rivière qui descend des collines du Perche, dans le département de l’Orne, et qui va se jeter, tout près de Dreux, à un village nommé Saint- George-sur-Eure, dans l’Eure, après un par-

1 — Archives de l’archevêché de Québec.

cours d’environ cinquante kilomètres. Cette rivière est appelée l’Avre, et donne son nom à toute la vallée ainsi qu’à bon nombre de hameaux ou villages : Saint-Christophe-sur-Avre, Saint -Victor-sur-Avre, Verneuil-sur-Avre, etc. Montigny, placé entre deux coteaux peu élevés, offre un aspect des plus pittoresques et des plus gracieux. En été, c’est un bijou dans un écrin de verdure.

Bien que compris dans l’arrondissement de Dreux, avec lequel commence le plateau de la Beauce, Montigny appartient au territoire du Perche, et n’est qu’à une dizaine de lieues de la Mortagne, capitale de cette ancienne province. Rien n’égale la salubrité du climat du Perche, et surtout de cet ancien arrondissement de la Mortagne, d’où sont venus tant de colons canadiens.

De l’autre côté de Montigny, en se rapprochant de Chartres — Montigny est à peu près à égale distance de Chartres et de Mortagne — commencent les plaines si renommées de la Beauce, qui ont été appelées avec raison l’un des plus riches greniers de la France. 11 Nulle part la surface du sol n’est plus symétrique, plu3 unie, plus reposée. De quelque côté qu’on regarde, on voit se dérouler d’immenses plaines, que traversent des routes d’une régularité désespérante. Partout on retrouve la même culture, la même monotonie, le même horizon. C’est une mer de blé qui monte, s’épaissit et croît toujours, une mer dont les flots verdoyants ou dorés entourent les villes, envahissent les villages et débordent sur les chemins. Mais l’immensité et l’uniformité des plaines de la Beauce ne sont pas sans

grandeur et sans poésie. On en vient bientôt à admirer cette nature si simple dans son inépuisable fécondité, cette image calme de la richesse agricole, et ces perspectives sans fin qui nous font éprouver les mêmes sensations de plaisir ou de tristesse que la vue de l’Océan. Quel plus beau spectacle que l’éblouissant éclat des champ?, quand la brûlante ardeur du soleil les colore des tons chauds de l’été, quand ils se couronnent de bluets et de coquelicots, comme pour se préparer aux fêtes de la moisson, et quand ces fleurs sauvages, pliant sous le souffle des vents, y jettent de longs reflets d’azur et de pourpre 1 ! ”

Mais revenons à Montigny. Rien n’y est changé depuis le temps de Mgr de Laval. Ce village n’est pas plus populeux, et il est aussi isolé qu’alors. Il n’y a ni route nationale, ni route départementale, mais seulement ce que l’on appelle en France des chemins communaux.

La petite église actuelle de Montigny est encore celle qui existait du temps de Mgr de Laval. Elle est bâtie en pierre, et affecte la forme d’une croix latine, comme du reste la plupart des églises de campagne en France. Sa voûte en bois repose sur des poutres transversales. Il y a, dans le chœur, une lame de marbre, avec l’inscription suivante:

L'an 1618, le 5e jour de septembre, cette église fut dédiée par Monseigneur le Révtrendissime Père en Dieu, Messire François de Péricard, Evêque d' Erreur. Pour lors était Prieur, Noble D. Claude Legrix, Docteur ; vicaire, il/. Jacques Ribot ; chapc-

1 — Malte-Brun.

lain, M. Pasquier-Dugay ; Seigneur , Messire Hugues de Lirai, chevalier, et Illustre Dame Michelle de Pericard, son épouse / Charles de Rêcusson, Ecuyer, Jacques Former, Gilles Moulinet, Jacques Butot, trésoriers.

Cette église remonte donc à l’année 1618, et fut, suivant toutes les probabilités, bâtie par les soins du père de Mgr de Laval ; nous n’osons pas dire à ses frais, puisqu’il est fait mention, dans l’inscription, de trésoriers, qui avaient sans doute recueilli des fonds de différentes personnes. Les seigneurs, du temps de Hugues de Laval, se faisaient un devoir d’entretenir les églises ; ils les construisaient même à leurs frais, quand ils voulaient être patrons. C’est sans doute pour faire honneur au seigneur de Montigny, et pour reconnaître les services rendus, que l’on avait invité pour la bénédiction, non pas l’évêque de Chartres, dont Montigny dépendait, mais l’évêque d’Evreux, proche parent de Mme de Montigny.

C’est sous les dalles de cette église que furent inhumés et que reposent encore les restes mortels du père et de la mère de Mgr de Laval, comme l’attestent les registres de la paroisse. C’est dans la même église, sans doute, puisqu’elle était l’église de la paroisse et de la famille, que fut baptisé le premier évêque de Québec. Malheureusement, ni le jour de sa naissance, ni celui de son baptême ne peuvent être constatés d’une manière précise, parce que les actes de baptême de Montigny, depuis 1612 jusqu’à 1628, manquent dans les registres: ils y ont été, nous ne savons pour quelles raisons, coupés aux ciseaux.

Il y avait à Montigny, à cette époque, un prieur, un vicaire et un chapelain. C’était beaucoup de prêtres pour une population relativement peu nombreuse. Le prieur et le vicaire desservaient la paroisse, dont l’église avait appartenu sans doute à une ancienne abbaye, ou plutôt à un prieuré, qui était devenu la propriété delà famille de Montigny. Les fonctions du chapelain devaient se borner à acquitter les messes et les obits de fondation dans la chapelle seigneuriale 1 .

Nous voyons en effet, par la correspondance de Mgi de Laval, que sa famille avait à acquitter, dans ce prieuré, plusieurs fondations. La même correspondance iait soupçonner que la fortune des Laval-Montigny était loin d’être considérable, et que la famille fut meme, a une époque, dans un état assez voisin de la gêne. Les fondations dont nous venons de parler ne s’acquittaient pas, et Mgr de Laval, par délicatesse de conscience, se crut obligé de faire des sacrifices personnels pour y suppléer 2 .

Tout le patrimoine de Hugues de Laval paraît avoir consisté dans les quatre seigneuries que nous avons mentionnées plus haut. Montigny seul avait quelque importance ; les trois autres ne formaient pas même des paroisses : Montbaudry est une toute petite dépendance de Verneuil, dans le diocèse d’Evreux ; Alaincourt fait partie de Tillières, et Revercourt, de Brézolles.

1 — Nous devons la plupart de ces renseignements à M. l’abbé Meugnier, curé de Tillières-sur-Avre.

2 — Archives de l’archevêché de Québec.

Ce qui ne faisait pas défaut dans la maison des Laval- Montigny, c était la noblesse. Rien de plus glorieux et de plus illustre que les origines de cette famille. Elle se rattache directement à la maison des Montmorency 1 Il , qui a donné tant de grands hommes à l’Eglise et à la France, qui s'est alliée à presque toutes les familles souveraines de l’Europe, et dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Le premier des grands du royaume de France qui reçut le baptême des mains de saint Rémi, avec Clovis, était un Montmorency ; et voilà pourquoi la famille avait adopté pour cri de guerre et pour devise : “ Dieu ayde au premier baron chrétien.” Elle fut toujours fidèle à ce cri de guerre, et porta d’une main ferme le drapeau de l’honneur.

“ La maison de Montmorency, dit M. de la Colombière 2 , est plus ancienne dans la monarchie que la religion chrétienne. Ce nom était connu, il était même familier dans les Gaules avant qu’on y prêchât Jésus-Christ, peutêtre même avant qu’il vînt au monde. Cette maison est

1 — Voir note B à la fin du 2d volume. Tableau généalogique de la famille Montmorency-Laval, d’après Moréri et le P. Anselme.

2 — Joseph Séré de la Colombière, frère du vén. P. de la Colornbière, dont le nom est intimement attaché à celui de la B. Marguerite-Marie et à la dévotion du Sacré-Cœur. “ Il arriva en Canada le 21 juillet 1682, dit M. l’abbé Tanguay. Rappelé en France, en 1691, avec M. Bailly, par l’abbé Tronson, il entra au séminaire de Saint-Sulpice ; mais Mgr de Saint-Valier le l’amena avec lui à Québec, et le fit chanoine en 1692, puis vicaire général et archidiacre en 1698. . .

Il fut aussi grand chantre, conseiller clerc, et supérieur des religieuses hospitalières de Québec. Il mourut à l’Hôtel-Dieu le 18 juillet 1723, à l’âge de 72 ans, et fut inhumé dans le cimetière de la cathédrale.” (Répertoire du Cierge' canadien.)

grande par tant d’endroits et brille depuis si longtemps, que ce ne serait pas un médiocre embarras que de vouloir mesurer sa grandeur. Mais quoique de toutes pait3 elle jette un éclat qui éblouit, elle a un caractère d’autant plus précieux qu’il engage à la piété, et qu’il doit être respecté jusqu’à la fin des siècles dans tous les lieux éclairés de la lumière de l’Evangile. C’est que le premier seigneur, le premier baron français qui a embrassé le christianisme, a ete un Montmorency. Le premier baron de l’ancienne France a été un Montmorency ; il est d’un bon augure qu’un Montmorency ait été le premier évêque de la Nouvelle-Francm Le premier des grands de l’ancienne France qui a écouté la parole de salut et ouvert les yeux à la clarté, a été un Montmorency ; un Montmorency a été le premier des grands qui, dans la nouvelle, ait prêché cette parole avec l’autorité et la puissance épiscopale; et, ce qu’il y a de plus grand et de plus solide, c’est qu’il y a pratiqué d’une manière très touchante et très exemplaire cette même vertu, la charité, qu’il recommandait aux autres h”

Au treizième siècle, un membre de cette illustre famille, Mathieu de Montmorency, surnommé le Grand, connétable de France 1 2, épousa en secondes noces Emilie de Laval, fille unique du comte Guy de Laval, dont la noblesse ne le cédait guère à celle de sa propre maison. Guy, issu de

1 — Eloçje funèbre de Mgr de Laval, prononcé à la cathédrale de Québec, le 4 juin 1708.

2 — Le connétable était, autrefois, le premier officier militaire en France. Il avait le commandement général des armées. (Larousse.)

ce mariage, fut la souche de la branche cadette des Montmorency. Il laissa à la branche aînee, issue du premier mariage de son père avec Gertrude de Soissons, le nom de Montmorency, pour prendre le nom de Laval, celui de sa mère. Cela explique pourquoi, tout en adoptant les armes de la maison de Montmorency, il les chargea de cinq coquilles d’argent sur la croix, comme marque de puîné. Et ce sont ces armes, ainsi modifiées, que portait lui-même Mgr de Laval b

Cette branche cadette des Montmorency se divisa ellemême en un grand nombre de rameaux, portant des noms différents, mais vivant tous de la même sève, celle des Laval et des Montmorency. Presque toutes ces branches s’éteignirent avant la naissance de Mgr de Laval. Lorsqu’il vint au monde, il n’y en avait plus que quatre : celle de Lésay, celle de Tartigny, celle de Thibaut-Bois-Dauphin, et celle de Montigny, qui elle-même descendait des Laval de Tartigny. Cette branche de Montigny commença avec le père de Mgr de Laval ; et l’on appelait celui-ci V abbé de Montigny. “Il était connu sous ce nom dans le monde,” dit Latour 1 2. Cependant, lorsque après la mort de son père et de ses deux frères aînés il renonça à l’hentage paternel en faveur de son frère cadet, comme nous le verrons plus tard, il dut renoncer en même temps au titre de

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